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CHAPITRE PREMIER

« Dans ma pauvre vie, si plate et si tranquille, les phrases sont des aventures, et je ne recueille d'autres fleurs que des métaphores. J'écris pour le seul plaisir d'écrire, pour moi seul et sans aucune arrrière-pensée d'argent ou de tapage (i). »

Et cependant, au moment même où il adressait ces lignes à Mme Maurice Schlésinger, le 1 4 janvier 1857, un des plus bruyants tapages qu'ait enregistrés l'histoire littéraire se préparait, dont Flaubert à son insu, et quoiqu'il ait mis tout en œuvre pour l'étouffer, devait, après bien des vicissitudes, recueillir le plus grand profit. Le procès de Madame Bovary commençait. Procès judiciaire d'abord, puis procès critique, plus âpre et plus long, ayant

(1) Corresp.,t. III, p. 96(14 janvier 1867).

les journaux et les revues pour prétoire et l'opinion pour tribunal.

Tout d'un coup, et non par degrés, comme il arrive le plus souvent, Flaubert, grâce à lui, conquérait la gloire et, vingt ans plus tard, pouvait dire justement à Maupassant, poursuivi à son tour devant le tribunal d'Etampes pour outrage public à la morale : « Mon procès m'a fait une réclame gigantesque et à laquelle j'attribue les trois quarts de mon succès (i). »

Quel était l'état de l'opinion publique, quelles étaient les préoccupations de Paris, au moment où ce procès littéraire éclata?

L'affaire de Neuchâtel (insurrection royaliste et tentative par la Prusse de reprendre ses anciens droits) occupe les diplomates et domine toute la politique étrangère.

A l'intérieur, les élections prochaines ne passionnent guère les esprits, car le régime est terrible pour la presse : V Assemblée Nationale vient d'être suspendue et les avertissements pleuvent sur les journaux.

A défaut de politique, on parle théâtre. Au Français, l'insuccès à' Un vers de Virgile est racheté par la Fiammina de Mario Uchard et la reprise de Lady Tartufe, de Mme de Girardin. L'Opéra rejoue

(i) Corresp., t. IV, p. h\$. Lettre publiée dans le Gaulois du 21 février 1880.

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le Prophète, puis donne le Trouvère en français, tandis qu'à la salle Ventadour on chante concurremment 77 Trovatore en italien. L'Affaire de la rue de Lourcine, de Labiche, est applaudie chaque soir au Palais-Royal. Sur le rapport de Sainte-Beuve, une mention honorable est accordée par la « Commission du Théâtre » au Demi-Monde, d'Alexandre Dumas fils. A la Gaîté, Laferrière trouve dans l'Aveugle, d'Anicet Bourgeois, l'un de ses meilleurs rôles. La critique tout entière s'enthousiasme pour rObéron de Weber, dont le Théâtre Lyrique donne la première, et pour les Saisons, oratorio de Haydn, exécuté, pour la première fois aussi, au Conservatoire par la Société des Concerts. Après une saison lyrique qui a consacré la gloire de Mmes Viardot et Grisi,, et qui fut pour l'Alboni l'occasion d'un nouveau triomphe dans Don Giovanni, de Mozart, l'illustre tragédienne Ristori reprend aux Italiens Mirra et Maria Stuarda, et crée Ottavia, d'Alfieri. Offenbach organise un concours pour opérette. Au scrutin secret et à l'unanimité, le prix de six cents francs et la médaille d'or sont accordés ex œquo à G. Bizet et à Ch. Lecocq, auteurs, chacun, d'une partition intitulée le Docteur Miracle, sur des paroles de Léon Battu et Ludovic Halévy. Et, à partir du 12 avril, les deux œuvres sont jouées alternativement aux Bouffes- Parisiens.

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Le carnaval semble ne devoir jamais finir; les fêtes succèdent aux fêtes. Millaud donne un dîner demeuré célèbre par la munificence de l'amphitryon. Le Comité des Blondes se réunit chez Véfour : la blonde tendant à disparaître, il cherche joyeusement à la perpétuer. Home, par ses sorcelleries, fait tourner les têtes et les tables. La crinoline règne sur la mode et étend encore son ampleur, cependant que Paris et la France entière dansent les Lanciers et chantent le Sire de Framboisy, sans trop redouter l'anéantissement de la terre qu'une comète, d'après les calculs de Babinet, doit rencontrer le i3 juin.

Un tronçon de la ligne de Paris à Mulhouse^ un autre de Paris à Rennes, sont successivement inaugurés. A la Bourse, où Ton perçoit un droit d'entrée grâce à un tourniquet payant dont on se gausse, les spéculateurs jouent sur les actions récemment émises des Chemins de fer romains et de Guillaume-Luxembourg. L'emprunt espagnol est négocié par Mirés. A propos de la Question d'Arffent, de Dumas fils, représentée au Vaudeville, Eugène de Mirecourt (Jacquot, de son vrai nom) prend à partie la finance envahissante des Jules Mirés et des Polydore Millaud, tandis que Jules Vallès, dans l'Argent, défend leur système. Mais, pour mieux assaillir à coups d'épingles, quand ce n'est pas à coups de massue, tous les puissants du

jour, rois de la Bourse ou rois de la Presse et du Roman, Mirecourt ne se contente plus des pamphlets biographiques auxquels il a dû ses premiers succès et ses premières condamnations — en dénonçant, quelques années auparavant, les collaborations secrètes fournies à Dumas père et le « mercantilisme littéraire » d'Emile de Girardin. Il fonde, au début de janvier, un journal hebdomadaire : les Contemporains. Tous les mardis, il y épanche sa verve et son fiel. Mais ses bureaux reçoivent bientôt autant de papier timbré que d'abonnements. A l'accusation d' « ivrognerie, de cynisme et de saleté », Gustave Planche répond par une assignation. Il est imité bientôt par Mires, trop fidèlement comparé à Turcaret. Ils obtiennent chacun mille francs de dommages-intérêts; et la même année, Prévost-Paradol fait condamner le « biographe » à un mois de prison pour diffamation.

Ces premiers mois de 1857 sont d'ailleurs fertiles en procès littéraires. Avant l'affaire de la Revue de Paris, Victor Hugo avait demandé au Tribunal d'interdire à Calzado, directeur du Théâtre Italien, de jouer Rigoletto, contrefaçon du Roi s'amuse. Une plaidoirie de Crémieux pour le poète ne put empêcher Massu, l'avocat de Calzado, d'invoquer la prescription acquise au bout de trois ans, et grâce à laquelle Hugo fut débouté. Il se vengea plus tard dans les Chansons des Rues et des Rois:

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Dans tel et tel théâtre-bouffe, La musique vive et sans art Des écus et des sous étouffe Les cavatines de Mozart.

Les chanteuses sont ainsi faites Qu'on est parfois, sous le rideau, Dévalisé par les fauvettes Dans la forêt de Calzado (1).

Pendant ce temps, les Assises jugent Verger, prêtre interdit, assassin de Mgr Sibour à Saint- Etienne-du-Mont. Il est exécuté le 20 janvier. Puis, peu après, le ier Conseil de guerre de Paris, entendant les plaidoiries de Ghaix d'Est-Ange père et fils, acquitte les frères Léandri, lieutenants au g5e, accusés d'avoir violé et tué Mme Paillard, la « belle bouchère » de la Chapelle-Saint-Denis.

Au milieu de ces affaires sensationnelles, les élections académiques passent presque inaperçues. C'est sans éclat que Biot, en février, est reçu par Guizot et succède à Lacretelle. La réception de M. de Falloux, le 26 mars, est plus vivement commentée. A son sujet, un quatrain court Paris :

A Falloux venant prendre place, Devant répondre ce matin Par un discours froid comme glace, Brifaut s'est muni de Patin,

faisant allusion au discours de bienvenue de Bri-

(1) Chansons des Rues et des bois, ix. Senior est junior, 9.

faut. Puis, peu après, Emile Augier triomphe de Laprade, non sans une lutte très chaude.

Les journaux trouvent dans la publication, chez l'éditeur Paulin, du quinzième volume de YHistoire du Consulat et de V Empire, par Thiers (mai 1812-juin 181 3), une occasion de faire leur cour. Hippolyte Castille continue la série de ses portraits historiques dans le format des Biographies de Mirecourt. En avril, Michelet donne en « variétés », dans là Presse, les études dont il tirera plus tard la Sorcière.

Arthur Gordon Pym, traduit de Poe par Baudelaire, paraît en feuilletons dans le Moniteur, succédant à Germaine, d'Edmond About. Gautier publie le Roman de la Momie et Maxime Du Camp les Six Aventures. C'est l'année 1857 qui verra aussi la mort d'Alfred de Musset et le procès des Fleurs du Mal — six mois après celui de Madame Bovary.

Les petits journaux pullulent. Leur vie est le plus souvent éphémère. Diogène, Rabelais, Triboulet paraissent et disparaissent. Duranty reprend la publication de son Réalisme, interrompue pendant quelque temps. Sous ce nom en effet grandit une jeune Ecole artistique : — ou plutôt une jeune Eglise. Champfleury et Gustave Courbet en sont les pontifes : pontifes belliqueux, entraînant au combat hommes de lettres et peintres. La bataille est

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ardente. Les critiques des grands journaux, Pontmartin à l' Assemblée Nationale, Cuvillier-Fleury aux Débats, Paulin Limayrac au Constitutionnel, Barbey d'Aurevilly au Pays, sous les yeux amusés de Sainte-Beuve, au Moniteur, attaquent furieusement les protagonistes des idées nouvelles. Pour les mieux défendre, Champfleury lui-même « s'assoit à la table des journaux comme à une gamelle » et fonde, chez Hetzel,sa Gazette de Champfleury, devant laquelle s'efface le Réalisme de Duranty. Le tapag*e est tel qu'on néglige de remarquer à Rouen l'exposition des paysages rapportés de la vallée de Rouelles par un élève de Boudin, qui devait un jour devenir célèbre, et s'appelait Claude Monet.

Un procès littéraire, éclatant soudain au beau milieu de cette querelle théorique, ne pouvait manquer de raviver toutes les discussions.

A cause de ses relations avec Du Camp et Laurent-Pichat, c'est à la Revue de Paris que Flaubert avait donné le manuscrit de son roman. La Revue de Paris était pourtant un asile d'une sécurité bien précaire. Du Camp, dans ses Souvenirs littéraires, nous dit qu'elle avait déjà mérité plusieurs avertissements. Les pouvoirs publics voyaient d'un mauvais œil cette jeune revue dont les tendances libérales ne pouvaient plaire. Elle avait accueilli en effet dans sa rédaction des républicains avérés;

elle montrait aux gens du parti de Tordre « un mélange d'instincts élégants et d'opinions destructives,, — les gants jaunes sur les mains noircies par la cartouche de l'émeute, la redingote à brandebourgs et à col de fourrure sur la blouse de l'insurgé (i) ».

Dès qu'ils l'eurent reçue, et bien avant d'en commencer la publication, ses directeurs s'effarouchèrent et prirent peur de Mme Bovary. A ce moment déjà, les sentiments qui unissaient Flaubert et Du Camp n'étaient presque plus de la camaraderie. « La partie de mon cœur où il était est tombée sous une gangrène lente, et il n'en reste plus rien... J'éprouve une impossibilité radicale à sentir à cause de lui quoi que ce soit (2). » Bien que les Souvenirs littéraires essaient de donner le change, il est évident que Du Camp éprouvait alors pour Flaubert, malgré ses protestations affectueuses, plus d'envie que de réelle amitié, et n'était pas autrement fâché de retarder, sous prétexte de modifications, la publication de son œuvre. Quoi qu'il en soit, Du Camp et Pichat demandèrent des coupures. On sait comment Flaubert résista? et l'insistance de Du Camp qui finit par donner ces étranges conseils :

... J'airemis ton livre à Laurent, sans taire autre chose

(1) De Pontmartin, Assemblée Nationale, 4 juillet 1807.

(2) Corresp., t. II, p. 2o5.

que le lui recommander chaudement ; nous ne nous sommes donc nullement entendus pour te scier avec la même scie... Laisse-nous maîtres de ton roman pour le publier dans la Reuue : nous y ferons faire les coupures que nous jugeons indispensables ; tu le publieras ensuite en volume comme tu l'entendras, cela te regarde... Sois courageux, ferme les yeux pendant Popération et fiet'en, sinon à notre talent, du moins à notre expérience acquise de ces sortes de choses et aussi à notre affection pour toi. Tu as enfoui ton roman sous un tas de choses bien faites, mais inutiles; on ne le voit pas assez : il s'agit de le dégager ; c'est un travail facile. Nous le ferons faire sous nos yeux par une personne exercée et habile : on n'ajoutera pas un mot à ta copie ; on ne fera qu'élaguer; ça te coûtera une centaine de francs qu'on réservera sur les droits, et tu auras publié une chose vraiment bonne au lieu d'une œuvre incomplète et trop rembourrée. Tu dois me maudire de toutes tes forces, mais songe bien que, dans tout ceci, je n'ai en vue que ton seul intérêt.

Adieu, cher vieux, réponds-moi et sache-moi bien tout à toi.

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