JULES SANDEAU
Lundi
( 1 ) Cette lettre (ainsi que la plupart des suivantes, dont nous avons les autographes sous les yeux) a été publiée pour la première fois dans le Mercure de France du 16 novembre 1911.
(2) Note de la main de Flaubert sur le verso de cette lettre :
Ecrit à Du Camp .
On peut profiter de cette phrase : négation de l'amour.
Cependant les bruits recueillis par ses amis devenaient pessimistes. Un matin, Flaubert apprend que les poursuites, cette fois, sont décidées. Alors il retourne chez Sénard, qui Ta déjà conseillé, et le prie d'être son défenseur : Sénard (i), ancien président de l'Assemblée Nationale en i848, ancien bâtonnier à Rouen, vieil ami de la famille Flaubert, était un avocat de rare mérite et de grande dignité, oc Sa personne même et son appui donnaient à ses clients une garantie d'honorabilité. »
De concert avec Flaubert, il recueille des témoignages, fait agir des influences. On peut suivre, dans les notes publiées à la suite de Madame Bovary dans l'édition Conard(p. 5 1 4), les démarches innombrables de l'écrivain, espérant encore à ce moment arrêter les poursuites, tandis qu'à Rouen Achille sollicite l'intervention du Préfet.
(i) Sénard Marc- Antoine- Jules, né à Rouen le 9 avril 1800, fut bâtonnier à Rouen, et prit une part active au mouvement de 1847. Après la chute de Louis-Philippe, nommé procureur général à Rouen, il est élu, en avril 1848, membre de l'Assemblée Nationale. Il retourne à Rouen, où il n'avait pas été remplacé dans ses fonctions, pour concourir à réprimer l'émeute. Président de l'Assemblée pendant l'insurrection du 20 juin, son attitude lui vaut un vote de remerciements pour «avoir bien mérité de la patrie». Ministre de l'Intérieur, il démissionne pour laisser la place à Dufaure. Après l'élection du Prince Napoléon, il se fait inscrire au barreau de Paris. En septembre 1870, il est chargé d'une mission près de Victor-Emmanuel, analogue à celle de Thiers à Londres, à Vienne et à Pétersbourg. Il obtient du gouvernement italien l'assurance que l'Italie ne profitera pas des désastres de la France pour favoriser le mouvement séparatiste de Nice et de la Savoie. Revenu à Paris, il est élu bâtonnier, en 1874, et l'année suivante député de Seine-et-Oise.
Il écrit à Gautier
M. Abbatucci fils [du Ministre de la Justice], qui t'aime beaucoup, est extrêmement prévenu en ma faveur. Un mot de toi ce soir aura le plus grand poids. Je suis chargé de te le dire. Tu trouveras là beaucoup de Bovarystes. Joins-toi à eux et sauve-moi, homme puissant! L'affaire est en bon train (i).
Les Bovarystes ne manquent pas, en effet. Les dames, l'Impératrice elle-même (2), « sont fortement pour lui », mais sans doute « il y a là-dessous quelqu'un d'invisible et d'acharné ». — «C'est un tourbillon de mensonges et d'infamies dans lequel je me perds, avoue-t-il. Je n'ai d'abord été qu'un prétexte et je crois que la Revuede Paris elle-même n'est qu'un prétexte... J'attends de minute en minute le papier timbré qui m'indiquera le jour où je dois aller m'asseoir (pour crime d'avoir écrit en français) sur le banc des filous et , des pédérastes (3). »
(1) Gorresp., t. III, p. 97.
(2) L'intervention de l'Impératrice en cette affaire reste assez mystérieuse, ou du moins il n'est guère possible de déterminer dans quel sens elle s'exerça. Tandis que Flaubert affirme qu'elle lui fut favorable, des contemporains, interrogés depuis par M.Olivier Jallu, qui a rapporté leur opinion dans son Discours sur le Procès de Madame Bovary, prononcé à l'ouverture de la conférence des avocats le 2 décembre 1905 (p. 34, note 1. Alcan Lévy, édit.) prétendent au contraire que l'Impératrice, par amitié pour Octave Feuillet, demanda personnellement que l'auteur et la Revue de Paris fussent poursuivis. Remarquons cependant que Du Camp ne parle pas de cette intervention hostile.
Voir encore sur ce sujet : l'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, t. XLIX, 636 (3o avril 190/}).
(3) Madame Bovary, p. 5i4.
Cependant le papier timbré tarde à venir ; Flaubert peut même espérer un instant qu'il n'arrivera pas, et que tout est arrangé. Mais il est vite détrompé, et cité à comparaître le 24 janvier 1857, devant la 6e chambre du Tribunal correctionnel, pour outrage à la morale publique et religieuse, et aux bonnes mœurs. L'assignation visait avec lui Laurent-Pichat, éditeur, et Auguste Piliet, imprimeur de la Revue de Paris, en vertu du décret du 17 février i85i sur les publications périodiques.
A la nouvelle de ce procès et pendant toute la durée de l'instruction, des sympathies imprévues et précieuses se manifestèrent.
J'ai reçu des confrères de fort jolis compliments, écrit Flaubert à Mme Schlésinger le i4 janvier 1857, vrais ou faux, je l'ignore. On m'assure même que M. de Lamartinechante mon éloge très haut — ce qui m'étonne beaucoup, car tout dans mon œuvre doit l'irriter (1).
Le bruit était fondé. Quelques jours plus tard, en effet, il recevait du poète de Jocelyn le billet suivant, que son avocat lira bientôt devant le tribunal :
Je crois avoir été toute ma vie l'homme qui, dans ses œuvres littéraires comme dans les autres, a le mieux compris ce que c'était que la morale publique et religieuse. Mon cher enfant, il n'est pas possible qu'il se trouve en France un tribunal pour vous condamner. Il
(1) Corresp., t. II, p. 95.
est déjà très regrettable qu'on se soit ainsi mépris sur le caractère de votre œuvre, et qu'on ait ordonné de la poursuivre. Mais il n'est pas possible, pour l'honneur de notre pays et de notre époque, qu'il se trouve un tribunal pour vous condamner.
Au reçu de cette lettre, Flaubert court chez Lamartine :
J'ai été aujourd'hui une grande heure seul avec Lamartine, qui m'a fait des compliments par-dessus les moulins. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il sait mon livre par cœur (i).
Mais le témoignage de Lamartine ne suffit pas. Il faut au prévenu des armes plus solides. Il écrit donc à Eugène Crépet :
Vous connaissez l'abbé Constant, il doit pouvoir vous fournir des notes sur ceci, qu'il me faut pour ce soir :
Le plus de lubricités possible tirées des auteurs ecclésiastiques — particulièrement des modernes.
A vous !
On vient d'interdire mon mémoire, et on a arrêté Vindépendance belge parce qu'il y avait un article à la louange de votre serviteur (2).
Le mémoire dont parle Flaubert, et auquel Sénard fera allusion dans sa plaidoirie, était un tirage des passages supprimés par la ttevue, imprimé dans le but de montrer que ces passages n'auraient
(1) Cf. Madame Bovary, p. 5i5.
(2) Corresp., t. III, p. 97.
rien ajouté d'immoral au roman s'ils avaient été publiés (i). Quant à l7 Indépendance Belge, c'est dans ce journal en effet — la presse française ne pouvant, de par la loi, parler d'une affaire d'attentat à la morale en cours d'instruction — qu'il faut chercher des renseignements sur les phases du procès.
Auguste Villemot écrit, le 3 janvier 1857, dans son Courrier de Paris de V Indépendance belge :
Un écrivain inédit vient de débuter avec éclat dans la Revue de Paris, par un roman intitulé Madame Bovary. Je donne cette impression, qui est celle de tous nos amis littéraires. Malheureusement, les Dieux jaloux continuent à persécuter les mortels heureux. Les Dieux sont représentés ici par les agents de la Sûreté, qui poursuivent la Revue de Paris, dans la personne de Madame Bovary, pour attentat à la pudeur (2).
D'autre part, Duranty,dans le Réalisme du 1 5 janvier, publiait l'écho suivant : « La fosse de la Revue de Paris est creusée. Bel et bon enterrement. Il y a un grand repas commandé par les gens affli-
(1) Cf. Clérembray, toc. cit., p. n: « Il fut fait défense de «continuer » l'impression d'un Mémoire de M. G. Flaubert contre la prévention d'outrage à la morale dirigée contre lui. La déclaration avait été faite pour 3oo exemplaires et signée aussi de Sénard. » (Archives nationales : F1 II, Registre 69. — N° d'inscription 678. Date 21 janvier 1857. Imprimeur D. Dupré. Titre : Défen se de M. G. Flaubert prévenu d'outrage aux mœurs... format in-4. Nombre de feuilles : 8. Nombre d'exemplaires : 3oo.)
(2) indépendance belge, 3 janvier 1857. Madame Bovary et ses persécuteurs.
3/f AUTOUR DE FLAUBERT
gés (i). » Les intentions de l'Administration ne faisaient donc pas de doute dans les milieux littéraires. A la fin de janvier, la Revue était, par ordre, suspendue pendant un mois, sous prétexte d'avoir accueilli l'article d'un réfugié allemand, commentant un toast de Frédéric-Guillaume, roi de Prusse ('2). Duranty, bien informé, s'était montré bon prophète.
Si Flaubert n'eut pas la satisfaction de lire les articles de Villemot, arrêtés à la frontière, il reçut d'Edmond About (dont le Moniteur publiait Germaine) le délicieux billet que voici, à la veille de l'audience :
Mon cher Flaubert.
Ce que j'entends dire est-il vrai? On vient m'apprendre dans mon village que Madame Bovary est déférée aux tribunaux. Et pour quel crime, bons Dieux ? Si c'est pour excès de talent vous serez condamné à mort, sans circonstances atténuantes. Mais que diraient Beyle et Balzac s'ils étaient de ce monde ? Que dirait Mérimée s'il était â Paris? Je n'ai jamais entendu dire que ces trois maîtres, qui sont les nôtres, eussent comparu en justice. Notre ami Théophile s'est permis bien d'autres hardiesses que vous dans la Maupin et Une larme du Diable, et ses livres n'ont jamais été brûlés par la main du bourreau. Quoi qu'il arrive, mon cher ami,je demande la permission d'être condamné à votre place. Je ferai la prison et je paierai l'amende; mais je mettrai mon nom
(1) Réalisme de Duranty, n° 3, i5 janvier 1857, p. 43. Echos.
(2) Souv. litt. de Du Camp, t. II, p. i53.
sur le livre. À ce prix, l'amende ne sera pas chère, et la prison ne me paraîtra pas longue.
Rassurez-moi bien vite et faites-moi savoir quels juges nous avons à Berlin. Mille amitiés.