‹ Autour de FlaubertChapitre 16 sur 30 · SALAMMBÔ )> EN 1 862- 1 863, DEVANT LA CRITIQUE ET DANS L'ACTUALITÉ · texte numérisé non relu

SALAMMBÔ )> EN 1 862- 1 863, DEVANT LA CRITIQUE ET DANS L'ACTUALITÉ

Le 24 novembre 1862, à la devanture de la librairie Michel Lévy, rue Vivienne, les Parisiens virent pour la première fois, sur la couverture d'un fort volume in-8% s'étaler un nom qu'on chuchotait depuis quelque temps déjà, sans trpp savoir ce qu'il représentait, mais dont la consonnance étrange semblait envelopper un mystère plein de promesses : Salammbô venait de paraître. C'était un événement littéraire considérable, le plus important de cette année-là sans doute après la publication des Misérables. — Vieille à présent d'un demi-siècle, la fille d'Hamilcar n'a rien perdu de sa grâce un peu sauvage, voluptueuse et attirante. Mais peut-être ses modernes adorateurs ont-ils bien oublié les discussions passionnées qui accueillirent sa naissance, le tapage que soulevèrent jadis ses premiers pas dans le monde.

« SALAMMBO » EN 1 862- 1 863 l^q

On s'était occupé d'elle avant même qu'elle fût encore conçue dans le cerveau de Flaubert. Nous avons vu qu'en octobre 1 857 , dix mois après le procès de Madame Bovary, Tony Révillon annonçait déjà la préparation d'un roman historique destiné à la Presse.

Placé, bien malgré lui, au premier rang des célébrités contemporaines, l'écrivain avait dû subir aussitôt tous les ennuis réservés à ceux qui se détachent de la foule. Les journaux s'enquéraient à l'envi de détails biographiques et d'anecdotes le concernant ; le soin qu'il prenait à cacher sa vie, estimant que « le premier venu était plus intéressant que M. Flaubert », n'avait d'autre effet que de piquer davantage la curiosité. On lit à cette époque, dans sa Correspondance, une boutade qui trahit l'agacement éprouvé devant cette soif d'informations. C'est un projet d'autobiographie burlesque, adressé à Feydeau en i85g, et dans lequel il se vante d'avoir sauvé des incendies quarante-huit personnes, tué en duel trente carabiniers, accompli mille autres actions également excessives (1). Mais cette énumération plaisante est précédée de quelques réflexions très suggestives :

(1) Cette biographie fantaisiste fut, du vivant même de Flaubert, reproduite dans le Paris-Journal du 8 avril 1874, sous la signature de Jean de Ghelles, à l'occasion de la représentation du Candidat. (Cf. Intermédiaire des chercheurs et des curieux. 25 octobre 1806, p. 63».)

Quant à mon biographe anonyme, dit-il à son ami, que veux-tu que je t'envoie pour lui être agréable? Je n'ai aucune biographie. Communique-lui de ton crû tout ce qui te fera plaisir. On ne peut plus vivre, maintenant ! Du moment qu'on est artiste, il faut que messieurs les épiciers, vérificateurs d'enregistrement, commis de la douane, bottiers en chambre, et autres, s'amusent sur votre compte personnel ! Il y a des gens pour leur apprendre que vous êtes brun ou blond, facétieux ou mélancolique, âgé de tant de printemps, enclin à la boisson ou amateur d'harmonica. Je pense au contraire que l'écrivain ne doit laisser de lui que ses œuvres. Sa vie importe peu. Arrière la guenille (i) !

Même après le procès de Madame Bovary, une retraite de six années consacrée tout entière à l'élaboration d'un second chef-d'œuvre aurait, pour bien d'autres qui ne se fussent points comme lui, imposés du premier coup à l'attention du public, amené l'oubli, un oubli total et absolu dont ils auraient eu plus de mal à sortir que s'ils n'avaient d'abord jamais rien écrit. Mais la fortune aime parfois sourire à ceux qui la méprisent. N'ayant rien fait pour cela, Flaubert se trouvait « lancé », et jusqu'en 1862 lettrés et badauds, guettant ses nouvelles productions, allaient s'efforcer de comprendre ce problème : un homme jeune, désintéressé, dédaigneux des applaudissements et des blâmes, qui ne se hâtait point de mettre à pro-

(1) Corresp.y III, p. 227.

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fit un succès éclatant, et faisait attendre, au delà des limites de la patience, un livre énigmatique dont on pouvait tout espérer ou tout redouter.

Poursuivi pour outrage à la morale et à la religion, Flaubert était sorti de la sixième chambre correctionnelle acquitté, mais tout de même auteur suspect (i). Il le sentait si bien que, par crainte « d'aller au bagne (2) », forcé de s'incliner devant « l'hypocrisie sociale (3) », assuré aussi de n'être guère mieux compris, il avait dû renoncer à publier alors en entier la deuxième version de la Tentation de saint Antoine, dont quatre fragments seuls parurent dans V Artiste. La plus élémentaire prudence devait lui conseiller de rentrer dans l'ombre et de purifier par le silence sa réputation compromise.

Mais il avait compté sans son monde.

Autour de Madame Bovary, la discussion avait repris de plus belle à propos du naturalisme, ou plutôt du réalisme. Et comme il semblait à tous les adversaires plus simple de s'appuyer sur des exemples que de s'égarer dans des considérations théoriques, c'est Madame Bovary quel'on continuait de s'envoyer à la tête comme la pire des injures, les uns exaltant ses qualités d'observation impersonnelle et de description objective, les autres répétant

(1) Corresp., III, p. 109 (19 février 1857).

(2) Corresp., III, p. 118 (février ou mars 1867).

(3) Corresp., III, même lettre.

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à satiété l'accusation d'immoralité formulée par le Parquet. De sorte que, malgré son exil laborieux à Croisset, et malgré son désir d'obtenir la paix, Flaubert voyait toujours son nom et son talent devenus l'enjeu d'une controverse littéraire, où l'on se servait de son roman non plus, comme au début, pour l'attaquer ou le louer directement, mais tantôt comme d'une flèche et tantôt comme d'un bouclier. La jeune génération lui offrait d'ardents défenseurs, tandis que l'unique ambition des rétrogrades était de le faire passer lui-même, et tous ses partisans avec lui, comme des hommes tarés dont la seule originalité consistait à assurer la victoire par le scandale.

Il en fut ainsi tant que dura la préparation de Salammbô. A la suite de Tony Hévillon, deux journaux parisiens avaient affirmé que le sujet de ce roman, baptisé les Mercenaires, serait emprunté à l'histoire de Carthage (i). De temps à autre, un quotidien privé de copie resservait l'information, tenant ainsi le public en haleine. Tous les critiques de l'époque attendaient le nouveau volume pour prononcer un jugement définitif et enterrer à jamais, ou au contraire raviver la querelle. Certains, comme J. Levallois (2)., Cla-

(1) Flaubert, dans une lettre à Bouilhet du mois d'août 1857 (Corj*esp., III, p. i38), dit : « trois journaux » ; il précise ailleurs et cite « la Presse ». Nous ignorons quels sont les deux autres.

(2) Ooinion nationale, i4 décembre 1862.

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veau (i) et Cuvillier-Fleury (2), avaient cru que l'œuvre en gestation serait une pénitence, par laquelle Flaubert essaierait de se justifier. D'autres, comme G. Sand (3), mieux avisés, prévoyaient que, si le livre était bien fait, il devait, en raison du thème, être horrible ; et d'avance, ils s'étaient préparés à de grands étonnements,à de grandes émotions. Sainte-Beuve, probablement mal renseigné, estimait que le romancier, ayant entre les mains une occasion de trancher le différend relatif au réalisme et de consacrer le triomphe de Madame Bovary par un triomphe pareil et de sens contraire,donnerait un pendant en bien et sur le terrain de la réalité à son premier ouvrage (4).

Salammbô parut à point nommé pour les détromper tous.

En général, on demeura stupéfait du genre choisi et du sujet traité, et cette surprise, la remarque est de Th. Gautier (5), contribua beaucoup au succès du livre. Trois éditions furent enlevées en deux mois. Puis la bataille, aussitôt, recommença.

On contesta beaucoup l'exactitude historique et

(1) Revue contemporaine, i5 décembre 1862.

(2) Journal des Débats, 9 et i3 décembre 1862 (reproduit dans Etudes et Portraits, IIe série, pp. 293-319).

(3) Article daté de janvier i863, reproduit dans Questions d'Art et de Littérature.

(4) Constitutionnel, 8, i5, 22 décembre 1802. (Articles reproduits dans les Nouveaux Lundis, IV, pp. 3i~95.)

(5) Moniteur, 22 décembre 1862.

les prétentions archéologiques du roman, et Ton sait quelle violence la discussion sur ce terrain prit dans la bouche de Fexcellent Froehner^ qui ne pouvait admettre que Flaubert eût vu clair là où luimême se sentait environné de ténèbres (i). Tour à tour Saint-René-Taillandier (2)., Jules Levallois(31, Claveau (4), Alcide Dusolier (5) crièrent à la fantaisie, se plaignirent qu'un romancier eût l'audace de se donner pour historien et pour érudit, et, sous prétexte qu'ils ignoraient eux-mêmes les événements et la vie de Carthage, blâmèrent Flaubert d'avoir voulu étudier et reconstituer le néant. Sainte-Beuve, avec l'autorité qui s'attachait à son nom, réclama formellement un lexique (6). Seuls à notre connaissance, George Sand et Cuvillier-Fleury (7) eurent

(1) Froehner, Revue contemporaine, 3i décembre 1862 ; et réponse à la lettre de Flaubert {Corresp., III, p. 348) dans l'Opinion nationale du 23 janvier i863 et dans la Revue contemporaine du i5 février i8b3.

(2) Revue des Deux- Mondes, i5 février i863.

(3) Opinion nationale, il\ décembre 1862.

(4) Revue contemporaine, i5 décembre 1862.

(5) Revue Française, ier janvier i863.

(6) Constitutionnel, article cité.

(7) Journal des Débats, 9 et i3 décembre 1862. (Article reproduit dans Etudes et portraits, IIe série, pp. 293-319.)

La discussion n'est point close entre archéologues. De nos jours encore les uns tiennent le roman pour un tissu d'erreurs, d'anachronismes et de contre-sens, et les autres accordent à Flaubert une extraordinaire prescience des notions que les fouilles entreprises depuis la publication de Salammbô ont permis d'acquérir sur la civilisation punique. Voir en particulier :

Ledrain,/<?s Erreurs archéologiques de Flaubert dans « Salammbô)). — Eclair, 24 mai 1892.

le courage d'avouer que la vérification de V exactitude archéologique n avait rien à faire avec la question d'art, et que si la peinture était belle et bonne cela suffisait. Le bruit fait autour du roman fut tel que Berlioz lui-même, — qui à cette époque était chargé de la critique musicale aux Débats, — ne put se tenir, tout en s'excusant de parler de ce qui ne le regardait pas, de dire tout le bien qu'il en pensait (i).

A l'exemple de la critique sérieuse, la caricature, de son côté, s'empara de l'œuvre nouvelle. Deux reproches seulement, mais quels reproches ! sont immédiatement faits à l'auteur : le livre est ennuyeux et il est malpropre. Ernest Blum, dans le Journal Amusant (2), publie ce distique :

J'aime mieux recevoir un joli lavabo Qu'un volume à six francs broché de Salammbô,

tandis que, dans le même numéro, Stop montre la fille d'Hamilcar à sa toilette, près d'un vase rempli « d'essence de chien crevé », et dessine le portrait d'Hannon. La légende explique : « Ce général carthaginois, affligé de lèpre, éléphantiasis et

Martial Douel, Au pays de Salammbô, i vol. in-12. Fontemoing-, 1891, avec une préface de René Cagnat.

Pierre de Trévières, les Erreurs de Flaubert dans « Salammbô ». Grande Revue, a5 avril 1912.

(1) Journal des Débats, 23 décembre 1862^

{2) Journal amusant, 10 janvier i863.

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autres maladies cutanées, boit pour se guérir de la purée de vipères. On connaît la colle réaliste. Mais celle-là est un peu forte. — De nombreuses batailles, ajoute Stop, émaillent le récit, mais c'est toujours la même, traduite de César. L'auteur y introduit force éléphants, mais personne ne s'y trompe! »

— « Moi, Courbet, lit-on sous une autre vignette représentant l'artiste conversant avec le romancier, j'ai peint ma Baigneuse et pas mal d'autres choses peu ragoûtantes, mais, ma foi, monsieur Flaubert, je ne me chargerais pas d'illustrer votre dernier ouvrage. » Et ce jugement sommaire est curieux, si l'on veut bien se souvenir qu'Escudier, dans un article du Réveil, paru le i3 février i858 sous ce titre : Ut Pictura Poesis, avait, à propos de Madame Bovary , déjà comparé Flaubert à Gustave Courbet.

Puis, c'est un dialogue entre Salammbô et Mme Bovary :

— Je suis princesse, ma sœur, dit Salammbô, et vous n'êtes qu'une médecine.

— Vous ? je plains les gens forcés de vous avaler!

Un monsieur prend le roman, convaincu qu'il va lire un livre « folichon », s'assoupit et dort un sommeil traversé d'horribles cauchemars. Un autre questionne une dame : « Avez-vous lu Salammbô, Madame? — Excusez-moi, Monsieur, je n'entends

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pas le carthaginois! » Ce qui revient à dire que Gustave Flaubert ne sait pas le français, et rappelle Sainte-Beuve réclamant un lexique. — «Depuis, dans les mêmes journaux (remarque justement M. Henry Céard, au récit duquel nous empruntons ces citations) (i), que de fois, quand il s'agit d'œuvres originales, que de fois nous les avons immuablement retrouvés, ces reproches d'obscénité, ces accusations d'ennui, ces lamentations sur la langue française violée. »

— « Tu amènes Salammbô? » demande, dans une caricature de V Illustration signée Gham (2), un masque à un autre, qui sort de l'Opéra ayant au bras une femme vaguement costumée en princesse carthaginoise. — « Oui, riposte l'ami, j'ai envie de dormir! »

La plaisanterie semble tellement bonne qu'on ne dédaigne pas de la répéter. L'hiver a été tardif en cette année i863. Le Charivari du ier mars lui en fait le reproche et l'Hiver par manière d'excuse : « Ce n'est pas ma faute, je m'étais endormi en lisant Salammbô (3). »

L'œuvre de Flaubert lutte sans désavantage contre la gloire même du Pied qui r'mue, l'envahissante scie que fredonne pendant des mois tout

(1) Le Siècle, n février 1890.

(2) Illustration, 7 février i863.

(3) Charivari, ier mars i863.

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Paris en délire. Dans le Journal amusant (i), une planche de Grévin témoigne de la place que le roman et la chanson se disputent dans les préoccupations de la gaieté populaire. Salammbô, accompagnée du python sacré, et coiffée du chignon frisé que portaient alors les élégantes parieuses des courses de Vincennes, objurgue avec véhémence un paysan narquois, dont le pied colossal et dominateur s'agite au milieu des rayons d'un soleil radieux :

Malédiction sur toi, dit-elle, sur toi qui as dérobé Tanit; haine, vengeance, massacre, douleur! Que Gurzil, dieu des batailles, te déchire ; que Matisman, dieu des morts, t'étouffe. — Et que l'autre, celui qu'il ne faut nas nommer, te brûle! Va-t'en ! Va-t'en.

A quoi le second réplique d'un ton goguenard :

Mamz'elle, assurément,

Mais ce bon public prétend qu'ça l'amuse,

Qu'ia qu'mé pour le moment

Qui peux faire son contentement.

J'ai un pied qui r'mue

Et l'autre qui ne va guère,

J'ai un pied qui r'mue

Et l'autre qui ne va plus.

Sur un ton moins vulgaire, et surtout avec une intention critique déjà évidente, qui dut faire la

(i) Journal amusant, 28 mars i863. — Voir encore dans la Vie Parisienne, janvier i863, second numéro spécimen, etlbid., 21 février 1 863, une série de caricatures et de plaisanteries à propos de Salammbô.

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joie des cercles littéraires, le secrétaire de Sainte- Beuve, Jules Levallois, vers la même époque, composait lui aussi une chanson où Flaubert n'était pas plus ménagé que d'autres romanciers contemporains. Il convient de citer cette fantaisie peu connue : elle était sur l'air : A la façon de Barbari.

Les littérateurs carabins

Ont aujourd'hui la vogue ; Nos romanciers sont médecins.

Ils en ont le ton rogue.

Le scalpel avec l'encrier

Sans trop rechigner

Sait fraterniser Et la lancette lui sourit Biribi

A la façon de Bovary Mon ami.

Flaubert est maître chirurgien,

Bataille est son interne ; Feydeau suit, mais le gros malin

A soufflé sa lanterne ;

Afin de ne pas rester court,

Il patauge, il court

Après le Goncourt

Sans s'apercevoir que Fanny

Biribi N'est pas Madame Bovary Mon ami.

Ma chansonnette, à Salammbô

Irons-nous chercher noise ?

Laissons dormir dans son tombeau

Cette Carthaginoise.

L'auteur amoureux de son art

N'en a pas mis l'quart

Dans son Amilcar Et Mâtho n'est qu'un ahuri,

Biribi, A la façon de Bovary Mon ami.

Nous vous signalerons pourtant

A la plus belle place L'épisode fort indécent

D'un serpent très cocasse :

« Ah! dit Salammbô, ce python

Quoique folichon

Avait bien du bon, Mais mieux encor vaut un mari,

Biribi, A la façon de Bovary Mon ami.

De mari tu n'en n'auras pas,

Petite scélérate ; Sur ton trône tu périras,

O sauvagesse ingrate.

En voyant déchirer Mâtho

Lambeau par lambeau

C'qui n' le rend pas beau Tu n'auras m cm* pas d'arseni (sic),

Biribi, Comme la femme à Bovary Mon ami.

Reposons-nous en contemplant,

Les romanciers douceâtres.

Voici venir tout justement

La tribu des bellâtres.

En tête s'avance Feuillet,

Suivi de Serret

Avec Paul Perret, Gens vertueux pleins de mépris, Biribi,

Pour le genre de Bovary Mon ami.

Feuillet est l'écrivain qu'il faut

A la société prude Qui trouve à Balzac le défaut

D'être beaucoup trop rude, Et l'Institut honore en lui

Le goût du poli,

L'amour du joli; Sybille est en sucre candi,

Biribi, Nous sommes loin de Bovary, Mon ami.

0 jeunes gens pour qui j'ai mis En couplets de facture

La satire des beaux esprits De la Littérature,

Si vous êtes en mal d'enfant De quelque roman Charmant ou touchant

Tâchez au moins qu'il soit écrit, Biribi,

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Du beau style de Bovary, Mon ami (1).

Mais, en i863, l'œuvre de Flaubert n'inspirait point que ces vers de mirliton. D'autres, qui se donnaient une allure plus sérieuse, n'étaient pas moins burlesques, malgré les prétentions lyriques de leur auteur.

Prenant comme épigraphe une citation de Boileau :

Un auteur quelquefois trop plein de son objet,

Jamais sans l'épuiser n'abandonne un sujet.

S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face, etc.

Ernest Simonin, tout au long- de douze cents alexandrins, vitupère (2) :

Enfin j'ai pu, grands Dieux! terminer Salammbô, Et l'ai conduite, hélas ! à son dernier tombeau. Depuis ce jour fatal je suis comme un homme ivre, Mon esprit est en proie à des rêves affreux ; Je ne vois que du sang sur les pages du livre; Hannon crucifié me suit, spectre hideux!...

Je ne vois dans la place et chez les Mercenaires Que gibier de potence avec force bourreaux ; Monstres qu'on voudrait croire au moins imaginaires, Tigres démesurés sortant de leurs repaires,

(1) Cette chanson, réunie à d'autres de J. Levallois, a été publiée plus tard dans une brochure intitulée les Contemporains chantés par eux mêmes. Paris, Librairie internationale, 1868, in-12.

(2) Salammbô, Etude critique en vers, par Ernest Simonin. Brochure in-8 de 19 pages. Rouen, Giroux et Rénaux, i863.

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Déchirant à plaisir des membres en lambeaux

Et dont l'aspect fait peur même aux Dieux infernaux...

Suit une énumération des « horreurs » relevées dans le roman. En vain Simonin,

Pour tromper sa fatigue à travers ces débris, Espère rencontrer quelque fraîche oasis,...

il lui faut y renoncer :

Plus je pousse en avant dans ce volume jaune, Plus il semble vouloir qu'on le mesure à l'aune; Partout il s'en exhale une odeur d'hôpital Qui sauterait au nez du rude Juvénal.

Ah ! si le réalisme avait seul droit d'écrire J'aimerais mieux, je crois, ne plus jamais rien lire !

Simonin avoue, Au risque de passer pour mauvais courtisan,

qu'il s'est formidablement ennuyé en lisant Salammbô,

Ce récit suranné, rehaussé d'oripeaux, Qui se plaît dans la fange et hante les ruisseaux. Un tableau tout barbare où d'éternels combats Assomment le lecteur bien plus que les soldats.

Mathô,

Rustre obèse, amoureux comme un coq de village,

ne trouve pas grâce devant ses yeux. Il proclame sa déception, reproche à Flaubert le silence où il s'est plu, après le scandale de Mme Bovary :

Salammbô n'était point sur le marché français Que déjà son nom seul commandait le succès; C'est qu'il semblait promettre une histoire très rare Que son maître, à dessein, gardait comme un avare. C'est qu'un charmant mystère augmentait ses attraits, C'est qu'elle eut pour aînée une sœur sans pareille Dont le scandale tinte encore à mes oreilles...

La fureur pindarique de son compatriote dut bien amuser Flaubert ! Quinze ans plus tard, dans ses lettres à Edmond Laporte, il citait encore des vers de cette « critique » et disait : « Est-ce beau ! le Simonin, est-ce assez hénaurmet » Le poème se terminait par une prophétie :

De ce livre bruyant, il n'est rien demeuré. L'oubli, l'oubli cruel l'a vite dévoré.

On sait comment l'avenir devait la justifier!

Mais, dans le présent même, « ce livre bruyant » continuaitde faire fureur, et Salammbô, accommodée à la mode du jour, parut dans tous les bals masqués durant le carnaval. On peut voir, dans le Monde Illustré du 20 février i863, un travestissement porté par Mme Rimsky-Korsakoff chez le prince Walewski, lequel travestissement, dit M. Henry Céard (i), est un monument de comique et de ridicule. La robe de Salammbô, semée d'étoiles d'or et brodée du serpent symbolique, est posée sur une crinoline d'énorme envergure. Le texte indique

(i) Loc. cit.

que « les costumes très originaux de ces bals ont été exécutés par M. Worth ». Le fait est qu'il y avait loin de ce vêtement à celui de la Cléopâtre Isis admiré par Flaubert sur la façade d'un temple nubien, et qui, d'après Maxime Du Camp(i), lui avait servi de modèle.

L'opérette elle-même, cette reine de l'Empire, célébrait le succès de Salammbô. La ronde du Brésilien chante :

Sur les ruines de Carthago On la vit pleurer Salammbô.

Ainsi, grâce aux paroles de Meilhac et Halévy, grâce à la musique de Jacques Offenbach, le « nom au moins du roman est répété par la multitude qui n'en a pas lu une ligne (2) ».

Plus tard, dans une Didon d'Adolphe Belot, Salammbô devait apparaître en esclave sicilienne, pendant une courte scène du premier acte, pour chanter, sur la musique de Blangini fils, une complainte italienne (3).

(1) Souvenirs littéraires, II, p. 268.

(2) Henry Céard, loc. cit.

(3) Didon, opéra bouffe en deux actes, d'Adolphe Belot, musique de Blangini fils, représenté pour la première fois sur le théâtre des « Bouffes Parisiens », le 5 avril 186Ô. Le 16, Flaubert écrivait à sa nièce : « On a donné aux Bouffes une Didon où une Salammbô figure, mais je me prive de ce spectacle. MM. les auteurs ne m'ont pas envoyé de billets, ce que je trouve d'une grossièreté insigne. Tel est le genre des gens de théâtre d'ailleurs. » (Corresp., V, p. 76.) — Didon fut publiée chez Michel Lévy, brochure in- 16, 1866.

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Mais, trois ans auparavant, le roman de Flaubert avait eu cette consécration suprême, sans laquelle il n'est point de vraie gloire : la parodie.

Le ier mai i863, sur le théâtre du Palais-Royal, fut jouée en effet pour la première fois une pièce intitulée Folammbô ou les Cocasseries Carthaginoises (i). Le sous-titre, qui avait la prétention d'être versifié, donnait les explications suivantes :

Pièce en quatre tableaux de mœurs carthaginoises En vers de plusieurs pieds, même de plusieurs toises, Emaillés de couplets, comme les vers boiteux, Avec prologue en prose et de français douteux.

Et franchement la marchandise ne mentait pas à son enseigne! Le style est au-dessous du médiocre. La poésie des chansons et du dialogue vautcelle de la couverture. Les auteurs, Laurencin et Clairville, garderont au moins le mérite d'avoir su se rendre justice à eux-mêmes.

Folammbô, comme on le devine, ne rappelle que de fort loin le roman dont elle s'inspire et il paraît difficile de croire que les qualités de la mise en scène aient jamais pu compenser les platitudes du fond. Si le rideau se lève sur les jardins d'Hamilcar, le soir du festin des Mercenaires, si le deuxième tableau nous conduit dans le temple de Tanit, si

(i) Folammbô ou les Cocasseries Carthaginoises, par Laurencin et Glairville, brochure in-18, Michel Lévy, i863.

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enfin nous pénétrons sous la tente de Mâtho, en plein camp des révoltés, tout cela est encore bien insuffisant pour donner une idée même approximative de la civilisation punique et des événements qui mirent en péril la puissance de Carthage. Aucune indication du livret ne laisse supposer que la reconstitution exacte des costumes ou des monuments ait été même tentée; nulle part il n'est question de la guerre racontée par Polybe.

La pièce, d'ailleurs, est-elle bien une parodie? on pourrait comparer sa valeur à celle d'une revue de fin d'année, qui serait consacrée tout entière au livre du jour. On a estropié les noms historiques pour les rendre grotesques: Hamilcar devient Arriv'tar, Spendius : C/u/)/)ms,Narr'Havas : lord Havas, etc.. On a tiré parti des détails relatés par Flaubert pour bâtir des situations comiques, ou soi-disant telles : ainsi, au premier tableau, les chefs des barbares, Nazô et lord Havas, tous deux parfaitement ivres, apparaissent tenant à la main des paniers de pêcheurs et des lignes, au bout desquelles frétillent les poissons rouges capturés dans les viviers de Folammbô ; en bandoulière, sur leurs cuirasses, ils portent les trompes coupées et sanglantes des éléphants sacrés ; et l'industrieux Chippius, brandissant une poêle à frire, cuisine le tout sur un réchaud à charbon. Ce n'est pas bien méchant, et encore moins drôle.

Les procédés inventés pour égayer les spectateurs dénotent de très faibles ressources imaginatives. On se souvient que, dans le roman, Mathô ayant heurté du pied le ressort secret d une machine compliquée, au moment où il va mettre la main sur le voile de la déesse, une musique tout à coup s'élève, mélodieuse et ronflante comme l'harmonie des planètes. Cet incident, travesti avec mauvais goût, se retrouve dans Folammbô; mais la musique des globes de cristal est remplacée par une pétarade assourdissante, le Grand-Prêtre ayant parsemé le piédestal de Tanit de pois fulminants que les ravisseurs écrasent en se sauvant. D'autres jeux de scène sont encore plus enfantins.

Dans l'ensemble, l'action de la pièce est sans doute tirée du roman, mais singulièrement écourtée : elle se concentre autour de l'amour du Barbare pour la Carthaginoise. Les Mercenaires disparaissent à l'arrière-plan. A aucun moment on n'entrevoit, dans le fond du décor, la grande image de la ville luttant contre la sauvagerie envahissante- Le Zaïmph perd toute signification symbolique : il n'est conservé que pour servir de thème à des plaisanteries équivoques. Tanit, en effet, c'est la Lune, et quand on dérobe le voile qui la couvre, tout le monde peut contempler... n'insistons pas ! Hamilcar, cette puissante figure qui domine et dirige les destinées de sa patrie, n'est pas sur la

liste des personnages. Ceux-ci brillent tous également par une absence complète d'individualité et de distinction. Ghippius seul rappelle de fort loin son modèle, Spendius : il se montre rusé, voleur, sournois, poltron. La psychologie des autres est nulle. Le rôle de Shahabahim (le Grand-Prêtre) mérite cependant une mention spéciale; nous y reviendrons dans un instant. Il suffit, pour achever l'analyse de la pièce, d'ajouter que l'intrigue débute par la rencontre de Nazô et de Folammbô dans les jardins; se poursuit parle vol du Zaïmph et la démarche de Folammbô auprès du guerrier, et se termine, comme il convient, par leur mariage. Rien ne pouvait être plus banal.

La fantaisie de Laurencin et Clairville n'offrirait donc rien de très remarquable, si l'on n'y trouvait que ce travestissement malhabile de Salammbô. Aucun des mauvais calembours dont elle fourmille ne porte. Que les auteurs aient cherché ou non à jeter le discrédit sur le chef-d'œuvre de Flaubert, ils n'ont réussi, en accumulant des détails et des situations de ce genre, qu'à se rendre eux-mêmes ridicules. Mais, dans une certaine mesure, ils s'étaient faits aussi l'écho des critiques qui circulaient à l'occasion du roman.

A travers la bouffonnerie insipide de leur piètre élucubration, on distingue aisément le reflet assez exact des opinions formulées à la même époque

dans les journaux les plus sérieux, sous les signatures les plus connues. Folammbô reste par là* un document utile, ou tout au moins curieux à consulter pour Thistoire littéraire. Elle exprime les tendances du moment et permet de saisir sur le vif l'état d'esprit général.

Chose étrange : de tous les reproches auxquels donnait lieu le roman de Flaubert, le seul auquel les deux vaudevillistes fassent à peine allusion est précisément celui qu'on devait s'attendre à rencontrer d'abord sous leur plume. Quand Sainte-Beuve réclamait un lexique pour comprendre Salammbô, il traduisait en réalité une impression d'étonnement qui dut être d'abord celle de nombreux lecteurs, déconcertés par l'allure érudite du volume. Il y avait donc, sur ce terrain de la reconstitution historique et archéologique tentée par Flaubert, matière à d'amusantes et faciles plaisanteries. Laurencin et Glairville pouvaient faire rire aux dépens du romancier rien qu'en exagérant un peu les dissonances de certains termes techniques, en multipliant les exotismes pour forcer la couleur locale, en inventant au besoin des détails compliqués et grotesques de costume ou de civilisation : c'eût été de bonne guerre que mettre ainsi en relief, en le déformant, tout un aspect du livre, celui sans doute qui constituait, pour les moins clairvoyants, sa plus grande nouveauté. Or, il semble que ce

thème, tout indiqué d'avance, ait échappé aux auteurs de Folammbô.A peine si, en un très court passage de la pièce, un personnage s'étonne de voir les Carthaginois se régaler de sauterelles frites, de hannetons farcis et de vipères — et, ailleurs, servir sur la table d'Ahnon (Hannon) un petit chien au marc d'olive. La critique est bien anodine et bien vague. Sainte-Beuve avait parlé plus durement de Y érudition originale et bizarre dont témoigne le roman, des escarboucles formées par l'urine des lynx, du lait de chienne d'Hanum ou des pattes de mouches écrasées employées par Salammbô dans sa toilette, des bibelots et de lac/unoiserie exquise de son appartement, etc., tous enfantillages par lesquels V auteur paraissait avoir voulu tromper son public ou se moquer de lui.

Le même Sainte-Beuve avait relevé aussi dans Salammbô un autre défaut : à savoir une sorte d'acharnement à ne peindre que des horreurs ; on se souvient que G. Sand, plus perspicace peut-être, trouvait là sinon une qualité, du moins un signe de vérité. Au contraire, Sainte-Beuve, notant la progression des massacres et des atrocités, depuis l'holocauste offert à Moloch {la grillade des moutards) (1) jusqu'au supplice de Mathô, en passant par le Défilé de la Hache, jugeait de tels excès en dehors de la vraisemblance. S'appesantir ainsi sur

(1) Corresp., III, 292.

les scènes cruelles ou répugnantes était inesthétique et faux ; loin de prouver sa force ou son impartialité, le fait de se montrer partout inhumain et cyniquement réaliste dénotait chez Flaubert un parti pris, une tendance outrancière quelque peu maladive. La plupart des critiques, à la suite de Sainte-Beuve, avaient condamné pareillement l'imagination sanguinaire de Flaubert (i) et cette sorte de sensualité bizarre qui, après l'immonde mendiant de Madame Bovary, lui faisait décrire les ulcères purulents d'Hannon ou les ravages de la famine dans les rangs de l'armée barbare.

Lui-même, d'ailleurs, avait prévu l'objection : peut-être même devinait-il qu'elle serait en partie justifiée. Au moment où il écrivait son roman, il avouait un jour craindre qu'il ne fût d'un dessin trop farouche et extravagant (2).

Je suis, écrivait-il à Feydeâu, en plein combat déléohants et je te prie de croire que je tue les hommes comme des mouches : jeverse le sang à jlots (3).— Ily a, disait-il encore, un abus évident du tourlourou antique : toujours des batailles, toujours des gens furieux. On aspire à des berceaux de verdure et à du laitage (4).

Mais, dans sa pensée, Salammbô devait être une

(1) Claveau, art. cité.

(2) Corresp., III, i83.

(3) Corresp., III, 290.

(4) Corresp., III, 285.

« SALAMMBÔ » EN l86'2-l863 I y I

vengeance, une protestation contre la fausse pudibonderie et la philanthropie timorée de ses contemporains. Et il se récriait aussitôt :

Soyons féroces ; versons de V eau-de-vie sur ce siècle d'eau sucrée* Noyons le bourgeois dans un grog à XI mille degrés, et que la gueule lui en brûle (i).

Folammbô, sur ce point, résumait encore à demi le sentiment du public. Laparodie comporte unprologue et des entr'actes dialogues dont les acteurs, par un procédé souvent employé, simulent des spectateurs conversant entre eux du haut des fauteuils de balcon et commentant la pièce dès que le rideau est baissé sur la scène. L/un de ces personnages, un Gros monsieur, marchand de vin, apprend ainsi à ses interlocuteurs qu'il arrive tout exprès de province pour voir des massacres. On m'a dit qu'il y en avait ici plusieurs douzaines ! A diverses reprises il répète la phrase et prévient ses compères qu'ils peuvent s'attendre à des atrocités. Le trait est assez piquant et sans doute très exact. Personne assurément, dans une salle de théâtre où est inscrit le mot de Rabelais : Mieux est de ris que de larmes escrire... n'escomptait un spectacle bien effrayant : en fait il ne l'était pas du tout ; mais

( i ) Corresp . , III, 302 ,

tous ceux qui, sans connaître encore Salammbô^ en avaient entendu parler de droite et de gauche, devaient emporter, comme le Gros monsieur du prologue, la conviction que Flaubert dépassait dans son roman les dernières limites de la hideur.

Il suffit, en France, d'un bon mot pour accréditer un préjugé. Mais les épigrammes de Folammbô restaient si effacées, si maladroites, que, jusqu'à présent, le talent de Flaubert n'avait pas grand' chose à redouter de leurs atteintes.

Ces quelques allusions dissimulaient pourtant des critiques indirectes. Celle qu'il nous reste à examiner n'est guère plus explicitement formulée que les précédentes; mais par sa nature elle prenait une portée toute différente et autrement grave. Les premières ne visaient que le sujet du livre et la façon dont il était traité : celle-ci contenait un blâme personnel à l'auteur et pouvait, dans une certaine mesure, compromettre à nouveau sa réputation d'homme et d'artiste.

Parmi les personnages du prologue figure une Dame inconnue: on apprend bientôt qu'elle est la sœur aînée de Folammbô, et que, dans sa jeunesse, elle a eu des démêlés avec la justice : elle vient pour surveiller sa cadette, et, si possible, lui éviter les ennuis qu'elle a elle-même traversés. C'était désigner clairement Mme Bovary : et ce souvenir du procès, les précautions prises par la Dame pour rassurer la

conscience des spectateurs sur la moralité de la pièce, tout cela laissait entendre encore que Salammbô, en même temps qu'un livre incompréhensible et d'un réalisme outré, passait pour un mauvais livre.

Au deuxième tableau, après le rapt du Zaïmph, la scène reste vide un moment; puis Folammbô entre, suivie du Grand-Prêtre Sahabahim. Ils constatent le vol ; alors le Grand-Prêtre, en termes ambigus, et avec un malin sourire, conseille à la jeune fille d'aller seule, la nuit, dans la tente de Nazô, reprendre le voile sacré : pour l'obtenir, il faut qu'elle soit résolue à ne rien refuser au Barbare de ce qu'il lui demandera; il la parfume, lui fait revêtir ses plus riches atours et lui donne sa bénédiction. « Prends seulement garde à ta chaînette », lui dit-il hypocritement.

Cette chaînette, pendant l'entr'acte précédent, a déjà servi de matière aux commentaires à peine déguisés du Gros monsieur. La Dame, c'est-à-dire Mme Bovary, a confessé que sa chaînette, à elle, depuis longtemps était brisée. Elle explique à quoi sert celle de Folammbô, ajoutant qu'elle n'a aucun scrupule à confier la vertu de sa jeune sœur au Grand-Prêtre, que sa conformation physique toute particulière rend inoffensif. Ces détails, et le rôle de proxénète joué par Shahabahim au 2e tableau, préparaient donc le public à une scène un peu ris-

quée sous la tente avec ce farceur de Nazô (i).

En fait, le troisième tableau est absolument quelconque. Folammbô soupe avec le roi des Numides comme la plus vulgaire grisette avec son amant, et casse, il est vrai, sa chaînette ; mais le Grand-Prêtre a le bon goût de ne pas s'en apercevoir et tout se termine, en somme, le plus décemment du monde.

Mais l'effet en était-il moins produit ? l'accusation d'immoralité moins nettement portée ? Dès l'instant que la pièce avait son point de départ dans le roman — et, cela, personne ne l'ignorait — les spectateurs mal informés ne devaient-ils pas forcément supposer que là encore Flaubert, par des descriptions empreintes de sensualisme (comme disait M. Pinard), par des situations osées, par des peintures suggestives, était allé dans son roman beaucoup trop loin? Et précisément certains critiques, non des moindres, le lui avaient reproché. Saint- René-Taillandier (2), comparant Madame Bovary et Salammbô, y découvrait l'application d'une même impassibilité immorale; il voyait dans la fille d'Hamilcar une hystérique doublée d'une mystique et, analysant la scène de la tente, observait que l'auteur s'y était pris très habilement pour indiquer sans le dire que quelque chose avait lieu entre

(1) Le Gros monsieur, entr'acte du 3e tableau. (2 Revue des Deux-Mondes, art. cite.

Mat ho et Salammbô. M. Garo (i) définissait cet épisode une amorce aux curiosités vulgaires. M. Flaubert, écrivait-il, aime à exciter les imaginations. D'après lui, ce passage et celui du serpent (chap. X), écrits -pour assurer la vente du volume, témoignaient d'un mauvais goût répréhensible. D'après Claveau, l'épisode de la tente est « une scène de prostitution religieuse, et rien de plus».

Vous implorez un mot de passion, dit le critique : on vous répond que Salammbô sentait le miel, le poivre , l'encens, les roses et une autre odeur encore. Don Juan était plus chaste, lorsqu'il disait simplement odor di femina... L'auteur parle tout au long des mœurs obscènes des Mercenaires, de leurs complaisances d'épouses... Voilà encore de ces détails qui ont fait prononcer à propos de Madame Bovary le vilain mot d'érotisme. La femme de l'officier de santé rougissait doucement en descendant de voiture, tandis que Salammbô ne rougit pas... Ainsi mourut la fille d'Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit. Quand on a lu le livre, on sait ce que c'est que le manteau de Tanit, et ce que parler veut dire, etc.. M. Flaubert a une sensualité d'imagination qui fait partie de son talent, etc. (2).

Sainte-Beuve enfin qualifiait Salammbô : une Elvire sentimentale ayant un pied dans le Sacré- Cœur ; il la montrait batifolant avec son serpent

(t) E. Garo, Poètes et romanciers, article sur Flaubert à propos de Salammbô, pp. 260-270, 1 vol. Hachette, 1888.

(?) Claveau, Revue contemporaine, i5 décembre 1862.

dans une posture équivoque et al léchante. Il jugeait l'Assemblée du Grand-Conseil dans le temple de Moloch une réunion maçonnique; le Grand-Prêtre à ses yeux faisait preuve d'une imagination libertine et dangereuse. Enfin de Fauteur lui-même il disait — parole sévère et d'une exceptionnelle gravité — qu'il lui paraissait doué d'une pointe d'imagination sadique (i).

Un tel mot de vous, lui écrivait Flaubert (2), lorsqu'il est imprimé, devient presque une flétrissure. Oubliez-vous que je me suis assis sur les bancs de la correctionnelle, comme prévenu d'outrages aux mœurs, et que les imbéciles et les méchants se font des armes de tout ?

Sainte-Beuve et ses confrères pouvaient aisément s'expliquer. Leurs appréciations, malgré tout, n'atteignaient pas l'homme, mais sa méthode, ses principes d'art ; l'immoralité ou le libertinage qu'ils soulignaient dans Salammbô leur semblait seulement la conséquence d'une insensibilité affectée de l'artiste pour les sentiments et les émotions que suggèrent ses descriptions ; ils ne l'interprétaient pas, au fond, comme le signe d'une tournure d'esprit vicieuse. Mais le public d'un théâtre était bien incapable de comprendre la distinction. Insinuer,

(1) Le Constitutionnel, art. cité.

(2) Corresp., III, 342.

« SALAMMBÔ » EN l8G2-l863 1 77

même à demi-mots, que le roman contenait des scènes risquées, insister, 'comme les auteurs de Folammbô sur la chaînette symbolique et la chute de la Carthaginoise, rappeler Madame Bovary, adopter enfin l'opinion des critiques sans la justifier comme eux par des raisons d'ordre théorique, c'était, avec une publicité plus assurée, avec une répercussion que n'obtiennent pas toujours les articles de revue, ni les chansons comme celle de Levailois, donner Flaubert pour coutumier des faits qui lui avaient valu sa première poursuite judiciaire, jeter les soupçons les plus honteux sur sa loyauté et sa moralité d'écrivain (i).

La pièce de Laurencin et Glairville, heureusement, était par ailleurs si creuse que le péril restait d'avance conjuré. Elle tomba dès les premières représentations, aucune de ses plaisanteries ne lui survécut. Flaubert ne semble même pas en avoir connu l'existence éphémère ; sa Correspondance n'en fait pas mention. N'avait-il pas, en tout cas, sa défense prête ? Aux allusions de Folammbô comme aux reproches plus sérieux des journalistes n'eût-il pas répondu : « Ce qui est beau est moral (2)... Si le

(1) Le préjugé ne subsiste-t-i] pas encore aujourd'hui? En 1901, lors d'un procès de Cour d'assises qui eut un grand retentissement, on entendit un témoin, Mlle D..., personne du mondeet d'une intelligence au moins égale à la moyenne, déposer « que l'accusé donnait à lire à sa femme des livres abominables, Madame Bovary, par exemple ». (Voir Echo de Paris du 27 avril 1901).

(2) Corresp., IV, l\iq, 19 février 1880.

lecteur ne tire pas d'un beau livre la moralité qui doit s'y trouver, c'est que le lecteur est un imbécile (1). »

(1) Corresp.;iV, a56, 1876.

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