MAXIME DU CAMP
Flaubert se contenta d'écrire au dos delà lettre : gigantesque, et ne répondit point (i). Acceptée dès juillet, annoncée en août, Madame Bovary ne commença de paraître qu'en octobre i856. Mais, dès les premiers chapitres, le scandale éclatait. Au reçu de quelques lettres de protestation, Du Camp
^(i) Voir les notes qui suivent le texte de Madame Bovary, dans l'édition Conard, 1910, pages 5 12 et suivantes.
et Laurent-Pichat exigèrent cette fois les coupures qu'ils « jugeaient indispensables ». Il était déjà trop tard : ce sacrifice devait rester sans résultat. Le ier décembre, la Revue fit paraître ces lignes :
La Direction s'est vue dans la nécessité de supprimer ici un passage qui ne pouvait convenir à la Rédaction de la Revue de Paris. Nous en donnons acte à l'auteur. M. D.
Le i5, Flaubert protestait, en ces termes convenus d'avance avec Pichat, contre les suppressions faites dans le précédent numéro :
Des considérations que je n'ai pas à apprécier ont contraint la Revue de Paris à faire une suppression dans le n© du ier décembre ; ses scrupules s'étant renouvelés à l'occasion du présent numéro, elle a jugé convenable d'enlever encore plusieurs passages. En conséquence, je déclare dénier la responsabilité des lignes qui suivent. Le lecteur est donc prié de n'y voir que des fragments et non un ensemble (i).
( i ) M. Félix Glérembray, dans Flaubevtisme et Bovary sme (Rouen, Lestringant, 1912, in-8 de 77 pages), signale ce fait : « Le Nouvelliste de Rouen, dirigé par Ch. F. Lapierre, donna Madame Bovary en feuilletons à partir du dimanche 9 novembre i856. Il n'est pas insignifiant de rappeler en quels termes et avec quelle coquille suggestive il présentait l'œuvre à sa clientèle :
« Notre compatriote, M. Gustave Flaubert publie dans la Revue de « Paris un roman fort curieux, intitulé Madame de Bovery. Cette « composition, qui joint au mérite littéraire l'attrait d'une étude « consciencieuse des mœurs provinciales, obtient en ce moment beau- « coup de succès et elle présente surtout un intérêt tout particulier « pour nos lecteurs, autant par le nom bien connu de l'auteur que « par le choix du sujet, les détails et les descriptions locales, dont « mieux que personne ils peuvent apprécier l'exactitude. Nous som-
II écrivait encore à Laurent-Fichat :
En supprimant le passage du fiacre, vous n'avez rien ôté de ce qui scandalise, et en supprimant ce qu'on me demande dans le 6e numéro, vous n'ôterez rien encore. Vous vous attaquez à des détails. C'est à l'ensemble qu'il faut s'en prendre. L'élément brutal est au fond et non à la surface. On ne blanchit pas les nègres et on ne
« mes heureux, grâce à la bienveillante autorisation qui nous est « donnée par la Revue de Paris et par l'auteur, de commencer au- « jourd'hui la reproduction de cet ouvrage. «
« Se représente-t-on l'effet produit par la substitution de Madame de Bovery à Madame Bovary? L'addition de la particule n'écartet-elle pas l'hypothèse d'une étourderie de typo ? Il existait à Rouen même un De Boveri (chef de bataillon) et un Boveri (chef d'orchestre au théâtre, qui habitait en 1843 quai de Paris, 27).
«... Les conjectures allèrent leur train et le débit du Nouvelliste augmenta sensiblement, bien que le feuilleton portât, lui, dès le début, Madame Bovary.
«... La publication dans la feuille rouennaise se poursuivit jusqu'au i4 décembre avec quelques rares interruptions... Mais ce jourlà, le feuilleton s'arrête par le dernier alinéa de la deuxième partie de l'ouvrage, et en tête de Madame Bovary est cette note décevante: « Nous prenons le parti d'arrêter après ce numéro la publication de Madame Bovary, parce que nous ne pourrions la continuer sans opérer plusieurs retranchements ; la direction de la Revue de Paris a cru devoir faire des suppressions, et de plus nous apprenons qu'il s'élève des difficultés entre elle et l'auteur sur la dernière partie du roman. Nous lisons même dans un journal que vendredi les parties sont allées en référé. »
<* C'est ainsi que le prudent Nouvelliste s'évita le désagrément de recevoir une citation. .. Rien dans la Correspondance de Flaubert ne révèle la publication dans le Nouvelliste...
« Un peu plus tard, pendant le procès, « qui fait dans Rouen un scandale épouvantable », le Journal de Rouen garde constamment le silence. Seul le Nouvelliste s'en occupe. Le 8 février 1857 H mentionne l'acquittement avec cette phrase symptomatique : « On craint que le ministère public ne fasse appel. » Le lendemain il insère le jugement pris dans la Gazette des Tribunaux... »
îl n'existe à notre connaissance aucune trace du référé auquel le Nouvelliste fait allusion, et nous n'avons pu découvrir le journal qui le mentionne.
change pas le sang d'un livre. On peut l'appauvrir, voilà tout (i).
Or ne peut mieux exprimer l'inutilité de ces amputations et Ton comprend combien le vandalisme de ses amis irrita Flaubert . Mais alors on se demande comment ceux qui ont si méticuleusement épluché le manuscrit avec le souci de satisfaire à la morale (2) ont cependant laissé subsister des inadvertances comme ; « Un matin, le père Rouault vint apporter à Charles le paiement de sa jambe remise : soixante et quinze francs en pièces de quarante sous » (début du chapitre III) ; et plus loin, à propos du pied-bot : « la machine où Ton devait enfermer son membre après l'opération » ? Et le bouquet de fleurs d'oranger de la première Madame Bovary, qui était déjà veuve cependant ? (Chap. V, p. 44? édition Gonard.)
Est-ce, comme le veut Du Camp, la souffrance ressentie à voir ainsi son roman mutilé, qui provoqua chez Flaubert un mécontentement dont l'effet eût été une maladresse et une imprudence ?
« Irréfléchi et de prime-saut, comme la plupart des nerveux, dit l'auteur des Souvenirs Littéraires, Flaubert avait compulsé la collection de la Revue
(1) Corresp., t. Hf, p. 87.
(2) Voir, dans l'édition Gonard de Madame Bovary, le détail édifiant des coupures faites par la Revue de Paris (p. 509).
24 AUTFUR DE FLAUBERT
de Paris ,y avait relevé les phrases scabreuses, les citations délicates. Il avait réuni ainsi un petit dossier qu'il remit à un chroniqueur dont il avait récemment fait la connaissance. Le chroniqueur fit un article, cita les passages recueillis, me fit l'honneur d'imprimer une phrase de moi en majuscules, et demanda comment des écrivains si hardis pour eux-mêmes étaient devenus si pudibonds pour les autres. L'article fut remarqué... porté aux Tuileries... envoyé au ministre de l'Intérieur, de là au ministre de la Justice et enfin au Procureur général. Le roman de Flaubert fut épluché mot à mot; avec un peu de bonne volonté et beaucoup de mauvais vouloir, on y découvrit toutes sortes de méfaits tombant sous l'application des lois (i). »
Avant d'aller plus loin, remarquons l'invraisemblance de ce récit. Il n'était pas du tout dans le caractère de Flaubert, si chevaleresque en toutes circonstances, de noircir ses amis pour se disculper lui-même par comparaison. En outre, il avait tout intérêt à ne pas attirer l'attention sur la Revue. Si impulsif qu'il fût, comme le veut Du Camp, il n'était pas isolé. Il était conseillé, et, sans doute, déjà par Sénard. Du Camp lui-même nous dit,une page plus haut, que Flaubert avait demandé vingtquatre heures « pour consulter » avant d'accepter les suppressions et de rédiger la note que nous
(i) Du Camp, Souv. litt.; t. II, pp. i47-i48<
avons citée. Qui est le « chroniqueur » auquel il aurait communiqué les citations de la Revue ? Nous avons cherché et n'avons rien trouvé. Le témoignage de Du Camp est parfois plus que suspect ; il essaie de se justifier en disant que c'est seulement sous les menaces de poursuites qu'il aurait demandé des corrections; mais sa lettre, sur laquelle Flaubert écrit «gigantesque »,la lettre où il propose à son ami de « se fier à son expérience acquise en matière de corrections », est du 1 4 juillet et le roman ne devait paraître qu'en octobre. On ne peut admettre que la vigilance du Parquet fût si éveillée qu'elle menaçât, jusque sur le marbre des revues, les romans encore inédits. Il semble donc bien que les Souvenirs Littéraires aient ici altéré la vérité, et qu'en fait les plus grands torts n'aient pas été du côté de Flaubert. D'ailleurs, Du Camp n'a pas seul rapporté le récit de cette aventure. Le substitut Pinard, l'auteur du réquisitoire célèbre, a essayé lui aussi d'expliquer son rôle et celui du Parquet.
Voici ce qu'il raconte dans ses Mémoires :
A ce moment, on en était encore à la période des grandes sévérités au regard des amis comme des adversaires. Le substitut chargé du service central de l'examen des livres et des journaux avait signalé leromande Madame Bovary comme devant être poursuivi. M. Cordoën, procureur impérial, avait accepté cet avis, et la citation
avait été donnée devant la chambre correctionnelle où je siégeais comme substitut. L'affaire semblait délicate à M. Gordoën. Il tint à m'exposer les motifs de sa décision. « Le roman de Madame Bovary, me dit-il, révèle un vrai talent, mais la description de certaines scènes dépasse toute mesure. Si nous fermons les yeux, Flaubert aura beaucoup d'imitateurs qui iront autrement loin sur cette pente. Puis, la chambre correctionnelle vient de condamner les Fleurs du Mal, de Baudelaire. Elle a infligé une amende à l'auteur et ordonné la suppression de certains passages. Si nous nous abstenons, on dira que nous ménageons les forts et les chefs d'école, que nous sommes complaisants pour les nôtres et inflexibles pour les opposants. » Baudelaire, en effet, avait beaucoup d'amis dans le camp républicain. Flaubert était l'hôte assidu et fêté des salons de la Princesse Mathilde.
Gomme M. Cordoën me voyait hésitant, en homme qui n'a jamais gêné la liberté de ses auxiliaires, il m'offrit de faire venir l'affaire à un autre jour que celui où j'occuperais le siège du ministère public, ou de me remplacer ce jour-là.
J'étais certain qu'en cas d'acquittement ou de condamnation le substitut qui prendrait la parole serait fort malmené. Mais, après examen du livre, je n'acceptai pas l'offre de mon chef. Si la poursuite était inopportune, elle était fondée en droit strict; je pouvais la soutenir sans blesser ma conscience. Céder la place à un autre parce que la tâche était ingrate, c'eût été faillira la dignité. Je ne l'avais point fait encore, et je ne voulus point commencer. J'allai à l'audience, et je ne m'en repens pas (i).
(i) Mon Journal, par Ernest Pinard, ancien ministre de l'Intérieur. 2 volumes in-16. Dentu, 1892, t. II, p. 55.
Il faut croire, décidément, l'origine de ces poursuites bien mystérieuse, puisque, dans son ardeur à les justifier, Pinard n'hésiste pas à bouleverser la chronologie. Il écrit: « En janvier i857,Ia chambre correctionnelle vient de condamner /es Fleurs du Mal. » Or, le jugement condamnant Baudelaire— qui à cette date n'a même pas encore réuni en volume ses poésies éparses dans la Revue des Deux Mondes — est du 20 août. Ce n'est pas tout; Flaubert aurait été déjà, d'après Pinard, l'hôte de la Princesse Mathilde — à laquelle il ne fut en réalité présenté que bien plus tard, vers 1860.
Mais ces inexactitudes, sans doute voulues, n'empêchent point que les choses se passèrent très probablement comme Pinard les raconte. Si le « chroniqueur » dont parle Du Camp avait existé, Pinard aurait sûrement rappelé son rôle, dans lequel il eût trouvé une sorte d'excuse à sa propre intervention. Ce livre « porté aux Tuileries », promené de ministère en ministère, tout cela paraît dramatisé à plaisir. Au surplus, à une époque aussi inquiète et sous un régime de suspicion, le zèle des bureaux, s'exerçant tout naturellement sur une revue déjà tenue en défaveur, ne suffit-il pas à tout expliquer ?
Quoi qu'il en soit, et comme pour le consoler de ces premiers ennuis, les approbations et les encouragements ne manquèrent pas à Haubert dès
le début de la publication de Madame Bovary dans la Revue.
Paul de Saint- Victor lui écrivait (i) :
Je suis de plus en plus touché et charmé. L'agonie est poignante, et la veillée épouvantable. Homais grossit et tourne au type, plus il avance. Décidément, c'est une œuvre : il y a une griffe de maître là-dessus. Je ne comprends rien aux bégueuleries de la Revue.
Merci, mille compliments et mille amitiés.