‹ Autour de FlaubertChapitre 23 sur 30 · LES VICISSITUDES D UN LIVRET D OPERA : « SALAMMBO · texte numérisé non relu

LES VICISSITUDES D UN LIVRET D OPERA : « SALAMMBO

retiré après sa déconfiture comme directeur de l'Opéra-Comique, le librettiste fit parvenir à Reyer deux fragments presque terminés : le festin des I Mercenaires et la scène des Colombes. De son 1 côté, Reyer avait commencé d'écrire les premiers morceaux de la partition. Mais le 8 mai 1880, Flaubert mourait subitement. Le sort, qui s'était acharné à retarder la réalisation de son rêve si souvent différé, allait continuer pendant dix années encore à poursuivre la malheureuse Salammbô.

Que se passa-t-il alors exactement? Reyer, nous apprend son biographe M. A. Jullien (r), avait cessé tout travail, Flaubert n'étant plus là pour le presser d'aboutir; et sans renoncer à son projet, il avait juré de ne se remettre à Salammbô qu'après avoir vu jouer Sigurd. D'autres musiciens, mal renseignés, pensèrent sans doute pouvoir s'approprier un sujet aussi riche, et en apparence abandonné. Peut-être même, comme le dit Reyer, les héritiers de l'écrivain, impatients « de voir populariser Salammbô parle théâtre », écoutèrent-ils favorablement des propositions avantageuses, oubliant qu'il ne leur était plus permis d'adjoindre à Camille Du Locle un autre collaborateur que celui dont Flaubert avait fait choix. D'ailleurs, du vivant même de celui-ci, on ne se gênait guère pour disposer de son œuvre sans le consulter. Déjà en 1876, il

(1) Cf. A. Jullien, op. cit., pp. 79 et suiv.

n'avait connu qu'indirectement, par l'entremise de Mrae Roger des Genettes, qui lui signalait un entrefilet de journal, une première tentative faite en Italie pour tirer un opéra de Salammbô(i). Rêver et Mendès eurent tout juste le temps d'intervenir pour empêcher cette spoliation. Il en fut de même probablement la seconde fois; le compositeur averti du danger dut produire en hâte « les papiers authentiques qui établissaient son droit formel (2) ». Voici les explications qu'il fournit plus tard luimême sur cet incident :

J'appris que M. Gevaërt travaillait à la partition de Salammbô. J'écrivis à M. Gevaërt et, immédiatement, il me répondit que, reconnaissant le droit que je tenais de Flaubert, il renonçait à poursuivre son travail. Peu de jours après, mon ami Ph. Gilles me prévint que M. le baron de Reinach était en train de tirer de Salammbô une œuvre chorégraphique dont la musique serait écrite par Léo Delibes. J'écrivis une lettre quelque peu roide au baron de Reinach. Léo Delibes fut prévenu et l'affaire n'eut pas de suites. Je crois bien que c'est Mme Commanville, la nièce de Flaubert, qui, ignorante de l'engagement que son oncle avait pris envers moi, avait autorisé Gevaërt et le baron de Reinach à extraire de Salammbô un opéra et un ballet (3).

(1) Quel était l'auteur de cette tentative? Flaubert ne le dit pas, et nous n'avons pu retrouver le journal que lui avait communiqué Mrae des Genettes. Il s'agissait peut-être déjà de la Salammbô de Zanardini, qui fut jouée le i5 avril 1886 à la Scala de Milan, avec musique de Nicolo Massa.

(2) Cf. A. Jullien, op. cit., p. 80.

(3) Lettre écrite au Petit Bleu de Bruxelles, reproduite dans le

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