EDMOND ABOUT
Le 24 janvier, l'affaire fut renvoyée à huitaine, pour permettre à Sénard, absent, de plaider.
Le 3i, sous la présidence de M. Dubarle, magistrat bienveillant et très cultivé, les débats s'ouvrirent devant une foule d'hommes de lettres : Flaubert avaittenu à honneurde comparaître. Il ne put s'empêcher de sourire pendant le réquisitoire, imitant en cela le président lui-même.
Ce que furent ces débats, on le sait de reste. Pinard a protesté contre la sténographie de son réquisitoire prise par la défense, et dont le texte ne lui aurait pas été communiqué (r). Toujours
(1) Pinard, Mon Journal, t. II, pp. 55 et suivantes : « La loi alors en vigueur interdisait de publier les procès de presse. Un sténographe de la défense avait recueilli mon réquisitoire et la plaidoirie de Me Sénard. Son travail ne fut inséré que 17 ans plus tard à la suite du roman de Madame Bovary dans l'édition Charpentier de 1874. L'usage, au Palais, estde n'imprimer une plaidoirie et un réquisitoire qu'après avoir communiqué la sténographie à l'a» vocal, et au ministère public. Cette communication fut faite à Me Sénard et point à moi. On tenait probablement à laisser aux notes du sténographe reproduisant le langage du ministère public les incorrections, les répétitions, naturelles dans la parole improvisée, mais qui pouvaient rendre quelque peu ridicule aux yeux du lecteur une poursuite déjà délicate à soutenir. »
Lors du procès de Pot-Bouille, en 1882, Zola cita le réquisitoire de 1857. Pinard écrivit à des Essarts,avocat de Zola, pour protester, la sténographie ne lui ayant pas été communiquée : « Même à cette époque, dit-il dans sa lettre, nous parlions à peu près français, etl'édition de 1874 [de Madame Bovary ,chez Charpentier, où figurent
est-il que, dans le texte revu par lui et publié plus tard dans ses Œuvres judiciaires, les mêmes faiblesses subsistent. Tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'il semble avoir été écrit par Homais — un Homais qui de voltairien serait devenu jésuite (i). Sénard eut le bon goût de ne pas relever les faiblesses de langage du substitut. Il s'attacha à démontrer très solidement la moralité du roman, et, sans doute par peur d'effaroucher les juges, s'abstint défaire usage des citations que l'abbé Constant avait fournies. Il se contenta d'invoquer l'exemple d'André Chénier, de Bossuet, de Montes-
le réquisitoire de la plaidoirie] prête au ministère public un langage qui n'est pas le sien. »
Du Camp intervint, certifiant que la sténographie avait été prise sous ses yeux. Pinard, dans une nouvelle lettre à des Essarts, renouvela ses protestations.il fit observer que la communication eût été d'autant plus nécessaire dans l'espèce qu'on avait attendu 17 ans pour produire ce réquisitoire et que « le sténographe avait pu ne faire sa traduction que longtemps après l'audience,au moment où on en voulait la publication. » Une réponse de Du Camp mit fin à l'incident. Dans ses Œuvres judiciaires (I, pp. \i!\ et suivantes), Pinard, qui cite tout au long les pièces de cette controverse avant son réquisitoire, déclare qu'il s'en tient cependant au texte sténographié par la défense, et qu'il se contente d'y apporter quelques modifications nécessaires pour la clarté de la pensée :
« Il m'a suffi, dit-il, de ponctuer différemment de mettre plus souvent à la ligne, d'effacer ou de changer quelques mots. » (Ibid., P. i3i.)
(1) Flaubert ne lui pardonna pas. En 1878 il écrit à Mme Roger des Genettes : « L'histoire de Pinard, auteur obscène, est parfaitement vraie, etje soupire toujours après ses poésies » {Corresp., IV, 32i). — « Et Pinard, mon ennemi Pinard, l'auteur des couplets obscènes trouvés dans le prie-Dieu de Mme Gras, Pinard qui a inventé Gambetta (pour faire du bien à l'Empire) ! Cet excellent M. Pinard, communiant dimanche dernier à Notre-Dame en compagnie de Mgr le Duc de Nemours ! Farce ! Farce ! >> (Corresp., IV, 363.)
quieu, de Rousseau. Il montra même que Sainte- Beuve, dans Volupté, s'était, comme Flaubert, pour une scène d'extrême-onction, servi du rituel, et en avait tiré des effets bien plus audacieux.
Le tribunal remit son jugement à huitaine. Mais l'issue du procès semblait si peu douteuse que d'avance Villemot envoyait à l'Indépendance belge ce Courrier de Paris :
C'est demain samedi que sera prononcé lejugementde la Revue de Paris, responsable des mœurs de Madame Bovary. L'audience de la semaine dernière a paru laisser une impression favorable aux magistrats. Le ministère public a fait un réquisitoire très modéré et Ton espère une sentence de blâme, purement et simplement.
Je n'entre pas darfs la discussion des scrupules du Parquet. Je me borne à constater, encore avec l'assentiment, je crois, des magistrats qui ont pris un vif intérêt à la lecture du roman incriminé, que cette œuvre vient de révéler un talent de premier ordre (i).
Et Champfleury, obligé de quitter la salie avant la fin de l'audience, écrivait à Flaubert pour le réconforter :
C'est une victoire pour vous et une défaite honteuse pour le procureur impérial. Je ne dis pas pour le Parquet, qui vous soutenait assez ouvertement, car à un mouvement de lèvres du président, pendant que Me Sénard lisait une description très étudiée de votre roman,
(1) Indépendance belge, 7 février 1857. Le Procès de Madame Bovary.
AUTOUU DE FLAUBERT
j'ai remarqué... que le président disait : charmant. Ceux qui l'auront observé attentivement auront bien compris, à deux reprises différentes, le mot char-mant, très significatif.
Je me réjouis, dans l'intérêt des lettres, de l'issue plus que probable de votre acquittement, et cette poursuite ne pourra qu'être très favorable au succès de votre roman, que j'attends avec impatience, n'ayant lu que la première partie dans la Revue (i).
Le 7 février, le jugement fut rendu : la Revue de Paris était acquittée; le roman pouvait paraître en librairie et dans son texte intégral, si le Parquet, toutefois, n'interjetait pas appel.
Consulté sur l'opportunité d'un appel, écrit Pinard, je fus d'avis de s'en tenir au premier jugement, blâmant les passages incriminés sans reconnaître qu'ils constituassent un délit. Le Parquet avait signalé la voie nouvelle où s'engageait le roman. Le devoir était rempli, il fallait se garder d'un acquittement plus retentissant (2).
Peut-être en effet les attendus du jugement :
Attendu que les passages incriminés , envisagés abstractivement et isolément, présentent effectivement, soit des images, soit des tableaux que le bon goût réprouve et qui sont de nature à porter atteinte à de légitimeset honorables susceptibilités... ;
Attendu qu'à ces divers titres l'ouvrage déféré au tribunal mérite un blâme sévère, car la mission de la
(1) Macbame Bovary, p. 624.
(1) 'Et. m ./o-imily t. U, p. 55.
littérature doit être d'orner et de récréer l'esprit en élevant l'intelligence et en épurant les mœurs, plus encore que d'imprimer le dégoût du vice en offrant le tableau des désordres qui peuvent exister dans la société (2)...
n'étaient-ils qu'une habileté du président Dubarle, une demi-satisfaction donnée au ministère public, tout en évitant à Flaubert les désagréments d'un nouveau procès ?
C'est ce que Baudelaire semble insinuer dans son article (2), et aussi Auguste Villemot, lorsqu'il écrit dans F Indépendance belge :
Vous avez vu que la Revue de Paris a été renvoyée des fins de la poursuite dirigée contre Madame Bovary . Il demeure acquis qu'on n'est pas un scélérat pour avoir fait un chef-d'œuvre. Je m'en réjouis, quoique désintéressé dans la question. Le jugement a des aspects très remarquables.il aborde la discussion littéraire et reconnaît qu'en ces matières la forme emporte le fond et que tout ce qui prend le caractère élevé de Part échappe aux juridictions humaines. Nous n'avions pas dit autre chose... (3).
C'est que « là où nous aurions compris la superbe d'un Bossuet flétrissant le pyrrhonisme philosophi-
(1) Sur le Procès de Madame Bovary, voir aussi un article de M. Georges Dubosc dans le Journal de Rouen du dimanche 11 juin 1905, et F. Clérembray, loc.cit.
(2) Cf. l'Art Romantique. Critiques littéraires, Madame Bovary,
S ir-
(3) Indépendance belge, 14 février 1807 Acquittement de Madame Bovary.
que au nom de la morale chrétienne, là où il aurait fallu la dialectique emportée d'un saint Augustin pour combattre le fatalisme de la science avec la grâce de Dieu, le ministère public n'avait songé qu'à se faire le plus petit possible (i) »." L'accusation, en somme, avait fait fausse route.
Cependant Flaubert avouait qu'il « lui était resté de tout cela un tel épuisement de corps et d'esprit qu'il n'avait plus la force de faire un pas ni de tenir une plume (2) ».
Une lettre, adressée sans doute à Mme Pradier (3), exprime bien son dégoût et sa lassitude :
18 février 1857 (date de la poste).
Chère Madame. Je ne sais quand j'aurai le plaisir de vous aller faire une petite visite, tant je suis fatigué, abruti et enrhumé ; il m'est resté de mon procès une courbature physique et morale qui ne me permet de remuer ni pied ni plume.
Ce tapage fait autour de mon premier livre me semble tellement étranger à l'art qu'il me dégoûte et m'étourdit. Combien je regrette le mutisme de poisson où je m'étais tenu jusqu'alors.
Et puis, l'avenir m'inquiète. Quoi écrire qui soit plus
(1) Le Procès de Madame Bovary , discours prononcé à l'ouverture de la conférence des avocats, le 2 décembre 1905, par M. Olivier Jallu (Alcan-Lévy, i()o5).
(2) Corresp., t. III, pp. 109-110.
(3) Cette lettre a été publiée d'abord par Ph. Burtydans la Renaissance littéraire et artistique du ier février 1874. Le nom de la destinataire n'était pas mentionné. On a cru qu'il s'agissait de Mrae Schlésing-er. Nous devons à l'extrême obligeance de M. Maurice Tourncux de remplacer ce nom par celui de Mmc Pradier.
MADAME BOVARY ET SON TEMPS [\l
inoffensif que ma pauvre Bovary, traînée par les cheveux comme une catin en pleine police correctionnelle? Si on était franc, on avouerait au contraire que j'ai été bien dur pour elle, n'est-ce pas ?
Quoi qu'il en soit, et malgré l'acquittement, je n'en reste pas moins à l'état d'auteur suspect. Médiocre gloire !
J'avais l'intention de publier immédiatement un autre bouquin qui m'a demandé plusieurs années de travail, un livre fait avec les Pères de l'Eglise, tout plein de mythologies et d'antiquités. Il faut que je me prive de ce plaisir, car il m'entraînerait en Cour d'assises net. Deux ou trois autres plans que j'avais se trouvent ajournés pour les mêmes raisons.
Quelle force que l'hypocrisie sociale ! Par le temps qui court, un portrait devient une satire et l'histoire est une accusation.
Voilà pourquoi je suis fort triste et très fatigué. Je passe mon temps à dormir et à me moucher. Feu Du Cantal n'était rien auprès de moi. La comparaison est d'autant plus juste que je viens, comme lui, de fréquenter les saltimbanques. Je réclamais aussi mon enfant, ma fille. On n'y a pas touché, c'est vrai, mais sa réputation en a souffert.
Je ne vais pas tarder à m'en retourner dans ma maison des champs, loin des humains, comme on dit en tragédie, et là je tâcherai de mettre de nouvelles cordes à ma pauvre guitare, sur laquelle on a jeté de la boue avant même que son premier air ne soit chanté!
Et vous, chère Madame, comment supportez-vous pour le moment « cette gueuse d'existence »? Ecrivezmoi un petit mot si vous avez le temps. Promenez-vous, il fait un beau soleil.
l\1 AUTOUR DE FLAUBERT
N. B. — Regardez-vous dans la glace, par-dessus les Chinois de votre pendule, et envoyez -vous de ma part un baiser du bout des doigts.
Je le dépose à vos pieds avec l'homme tout entier.
GUSTAVE FLAUBERT (i).
C'est le même sentiment qu'il résumait encore, presque dans les mêmes termes, à Maurice Schlésinger :
L'affaire a été dure à enlever, mais j'ai obtenu la victoire. J'ai reçu de tous mes confrères des compliments très flatteurs, et mon livre va se vendre d'une façon in sensée pour un début. Mais je suis fâché de ce procès, en somme. Cela dévie le succès, et je n'aime pas autour de l'art des choses étrangères. C'est à tel point que tout ce tapage me dégoûte profondément et j'hésite à mettre mon roman en volume... (2).
Parmi ces « compliments très flatteurs », voici ceux que lui adressait Jules Janin, dans une lettre écrite au lendemain du jugement :
Ma foi ! c'est affaire à vous, et je ne crois pas qu'il soit possible de passer d'une façon plus brillante à travers un feu d'artifice d'exécrations ! « Considérant que vous êtes un rien qui vaille, un perturbateur du repos public, de la morale publique et de la pudicité publique .. » et puis acquitté! Et puis le livre porté aux nues, et puis la critique inutile et l'annonce aussi, et plus de
(1) Cette lettre, qui n'avait pas été reproduite dans l'édition Charpentier de la Correspondance, figure au tome III, p. 107, de l'édition Conard .
(2) Corresp., t. III, p. 110.
célébrité que n'en auraient donné vingt années de succès, de fortune et de bonne humeur ! Voilà certes ce qui s'appelle, du succès et se bien passer.
Laissez-moi vous en féliciter du fond de l'âme, et, s'il vous plaît, mettez-moi aux pieds de votre éloquent défenseur. Il a ramené votre Eurydice, il l'a ramenée à ce beau livre, à la douce clarté du jour.
Et maintenant, si vous le voulez, le monde est à vous !
Je vous dis mille amitiés et vous fais mille compliments.