LE COMBAT ÉTERNEL DE JEANNE D'ARC
injurieux, d'Henry VI, assez pauvre pièce d'ailleurs, que commence, que se peut entrevoir l'adhésion de l' Angleterre au culte de Jeanne. Shakespeare avait l'âme trop haute pour méconnaître complètement la martyre. Mais c'est au cours de cette guerre-ci que l'Angleterre donne son adhésion parfaite à notre libératrice. Aujourd'hui, Jeanne devient l'une des forces qui agissent sur l'Angleterre, qui vont, dans une certaine mesure, l'aider et nourrir son âme.
Le président de la Ligue n'avait à dire que trois mots : « Patriotes de tous les partis, nous apportons notre hommage à l'héroïne qui sauva la patrie. Bientôt, — nous en avons plus que l'espérance, la certitude, — bientôt, nous célébrerons autour d'elle la fête de l'union sacrée et la commémoration éternelle des victoires de 1914 et 1915. Gloire aux soldats de la France, dont Jeanne d'Arc est la patronne. » La place des Pyramides et les rues voisines étaient pleines d'un public unanime, soulevé par l'enthousiasme de ces sortes de miracles qui, depuis dix mois, transfigurent la France. Les femmes, des bouquets à la main, étaient venues par milliers à l'Appel des jeunes filles de Paris que nous avons eu l'honneur de publier.
Toutes ces mères, ces filles, ces sœurs, ces fian-
LE COMBAT ÉTERNEL DE JEANNE d'aRC 79
cées, se rendaient compte, sans aucun doute, que sur cette place où elles se pressaient, cette belle statue, cette jeune fille tout en or, a réellement vécu, a souffert exactement de la même manière que souffrent nos soldats près de leurs tranchées. Elle fut blessée comme eux, étendue à terre comme eux.
Vous vous rappelez ce que fut, il y a cinq siècles, la scène tragique. C'était après le sacre de Reims. En dépit des pacifistes de ce temps-là qui jugeaient que les succès obtenus étaient assez grands, qu'il fallait se contenter du petit royaume de Bourges et laisser l'île de France aux Anglais, Jeanne d'Arc avait entraîné l'armée sous les murs de Paris. En personne, elle donna l'assaut à la porte Saint-Honoré, franchit le premier fossé plein d'eau profonde et se trouva vers cinq heures du soir, avec quelques-uns de ses gens, devant un second fossé qui la séparait des murailles. Que se passa-t-il alors ? Une scène des tranchées, que nous connaissons par un des ennemis de Jeanne et de la France, le mystérieux bourgeois de Paris :
« Là, dit-il, était leur Pucelle, avec son étendard, sur le dos d'âne entre les deux fossés, qui criait à ceux de Paris : « Rendez- vous, de par Jhesus, à nous autres, et vite, car si vous ne vous rendez pas avant
80 LE COMBAT ÉTERNEL DE JEANNE d'aRC
qu'il ne soit nuit, nous y entrerons par force, le vouliez ou non, et tous serez misa mort sans merci. » — « Voire, dit un, paillarde ! ribaude ! » Et tira de son arbalète droit à elle et lui perça la jambe tout oultre. »
Jeanne resta étendue jusqu'au soir sur le revers du fossé, ne cessant pas d'exciter ses gens à l'assaut.
Voilà un beau récit du quinzième siècle et je ne résiste pas au désir de mettre tout à côté un récit d'aujourd'hui, une page toute chaude encore de la bataille d'Arras, que m'envoie mon ami Maurice Toussaint, bon écrivain lorrain et vaillant caporal qui fut blessé dans l'assaut :
« Or donc, le... au soir, après que l'aumônier eut béni notre bataillon qui devait, le premier des trois,
monter à l'assaut des tranchées allemandes
nous nous mîmes en route.
« La nuit était claire et nous accomplîmes de gaieté de cœur les douze kilomètres qui nous séparaient des premières lignes. L'artillerie française tirait et d'heure en heure son tir augmentait d'intensité. J'ai su depuis que onze cent cinquante pièces avaient à battre en largeur une zone de 1 5 kilomètres et en longueur cinq à six environ. Quand nous
LE COMBAT ÉTERNEL DE JEANNE d'aRC 81
fûmes dans le boyau d'accès de premières lignes, que nous avions creusé nous-mêmes les jours précédents, c'était l'aube. A six heures du matin, la canonnade, qui n'avait pas cessé depuis la veille à neuf heures du soir, se fit entendre plus forte, et, jusqu'à dix heures, ce fut un bombardement par tir rapide : le nombre d'obus à tirer dépendait des objectifs et des calibres. Quel terrifiant spectacle ! Avec les mines que le génie faisait éclater, vous auriez cru que la terre entr'ouverte faisait jaillir des torrents de feu.
« Nous devions marcher à l'assaut au pas, mais pas tout de suite. Le..c d'infanterie qui devait partir avant nous et déclancher le mouvement ne quitta les tranchées, par un boyau souterrain, qu'à deux heures du soir. La plupart des compagnies de ce régiment franchit, sans un coup de fusil des Boches, les trois premières lignes : mais une, malheureusement — celle derrière laquelle la nôtre devait marcher — se trouva arrêtée par le feu de trois mitrailleuses placées en première ligne, que notre artillerie n'avait pas détruites, et que nos avions non plus, n'avaient pas repérées. Pour éviter le même sort
que celui de nos camarades, nos
officiers nous firent effectuer à plat ventre un mou-
Jeanne d'Arc.
82 LE COMBAT ÉTERNEL DE JEANNE d'aRC
vement tournant par la route , de
façon à prendre les mitrailleuses à revers. C'est à ce moment-là que je fus avec mes camarades, le témoin impuissant d'un spectacle honteux de la part des Boches : deux pauvres blessés du e, en train de se faire leurs pansements entre eux, furent visés par les mitrailleuses boches, tués, arrosés de pétrole et brûlés par une grenade, lancée sur eux. Pour en revenir à mon sujet, nous dûmes, provisoirement, renoncer à notre but, car outre que les Boches commençaient à nous « sonner » pour de bon, la nuit approchait et il nous fallait occuper les tranchées et les boyaux boches, et les mettre en défense pour parera toute contre-attaque. Aucune ne se produisit : l'ennemi se borna à tirailler et à lancer des fusées.
« Le lendemain matin, alors que nous prenions nos dispositions pour cerner les mitrailleuses boches, un avion repéra le boyau où nous avions passé la nuit et nous fûmes soumis à un bombardement intense. C'est à ce moment que je fus blessé.
« Tandis que, sur le coude gauche, sous les obus et sous les balles, je me traînais au poste de secours du e, je vis les trois mitrailleuses que pendant ce temps mes camarades avaient prises et exposées bien en vue sur la tranchée.
LE COMBAT ÉTERNEL DE JEANNE d'âRC 83
Ici mes souvenirs de bataille s'arrêtent, mais
vous ne sauriez trop insister sur la volonté qui nous
enflammait tous, sur l'attitude du e corps et sur
les Boches qui criaient : « Kamarad », en se voyant
zigouillés.»
Quel vaillant récit ! Je peux bien dire dès maintenant ce que l'histoire écrira : nos soldats dépassent leurs devanciers des plus grandes époques. Ils ont l'acharnement à vaincre qui animait la guerrière lorraine et qu'elle avait bien du mal à communiquer à ses compagnons d'armes. Aujourd'hui, nous sommes tous réconciliés par le danger et par l'admiration et l'amitié que nous inspirent nos officiers et nos soldats. Mais au temps de Jeanne, il n'en allait pas ainsi : « Paillarde, Ribaude », vous avez entendu ces injures, que du haut de la courtine lui jetait l'archer parisien. Elles ont retenti quatre siècles.
Durant quatre siècles, des Français ont traité l'héroïne de simulatrice, d'hallucinée, que sais-je encore de pis. Il a fallu les travaux de Quicherat et les textes mêmes du procès. Mais l'œuvre de réparation n'est pas achevée. Hier, il y avait encore des gens, comme l'archer parisien de la porte Saint- Honoré, qui la repoussaient et la prenaient pour
84 LE COMBAT ÉTERNEL DE JEANNE d'aRC
cible. J'ai vu et entendu combattre Jeanne d'Arc au Palais-Bourbon.
Pendant huit années, j'ai fait partie à la Chambre d'une commission chargée d'examiner l'institution d'une fête nationale de Jeanne d'Arc. A la mort de M. Aynard, on m'avait fait l'honneur de me confier le rapport. Dès les premières séances, il apparut avec évidence qu'un certain nombre des commissaires, n'osant se déclarer tout haut contre l'opinion générale, utiliseraient tous les moyens obliques pour faire échouer le projet. « Nous sommes des hommes politiques, disaient-ils, et nous devons examiner les résultats politiques de notre décision. » Entendez : nous sommes des produits électoraux et nous devons examiner la chose de notre point de vue électoral. « Supposons qu'elle soit instituée, cette fête de Jeanne d'Arc. Dans nos villages, comment pourrat-on la célébrer? Vous le savez bien, c'est à l'église qu'elle aura son éclat. Le curé prononcera en chaire le panégyrique. L'instituteur pourra bien essayer d'une conférence ça et là, à la mairie. Elle ennuiera. Au bout de quelques années la fête nationale de Jeanne d'Arc sera devenue l'affaire de l'Église toute seule ».
Pendant le procès de Jeanne, à Rouen, un des
LE COMBAT ÉTERNEL DE JEANNE d'aRC 85
assistants, un lord anglais, après une réplique de la prisonnière, ne peut se retenir de s'écrier :
« La vaillante fille, que n'est-elle Anglaise ! »
Que n'est-elle libre-penseuse ! Que n'est-elle francmaçonne ! C'est juste le cri que je croyais entendre autour de moi dans la commission.
Quel aveu d'impuissance ! Quelle inintelligence de la vie complète ! Quel consentement détestable à une humanité dépouillée de sa part héroïque !
Nul de nos adversaires, toutefois, je tiens à le dire et redire, n'eut un mot déplacé, le moindre mot suspect, contre la martyre elle-même. Ribaude ! Paillarde î sont restés pour compte à quelques malheureux. On admirait, on aimait la Pucelle, mais on redoutait les puissances religieuses qui s'exhalent du récit de sa vie, ces puissances qu'il y avait dans son âme et qui la soulevèrent si haut.
0 misère d'un monde de dirigeants qui méconnaît les conditions de toute grande action !
Heureusement cette époque est passée. Un torrent d'enthousiasme et de dévouement vient d'emporter les petits plans avec les petites gens. Il fallait mourir ou favoriser les forces vives. Aujourd'hui, les patriotes, c'est-à-dire tous les Français, accueillent, appellent tous les moyens humains et divins qui
86 LE COMBAT ÉTERNEL DE JEANNE d'aRC
peuvent grandir chaque homme et l'élever au-dessus de sa destinée quotidienne : « Le miracle de la Marne », cette victoire où la part mystérieuse de l'enthousiasme est immense, va dégoûter pour longtemps notre nation d'un certain nombre de platitudes stérilisantes, et rendre cher à tous l'âme, la tradition, les cœurs disciplinés, le souffle divin tel que le révèlent nos génies, nos saints, nos héros, nos armées. C'est quelque chose de bien saisissant dans une journée comme celle d'hier, l'émotion de Paris, de cette immense population si prompte à vibrer devant le surnaturel ou devant le surhumain. Une fois de plus, Jeanne d'Arc est en train de triompher dans cette lutte que, de son vivant et depuis sa mort, elle eut toujours à soutenir contre les habiles gens, désireux d'entraver sa mission éternelle.
17 mai 1915