‹ Autour de FlaubertChapitre 22 sur 30 · acte v Mariage de Salammbô · texte numérisé non relu

acte v Mariage de Salammbô

Processions, danses, etc.

Sur la terrasse à gauche, au premier plan, le banquet de noces. Narr'Havas, Hamilcar, Salammbô.

Taanach, sinistre et avide.

Arrivée de Mâtho, insulté et déchiré. Il tombe de faiblesse.

— Ne le tuez pas encore, crie la foule.

Mais Taanach descend avec un couteau et le tue. Mort de Salammbô. Lamentation de toute la foule.

Ainsi réduit à son squelette, l'opéra de Salammbô, tel qu'il aurait pu être traité par Gautier, diffère sensiblement de celui que Camille Du Locle, douze ou treize ans plus tard, a lui-même extrait du roman. Et quoiqu'on en puisse mal juger sur ce texte abrégé, il semble que Flaubert, en ramenant l'action à ses péripéties essentielles, en exagérant la rapidité du drame, en modifiant sa propre conception primitive du rôle de Taanach, la suivante de Salammbô, pour en faire une amoureuse sournoise et jalouse, qui poignarde à la tin celui qu'elle adore (i), signalait implicitement le danger qu'ily aurait toujours à prétendre adapter son œuvre au théâtre, danger inhérent à l'œuvre même, et qui serait d'en supprimer toute la poésie pour y substituer un mélodrame.

Que l'écrivain, ordinairement si soucieux du respect de son Art (si intransigeant naguères, et à

(i) « Traîtresse de mélodrame », dit fort justementM. Ad. Jullien dans son Ernest Rej/er (Paris, Laurens, in-8, p. 64).

LES VICISSITUDES d'un LIVRET d'opEKA '. « SALAMMBO )) Iq3

bon droit, lorsqu'il s'agissait de corriger quelques phrases à Mme Bovary, si prompt, nous l'avons vu, a repousser les offres d'Henry Monnier qui voulait mettre ce dernier roman au théâtre) ait lui-même prêté la main à un travail qui devait presque nécessairement entraîner l'abandon de l'idée grandiose qui l'avait incité à entreprendre de faire revivre Carthage, — le sacrifice des caractères qu'à deux mille ans de distance il s'était appliqué à pénétrer par un effort prodigieux d'invention psychologique, — l'effacement du mirage éblouissant et du grand souffle lyrique qui avaient inspiré et soutenu jusqu'au bout son labeur ; que Flaubert, après la mort de Berlioz, survenue en 1869, et bientôt celle de Gautier, ait encore gardé le désir obstiné de voir Salammbô à la scène, — ce n'est pas une des moindres surprises qu'on découvre en cette histoire (1).

Victor Massé se présenta d'abord pour remplacer Berlioz :

Pour la première fois de ma vie, écrit Flaubert à sa nièce le 23 juin 1872, j'ai été dans les coulisses de

(1) Parlant de ce scénario écrit par Flaubert, le biographe de Reyer, M. A. Jullien, dira très justement qu'il montre «combien ce colosse, qui « gueulait » si fort contre la bêtise du public et les conventions qui lui sont chères, partageait lui-même ces idées et retombait dans ces conventions, dès qu'il entreprenait une besog-ne qui ne lui était pas familière et s'écartait de la forme du roman pur ». (A. Jullien, Ernest Reyer... — Paris, H. Laurens, 1909, in-8, p. 73.)

l'Opéra, où Victor Massé, le maître de chant des chœurs, m'attendait. J'ai répondu qu'on ferait de Salammbô ce qu'on voudrait, et que je ne pouvais reprendre ma parole (i).

Quelle parole ? Celle sans doute qu'il avait donnée à Gautier, et dont il attendait depuis presque dix ans la réalisation. Mais le « pauvre Théo »,usé jusqu'aux moelles, s'en allait à son tour, en octobre 1872, « d'une suffocation trop longue causée par la bêtise moderne (2) »; de sorte qu'en même temps Flaubert se trouvait libre de tout engagement, autant pour le livret que pour la partition musicale.

Victor Massé fut écarté, et la tâche glorieuse d'évoquer Carthage confiée à Ernest Rêver, disciple de Berlioz et bientôt successeur du maître au rez-de-chaussée des Débats. La symphonie orientale intitulée le Sélam, qu'il avait écrite en i85o sur un texte de Théophile Gautier, et son ballet-pantomime Sacountalà, composé en i853, encore sur un scénario du même poète, semblaient le prédestiner à traiter Salammbô. D'autre part Catulle Mendès, gendre de Gautier, se chargea du livret. Mais à peine eut-il ébauché un nouveau plan,, dont rien ne nous est parvenu, qu'en 1876, à propos d'un article publié dans la République des lettres du

(1) Gorresp., V, 255 (23 juin 1872).

(2) Gorresp., V, 274 (25 octobre 1872).

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16 juillet, il se brouilla avec Flaubert (i).Une demiréconciliation survint ensuite, et Mendès reprit son travail, mais avec une lenteur désespérante : deux actes en 3 ans! En juin 1879, Flaubert, pour tout de bon, se fâche, et la rupture est complète.

« Ce matin, écrit-il à Mme Commanville, j'ai envoyé promener définitivement Catulle quant à Salammbô. Reyer est venu hier chez moi et nous avons eu là-dessus une conférence (2). »

A ce moment, Flaubert n'est plus jeune. Tant d'années vouées à l'art n'ont pas même assuré son existence matérielle; il est à peu près ruiné. Et, trop scrupuleux pour travailler en hâte, maintenant qu'il lui faut demander à sa plume autre chose qu'une pure satisfaction d'artiste, il entrevoit plus que jamais dans un succès de son œuvre à l'opéra le moyen de combattre la mauvaise fortune.

« Débarrassé de Catulle », comme il le dit à sa nièce le i5 juin, c'est alors à Jules Barbier qu'il remet Salammbô, « espérant bien cette fois qu'elle marchera plus vite (3) ». Vaine illusion. Barbier,

(1) Cf. Corresp., IV, 264-269. L'article, signé P. Gérin, était à propos de Renan. Flaubert dit, en ternies très nets, que cet article, qui l'avait indigné, fut la cause de leur première rupture. Mais la Correspondance est moins explicite sur la question de savoir à quel moment Catulle Mendès prit en main le livret de Salammbô, et quel était l'état de son travail en 1876. Toute cette période de l'histoire de l'opéra est assez obscure, et nous sommes contraints de nous en tenir à de simples indications.

(2) Corresp., V, 022 (12 juin 1879).

(3) Ibid., 523 (i5 juin 1879).

tout heureux d'avoir été choisi, n'est pas cependant sans appréhensions. Portant à Mme Juliette Adam la nouvelle de l'honneur qui lui échoit, il lui avoue ses craintes : « Avec Reyer et Flaubert, que deviendrai-je entre ces deux intégraux? Que restera-t-il de moi ? Si j'en sors vivant, ce sera miracle (i) ! »

Il ne se trompait pas. Son scénario déplut sans doute puisqu'il eut le même sort que celui de Mendès; et Camille Du Locle, qui avait déjà, pour Reyer, tiré des Eddas le poème de Siffurd, fut enfin présenté à Flaubert par le compositeur. Le 9 septembre 1879, une lettre à Mme Gommanville annonce que « l'affaire de Salammbô avec Reyer est très sérieuse. D'ici à peu de temps, j'aurai le scénario de Du Locle, et peut-être aurai-je à Croisset, le mois prochain, la visite de Du Locle et de Reyer (2). »

En quelques jours, en effet, Du Locle rédigea un plan dont Flaubert se déclara tout de suite enchanté. Mais, instruit par l'expérience, il se résignait encore à ne pas voir de longtemps son œuvre représentée. Cependant peu après, de Capri, où il s'était

(1) Souvenirs de Mme Adam, VII. Après V Abandon de la Revanche, p. 371.

(•2) Corresp., V, 529. Lettre du g, septembre 1879. — Voir aussi Supplément du Gil Blas du 24 novembre 1890, fac-similé d'une lettre autographe de Reyer, précisant cette phase de la préparation du livret.

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