‹ Autour de FlaubertChapitre 17 sur 30 · LES VICISSITUDES D UN LIVRET D OPERA (( SALAMMBÔ · texte numérisé non relu

LES VICISSITUDES D UN LIVRET D OPERA (( SALAMMBÔ

Il ne semble pas que Flaubert ait jamais collaboré au livret tiré de Salammbô par Camille Du Locle ; mais la pièce fut pour ainsi dire écrite sous ses yeux; et si Ton ne peut l'étudier au même titre qu'une œuvre originale, il reste intéressant de rechercher comment il fut amené à tolérer cette adaptation et quelles furent les vicissitudes assez étranges de cet opéra.

Quand les Goncourt entendirent la lecture du roman à peine achevé, ils le jugèrent « déclamatoire et mélodramatique (i) ». C'est l'expression sans bienveillance d'une opinion que Sainte-Beuve résumait en disant :« c'est un opéra», et que de son côté Théophile Gautier formulait plus exactement, quand il écrivait dans le Moniteur : « Ce n'est pas

(i) Journal des G., I, 373.

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un livre d'histoire ce n'est pas un roman, c'est un poème épique (i). »

Il était qualifié, d'ailleurs, pour donner son avis en connaissance de cause, s'il est vrai qu'après le procès de Madame Bovary il ait lui-même, comme le raconte Arsène Houssaye (2), conseillé à Flaubert « d'aller rêver sur les ruines de Cartilage » et de prendre une Carthaginoise pour héroïne d'un nouveau livre. L'auteur des Confessions prétend même que Gautier aurait sur-le-champ esquissé tout le sujet de Salammbô.

Cette anecdote n'est pas confirmée par la Correspondance. Mais il n'est pas invraisemblable d'admettre que l'idée première de transporter le sujet à la scène ait été émise en effet par Gautier.

Et pourtant le poète, qui se souvenait d'avoir été peintre, qui était demeuré surtout un technicien très informé de la plastique picturale ou sculpturale, n'aurait-il pas dû prévoir dès ce moment les obstacles auxquels viendraient successivement se heurter les compositeurs et les librettistes qui par la suite s'attaqueraient à Salammbô?

Il aurait pu deviner que si l'œuvre de Flaubert présente des situations violentes et passionnées, propres à inspirer peut-être des commentaires symphoniques, si, par le cadre somptueux de ses

(î) Le Moniteur, 22 décembre 1862.

(2) Confessions d'Arsène Houssaye (Paris, E. Dentu, 1890), t. VI, p. 96.

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tableaux, par l'étrangeté des costumes et la pompe barbare des cortèges, elle semble rentrer dans le genre de l'opéra, tel que l'entendait l'école romantique, elle est aussi, par ailleurs, volontairement traitée en demi-teintes, elle repose sur les nuances presque insaisissables d'une psychologie complexe et fuyante — et que cette légèreté de touche, cette intentionnelle grisaille des développements internes, impossibles à conserver dans le raccourci schématique du théâtre, font cependant la suprême valeur du livre, tout autant que l'action extérieure, si haute en couleurs qu'elle paraisse. On ne saurait le nier, malgré l'impression de précision minutieuse, de reconstitution savante, qu'elle laisse au lecteur, Salammbô tire et tirera toujours sa beauté de sa puissance évocatrice. H y a dans la Correspondance, dans une lettre adressée par Flaubert à Jules Duplan, une phrase bien curieuse, dont on ne saurait trop remarquer la portée théorique. C'était en 1862 ; Michel Lévy avait demandé à l'écrivain l'autorisation de publier une édition illustrée du roman, et aussitôt Flaubert de s'indigner et de refuser tout net : ((Qu'on me le montre, s'écrie-t-il, le coco qui fera le portrait d'Annibal et le dessin d'un fauteuil carthaginois. » Et il ajoute ces mots, qui semblent au premier moment inconciliables avec ses principes d'art objectif et scientifique, avec ce

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qu'on nomme en général son naturalisme, et qui néanmoins résument à merveille les procédés ordinaires de ses descriptions, et l'idéal littéraire qu'il poursuivait : « C'était bien la peine d'employer

TANT D'ART A LAISSER TOUT DANS LE VAGUE pOUT

qu'un pignouf vienne démolir mon rêve par sa précision inepte. »

Qu'est-ce donc à dire? sinon que, malgré l'enchantement du style et l'éclat des couleurs, et même l'accumulation voulue de détails historiques ou archéologiques très scrupuleusement indiqués, Salammbô garde, avant tout, son caractère d'œuvre imaginative et lyrique, et échappe presque nécessairement aux lois de la perspective ou de la géométrie dans l'espace.

« Peindre avec des mots » n'est guère ici qu'une pure figure de rhétorique. Les illustrateurs, les décorateurs surtout devaient s'en apercevoir, qui essayèrent plus tard de fixer d'après le roman, sous forme de croquis ou de maquettes, la silhouette rutilante de Garthage ressuscitée. C'est qu'en dépit des apparences, et quelle qu'ait été sa maîtrise à manier le verbe, Flaubert n'a pas transcrit ni voulu transcrire d'une façon adéquate la réalité lointaine dont il retraçait quelques événements, mais seulement en suggérer la vision éblouissante. S'il y a réussi selon les ressources prodigieuses de sa prose, la difficulté subsiste entière dès

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qu'il s'agit de transposer dans un autre domaine de l'art les moyens d'expression, les notations dont il s'est servi, pour parvenir à rendre sous une forme différente sans doute, mais encore équivalente, une vision comparable à la sienne. Parmi les peintres modernes, un de ceux dont le talent semble, à première vue, offrir le plus d'affinités avec celui de Flaubert, Gustave Moreau, avouait pourtant qu'il lui aurait été impossible de tenter, d'après Salammbô, une représentation graphique de Carthage (i). Un autre artiste, consciencieux et habile, qui créa d'ailleurs pour le livret de Camille Du Locle de superbes décors, M. Amable, nous a dit à nous-mêmes combien sa tâche avait été ardue. Il avait lu, relu et annoté le volume sans être plus avancé. La vision de Carthage, qui lui semblait si nette texte en main, s'évanouissait comme une fumée sitôt qu'il voulait « traduire » les mots imprimés sur son carnet d'ébauches. M. Amable dut alors refaire pour son compte une grande partie du travail d'érudition entrepris par Flaubert. Et cette documentation seule (qui se cache dans le roman sous la musique et l'étincellement des phrases) lui permit de matérialiser d'une façon grandiose et harmonique les scènes, les tableaux, les monuments, les paysages, toute la civilisation punique évoquée par l'écrivain.

(i) Nous tenons le fait d'un des élèves de Gustave Moreau.

Théophile Gautier s'était-il , dès le premier moment, persuadé qu'il résoudrait sans peine ce problème complexe? Ou bien, séduit par les éléments dramatiques du sujet, négligea-t-il de prévoir les détails d'exécution scénique? Le fait est qu'il trouva des raisons assez sérieuses pour décider Flaubert, malgré ses répugnances, à laisser convertir Salammbô en livret d'opéra. Et le meilleur argument fut sans doute qu'il se chargerait lui-même de la besogne.

Les deux amis songèrent aussitôt à Verdi pour la musique. Une lettre publiée dans la Correspondance nous apprend même que ce projet ne fut pas tenu secret. Les journaux le signalèrent :

Penses-tu à Salammbô ? écrit Flaubert en mars ou avril i863. Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau relativement à cette jeune personne ? Le Figaro-Programme en reparle, Verdi est à Paris. Dès que tu auras fini ton roman [le Capitaine Fracasse, qui parut cette même année], viens donc dans ma cabane passer une huitaine, ou plus, selon ta promesse, et nous réglerons le scénario. Jet attends au mois de mai. Préviens-moi de ton arrivée deux jours à l'avance (i).

Cependant il ne semble pas que des pourparlers aient été directement engagés avec Verdi.

(i) Corresp., III, 363-364- — Voir Figaro -Programme, ier avril i863, un entrefilet signé Timothée Trimm (Léo Lespès), qui fut reproduit deux ou trois jours plus tard dans la Chronique rouennaise.

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Quant à Gautier, son enthousiasme tomba assez rapidement. Sans renoncer à transporter Salammbô au théâtre, il dut laisser entendre qu'il importait de se mettre, avant tout, d'accord sur le choix d'un compositeur, pour fixer avec lui les scènes et les tableaux principaux de la pièce.

Flaubert songea- t-il alors à Berlioz? Une profonde estime poussait à se rapprocher ces deux artistes, chez qui le cœur était pareillement à la hauteur de l'esprit. En lisant plus tard la Correspondance du musicien, Flaubert écrivait :

Voilà un homme! Quelle haine de la médiocrité, quelles belles colères contre les infâmes bourgeois, quel mépris de on!... Je ne m'étonne plus de la sympathie que nous avions l'un pour l'autre. Que ne l'ai-je mieux connu ! je l'aurais adoré (i) !

Deson côté, Berlioz, non content d'exprimer dans son feuilleton des Débats tout le bien qu'il pensait de Salammbô (2), avait écrit à Flaubert, quelques jours après la publication du roman :

Je voulais courir chez vous aujourd'hui, cela m'a été impossible, mais je ne puis attendre plus longtemps pour vous dire que votre livre m'a rempli d'admiration, d'étonnement, de terreur même... J'en suis effrayé... Oh ! votre Salammbô mystérieuse, et son secret amour

(1) Corresp.yY, 5i6 (10 avril 1879).

(2) Voir Journal des Débats, 23 décembre 1862 (feuilleton : Revue musicale).

involontaire et si plein d'horreur pour l'ennemi qui la violée, est une invention de la plus haute poésie, tout en restant dans la vérité la plus vraie. Laissez-moi serrer votre main puissante... (i).

Mais Berlioz était alors absorbé par la mise au point d'un autre opéra antique, tiré des premiers livres de Y Enéide, et qui devait être intitulé : les Troyens à Garthage. Et, coïncidence curieuse, c'est à Flaubert qu'il demanda des renseignements pour quelques détails de mise en scène, comme en témoigne cet autre billet adressé au romancier le 6 juillet i863(2):

Savant poète. Je suis allé chez vous aujourd'hui pour vous demander un service. Nous nous occupons en ce moment de mettre à la scène mon opéra des Troyens à Garthage ; le directeur du Vaudeville et moi vous serions bien reconnaissants, si vous vouliez nous accorder quelques conseils pour les costumes phéniciens et carthaginois. Personne, à coup sûr, n'en sait autant que vous là-dessus.

Le compositeur fut-il réellement sollicité par Flaubert ? Aucun document précis ne permet de l'affirmer. Sans doute, décidé à lui confier Porches-

(i) Cf. AS'a/awm6d(éd.Conard),notes,p. Bo4.Lettre datée 4 novembre 1862.

(2) Ce billet a été publié par M. Henri Steckel dans les Rubriques nouvelles du'ier avril 1910. — Cf. aussi H. Berlioz, Lettres intimes (Paris, Calmann-Lévy, 1882. In-16), p. 254 : «... après quoi nous irons, Carvalho et moi, chez Flaubert, l'auteur de Salammbô, le consulter pour les costumes carthaginois ».

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tration du livret, attendait-il patiemment que Gautier ait terminé une ébauche présentable pour la soumettre à Berlioz. Mais Gautier n'avançait pas. Sur la prière de ce dernier, en 1866, Flaubert dut lui-même esquisser un plan pour fixer les idées générales ; il écrivait à son ami, au mois d'avril de cette même année :

Mon cher vieux maître. Voici l'embryon de scénario que tu m'as demandé. Il est fait depuis un mois, mais je n'ai pu te le remettre, primo, parce que tu as manqué deux Magny, et secundo, j'ignore ton adresse à Montrouge. Tâche donc de venir de jeudi en 8 au banquet Magny. Je t'embrasse.

Ce scénario, conservé ainsi que le billet de Flaubert dans les papiers de M. Spoelberch de Lovenjoul, a été publié pour la première fois, croyonsnous, par M. Georges Dubosc, dans le Journal de Rouen du 20 octobre 1907.

Nous croyons utile de reproduire ici dans son entier ce document peu connu (1) :

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