Autour de Jeanne dArc
Quicherat est allé chercher Jeanne d'Arc dans le texte des deux procès de condamnation et de réhabilitation. Depuis quatre siècles, elle était enfouie dans ces pièces de procédure. On y trouve la matérialité des faits. Les questions de ses ennemis amènent Jeanne à donner sur toute sa vie d'innombrables détails, d'une authenticité certaine. Il y a là, par échappées, des réponses de la vérité la plus noble et la plus naturelle, des mots qui ont la forme de son cœur.
Ce sont vraiment les Mémoires de Jeanne. Mais recueillis par ses ennemis. Au reste, se fût-elle expliquée en confiance, qu'elle n'aurait pas réussi à faire le plein jour sur elle-même. Toute la suite des faits qui composent sa vie ne nous rendent pas complètement raison de son héroïsme. Il y a de l'inexplicable chez elle, et cet inexplicable, pour une
grande part, se rattache à des croyances et à des faits locaux.
Apres avoir lu les textes de ses deux procès de condamnation et de réhabilitation, je voudrais que vous vinssiez dans ce pays de Domremy, tel qu'il demeure et que peut-être je pourrais vous le faire voir dans une atmosphère de respect, de vague crainte et de mystère, qui devait être plus dense, certes, au xve siècle, mais qui flotte toujours sur les fonds de la Lorraine.
Nous nous y acheminerons derrière une longue suite de visiteurs. Quelques-uns bien imprévus. J'ai un ami vosgien, le savant M. Pierfitle, qui, tenant sous la main un bel exemplaire de la Pucelle, aime à prouver que Chapelain a fait le voyage de Domremy. Il reconnaît le paysage natal de Jeanne dans ces vers qu'il m'a souvent cités :
Sur les contins douteux de France et de Lorraine, Une épaisse forêt s'avance dans la plaine, Où des arbres chenus les troncs démesurés Sont, malgré mille hyvers, par le temps révérés.
— Depuis cinquante ans, ajoute M. Pierfitte, qu'on a soulevé la querelle champenoise de la nationalité de Jeanne d'Arc, ces « confins douteux » de la France et de la Lorraine ont un sens; mais, au
temps de Chapelain, je défie qui que ce soit de m'expliquer ce vers fait à Paris, si ce n'est par un pèlerin de Domremy qui a trouvé là des échos de querelles de clocher. Et les « arbres chenus »? Aujourd'hui, tout le monde connaît le Bois-Chenu, à l'orée duquel se dresse la basilique ; mais alors, qui l'avait entendu nommer à Paris? Et les « troncs révérés », qu'est-ce, sinon l'arbre des fées?
Quel ingénieux commentaire ! Je suis tout disposé, sur la foi de mon savant ami, à placer Chapelain au nombre des pèlerins qui firent le voyage de Domremy, les Montaigne, les Michelet, l'Allemand Gœrres, hier Anatole France.
Je voudrais voir les portraits de ces illustres visiteurs dans le musée, mais je demande qu'on respecte la maison de Jeanne ; peu de gloires sont assez pures pour taire le cercle autour d'une telle héroïne; c'est la mairie seule qui convient.
On y mettrait d'abord le roi de France, car le plus beau, le plus grave et le plus fécond des voyages qu'on ait fait au pays de Jeanne demeure celui du roi Charles VIL Treize années après le drame de Rouen, il vint à Domremy avec beaucoup de chevaliers, les anciens compagnons de guerre de Jeanne ; Dunois, Xaintrailles et ce Robert de
Baudricourt, par qui d'abord elle avait été mise en selle. Le père de Jeanne était mort de douleur, semble-t-il ; sa mère, retirée à Orléans où les bourgeois lui faisaient une pension. Mais la masse de ses contemporains survivaient. On n'a gardé aucune trace des démarches ou des pensées du roi Charles à Domremy. Ce silence même possède une poésie d'une grandeur et d'une tristesse royales. Le prince chétif et sujet aux scrupules que Jeanne avait trouvé dans Chinon, inquiet de savoir s'il était devant Dieu l'héritier légitime du trône, se demandait maintenant s'il avait été conduit à Reims par une sorcière. Voilà d'ailleurs, à mon sens, ce qui explique le mieux qu'il n'ait rien fait pour sauver Jeanne : puisqu'elle avait été prise, c'est que Dieu la rejetait. Les années, en s'accumulant, n'avaient pu le rassurer. Il est permis de croire qu'il voulut connaître sur place l'opinion des compatriotes de Jeanne, de ceux qui l'avaient vu naître, grandir, prier et qui savaient si elle était de Dieu ou du Diable. C'est à Domremy que le roi prépara le fameux procès de réhabilitation, — double réhabilitation de la Pucelle el de la couronne de France, — où Ton vit plus lard défiler trente-quatre braves gens de la vallée, villageois, prêtres, bourgeois, hommes d'armes, el
les petites compagnes de Jeanne enfant : Hauviette, Mengette, Isabellette.
Les témoignages versés par Domremy au procès de réhabilitation nourrissent encore aujourd'hui la piété des admirateurs de Jeanne. Mais, si abondants qu'ils soient, ils excitent plutôt qu'ils ne rassasient notre curiosité d'avoir des détails sur les préparations qui firent d'une humble petite fille cette fameuse héroïne. Je veux respirer avec vous l'atmosphère où fut préparée Jeanne. Nous visiterons la maison de ses parents et sa chambre basse, dont la faible lucarne s'ouvrait jadis sur le cimetière. Nous la suivrons dans cette église mitoyenne où plusieurs fois le jour elle entrait; nous mettrons nos doigts dans la cuve de granit où elle prenait l'eau bénite; nous vénérerons la sainte Marguerite de pierre, touchante de rusticité, qui a vu Jeanne agenouillée.
Souvent j'ai gravi derrière elle le chemin du Bois-Chenu où ses ennemis l'accusaient d'avoir formé son dessein avec l'appui des dames fées. Sous ces arbres assez maigres et chargés de gui celtique, je n'ai pas entendu mon destin, mais du moins les oiseaux de mai.
On a pu craindre, ces dernières années, qu'une
excessive indiscrétion des bâtisseurs pieux n'éloignât leur concert. Une basilique à l'orée du bois, un couvent sur les pentes et divers édicules au milieu des prairies altèrent le paysage. Je m'en suis plaint à l'occasion. Il fallait nous permettre, disais-je, d'errer sur cette colline, sans que rien nous divertît des herbes, des fleurs, des arbres, des vallonnements dont les douces puissances se croisèrent avec les regards de la vierge. Mais, cette faute, nous l'avons tous commise.
Autour de la chaumière de Jeanne, brodée maintenant d'une noble armoirie, nous avons disposé des bancs, des lilas fleuris et le groupe fastueux de Mercié. La petite maison, avec ses beaux sapins, sa cour sablée, sa grille circulaire, est un cottage. Les morts de Domremy collaborent à ce gracieux confortable installé sur le vieux cimetière. Que l'on est bien, en mai, dans le jardin de l'héroïque Jeanne!
Ce paysage d'élégie nous plaît parce que nous cherchons toujours à jeter sur le tragique un voile de bonheur. Nous avons mis la maison, l'église, tout le pays à notre goût ; nous voudrions mettre Jeanne elle-même à notre mesure. Dans ce paysage composé, nous aimerions promener une reine d'idylle. Il y a chez nous tous une disposition à
DO.MREMY-LA-PUGELLE 17
passer au cou de Jeanne un gentil ruban bleu, comme on en voit aux vierges de la place Saint- Sulpice. Quel contresens ! Jeanne était une enfant qui souffrait. S'il est un endroit tragique et couvert de vapeurs sombres, c'est l'église où la prédestinée fut baptisée. Auprès des murs de cette église, elle fut battue par de terribles ordres qui la jetaient contre ses parents, contre les mœurs... Et si nous maintenons davantage notre regard, les forces vraies, le sentiment qu'exhale cette terre lorraine nous sauvent de toute fade imagination.
Domremy-la-Pucelle, ce n'est pas là un pays vide et creux, c'est une terre toute pleine, chargée d'esprit ! Jeanne s'y appuie sur un long passé et sur d'abondantes richesses imaginatives. Ce touchant village très simple, sur sa mince rivière, développe pour des yeux pénétrants des formes riches et variées de sens, un vaste horizon digne de celle qui en fait le point central. C'est un grand sujet à saisir et à considérer hardiment que cette petite maison de la naissance, accolée à son église, avec l'entourage que lui font la côte païenne du Bois-Chenu, la retraite si
Jeanne d'Arc. 3
pure de Bermont el la côte romaine qui porte « le camp de Julien ». Pendant longtemps, ce berceau champêtre de la petite fille et tous ces beaux témoins de sa vie obscure ne furent pour moi qu'un précieux bijou dans la solitude un objet de vénération, une relique où goûter les plaisirs de l'attendrissement plus que les bénéfices de la réflexion. Mais à chaque fois que je revois ce lieu saint, de meilleures clartés m'accueillent, et je m'imagine saisir des rapports émouvants et vrais entre Jeanne el sa terre natale. Nulle mollesse dans ce doux reposoir, nul encombrement ; un goût pur et rustique, le charme salubre et fort des vierges sculptées sur nos cathédrales françaises. Quand je regarde cette vallée, la rivière et les côtes de Meuse, j'entends Jeanne qui parle ; je me répète les phrases toutes simples qu'elle dit à son procès, en réponse aux questions de ses juges et sous lesquelles semble palpiter la vie même de cette nature. Ces mœurs qui mûrissaient ici dans l'ombre, et la poésie familière domestique, exhalée aujourd'hui encore de ce paysage et que notre cœur y recueille, a la qualité, le son de tout ce que nous savons de l'héroïne avant sa vie publique. C'est ici qu'on aime à se répéter comme un livret sur lequel la campagne met la musique la plus émouvante et la
plus précise, les phrases limpides où elle racontait à ses juges de Rouen ce qu'elle fut pour ces collines et ces bois :
Dans mon pays l'on m'appelait Jeannette ; depuis que je suis venue en France, on m'appelle Jeanne... Mon surnom est d'Are ou Romée, car, dans mon pays, les filles portent le surnom de leur mère... Mes voix, quand elles me parlent, m'ont appelée plusieurs fois Jeanne la Pucelle, fille de Dieu... Mon père s'appelait Jacques d'Arc, ma mère Isabelle... Ma mère m'a appris le Pater Noster, /'Ave Maria, le Credo; c'est d'elle et non pas d'autre que j'ai appris ma croyance. J'ai été bien et dûment enseignée comment une enfant doit se conduire pour être bonne. On m'a appris a coudre la toile et à filer, et pour la quenouille et l'aiguille, je ne redoute aucune femme de Rouen. Pendant que j'étais dans la maison de mon père, je m'occupais a l'intérieur des soins du ménage. Lorsque j'ai été plus grande et que j'ai été jeune fille, je ne gardais pas habituellement le bétail, cependant j'aidais à le conduire dans les prés et dans un château appelé de l'Ile, où on le renfermait, par crainte des hommes d'armes.
Ainsi parle Jeanne et nous cependant, nous
mettons nos pas dans ses pas et nous refaisons ses promenades.
A Domremy, nous sommes enveloppés dans la vapeur de mystère où Jeanne se forma. Nous voyons agir en elle, à son insu, les vieilles imaginations celtiques. Le paganisme supporte et entoure cette sainte chrétienne. La Pucelle honore les saints : mais, d'instinct, elle préfère ceux qui abritent, sous leurs vocables, les fontaines fées. Les diverses puissances religieuses éparses dans cette vallée meusienne, à la fois celtique, latine et catholique, Jeanne les ramasse et les accorde, dût-elle en mourir, par un effet de sa noblesse naturelle.
Fontaines druidiques, ruines latines et vieilles églises romanes, c'est un beau concert, là-bas, dont je ne sais rapporter qu'un trop froid compte rendu. Toute cette nature écartée ranime en nous l'amour d'une cause perdue dont Jeanne est le type idéal. Sous nos yeux, à Domremy, elle se meut dans les soins de la terre et puis s'élève à son vrai rang dans notre ciel. Autant que nous aurons un cœur celtique et chrétien, nous ne cesserons d'aimer cette fée dont nous avons fait une sainte.
Certains soirs, à Domremy, le ciel est chargé de vapeurs qui glissent avec un doux bruissement sur
les prairies épaisses et les collines de la Meuse. Cette pluie tiède, un vent léger, le crépuscule, l'éclat plombé de la rivière dans ses méandres composent une grâce, un repos inexprimables. Les villages s'enfoncent dans la brume, le cœur se perd dans le ravissement. Nul pays qui se taise davantage. C'est la vallée silencieuse. Ici les ailes sont repliées.
L'ENFANT DANS LA PRAIRIE
L'ENFANT DANS LA PRAIRIE
A une heure de Domremy, hors de la route et dans les bois, s'élève encore, auprès de la fontaine Saint-Thiébaucl, cette chapelle de Notre-Dame de Bermont où l'enfant, presque tous les samedis, venait et priait en écoutant la cloche. C'est là qu'il faut aller, si l'on veut avoir avec Jeanne le plus sûr trait d'union. La fontaine n'a pas changé ; la voici au milieu des ileurs d'aubépine, d'églantier et de houx qu'elle cueillait, tressait en guirlandes et oiïrait aux saints patrons de l'ermitage, à saint Jean, à sainte Anne, à saint Thiébaud, dont les barbares statues encore debout sont toujours consultées, écoutées. Dans le silence de cette solitude, tandis que sonnait Y Angélus ou Y Ave Marin, le cœur de la jeune fille exhala d'infinies méditations. Jeanne était un grand poète qui venait dans ce désert prendre l'ordre de ses voix.
Jeanne d\\rc. 4
26 l'enfant dans la prairie
Ne la quittons pas, suivons-la lorsqu'elle rejoint ses compagnes que nous connaissons bien, cette Hauviette et cette Mengette qui, lors du procès de réhabilitation, nous ont parlé avec tant de familiarité, avec une si gentille tendresse, de leurs jeux et de leurs vies d'enfants à elles trois. Elles s'en vont avec innocence sur la côte suspecte où, dans ce royaume de Marie, s'est réfugié l'archange serpent, le serpent du paganisme qu'il faut toujours que la Vierge écrase.
Sur la côte de Meuse, en cet endroit toute pareille à ce qu'elle est partout, — prairies au bas, vignes sur les pentes, et, là-haut, dans les pierrailles, de maigres petits bois, — à moins d'une demi-lieue du village, se trouvaient l'Arbre des Dames Fées et la Fontaine des Groseilliers. C'est sur toute cette côte du Bois-Chenu que porta l'un des efforts principaux des juges de Rouen, et nommément de l'infâme d'Estivet, qui voulait à tout prix que Jeanne eût été suscitée par les esprits infernaux avec lesquels, à le croire, le méchant homme, elle s'entretenait, de jour et de nuit, auprès de leur arbre et de leur fontaine. Et la sainte de lui répondre par ces mots tout limpides, éclatants de sagesse :
Assez près du village de Domremy, il y a un
l'enfant dans la prairie 27
arbre appelé V Arbre des Dames; près de cet arbre est une fontaine. J'ai ouï dire que les malades de la fièvre boivent de son eau et vont en chercher pour recouvrer la santé. Je Vai vu moi-même, mais je ne sais pas s'ils en sont guéris... C'est un grand arbre, un hêtre ; voilà pourquoi on l'appelle le beau may ; on le disait appartenir au chevalier Pierre de Bourlemont. J'ai été m'y promener avec d'autres jeunes filles, et je faisais sous son ombrage des guirlandes pour la statue de Notre-Dame de Domremy. Plusieurs fois j'ai entendu des anciens, mais pas ceux de mon temps, dire que dames les Fées s'y donnaient rendez-vous. Une femme nommée Jeanne, la femme du maire Aubery, de Domremy, qui est ma marraine, a dit devant moi qu'elle y avait vu ces dames les Fées, mais je ne sais pas si c'est vrai. Jamais, que je sache, je n'ai vu les Fées auprès de l'Arbre, et je ne sais pas si, oui ou non, je les ai vues ailleurs. J'ai vu des jeunes filles suspendre des guirlandes aux branches de cet arbre ; j'en ai quelquefois suspendu avec mes compagnes ; tantôt nous les emportions, tantôt nous lès laissions. Depuis que j'ai vu que je devais venir en France, j'ai pris peu de part aux jeux et aux délassements, le moins que j'ai pu. Depuis que j'ai eu l'âge de pleine discrétion, je ne sais pas
28 l'enfant dans la prairie
avoir dansé auprès de cet arbre; il se peut faire que quelquefois fy ai dansé avec des enfants, mais j'y ai plus chanté que dansé... Mon frère rria rapporté que dans le pays Von disait que j'avais pris mon fait près de V Arbre des Dames les Fées, mais cela ri est pas vrai, et je lui ai dit le contraire. Quand je suis arrivée auprès de mon Roi , quelques personnes me demandaient si, dans mon pays, il riy avait pas un bois qu'on appelait le Bois-Chenu, parce que, disait-on, il y avait des prophéties annonçant que, de non loin de ce bois, devait venir une jeune fille qui ferait des merveilles ; mais je riy ai ajouté aucune foi.
Le bel arbre n'existe plus. Il a été coupé par les Suédois qui ravagèrent la Lorraine au début du xvnc siècle. Ils dévastèrent du même coup le Bois- Chenu ; exactement ils l'incendièrent; de là son nom de Bois-Brûlé. Quelle misère ! Ce sont des soudards au service de la France qui ont détruit cette grande relique de Jeanne.
Depuis la lisière du Bois-Chenu, on embrasse, à droite et à gauche, un bel horizon sur la rivière de
l'enfant dans la prairie 29
Meuse et juste en face on aperçoit les vestiges d'un camp de Julien. L'empereur apostat joue un grand rôle clans les souvenirs de ce pays. La légende nous y raconte ses méfaits. Et, à ce sujet, je me figure avoir fait une petite trouvaille. Je ne sais ce qu'en penseront les érudits, mais il me semble impossible que Jeanne n'ait pas entendu parler d'une famille gallo-romaine, que l'empereur païen persécuta et où il se trouva face à face avec cinq vierges héroïques. C'est une idée qui m'est venue en feuilletant l'histoire des pieux personnages du diocèse de Saint-Dié, dressée par M. le chanoine L'Hôte. Nous y trouvons les aventures et les vertus de la famille du Gallo- Romain Baccius. Il y a là des traits qui s'apparentent avec l'héroïsme de Jeanne d'Arc, qui du moins étaient bien faits pour lui plaire, et je suis surpris qu'on n'ait jamais pensé à insérer ces images parmi celles qui purent, de plus ou de moins près, aider sa vocation.
Les deux fils et les cinq filles de Baccius furent très remarquables ; l'Église les a, tous sept, canonisés, et chacun d'eux mériterait son petit portrait, mais ils sont trop ; je laisse Euchaire, Elophe, Suzanne, Menne, Ode et Gontrude, pour m'en tenir à quelques détails sur leur sœur, sainte Libaire.
30 l'enfant dans la prairie
Libaire désira de consacrer à Dieu sa virginité, et se retira dans un domaine à Grand. Elle s'y occupait à prier, à filer et à paître ses brebis. Cependant le César Julien arriva dans le pays, et son héraut d'armes s'en allait partout sonnant de la trompe et criant : « Venez et adorez les dieux de César. » Mais Libaire dit très haut : « Je les tiens pour des démons. » Le héraut d'armes s'en retourna près de l'Apostat et lui dit : « Nous avons trouvé une jeune vierge fort belle, blanche comme les lys et vermeille comme la rose. Elle est dans le vallon voisin, mais elle déclare ne pas plus faire élat de vos dieux que d'un vil fumier. »
Julien se rendit sur-le-champ au vallon voisin. Il y trouva la vierge qui avait planté dans le sol sa quenouille et ses fuseaux et qui chantait à genoux les paroles du psaume : « Que tous ceux qui placent leurs espérances en des simulacres soient couverts de honte et de confusion, car tous les dieux des nations sont des démons, mais le Seigneur a fait les cienx. »
Julien admira la jeune bergère et lui parla en ces termes : « Jeune fille sotte et charmante, pourquoi n'obéis-tu pas à mon commandement ? A ce que je constate par ton voile, tu as fait vœu de chasteté,
L ENFANT DANS LA PRAIRIE 31
mais écoute-moi, adore mes dieux, je t'épouserai à cause de ta beauté et je te ferai souveraine de mon cœur, de l'empire et de tous mes trésors. »
La vierge éclairée de Dieu ne se laissa pas séduire. « Et toi, ô Julien, dit-elle en riposte, crois dans le Sauveur qui pour nous est mort en croix ; alors tu ne seras pas damné et tu recevras d'inestimables trésors. Mais si tu refuses de te convertir, fais apporter ici tes dieux et nous verrons, je t'en donne l'assuraneé, des choses vraiment merveilleuses. »
L'Apostat fit apporter une statue en or d'Apollon. Alors la vierge la frappa de sa quenouille et la brisa, puis elle ficha en terre ses fuseaux qui se chargèrent à l'instant d'une ravissante verdure.
« Cette magicienne me plaît de plus en plus », murmura l'Apostat. Et se tournant vers elle : « Il faut, lui dit-il, que ta beauté te soit une source de louange et de gloire. Allons ! je te pardonne, attache-toi définitivement à ma personne. »
Pour finir, comme elle s'obstinait, il lui fit trancher la tête dans un lieu, situé sur l'ancienne voie romaine de Grand à Soulosse, que marque aujourd'hui encore une chapelle. A peine décapitée, sainte Libaire se baissa, ramassa sa tête et s'en alla la laver dans la fontaine publique au milieu de la ville.
32 l'enfant dans la prairie
Le souvenir de ces grandes choses est perpétué par un oratoire que l'on voit encore au cimetière de Grand et qui semble remonter au xe siècle. Jeanne d'Arc assurément l'a connu, ainsi que les reliques de la sainte, que l'on vénère toujours dans l'église paroissiale. J'ajoute que, du temps même de Jeanne, le duc Charles de Lorraine est venu, avec sa sainte femme, la duchesse Marguerite, apporter ses prières et de riches présents aux chapelles dédiées, près de Domremy, aux divers membres de celle illustre famille.
Michelet, au début de la charmante et folle vie qu'il a écrite de Jeanne d'Arc, — une vraie flamme, mais alimentée de matériaux parfois bien grossiers (et qu'eût-ce été, Seigneur, s'il l'eût composée dans sa vieillesse extraordinaire?) — note le grand rôle que les femmes, du consentement de tous, jouent aisément dans la vie publique lorraine. Pour montrer combien l'imagination de ce petit pays est naturellement disposée à leur faire une grande place, voire à leur reconnaître une nature souveraine, il cite les abbesses de Remiremont, qui tenaient une véritable cour féodale et faisaient porter l'épée nue devant elles. Mais l'exemple de cette famille galloromaine nous montre d'une façon encore plus sai-
l'enfant dans la prairie 33
sissante combien cette nation lorraine est prédisposée à reconnaître à une vierge le droit de guider et de sauver le peuple. Toutes ces nobles filles Baccius fournissent une précieuse contribution à la connaissance de l'atmosphère qui prépara la Pucelle.
Jeanne d'Arc.
Ce n'est pas que je prétende expliquer une Jeanne d'Arc par sa famille, son village et sa terre. Tout ce pays, bien qu'il s'unisse avec la pensée de l'héroïne, est insuffisant à la définir et à la contenir, comme il le fut à la retenir. Jeanne a les yeux fixés par delà les nuages et se met en communication avec les Esprits. Ilfaut que legénie, — c'est sa loi intérieure, — quand la saison est venue, devienne étranger à la terre qui le porte et s'élève dans le ciel comme l'oiseau migrateur. Mais n'est-il pas naturel d'aller dresser l'autel auprès du foyer de Jeanne et d'en écouter la leçon ? La chapelle de Bermont, l'arbre et la fontaine des Fées, le Bois-Chenu, le Camp de Julien viennent tour à tour de nous dire quelque chose des discours qu'ils lui tenaient. Certes, Jeanne, par son sublime, échappe à ce paysage. Elle y a promené ses petits pieds d'enfant joyeuse,
et quand, d'un pas rapide, elle s'éloigne pour accomplir sa destinée, elle obéit à d'autres voix qu'aux inspirations de cette terre. Mais les forces opposées que l'on voit lutter dans ce paysage n'ont à aucun moment cessé d'exercer sur elle une action.
Jeanne n'a jamais suivi la fée qui va cueillir sous les pâles clartés de la lune les six plantes magiques, le selago, la jusquiame, le samolus, la verveine, la primevère et le trèfle, et qu'elle fait bouillir pour en composer la liqueur de divination, mais elle accomplit le plus beau des miracles selon le cœur celtique. Merlin, le roi des enchanteurs, que vénèrent encore les divers rameaux de la race bretonne, avait-il prophétisé sa venue ? Plus sûrement elle fut annoncée, désirée, attendue, prévue du fond même d'une race qui, toujours, met son espoir et sa foi dans le regard inspiré des vierges. Nous ne croyons pas de Jeanne ce que l'on dit de Mélusine, qui se transformait en serpent un jour par semaine, mais dans les brouillards où se dissout l'antique religion des Druides, nous entendons sa voix très pure qui s'élève. Ces brouillards du paganisme local sont admis à baiser les pieds nus de la Jeannette quand elle court, dans les prairies de Meuse. Ce sont les saints chrétiens qui supportent et entourent la sainte, mais il se
trouve que les saints de Domrémy abritent sous leurs vocables les fontaines-fées.
Dramatique aventure ! C'est cette formation si noble et si pure de Jeanne au milieu des fontaines druidiques, des vestiges latins et des vieilles églises chrétiennes, qui, ignoblement travestie par le mauvais homme Jean d'Estivet, dit Benedicite, l'un des plus misérables de ses juges de Rouen, a fourni le moyen de sa mort. Elle fut accablée, accusée par cette terre qu'un légiste sans âme se chargea d'interpréter dans un sens meurtrier.
Ainsi cette terre n'est pas sans reproche. C'est envers Jeanne une terre criminelle.
Dans ce paysage agreste, pendant longtemps, j'ai supporté avec déplaisir les bâtisses religieuses édifiées sur la côte du Bois-Chenu. Nous avons la vénérable petite église du village où Jeanne priait. C'est la déposséder de permettre qu'on aille chercher Jeanne ailleurs. Bref, pour moi, la basilique n'avait pas de sens. Aujourd'hui, je vois bien celui qu'il faut lui donner. Je n'ai plus rien à dire contre le chanoine Hordal, ce descendant de la famille de la Pucelle, qui fit bâtir au xvne siècle un oratoire en souvenir de sa parente sur la lisière du Bois-Chenu, et rien non plus contre la basilique
élevée récemment au même lieu. D'instinct, quand je me promène sur cette côte des Fées, j'interprète cette maison de prières comme ces tas de pierres qui s'élèvent en Corse à la place où un homme a été tué. Toutes les messes de la basilique, toutes les prières que murmurent sans trêve, de jour et de nuit, les religieuses de Sainte-Thérèse, installées la, dans leur Carmel (et qui boivent aujourd'hui l'eau de la fontaine druidique), ne sont pas de trop pour châtier les présences mystérieuses qui compromirent Jeanne, et dont les stériles menées ont servi de prétexte pour allumer le bûcher de l'enfant qui, sans les connaître, leur apportait des couronnes.