H. -G. COGNIARD
M. Bergerat raconte cette amusante anecdote : Au dîner des auteurs sifjlés, fondé par Tourgueneff (lequel se vantait de l'avoir été en Russie) et qui réunissait chaque mois Flaubert lui-même, Edmond de Goncourt, Alphonse Daudet et Emile Zola, une phrase de cette lettre servit longtemps de salutation aux cinq convives : « Otez une pierre de la mosaïque, qu'est-ce qui arrive? — Le mirage s'évanouit. » Et l'on entrait. Puis ce fut, pour changer, au tour de la phrase suivante : « Otez à une femme qui entre dans un bal une boucle d'oreille, etc. »
pentées, qui se déroulent avec logique jusqu'à la crise finale, des situations dramatiques qui s'enchaînent dans un ordre irréversible, par une progression habilement ménagée de l'intérêt. Prétendre imposer au spectateur une série de considérations morales, sociales ou philosophiques, même sous forme de tableaux isolés, matérialisant en quelque sorte les idées abstraites, pour l'amener, un peu comme au hasard, jusqu'à une vérité générale qui résume la pièce, c'était presque vouloir l'impossible et s'interdire tout espoir de succès! Ajoutons enfin qu'à l'époque où Flaubert cherchait à faire représenter sa féerie, la censure, encore très sévère, n'aurait peut-être pas toléré une critique aussi violente des mœurs et des institutions du régime impérial.
De tous ces inconvénients, il avait bien prévu le dernier; sans doute même s'en exagérait-il beaucoup la portée (i).
Railler les gens pour qui l'élégance est tout entière dans la coupe des vêtements et qui n'ont d'autre loi que les arrêts sans appel d'un Couturin et d'une Couturine, toutes les revues de fin d'année, depuis l'origine, l'ont fait en leurs couplets sur la mode et sur ceux que, depuis Thackeray, nous appelons des snobs. Molière, dans les Précieuses ridicules, a dit son fait à une société beaucoup plus
(i) Corresp., III, p. 379.
formaliste, et infiniment moins portée à rire d'ellemême que la société parisienne, à la fin de l'Empire et au commencement de la troisième République. Et puis, c'est d'ailleurs un fait bien connu que ceux-là qui sont visés applaudissent le plus fort à la satire, d'abord parce qu'ils voient la paille dans l'œil du voisin et ensuite parce qu'ils ne veulent pas laisser croire qu'ils sont les modèles de ces personnages ridicules.
Mais, par contre, il ne semble pas que Flaubert se soit rendu un compte très exact des raisons que les hommes du métier trouveraient pour ne point accepter sa pièce : malgré tout il croyait au succès et il n'éprouva, de son échec à la Porte-Saint- Martin et au Châtelet, qu'un découragement passager.
En 1866, malgré les conseils de G. Sand (1), il présenta le Château des Cœurs à la Gaîté, dont on lui avait dit que le directeur, Dumaine, désirait une féerie en dehors des conditions ordinaires (2). Rendez-vous fut pris à Paris : mais l'associé de Dumaine, Bonvel, étaitabsent ; Dumaine se montra lui-même fort peu décidé; sans vouloir entendre la pièce, il se contenta d'ajourner les pourparlers. Il
1) Corresp., III, 424, et Corresp. entre G. Sand et Flaubert, G. Sand le pous
le l'Odcon (ibid., \
Voir Corresp , , V,
p. i5. G. Sand le poussait à donner sa féerie à Duquesnel, direc leur de l'Odcon {ibid., p. 3i), mais il ne paraît pas qu'il s'y soit décidé.
est probable qu'on s'en tint là, ou, du moins, s'il y eut une seconde entrevue, elle n'eut pas plus de succès que la première.
De nouveau, en 1869, Flaubert put se figurer qu'il touchait au port. Raphaël Félix, succédant à Fournier dans la direction de la Porte-Saint-Martin, témoigna le désir de connaître la féerie, et s'en déclara dès la première lecture si complètement satisfait que le traité faillit être signé séance tenante. Il fit seulement à Flaubert quelques observations que celui-ci, dans sa joie, jugea excellentes et mit aussitôt à profit. L'affaire semblait conclue, lorsque, huit jours plus tard, il reçut une lettre de Raphaël Félix refusant de jouer le pièce, qui l'entraînerait à des dépenses trop considérables (1).
Il en fut de même , quelques années plus tard (2), aux Variétés avec J.Noriac. Sur la recommandation de G. Glaudin, ce directeur avait pris communication du manuscrit, et, comme ses confrères, donné presque définitivement l'assurance qu'il jouerait sans délai le Château des Cœurs. Il s'était même déclaré prêt à monter un spectacle grandiose, et afin d'en augmenter les proportions il projetait déjà de supprimer trois rangs de l'orchestre, pour doubler sa figuration ordinaire (3).
(1) Cf. Corresp., IV, 7, 8 et 9.
(2) Nous n avons pu déterminer d'une façon précise la date des démarches faites par Flaubert aux Variétés.
(3) Voir l'article de Bergerat dans la Vie Moderne du 24 janvier
Le temps fit justice de ces belles promesses : au bout de quelques mois Flaubert, n'entendant plus parler de rien, s'en fut mélancoliquement rechercher aux Variétés son infortuné papier.
Quand Bardoux fut nommé, en décembre 1877, ministre de l'Instruction publique, il prit à son tour rengagement formel de faire représenter la pièce de son ami ; le manuscrit lui fut confié, il le garda onze mois sans plus s'en occuper que s'il en avait ignoré l'existence (1). Puis, en septembre 1878, le nouveau directeur de la Gaîté, Weinschenk, manifesta quelque velléité d'accueillir le Château des Cœurs, et bientôt le repoussa (2). Flaubert, un peu après (juin 1879), fit de nouvelles démarches, toujours infructueuses, au Théâtre des Nations (3). La fatalité semblait s'acharner sur ce malheureux ourson, comme il appelait lui-même sa féerie : il l'offrait à tous et personne n'en voulait; et lui, sans perdre confiance, continuait, dans l'intervalle de ces tribulations qui durèrent dix-sept ans, à corriger, à remanier, à polir son œuvre pour la rendre parfaite (4), intriguant partout pour la faire recevoir, et comptant quand même sur un triomphe.
1880, et, dans le Voltaire du 3o janvier 1880, celui de G. Goetschy.
(1) Voir la lettre de Flaubert à E. Bergerat, du 6 février 1880, dans les Souvenirs d'un enfant de Paris, II, 146.
(2) Voir Corresp., V, 477-478.
(3) Cf. lbid., 522-523.
(4) Cf. Ibid., 147, i5o, i58, 240, 3o4.
Il avait songé un moment à la faire imprimer par Michel Lévy (r), puis il y renonça, pour des raisons qui nous sont inconnues. En 1876, comme Catulle Mendès venait de fonder la République des lettres, il lui donna pour son premier numéro un fragment important, le royaume du Pot-au~Feu (2) ; d'autres devaient également paraître dans ce périodique ; mais presque aussitôt il se brouilla avec Mendès, et la publication fut arrêtée (3).
C'est cette œuvre maudite, mais d'autant plus chère à son amour-propre qu'elle rebutait les autres, qu'en 1879, sur les instances de Charpentier et de Bergerat, il consentit à abandonner à la Vie Moderne. Son apparition fut annoncée comme un événement littéraire par plusieurs journaux (4). Emile Bergerat se chargea, en un spirituel article liminaire, de présenter la féerie à ses lecteurs. La Vie Moderne promettait de faire pour le Château des Cœurs autant que ses moyens d'action et ses ressources lui permettaient. — Faute de pouvoir offrir à Flaubert un vrai théâtre et des acteurs, elle userait d'un subterfuge, et grâce au crayon de ses
(1) Corresp.^ IV, 8 et 9.
(2) Numéro du 20 mars 1876.
(3) Cf. Corresp., IV, 266 et suiv. — Flaubert a résumé lui-même les tribulations de sa féerie dans une note que M. Bergerat a publiée, pour la première fois, dans ses Souvenirs d'un enfant de Paris, II, i49*i5o.
(4) Voir le Figaro du 24 janvier 1880, et le Voltaire du 3o janvier.
plus habiles dessinateurs, Chéret, Lavastre, Rubé, Chaperon, Robecchi, Darsan, elle donnerait pour chaque tableau de la pièce un décor, en une gravure hors texte : en outre chaque scène serait pour ainsi dire jouée par les croquis nombreux de Courbouin et de Daniel Vierge. On arriverait ainsi à réaliser une sorte de « représentation sur le papier » qui, dans une large mesure, tiendrait lieu de représentation véritable.
Le premier tableau parut dans le numéro du 24 janvier 1880. En première page, Scott avait figuré un rideau de théâtre à demi relevé, découvrant un donjon fantastique gardé par des gnomes, d'aspect formidable et grotesque : c'était le Château des Cœurs. Plus loin, Chéret avait dessiné le Lac des Fées, et des vignettes de Vierge intercalées dans le dialogue montraient le père Thomas, la mère Thomas, Jeanne, Paul et son domestique, tous les personnages des premières scènes de la pièce.
Ce luxe d'édition déplut à Flaubert. Il ne se consolait pas de penser que jamais son œuvre ne s'animerait aux feux de la rampe. La mise en scène factice qu'on lui donnait en compensation lui semblait froide, figée et ridicule, quand son imagination la comparait à ce qu'eût été l'autre. Déjà, en corrigeant les épreuves, il écrivait à Emile Bergerat:
FLAUBERT ET SES EDITEURS '$ [±n
Je n'avais pas lu le Château des Cœurs depuis longtemps. Certaines parties m'ont amusé ; mais en somme l'œuvre est disparate. La niaiserie du sujet jure avec le sérieux de la forme. L avant-dernier tableau me paraît absolument mauvais. Mais que je voudrais voir sur les planches le Cabaret et le Pot-au-feu! Quant aux situations musicales, entre nous, je les trouve diouettes. Moralité : les auteurs auraient bien fait de ne pas écrire pour être joués à toute force. Les concessions ne servent à rien, qu'à dégrader ceux qui les font (i).
A mesure que se succédaient les numéros de la Vie moderne, sa tristesse, et sa colère aussi augmentaient. Bien que les illustrateurs fussent pour la plupart des artistes de talent, s'effbrçant tous de s'inspirer des intentions de l'auteur et de l'esprit de sa féerie, ils ne parvenaient pas, on le conçoit, à rendre exactement la vision que lui-même en avait. Il leur reprochait donc de dénaturer et de fausser son œuvre en l'interprétant tout de travers dans des dessins de pure fantaisie, sans rapport avec le texte. Après s'être montré toute sa vie l'ennemi juré des illustrations, il se repentait maintenant d'avoir cédé aux offres de Charpentier et de Bergerat, et c'est à eux qu'il s'en prenait. Le directeur et l'éditeur de la Vie moderne devenaient à ses yeux responsables des défauts de cette publication, qu'il avait consentie, et qu'il était d'avance
(i) Fragment d'une lettre inédite. Voir la Vie moderne du 22 mai I00O.
contradictoire et impossible de réaliser dans ces conditions autrement que d'une façon conventionnelle et vague. Il allait jusqu'à les accuser de mépriser son œuvre, et lui, Flaubert, en même temps, parce que la composition du journal exigeait tantôt une coupure au milieu d'un tableau et le renvoi de la suite au prochain numéro, tantôt, au verso d'une gravure représentant un décor du Château des Cœurs, un dessin d'actualité tout à fait étranger au sujet. Et il leur écrivait à tous deux des lettresqui, sous une forme moitié plaisante, moitié sérieuse, parfois un peu brutale, traduisaient son mécontentement (i).
Le 8 mai 1880, la Vie moderne imprimait la dernière scène, l'apothéose du Château des Cœurs ; le même jour, à onze heures du matin, Flaubert mourait subitement à Croisset, emportant l'impression pénible et, somme toute, injustifiée, que sa féerie telle qu'elle venait d'être publiée restait incomprise et le couvrait d'un peu de ridicule. Celte impression se fût sans nul doute effacée avec le temps ; mais le hasard des circonstances voulut ainsi que le dernier soir de son amitié avec Georges Charpentier s'éteignît dans un nuage,
L'histoire de leurs relations n'en offre pas moins
(1) Voir les lettres de Flaubert à Charpentier dans la Revue d'histoire littéraire de la France, juillet-septembre 191 1, pp. 661 et suivantes.
le spectacle d'une intimité qu'il est rare de rencontrer aussi complète entre un auteur et son éditeur. Elle n'intéresse pas seulement la biographie de Flaubert, mais encore, dans une très large mesure, l'étude critique de ses œuvres. En particulier le nom de Charpentier restera inséparablement lié au titre de la féerie dont nous venons de retracer les navrantes pérégrinations de théâtre en théâtre. Si peut-être le résultat n'a pas tout à fait répondu à l'espoir des directeurs de la Vie moderne, leur intention n'en était pas moins excellente : en publiant pour la première fois le Château des Cœurs, Georges Charpentier et Emile Bergerat se sont attiré la reconnaissance de tous les admirateurs du grand écrivain, puisque, dans la mesure de leurs moyens, ils ont tout fait pour réparer une injustice dont souffrait leur ami, et qui fut un des chagrins de sa vieillesse (i).