‹ Autour de FlaubertChapitre 28 sur 30 · GEORGES CHARPENTIER · texte numérisé non relu

GEORGES CHARPENTIER

Histoire et publication du « Château des Cœurs ».

« Lévij, disait Flaubert peu après les événements que nous venons de raconter, ma dégoûté des éditeurs comme une certaine femme peut écarter de toutes les autres. » Il appartenait à Georges Charpentier de démentir cette opinion trop partiale.

Nous avons publié pour la première fois, dans la Revue d'histoire littéraire de la France de juillet-

(1) Cf. Corresp., IV, i45-i46 : « Gomme je ne veux plus reparler au dit Michel, c'est mon neveu qui va me remplacer pour liquider ma position. Je vais lui payer l'impression de Dernières Chansons, et puis je me débarrasserai de toute relation avec lui. m {A décembre 1872.)

septembre 191 r, le texte complet de 74 lettres qui encadrent et complètent 1 4 autres lettres réunies à la Correspondance générale de Flaubert, et par lui adressées à Charpentier et à Mme Charpentier, de 1872 à 1880. L'histoire de leur amitié se dégage nettement, avec tous ses détails, de la lecture de ce? documents qu'il ne nous estpas permis malheureusement de reproduire à cette place. Mais ce qui vient d'être dit à propos de Michel Lévy fera mieux apprécier, par comparaison, le caractère particulier de leurs relations. Et il suffira d'indiquer ici les motifs qui transformèrent des rapports, au début purement commerciaux, en une sympathie très affectueuse, grâce à laquelle la personnalité de l'éditeur s'effaça peu à peu et bientôt disparut derrière celle de l'ami.

La caractéristique de ces lettres (si précieuses d'ailleurs pour la bibliographie des œuvres de Flaubert), c'est en effet leur ton de camaraderie enjouée qui contraste avec les réflexions mordantes dont nous venons de citer quelques exemples. Il arrive bien encore que l'écrivain se fâche, gronde, grogne ou s'irrite ; mais il le fait d'une façon telle qu'on devine, sous sa brutalité apparente, un fonds solide et sincère de tendresse ; ses plus grandes colères conservent un air bon enfant qui en atténue la gravité. Charpentier, à ses yeux, est un conseiller et un confident. Il lui laisse entrevoir ses cha-

griii s intimes, il lui demande les renseignements dont il a besoin, le charge de commissions, le bouscule un peu à l'occasion, mais toujours avec un franc sourire où se marquent l'estime et la confiance. Souvent il y eut entre eux des divergences d'idées ; des contestations théoriques ou pratiques purent, à certains moments, s'élever sur quelques points délicats. Mais, la question une fois tranchée, il n'en subsistait aucune trace. Chacun savait faire à propos les concessions nécessaires : devant la générosité bienveillante et le goût très sûr de l'éditeur, l'intransigeance artistique de Flaubert se trouvait elle-même en partie désarmée.

Gervais Charpentier, le père de Georges, avait créé la maison et en même temps assuré pour l'avenir, par une direction avisée et intelligente, sa brillante prospérité (i).

La couverture jaune des volumes qu'il éditait fut bientôt aassi populaire que la couverture verte de Lévy. Tour à tour Hugo, Gautier, Musset, Nodier, Gérard de Nerval, Ed. Quinet, pour ne nommer qu'eux, lui apportèrent leurs ouvrages. Gervais Charpentier mourut en 1871, laissant comme héritier et successeur désigné son fils Georges, avec

(1) ïl avait eu notamment l'idée d'adopter comme type courant de vente le volume le format in-18 a 3 fr. 5o, avec texte imprimé en caractères très fins, mais très clairs et faciles à lire, qui tua le format in-8° à 7 francs, dit « des cabinets de lecture ». C'est l'origine de la fameuse Bibliothèque Charpentier.

lequel d'ailleurs il ne vivait pas toujours en très bons termes, et qu'il avait parfois, avec une excessive rigueur, tenu à l'écart des intérêts et de la direction de la maison.

Georges venait d'atteindre ses vingt-cinq ans ; et s'il n'avait pu acquérir, aux côtés de son père, une grande expérience des affaires, du moins les années un peu turbulentes de sa jeunesse ne furent pas sans profit : car de fréquenter la « bohème (i) » de l'époque, c'est-à-dire le groupe de ceux qui laborieusement, péniblement, cherchaient alors le chemin de la célébrité ou de la fortune par la voie des arts plastiques ou de la littérature, il gagna pour lui-même la passion du Beau, le goût de toutes les manifestations originales de l'Art,un sens critique très affiné, libre de préjugés et de routines,ouvert à toutes les audaces, prompt aux enthousiasmes qui encouragent et qui produisent. Ces qualités, jointes à une belle organisation intellectuelle, et à une facilité de travail qui lui permit dès le premier jour de faire face aux difficultés nouvelles de sa tâche, l'aidèrent à prendre un des premiers rangs parmi tous les éditeurs de Paris.

A côté de maisons exclusivement commerçantes, comme celle de Lévy., et d'autres, comme celles des

(i) Voir Emile Bergerat, Souvenirs d'an enfant de Paris. Les Années de Bohême. (In- 18, Fasqucllc, 191 1, pp. 59 à 77 et passi m.)

Marne, des Didot, des Hachette, qui, gardiennes jalouses des traditions de leurs illustres fondateurs, s'appliquaient à demeurer classiques, érudites, sérieuses, bien pensantes, et (si Ton peut employer l'expression) fort peu « démocratiques », celle de Georges Charpentier conserve en effet, de 1871 à 1890 environ, une physionomie assez particulière. C'est la librairie du mouvement et du progrès, des idées nouvelles et des tentatives généreuses. Elle accueille tous ceux qui marchent à Pavant-garde du bataillon. On y traite la vie avec assez d'insouciance et Fart avec beaucoup de respect ; on y parle un peu politique, mais surtout littérature moderne, voire peinture moderne (1) et musique moderne. On y est un peu frondeur, mais sans parti pris ; un peu moqueur, mais sans méchanceté : et, en fait, toutes les opinions s'y trouvent admises avec une égale tolérance, à condition d'être convaincues. Un jour viendra où Banville y rencontrera Zola et Goncourt ; les naturalistes, succédant aux romantiques, y voisineront avec le Parnasse. L'histoire de la maison Charpentier, pendant la période qui nous intéresse, donne l'impression d'un éclectisme libéral devant lequel se concilient facilement les petits antagonismes d'école ; et sa pratique des affaires implique avant

(1) Georges Charpentier avait une admiration particulière pour Manet, dont il était l'ami.

tout une conception large, aimable, très vivante, très peu terre à terre, du métier d'éditeur.

Georges Charpentier eut le rare bonheur de trouver un auxiliaire précieux en Mlle Marguerite Lemonnier, qu'il épousa en 1872. Et Ton peut dire, sans beaucoup d'exagération, qu'à défaut de MmeCharpentier ni la vogue ni le genre de la maison n'eussent été tout à fait ce qu'ils sont devenus. De figure très jolie, d'une intelligence remarquable, sachant à l'occasion faire preuve d'un tact parfait, elle devina plus d'un talent à ses débuts et retint autour d'elle, avec simplicité et bonne grâce, les personnalités les plus marquantes du temps, pour les donner souvent comme clients à son mari. En quelques années, elle fit ainsi de son salon un des premiers salons de Paris. Le jeune ménage habitait alors quai du Louvre « un yai logis plein de soleil (c) », et ce délicieux intérieur toujours ouvert aux intimes (aux cinq, comme ils s'appelaient entre eux, c'est-à-dire Daudet, avec Mme Daudet, Goncourt, Zola et sa femme, Flaubert, Maupassant), devint bientôt un véritables rendez-vous de lettrés (2) ». On y voyait Heredia, Huysmans, Tourgueneff, Bergerat, qui était l'ami de jeunesse de Georges, le ménage Sandeau, Hennique, Henry Céard, Philippe Burty, Coquelin aîné, Aurélien

(1) Daudet, Trente ans de Paris, p. 319.

(2) Daudet, ibid.

Scholl, et bien d'autres. Certains soirs, les portes s'ouvraient toutes grandes : c'était pour recevoir Gambetta, Rochefort, Spuller, Yung, Bardoux, de Nittis. Plus tard, quand les Charpentier se seront installés dans le vieil hôtel de la rue de Grenelle, dont la librairie occupait le rez-de-chaussée, fréquenteront chez eux Macé, l'ancien chef de la Sûreté, Floquet, le futur ministre, Ferry, Lockroy, Constans, sans parler de maints écrivains et artistes de la génération contemporaine.il y eut là des réceptions célèbres ; Tune, qu'a racontée Concourt (i), où l'on ne mangea que de l'authentique cuisine japonaise, servie par des Japonais en costume, moitié marmitons, moitié peintres de fleurs et d'animaux, — une autre pour fêter le succès de la Fille Elisa; une où l'on joua une comédie inédite d'Ernest d'Hervilly (2), la Belle Saïnara, représentée plus tard à l'Odéon, une pour l'Assommoir, une pour Nana. Pendant une dizaine d'années, tout ce que la politique, la littérature et tous les arts purent joindre de noms connus se réunit là comme sur un terrain neutre, tous également séduits par le charme et la liberté d'esprit qui présidaient à l'hospitalité. Ceux qui furent les témoins de ces

(1) Journal des Concourt, VI, 42. La plupart de ces détails sont empruntés au même ouvrage.

(2) Mme Alphonse Daudet, Souvenirs autour d'un groupe littéraire, p. 53. — La Belle Saïnara fut éditée chez Lemerre en

jours heureux en évoquent encore aujourd'hui le souvenir avec regret et mélancolie. lisse rappellent mille anecdotes qui traduisent la douceur bienveillante, la gaîté familiale, l'aisance délicate de ce foyer où ils trouvaient place. On a pu écrire avec raison de Georges Charpentier qu'il relevait de l'historiographie du xixe siècle. Son influence s'est fait sentir de multiples façons ; l'encouragement qu'il n'a cessé de prodiguer aux lettres a pris, selon les circonstances, des formes bien différentes. Si le récit de ses relations avec Zola, Goncourt ou Daudet pouvait rentrer dans le cadre de ce chapitre, on y découvrirait sans peine plus d'un trait de bonté exquise et de désintéressement.

Retenons seulement que le mérite d'avoir opéré longtemps la fusion entre des individualités fort disparates, d'avoir protégé, soutenu et favorisé bien des écrivains et bien des artistes, revient pour une part presque égale à Georges Charpentier et à sa femme. Celle-ci, d'ailleurs, ne se contentait pas de remplir brillamment son rôle de maîtresse dé maison, d'ajouter une note d'élégance mondaine aux occupations plus positives de son mari. Elle s'intéressait à propos aux nouvelles publications, suivait attentivement l'éclosion des chefs-d'œuvre qui devaient accroître à la fois lagloire de ses amis et la fortune de ses enfants. On aimait à prendre son avis, toujours judicieux, à obtenir son appro-

bation. On la consultait au besoin sur l'opportunité d'une réédition ou le chiffre d'un tirage. Et comme Charpentier, assez paresseux dans sa correspondance, oubliait souvent de répondre aux demandes qu'on lui adressait, c'est à sa femme qu'on avait alors recours, et c'est par son entremise que se traitaient les affaires (i).

Dès les premiers jours, Flaubert trouva chez les Charpentier un accueil si cordial qu'il se sentit, pour ainsi dire, admis dans leur famille. On était fier de son amitié, et on sut le lui témoigner avec délicatesse. Comment, même après sa brouille avec Lévy, sa rancune contre les éditeurs aurait-elle tenu devant la déférence affectueuse et le joyeux dévouement qu'on s'appliquait à lui prodiguer? Il n'avait à craindre de la part de Charpentier aucune blessure profonde, aucun froissement irréparable. Confiés à des mains aussi loyales, ses intérêts ne couraient aucun risque. Et la franchise de leurs sentiments réciproques atténuait dans une très large mesure les désaccords partiels qu'en d'autres occasions l'écrivain, toujours exagérément susceptible en matière de principes artistiques, n'aurait pas pardonnes aussi volontiers.

Les derniers moments de leurs relations vinrent cependant projeter comme une ombre sur ce

(i) Voir par exemple Zola, Gorresp. Les Lettres et les Arts, pp. i44etsuiv., 178, etc., et Gorresp, de Flaubert, IV, 3g5, passim.

tableau. Elles eurent un dénouement tragique et brutal, la mort de Flaubert : mais cet événement avait été lui-même précédé de quelques incidents fâcheux qui troublèrent, au moins en apparence, la bonne entente des deux amis.

Quand on parcourt dans son entier la série des lettres à Charpentier, on est un peu surpris de constater que les dernièresen date trahissent comme un ralentissement de sympathie et une exaspération mal dissimulée. II s'y rencontre des réflexions aigres-douces et des reproches parfois violents. Quelques explications sur les causes et la véritable portée de ce dissentiment sont ici nécessaires.

En 1879 (1) Emile Bergerat avait fondé la Vie moderne, journal hebdomadaire illustré, littéraire et artistique, dont les principaux collaborateurs devaient être Daudet, Goncourt (2), Heredia, Victor Hugo, Halévy, d'Hervilly, de Banville, André Theuriet, Armand Silvestre, etc.. Les dessinateurs en titre s'appelaientLiphart, Daniel Vierge, | Scott, Courbouin, Chaperon, et l'éditeur, Georges Charpentier (3). Celui-ci avait demandé à Flaubert l'autorisation de mentionner son nom avec ceux I des auteurs qui viennent d'être cités, sur le pros- |

(1) Le premier numéro est du 10 avril 1879. (a) Il y fit paraître en feuilletons : les Frères Zemganno. (3) L'imprimeur était Ghamerot. Le numéro se vendait 75 centimes.

pectus-réclame du périodique, et Flaubert, quoique à regret, y avait consenti. Depuis lors on le harcelait pour obtenir quelque copie, en attendant Pachèvement de Bouvard et Pécuchet, que la Vie moderne espérait bien publier (i).

Il conservait alors dans ses cartons une œuvre inédite, qui avait traversé des fortunes bien diverses. C'était une féerie intitulée le Château des Cœurs.

Il en avait conçu l'idée en 1862, immédiatement après Salammbô, et tout en corrigeant le manuscrit et les épreuves de ce dernier roman, il avait commencé les lectures exigées par son nouveau projet (2). Mais d'abord il eut quelque peine à bâtir le scénario. Et, comme il ne se sentait pas une connaissance infaillible de tous les trucs de métier que comporte l'art dramatique, il demanda la collaboration de son ami le comte d'Osmoy, dont quelques comédies avaient réussi au théâtre. En outre, il lui fallait un poète pour les couplets de rigueur, et il songea naturellement à Louis Bouilhet. Mais ses amis, absorbés par d'autres travaux, ne tardèrent pas à se décharger sur lui de toute la besogne (3).

Lui-même trouva bientôt moins d'intérêt à la

(1) Bouvard et Pécuchet parut, en fait, dans la Nouvelle Revue que dirigeait Juliette Lamber.

(2) Cf. Lettres à sa nièce Caroline, p. 25 et passim, et Corrésp., III, 322, 325 et suiv.

(3) Cf. Maxime Du Camp, Souv. litt., II, 323.

poursuivre. Il préparait à cette époque une œuvre d'une tout autre envergure, V Education sentimentale. La féerie fut donc abandonnée, puis reprise, et finalement écrite en deux mois et demi, d'août à septembre i863 (i). Tous les détails de la mise en scène furent assez rapidement réglés, et au milieu de décembre elle était prête à être jouée. Il ne doutait pas alors du succès (2).

Cependant, dès le mois de septembre, il en avait lu à Marc Fournier, alors directeur de la Porte- Saint-Martin, les quatre premiers tableaux, et Fournier, tout en louant beaucoup la conception et le plan de la pièce, Pavait refusée, sous prétexte que le style était « trop mou (3) ». Il la fit aussitôt présenter au Châtelet, par les soins d'un camarade de jeunesse, nommé Pagnerre, qui était actionnaire de ce théâtre, et il eut tout lieu d'espérer un moment qu'elle y serait reçue (4). Mais une seconde déception l'attendait. Le directeur, Hostein, après avoir différé six mois sa réponse (5), fait beaucoup de

|i) Corresp.y III, 384.

(2) Lettres à sa nièce, p. 32.

(3) Gorresp., III, 378, et Lettres de J. de Goncourt,p. 267. C'est du moins le motif indiqué par Flaubert lui-même. Dans l'article de fa Vie moderne qui raconte l'histoire de cette féerie, Emile Berg-erat laisse entendre que Fournier l'avait refusée sans même vouloir en prendre connaissance, alléguant que ni Bouilhet ni Flaubert n'étaient capables de bâtir une pièce de ce genre. Il est possible, en effet, que ce premier échec l'ait alors seulement déterminé à faire appel à la collaboration de d'Osmoy.

(4) Corresp., V, 36 et 38.

(5) C'était assez l'habitudô de Hostein, et il est curieux de com-

promesses et soulevé quantité d'objections, déclara tout net qu'il n'en voulait point. Flaubert, résigné, reprit son manuscrit et le renferma dans son tiroir, jusqu'à une occasion plus favorable.

Se faisait-il vraiment beaucoup d'illusions sur la valeur de sa féerie ? Certes, il avait mis à l'écrire un réel acharnement, en tous points comparable à celui qu'avaient exigé auparavant ses autres ouvrages. Encore qu'il s'agit là d'un genre littéraire où son imagination pouvait se donner libre carrière, où les inventions les plus audacieuses pouvaient devenir des éléments de succès, il n'en avait pas moins consciencieusement travaillé sa documentation :

J'ai lu d'un seul coup 33 féeries, écrivait-il aux Goncourt, tout le répertoire Dennery, Clairville, Anicet Bourgeois. C'est, avec saint Augustin et le cochon de lait, ce que je connais de plus lourd. On n'a pas idée du poids de ces fantaisies. Je lis aussi les poésies de Shakespeare, la bibliothèque des fées, etc.. (i).

Cependant, il considérait un peu sa pièce comme une œuvre secondaire (2) et avouait à Mlle Amélie Bosquet :

J'ai fini aujourd'hui, tant bien que mal, le Château

parer à cet égard les tribulations de Flaubert avec celles des Goncourt, à propos de leur pièce la Patrie en danger. (Cf. Lettres de J. de Goncourt, p. 192.)

(1) Corresp., III, '622.

(2) Corresp., III, 379.

des Cœurs. J'en suis honteux. Cela me semble immonde, c'est-à-dire léger, petiot. Le manque absolu de distinction, chose indispensable à la scène, est peutêtre la cause de cette impression . La pièce n'est pas mal faite, mais comme c'est vide !... Je suis humilié intérieurement, j'ai fait quelque chose de médiocre, d'inférieur (i).

Toutefois il avait grande confiance, sinon dans la pièce elle-même, au moins dans le genre de comique qu'elle comportait et dont il était, ou du moins se croyait, l'inventeur (2).

Aux transformations ordinaires de la scène, aux tables qui deviennent des fauteuils ou des lits, il avait voulu substituer en effet un nouveau système. Dans sa féerie, c'est l'image même contenue dans le dialogue qui devient visible, et se traduit matériellement aux yeux du spectateur. Autrement dit la parole des acteurs se fixe, prends corps, se concrétise à l'instant qu'elle est prononcée, par une modification scénique (3), chaque tableau devenant ainsi le commentaire suivi du discours. L'idée pouvait être ingénieuse, mais il en résultait évidemment une importance prépondérante donnée au dialogue, qui règle et provoque les effets de mise en scène; et cette première conséquence est déjà antithéâtrale au premier chef.

(1) Corresp., III, 38a.

(2) M. Du Camp, Souv. litt., II, 32 1 et suiv.

(3) Cf., par exemple, la scène m du IIe tableau.

En même temps, comme il estimait le domaine delà Jantaisie assez large pour qu'on y trouve une place propre, il s'était proposé d'écrire une pièce passionnée et fantastique, qui sortirait des vieux cadres et des vieilles rengaines (i). Passion et fantaisie, les deux mots ne vont pas très bien ensemble. La combinaison risquait, a priori, de n'être pas fort heureuse. La Correspondance, d'ailleurs, ne précise pas davantage le but qu'il visait ni la conception qu'il tentait de réaliser. Ce qui s'en dégage le plus clairement, c'est sa prétention d'innover. A dire vrai, il semble que cette pénétration constante du réel par le surnaturel fût un peu une idée de Bouilhet. Flaubert avait primitivement conçu deux intrigues, l'une réelle, l'autre surnaturelle, marchant parallèlement, mais sans se combiner, et toutefois s'expliquant l'une par l'autre ; un peu comme, dans l'Iliade, on va de l'Olympe à la plaine de Troie, alternativement. Bouilhet l'en dissuada, et finit par le convaincre de mêler au contraire plus intimement qu'il n'avait fait le surnaturel à l'action. Il lui écrivait, le 19 juin i863 : « Tu parais choqué du féerique heurtant à chaque pas le réel. C'est, quant à moi, la seule chose qui me charme dans ce travail. Tu veux faire une comédie humaine, et le supernaturel éloigné, séparé, abstrait. Non, je ne vois pas la chose comme cela. J'aimerais mieux

(1) Corresp., III, 326.

alors faire simplement une comédie d'intrigue, sans aucunes fées. Mais du moment que tu les admets, il faut, comme Hoffmann dans le Pot d'Or, les mêler à chaque acte de la vie, à chaque minute de l'existence... Sais-tu ce que tu t'exposes à faire avec ton fantastique d'un côté et ton réel de l'autre? Ce que tu étais sur le point de commettre pour le discours des comices dans Madame Bovary. Ce n'est qu'en mêlant le comique au sérieux que tu es arrivé à faire une scène légitime, et amusante surtout (i). »

Flaubert était entré dans les vues de son ami . Et l'importance qu'il attachait à cette nouveauté lui avait inspiré une pensée assez extraordinaire: pour attirer l'attention sur cette forme dramatique de la féerie, forme splendide et large, disaitil, et qui ne sert jusqu'à présent que de cadre à des choses jort médiocres (2), il avait songé à faire précéder le Château des Cœurs d'une préface, plus importante à ses yeux que la pièce elle-même. C'est pour moi, ajoutait-il, une question de critique littéraire, pas autre chose (3). Il commença même cette préface, qui ne fut jamais terminée.

On voit donc que^tout en se déclarant peu satisfait du résultat, il tenait fort à ses idées. Et par

(1) Théâtre, éd. Gonard, p. 319.

(2) Corresp., III, 379.

(3) Ibid.

conséquent, si mauvaise qu'elle lui parût être en fait, sa pièce n'en demeurait pas moins digne à ses yeux de la représentation.

Mais quand un auteur se croit obligé de prendre lui-même la parole dans une préface, et éprouve le besoin, pour que son œuvre soit comprise, de dénoncer son but, c'est bien souvent que l'œuvre est à peu près manquée. On a peine à découvrir du premier coup dans le Château des Cœurs ce que Flaubert croyait y avoir introduit de nouveau, et surtout sa féerie, telle que nous la possédons, paraît loin de répondre aux conditions exigées pour le théâtre. C'est un mélange bizarre, déconcertant parfois, de réalisme et d'imagination, d'observation et de lyrisme, d'ironie sceptique et désabusée et d'ardentes envolées poétiques. Dans l'ensemble, elle reste avant tout une satire morale. Entendez par ce mot une critique entreprise, au nom d'une moralité abstraite et supérieure, de certaines habitudes^ de certaines institutions, de certaines particularités sociales. Mais là précisément règne un peu de confusion. Tantôt Flaubert se place à un point de vue très général; la thèse qu'il soutient, c'est par exemple que la bonté du cœur prime la beauté, l'esprit, la richesse, la puissance; ou encore que l'amour embellit tout ce qu'il touche, triomphe de tous les obstacles, se forge à lui-même ses moyens d'action et trouve en lui seul sa récompense ; qu'il

mène à la bonté, au dévouement, au sacrifice; tantôt au contraire il envisage un aspect plus restreint de la question, et traite son sujet par rapporta une époque et à des situations qu'il a chaque jour devant les yeux. Il présente alors au spectateur (car, ne l'oublions pas, il s'agit malgré tout d'une pièce de théâtre) un tableau de la société bourgeoise de son temps, de ses habitudes réglées, de ses opinions étroites, de ses mœurs mesquines et de ses ambitions vulgaires : tableau qui est encore une satire, et très peu impartiale cette fois, où transpire sa haine farouche de l'esprit bourgeois, où nous le retrouvons tel que sa Correspondance nous le fait connaître, avide de découvrir partout la laideur et le ridicule, se délectant aux bêtises vulgaires, poursuivant les banalités du langage, les pauvretés du jugement, l'égoïsme féroce des conduites, et retraçant, avec une ironie cruelle et douloureuse, toute la médiocrité des existences accroupies autour du Pot-au-feu symbolique.

Ailleurs, il prend à partie la malhonnêteté cynique, la rouerie des financiers de l'Empire, et nous entraîne dans leur monde brillant, mais taré, déloyal et vaniteux, dont la pièce de cent sous résume toutes les convoitises et explique tous les vices. Ailleurs encore, dans un dialogue qui rappelle certaines pages du Neveu de Rameau, il revient à cette vieille idée romantique de l'homme

supérieur, c'est-à-dire, pour lui, de F Artiste, condamné par son talent, son indépendance, son originalité, son culte fanatique du beau et du vrai, au mépris et à l'exclusion delà société contemporaine. Tout cela mêlé d'apparitions diaboliques, de changements à vue, de métamorphoses, d'enchantements, encadré dans un décor de fantaisie, figuré par des personnages de convention, noyé dans une action dont les phases se succèdent comme les visions incohérentes d'un rêve.

On est en plein merveilleux, et cependant on n'est point sorti du réel; ou plutôt le merveilleux n'est là que pour exprimer et traduire la réalité. Bien loin d'être un hors-d' œuvre, son emploi donne aux événements leur signification et dégage la vérité morale qui s'y trouve contenue (i). Œuvre étrange, où se révèlent en même temps les qualités opposées du génie de Flaubert, une imagination extravagante et une aptitude particulièrement favorable à l'observation minutieuse des choses et des caractères. OEuvre troublante, par cette alternance constante d'élans vers l'idéal et d'effets prosaïques, de nobles

(t) On peut remarquer à ce propos une analogie assez frappante entre Peer Gynt et le Château des Cœurs. Le mélange du réel et du surnaturel qui caractérise la féerie de Flaubert se retrouve dans la pièce d'Ibsen. La conception des personnages est comparable. Peer est à peine un peu plus fantastique que Paul, et Solweig plus tendrement poétique et plus mystérieuse que Jeanne. Mais les Trolls, le Roi des montagnes, rappellent fort les Gnomes et leur souverain et ne sont guère plus directement mêlés à l'action.

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sentiments et d'actes vils, de satire positive et de conceptions utopiques. Mais œuvre qui n'est pas sans puissance, d'une moralité vraiment très haute et qui occupe enfin, dans la série de ses autres ouvrages, une place tout à fait à part, car elle constitue une dérogation formelle aux règles ordinaires de son esthétique.

Non seulement, en effet, le Château des Cœurs développe un thème et aboutit à une conclusion mais dans la description des jeux de scène, dans l'enchaînement du dialogue, dans les idées exposées parles protagonistes, se révèlent encore les opinions et les appréciations personnelles de Fauteur. Sa façon même de présenter les faits, de peindre les situations, est une satire : comme rien ne pouvait le retenir dans ce domaine de la pure fantaisie, ni le respect de la vérité historique, ni le rappel incessant à l'étude suivie et logique d'une action réelle, il avait pu concevoir et échafauder son sujet de façon à lui donner la portée morale, philosophique ou sociale qu'il voulait : et c'est précisément ce qui imprime à sa pièce la marque visible de sa personnalité. A l'inverse de ses romans, qui ne laissent rien deviner de ses goûts, de ses préférences, et qui, essentiellement objectifs et descriptifs, ne renseignent pas le lecteur sur la psychologie de celui qui les a composés, cette pièce accuse les grands traits de son caractère, exprime ses sentiments, trahit sa

manière de voir, porte en un mot partout sa signature.

Telle que nous venons de l'analyser rapidement, elle était donc, en pratique et en théorie, à peu près injouable sur n'importe quel théâtre. En pratique, parce qu'elle nécessitait une mise en scène et une décoration si compliquées, si coûteuses, que tout directeur soucieux de son budget devait hésiter à la monter (i). En théorie, parce que Pin-

(i) Une curieuse lettre d'Hippolyte Cogniard à Noriac, publiée par M. Emile Bergerat dans le Gaulois du 7 mai igo5, révèle l'état dame des directeurs .

Théâtre des Variétés, mardi.

Mon cher ami,

J'ai lu le Château des cœurs. Je n'hésite pas à me prononcer. C'est impossible!... au théâtre des Variétés. A chaque tableau, à chaque scène, je vois surgir des difficultés telles que, selon moi, il y aurait folie à chercher à les vaincre.

Il y a là un ensemble ingénieux qu'on ne peut détruire sans décolorer la pièce, sans lui ôter son charme et sa valeur.

Tout s'enchaîne habilement dans l'œuvre : tout satisfait l'esprit, mais à la condition de satisfaire les yeux. Otez une pierre de la mosaïque, et le mirage s'évanouit !... Otez aune femme qui entre dans un bal, une boucle d'oreille, un gant, une fleur de ses cheveux, et l'ange est incomplet !...

Et puis, relisez donc, cher ami. Tout cela est taillé en plein drap d'or!... Ces trucs, ces forêts, ces cortèges, etc., etc., tout cela n'entrerait pas dans votre boîte à joujoux.

Je ne dis pas qu'il faudrait dépenser trop d'argent pour monter cette pièce — on tirerait à vue sur le succès — je dis qu'en dépensant de l'or vous ne pourriez pas élargir les murs du théâtre et satisfaire aux besoins de la mise en scène. Dans le dictionnaire des Variétés, il y a, hélas ! le mot impossible — et il m'apparaît en grosses lettres en ce moment.

Amoindrir l'œuvre, rapetisser, extraire, couper, rogner, de ce costume élégant tirer une veste, non, ce serait une mauvaise affaire. Mieux vaut renoncer franchement à une folle tentative.

Je viens de terminer ma lecture et je vous donne mes impressions premières. Et le jeune premier?... Et la jeune fille?... Nous n'avons personne pour ces rôles. On engagerait des acteurs. Soit, mais je

térêt s'y trouvait trop divisé, l'action trop souvent ralentie et coupée, le fil conducteur de l'intrigue à la fois trop lâche et trop difficile à suivre. L'attention ne pouvait manquer d'être absorbée par la fantasmagorie brillante du spectacle,, au détriment du fond, dont la valeur réelle échappait. Ce long défilé de personnages conventionnels et d'événements extraordinaires risquait de paraître monotone et froid, malgré sa diversité. Pour être comprise, l'œuvre demandait un effort de réflexion qu'on n'obtient guère dans une salle de théâtre. Il est ba« nal de répéter que le théâtre, image de la vie, veut avant tout des intrigues simples, solidement char-

prouve encore par ce détail que tout est à faire, que tout est matière à difficulté.

Si j'avais l'honneur d'être l'ami des auteurs, je leur dirais :« Vous êtes fous... Vous avez besoin de splendeurs, de lumière, d'apparat, et vous frappez aux Variétés !... Il vous faut trois cents figurants, des forêts qui marchent, des rivières, des cariatides, que sais-je, et vous venez aux Variétés !... 11 vous faut une Cour, un Palais, et vous voulez louer une maison bourgeoise! — Vous devez vous faire jouer au Ghâtelet, à la Porte-Saint-Martin. Attendez, s'il le faut, un nouveau théâtre, pourvu qu'il soit vaste. Enfin, n'espérez pas faire pousser un chêne dans un pot de fleur. »

Voici mon opinion, cher copin (sic). Ne nous laissons pas entraîner dans les nuages par ces messieurs, et décidons, vue prise du boulevard Montmartre. A tantôt.

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