LA FETE NATIONALE
DE
JEANNE D'ARC
Je déposerai aujourd'hui sur le bureau de la Chambre une proposition de loi dont voici l'exposé des motifs :
Il y a longtemps que nous aurions dû nous parer, davantage, de Jeanne d'Arc, la mettre au-dessus de nos partis et la glorifier, chaque année, dans une journée nationale, comme la sainte de la patrie et la fleur de notre sang.
Nous le désirions tous. On sait de quel culte la pensée française, la plus populaire et la plus savante, entoure la Jeune Fille de Domremy. Dès 1884, deux cent cinquante députés de tous les bords, sur l'initiative d'un député radical, M. Joseph Fabre, proposaient à la Chambre que « la République française célébrât annuellement la fête de Jeanne d'Arc, fête du patriotisme ». En 1894, la proposition rêve-
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nant appuyée par le gouvernement fut votée par le Sénat. En 1912, M. Poincaré, président du conseil, déclara que le gouvernement était favorable, et la Chambre ayant nommé une commission, la quasiunanimité, soit dix membres sur onze, conclut à l'institution de cette fête nationale.
Alors, pourquoi ces lenteurs, et comment depuis trente années l'opinion publique n'obtient-elle pas cet acte de foi et d'amour qu'elle nous réclame, cette union solennelle autour de la plus pure des gloires ?
J'écarte les petites explications tirées de l'esprit ombrageux des partis, et, allant droit au centre de nos difficultés, je crois pouvoir dire que par une sorte d'instinct nous attendions, tous, une occasion parfaite. Ce n'était pas ingratitude ni indifférence, mais scrupule de respect. Nous attendions d'être plus sûrs de notre accord profond les uns avec les autres, et de notre accord avec cette haute figure. Quelque chose nous avertissait de ne pas nous presser et qu'une heure élue sonnerait, une de ces heures magnanimes qui portent en elles la vertu de hausser tous les esprits et de réconcilier les cœurs.
Elle est venue, cette heure victorieuse. Soudain nous avons eu la séance parlementaire du 4 août,
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le pacte de l'union sacrée, la mobilisation, ardente et bien ordonnée, comme le Chant du Départ, et puis par milliers ont éclaté sur tous nos champs de bataille ces actes d'héroïsme et de sacrifice dont les mises à l'ordre du jour de l'armée ne nous peuvent garder qu'une faible partie. L'envahisseur qui déjà croyait se saisir de la France est arrêté, repoussé par la victoire de la Marne, pareille et supérieure à ces trois journées de Bouvincs, de la délivrance d'Orléans et de Denain, qui par trois fois, jadis, nous sauvèrent, et demain la nation achèvera de bouter dehors l'étranger.
C'est l'éternel miracle français, le miracle de Jeanne d'Arc. Hier nous semblions capables de le commenter et de l'admirer, mais non de le renouveler. Aujourd'hui, les trésors de la race apparaissent, les sources souterraines se sont mises à jaillir, les plus belles vertus refleurissent et toutes les ailes se déploient. Jeanne d'Arc est éternelle. La vierge d'Orléans, le Phénix des Gaules, renaît de ses cendres.
Saisissons cette minute sacrée. Toutes les conjonctures et nos alliances même sont propices. Hier, le poète national anglais Rudyard Kipling, dans son magnifique poème de la gloire de la France,
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chantait : « Nous nous pardonnons nos torts réciproques et le vieux crime impardonnable, le péché dont chacun de nous eut sa part, sur la place du Marché, de Rouen. » Mais il y a plus : Jeanne d'Arc voulait que nous pussions collaborer. Il faut rappeler aujourd'hui que le rêve de la généreuse fille était, une fois la France délivrée et la paix faite, de chevaucher avec les Anglais eux-mêmes pour la défense de la chrétienté. Elle le leur écrivait. Sa mission complète, c'était de défendre avec les Anglais la civilisation. Et quand il semble que nous soyons en train, Anglais et Français étroitement unis par les liens d'une impérissable amitié, d'accomplir sa pensée totale, n'est-ce pas l'instant de glorifier en Jeanne d'Arc le courage de nos soldats, de proclamer par elle notre puissance vivace de résurrection, et de définir par elle encore la magnanimité de notre génie militaire.
La vierge guerrière qui nous montre le chemin par où chasser l'envahisseur, montre en même temps à l'univers le visage héroïque et bienveillant de la vaillance à la française. C'est bon aux Allemands, s'ils veulent exalter les vertus qui les ont faits grands et qui peuvent les faire plus grands, d'aller chercher des modèles dans le fond des époques
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barbares. Ils ont installé l'effigie du roi des Vandales sous leur temple du Walhalla, dédié aux héros qu'ils jugeaient dignes de provoquer leur enthousiasme et de former leurs âmes. Leurs savants depuis un siècle recueillent toutes les épaves des races païennes, tous les héros qui sont des conseillers, tous les dieux qui sont des conseillers de massacre et de pillage, et s'efforcent pédant esquement de les introduire au fond de la conscience nationale de la Germanie. Et si l'on veut comprendre ce que signifient ces appels constants et monotones de Guillaume II à son « vieux Dieu », il faut savoir que ce « vieux Dieu », dont l'usage, nous dit-on sans rire, est spécialement réservé à l'empereur, n'est rien moins que le dieu Odin, le Père universel qui, dans le brouillard du Nord, entouré des Vierges Sanglantes, préside à des tueries indéfinies, mêlées d'affreuses ivrogneries. Ah ! la Belgique et nos provinces envahies attestent à l'univers ce que sait faire un peuple formé dans une admiration religieuse pour les plus effroyables scènes de l'humanité primitive et qui fait d'une mythologie féroce ses grands textes sacrés.
Mais les armées de la France vont à la guerre, aujourd'hui comme toujours avec les sentiments