‹ Autour de l'Afrique par le TransvaalChapitre 16 sur 26 · G0 AUTOUR DE L'AFRIQUE · texte numérisé non relu

G0 AUTOUR DE L'AFRIQUE

Le commandant ne donna Tordre de départ ce soir qu'à six heures, tant il y eut de retard dans rembarquement des marchandises. — Enfin, au coucher du soleil, deux petits remorqueurs vinrent s'accrocher à la poupe et la proue de notre vaisseau, et nous arrachèrent du milieu des vapeurs où nous ne pouvions manœuvrer. En pleine rade notre hélice s'ébranla, une longue ondulation parcourut la coque du steamer, le plancher frémit de ces tremblements courts et successifs qui font vibrer la poussière, et nous franchîmes, avec trois coups majestueux de tangage, la grande vague de la barre entre les deux collines boisées qui ferment l'entrée du port. A peine distinguait-on sur leurs sommets, tant l'obscurité s'épaississait, les silhouettes grises des sémaphores.

À toute vitesse, nous entrâmes en pleine mer, et presque aussitôt la côte d'Afrique, les lumières de Durban s 'effacèrent, rongées par le crépuscule. Une demi-heure après notre départ, une lueur tremblante et vague, derrière nous, marquait seule leur emplacement. Puis la distance s'accrut, tout disparut et devint noir. En ce moment, il fait complètement nuit, la sensation de marche du paquebot ne s'accuse que par le bruit rythmique des machines, le tremblement continu des hélices.

Mercredi, 6 mai.

Un temps calme, un beau soleil sur la pleine mer. L'océan se montre partout d'un bleu très pur, à peine assombri aux premiers plans par un clapotis léger de petites vagues.

Ce matin, mise en ordre de notre cabine, l'après-

LOUREXÇO-MARQl'ES. — BEIRA. — MOZAMBIQUE Î61

midi nous nous asseyons sur le pont, dans nos chaises de bord, au milieu des passagers.

Et la monotonie de la traversée va commencer, interrompue seulement par la musique du bord, et aussi par les notes étranges, disparates, du clairon qui, trois fois dans la journée, pour annoncer l'heure des repas, se prolongent singulièrement dans la solitude des airs.

Jeudi, 1 mai.

Ce matin, sur les huit heures, le paquebot fait un brusque changement de route. Virant sur notre gauche, nous entrons dans la baie célèbre de Délagoa. Un instant, sous la forme d'une côte verte et basse, la presqu'île des Ama Tonga nous apparaît, puis la baie s'agrandit à nouveau comme une mer. Une heure plus tard, de vant nous, au fond de l'horizon, se révèle une ligue de toits rouges : Lourenco-Marquès.

A cinq cents mètres environ de la ville, la machine stoppe, et nous mouillons. Divers bateaux, éparpillés, sont ancrés en rade, déchargés pour la plupart, laissant voir au bas de leur coque rouge, sous la ligne de flottaison, une longue bande d'acier rouillé. Au sommet des mats, sous le grand soleil, leurs pavillons anglais saignent superbement. De tous côtés, des rives basses et nues émergent, à peine surélevées au-dessus des eaux.

Dix minutes en barque, cinq au long d'une jetée de fer qui sonne sous les pas : nous voici à Lourenco- Marquès.

D'abord une grande place nue, sans arbres, entourée

de petites maisons de commerce, avec, à chacun des coins de son trottoir central, quatre beaux cafés en forme de kiosques chinois; puis deux rues parallèles que je parcours à la hâte, bordées de maisons neuves, enduites d'un crépit trop blanc, toutes deux aussi communes, aussi insignifiantes Tune que l'autre : la première habitée par les Européens, la seconde par les Indigènes et les Hindous. Somme toute, ville n?e d'hier, entrepôt banal, sans caractère.

Ne préjugeons rien cependant. Voici, dans les quartiers supérieurs, de larges avenues poussiéreuses, couleur d'ocre, qif empierrent des nègres enchaînés, des formats sans doute. D3 pstites villas coquettes s'alignent des deux côtés, neuves, pimpantes, luisantes de peintures fraîches; et des eucalyptus nains récemment plantés, de simples tiges avec quatre ou cinq feuilles, de dix mètres en dix mètres, frissonnent au long des trottoirs. Voici la nouvelle ville, celle qui va remplacer l'autre, ou du moins la continuer, car Lourenço s'apprête pour de hautes destinées. Lorsque le Transvaal sera exploité de façon intensive, cette ville deviendra le premier port de l'Afrique du Sud.

Dans une grande avenue récente, ombragée pourtant d'assez hauts eucalyptus :1a poste. Là nous attendent les difficultés inextricables du change. Un timbre vaut je ne sais combien de reiss. Pour affranchir une lettre, c'est une affaire compliquée que de trouver l'équivalent de ses schellings en monnaie portugaise.

Heureusement l'or britannique, re;u directement par les commerçants, vous dispense de pénibles calculs. Il fait prime ici. La langue de la métropole

recule devant la langue anglaise. — C'est en anglais que sont rédigées les affiches commerciales sur les murs ; c'est de l'anglais également que je lis sur les cartes postales offertes aux devantures des libraires. Quant aux Français, deux ou trois commerçants les représentent seuls dans la ville.

Un de ces derniers, bijoutier, logeant au milieu de la vieille rue européenne, me déclare : « Voici quinze ans que j'habite Lourenço, je suis maintenant un fiévreux, secoué toutes les semaines environ par un accès fébrile qui m'épuise. » Telle est la salubrité de ce climat.

Et dans un petit canot, je regagne au soleil couchant la grande forme du Herzog. Avec ses mâts de charge étendus, au milieu des chalands qui l'entourent, il a l'air de se débattre contre une nuée d'insectes qui le dévorent.

Onze heures du soir. — Accoudé sur le bastingage, je regarde la mer. Là-bas, au fond de la baie, près de l'embouchure du Tembi, brûle un pétrolier. On entend des détonations semblables à celles d'un feu d'artifice. Un bouquet de flammes, sous des masses lourdes de fumée, repose sur l'eau, et les vagues arrivent brillantes et lumineuses jusqu'à nous, resplendissantes comme sous des lueurs de Bengale.

Vendredi, 8 mai.

Ordre de départ affiché pour aujourd'hui midi; mais tant de marchandises restent encore à décharger que nous ne lèverons l'ancre probablement que fort avant

dans la soirée. L'heure de l'appareillage restant incertain, je ne vais pas à terre : je demeure, accoudé sur l'entrepont, amusé par le grouillement des nègres et des hindous occupés à la manœuvre.

Incessamment, de petites barques arrivent, pleines de nouveaux passagers. Sur les onze heures, voici que s'en approche une où nous distinguons à l'arrière, sous l'ombre bleue d'un parasol, une très jolie femme au buste droit, svelte, dominateur. Elle aborde, monte à la coupée, disparaît rapidement dans l'escalier des cabines. A peine, entrevoit-on, sous l'épaisseur des jupons lourds et soyeux, le trot mutin de ses hautes bottines Un vieux beau la suit avec une gravité, un sérieux, une componction ridicule. Il porte son ombrelle et d'autres menus objets, respectueusement, comme un saint sacrement. Alors parmi les passagers commencent les chuchotements; les interrogations se croisent. A bord de ce navire, l'apparition de cette jolie femme produit une véritable révolution.

À quatre heures, les deux coups de sirène réglementaires retentissent enfin. On lève l'ancre, nous partons. Lourenço-Marquès disparaît comme elle nous était apparue hier ; en quelques instants la ligne basse de ses entrepôts rentre sous l'horizon. Le temps se maintient beau; même ciel bleu, profond, sans une ombre ; mer calme, elle aussi, avec d'innombrables petits flots légers et courts, comme des frisures. A notre gauche, des dunes sous-marines s'allongent, sur lesquelles s'étalent et courent les nappes amincies del'eau verdàtre. Parfois, ces dunes émergent, en bandes irrégulières et sinueuses. Frappées par le soleil, elles semblent alors

de grandes lanières d"or posées à la surface de l'océan Nous suivons le chemin des balises. Jusqu'à l'horizon, de distance en distance, on les voit comme des bouchons monter et descendre sur l'eau gonflée. Des plaques d'écume blanchissent sur des bas-fonds invisibles, et nous avons déjà dépassé depuis longtemps les voiliers des pilotes, ancrés immobiles à l'entrée de la baie, que le matelot, debout à la coupée, balance encore des deux bras, comme un lanceur d'épervier, le fil de la sonde, et, de minute en minute, crie en chantant à l'officier de quart le chiffre des profondeurs.

Au coucher du soleil, un vapeur venant à gauche, et par notre travers est signalé par la vigie. Il arbore des drapeaux, il demande que nous nous arrêtions. Alors, tandis qu'il s'approche, majestueusement, balancé avec lenteur, poussé par sa vitesse acquise, un lieutenant et six de nos marins sautent dans la baleinière — Les bossoirs sont retournés. La petite embarcation glisse au long du navire, avec les six matelots, arcboulés sur leurs rames, qui l'écartent, dans la descente des hautes parois du vaisseau.

Et le canot flottant s'éloigne. Le lieutenant droit, rigide, vêtu de blanc, sanglé à la taille, gouverne à la poupe. À chaque traction des rameurs la coque mince repart d'un élan subit, la proue soulevée. Au milieu du vol des avirons, elle semble le corps fin d'un insecte qui glisserait sur l'eau, les ailes étendues. Puis la baleinière accoste, revient; le lieutenant remonte rapportant un pli pour le commandant : deux beuglements sourds de la sirène et nous repartons.

L'autre vaisseau tourne à notre poupe, rentre dans

la baie, les brisants s'éloignent, le cercle solitaire de la pleine mer se referme, le jour baisse ; nulle autre rencontre n'aura l'eu maintenant. C'est la nuit.

Samedi, 9 mai.

Le mot n'était pas trop fort. Ce fut une révolution. On s'émut tout d'abord, lorsque, le premier soir, le commandant fit asseoir la jolie voyageuse à sa droite, puis, lorsqu'on vit ]e luxe des toilettes changeantes, l'allure dominatrice de la marche, l'impeccabilité des habits du vieux compère, cela devint de la fureur, et l'on commença à murmurer des choses atroces et perfides, attentatrices à l'honneur de l'inconnue. Aussitôt la rivalité des toilettes commença, et maintenant, à la table du commandant, les corsages magnifiques deviennent plus nombreux, les habits plus fréquents.

Toujours même temps calme, même vent léger. Le vaisseau ne roule ni ne tangue. Nous voguons très près des côtes africaines, mais nous ne les voyons pas, tant elles restent plates, presque au niveau de la mer. La chaleur augmente; la lumière aussi, semble-t-il.

Journée vide, silencieuse, passée sur nos chaises de bord à regarder l'océan.

Dimanche, 10 mai.

A onze heures ce matin, nous arrivons à Beira. Je suis descendu à terre cet après-midi. Tout à l'heure je vous dirai mes impressions, permettez-moi d'abord un petit hors-d'œuvre. Il faut que je vous conte une historiette.

Pendant notre séjour à Lourenço-Marquès nous

avions remarqué un vaisseau portugais à l'ancre, autour duquel résonnait un effroyable tintamarre. Une dizaine de barques l'environnaient, chacune portant un orchestre, dont les notes en se mêlant atteignaient un degré de cacophonie inimaginable vraiment. Ce vaisseau, parti hier après nous de Lourenço-Marquès, nous rejoignit en pleine mer, et sur les six heures nous dépassa à bâbord avec un échange de salut. Notre étonnement fut grand, aujourd'hui, en le voyant entrer sur rade de Beira deux heures après notre arrivée. Bientôt, voici ce que nous apprîmes. Ce vapeur est un cargo effectuant pour la première fois la traversée. A deux reprises son capitaine l'a jeté hors de sa route. De là son retard. Mais, bons diables, les Portugais ne lui en gardent nulle rancune, et, tout à la joie nationale de le voir, ils arrivent en de petites embarcations bruyantes qui s'éparpillent autour de lui avec leur musique, et, jusqu'au soir, lui jettent à qui mieux mieux les notes discordantes de leurs aubades.

A midi, j'endosse mes habits de toile, je descends. Chaleur écrasante, pas un souffle de brise. Dix minutes d'une course rapide, aux avirons, et la proue de notre barque, rapidement lancée, gravit une plage de sable où elle s'enlise. Une dizaine de longues pirogues effilées, amarrées les unes à côté des autres, se balancent au clapotis de l'eau causé par notre remous, et, trop obligeants cicérones, des nègres crient et dansent en nous voyant arriver.

De suite, en débarquant, je me heurte à un grand mur de pierres, sorte de rempart haut de cinq mètres environ,- et qui borde tout le rivage. Les rayons du

soleil le frappent d'aplomb; ses larges pierres luisent, aveuglantes, comme du métal chauffé à blanc. Un petit escalier s'enfonce dans ses parois ; par lui nous atteignons son sommet; et nous voici dans Beira. — D'abord une sensation terrible de chaleur, de lumière. Les yeux se ferment. Le casque de liège, tout à coup alourdi, vous étreint le front, comme chargé des rayons pesants du soleil. Puis, vient une certaine accoutumance ; on peut alors observer.*

De touscôtés,des maisonsbasses en bois, en plâtras, en tôle, sans jardinets d'ordinaire, mais coquettes cependant avec leurs vérandas et leurs balcons à jour. Quelques-unes plus importantes, plus longues, façades à l'alignement des avenues, sont des entrepôts, des maisons de commerce. Et dans quelles rues originales nous avançons! Entre deux trottoirs de petites briques ou d'un bitume uni et qui brille, les larges chaussées s'endiguent, ni macadamisées, ni pavées, simplement couvertes d'un sable jaune et fin, où Ton enfonce jusqu'à la cheville comme dans de la poussière. Au milieu du sable, des rails luisent, sur lesquels roulent, poussés par des nègres, d'étroits wagonnets inattendus et drôles. Et ce sont à la fois les fiacres, les camions, les voitures de livraison de cette singulière cité.

A toute vitesse, en voici un qui nous dépasse avec son couple de nègres aux jambes de bronze envolées sous la blancheur des pagnes flottants. Une Portugaise indolente s'y trouve assise dont nous ne voyons maintenant, par-dessus le dossier, que le large chapeau, et, des deux côtés de la banquette, les étoffes légères de toile et de dentelles, soulevées au vent comme des

écharpes. D'autres voiturettes semblables lui succèdent, toujours poussées par le même galop furibond des nègres ; les unes, pleines de caisses et de ballots, d'autres confortables, capitonnées, avec un seigneur et maître portugais qui, complaisamment, s'y étale. D'ordinaire il est vêtu de blanc, la tête couverte du casque colonial, ou de ce chapeau aplati aux bords inclinés et verdâtres comme ceux d'un abat-jour. Il tient une cravache au poing pour stimuler l'ardeur de son attelage humain, sans doute. — Un médecin que je rencontre fait ses visites. Sa petite voiture s'arrête, attend, repart, comme un de nos fiacres à Paris. Puis sur un camion plus large, au centre de sa plate-forme, voici que nous arrive un énorme bonhomme, poussif, majestueux, calme comme un bonze, bouffi, les yeux boursouflés, son fouet à la main. Cinq ou six nègres, ruisselants de sueur, le poussent en chantant. Enfin, à l'extrémité d'une rue débouche un tramway à vapeur que traîne une vénérable Decauville; et je salue ce glorieux représentant de l'industrie française. D'ailleurs, grâce à la compagnie puissante du Mozambique, en partie fondée avec nos capitaux, notre industrie me semble se maintenir ici en meilleure posture qu'ailleurs. Aux étalages, à l'intérieur des boutiques je note au passage l'existence de produits français: parfumerie, articles de ménage, billards de Lyon, etc. La plupart des commerçants portugais de la ville parlent notre langue, et cela me confirme dans cette opinion précédemment émise qu'il nous serait avantageux de diriger notre commerce vers les colonies latines.

Mais àla longue, la chaleur devient insupportable, en tous points comparable à celle de Dakar. Les ombres projetées ont la même vigueur, la même opacité. Les clartés plus éblouissantes sont plus fatigantes encore. Deux vrilles de lumière vous trouent les yeux, vous pénètrent sous le crâne. Chaque aspiration devient une brûlure. La chaleur trouble l'air; l'atmosphère vibre. Au loin les lignes tremblantes des objets se déforment, vacillant incessamment , comme un tourbillon de grains de poussière dans un rayon de soleil.

Lundi, 11 mai.

Désagréable nouvelle, ce matin. Deux maisons de commerce françaises viennent, paraît-il, de liquider leurs approvisionnements. La concurrence allemande serait cause de ce désastre. L'homme qui me donne ces détails est un Bavarois, commissionnaire voyageant pour le compte d'une maison française de Bordeaux, me dit-il doucereusement. Mais ce Teuton ne m'inspire qu'une médiocre confiance. A table, depuis Durban, il ne fait qu'examiner tous les vins portugais, italiens et autres, les comparant avec ceux du Médoc,sans doute pour arriver à supplanter ces derniers. Car les Allemands mettent à profit jusqu'à leurs défauts, jusqu'à ce manque d'individualité commerciale qui fait d'eux les premiers contrefacteurs du monde. Ces marchands tour à tour audacieux et sournois nous livrent d'acharnés combats démarquant nos produits, écoulant les leurs sous nos propres étiquette?., imitant nos modèles sans vergogne, ni pudeur.

Aujourd'hui, à onze heures, je retourne à terre.

Comme hier, les deux interminables rues qui longent la mer et composent toute la ville in apparaissent chaudes, aveuglantes, avec leurs mêmes nègres trotteurs, leurs mêmes voyageurs indolents. Elles me semblent moins animées cependant, sans doute parce que le transport des marchandises que débarqua notre bateau vient de se terminer. — A ces villes neuvesr sans histoire, sans besoins artistiques, exclusivement commerciales, et construites sous un pareil climat, le mouvement du port donne seul quelque relief et quelque vie. Entre un steamer qui arrive et celui qui s'en va les négociants se reposent, restent chez eux, abrités de l'implacable soleil, et les rues désertes ou mouvementées passent alternativement par des jours d'activité, d'immobilité, et de silence. Aussi l'intérêt qui s'attache aux hommes doit-il s'épuiser vite ici ; un romancier y trouverait peu d'études, un peintre en revanche y découvrirait de merveilleux tableaux

Car, on ne peut se lasser de le redire, dans cette région des tropiques, ce qu'il y a de splendide, d'admirable, c'est la lumière. Elle seule y fournit un inlassable spectacle. Énoncer que Ton n'y voit pas de brume serait inexact encore, il faut affirmer que l'on n'y distingue pas d'atmosphère. Les quelques flocons nuageux qui passent, aux contours nets, d'une blancheur de neige, paraissent flotter dans le vide;, toutes les choses ont des couleurs vives, jeunes, éclatantes, comme si rien ne s'interposait entre les yeux et leurs surfaces. L'éloignement même n'amène aucun trouble dans la vision; les objets reculent, diminuent, sans perdre un détail de leur implacable netteté. Tout

à l'heure, à midi, lorsque dans ma petite barque j'approchai du Herzog, à grands coups d'avirons, je discernais les moindres finesses des vergues et des cordages, et l'immense rade réfléchissante s'étendait, à ce point immobile, radieuse sous le soleil, que la coque blanche du vaisseau semblait reposer, non sur des flots, mais sur de la lumière!

Mardi, 12 mai.

Ce matin, je suis réveillé, dès l'aube, par la marche anormale du bateau. Nous ne faisons plus de route; notre cabine se balance mollement, le froissement continu des vagues au long des parois ne s'entend plus au dehors, et, continuellement, passe et repasse, devant le disque de nos hublots grands ouverts, la corde d'une sonde que nous entendons claquer sur l'eau et s'engloutir.

Intrigué, je me lève, et monte sur le pont. Nous nous trouvons en face du port de Chinde, à l'embouchure du Zambèze. Ces parages sont particulièrement dangereux. Des sables mouvants charriés par le fleuve modifient incessamment la hauteur des fonds. C'est pourquoi nous avançons avec cette précaution, restant même, ici, loin du rivage, attendant en pleine mer le petit bateau plat qui doit venir de la côte nous amener ses passagers, et rembarquer les nôtres.

Le jour est incomplètement levé. Phénomène rare, sous cette latitude, un brouillard léger dissimule encore le continent. On distingue cependant, à la jumelle, un ruban de maisons basses aux toits rouges, qui sont celles de Chinde. A gauche s'ouvre un large estuaire

vaporeux, blafard, aux fonds mollement perdus dans les grisailles de la brume. C'est l'embouchure immense du Zambèze. Bient jt, la forme d'un petit remorqueur se détache de ces horizons incertains. Je reconnais la cheminée jaune ceinte du large collier aux couleurs allemandes. Un quart d'heure plus tard, un vapeur de la Compagnie, VAdjutant, s'amirre à notre bord. Nos mats de charge s'abaissent; et, rapidement, voici que se font des échanges de choses, de bagages, et de gens. Ils sont curieux l'embarquement et le débarquement de cette dernière catégorie de marchandises. Un grand panier d'osier, en forme de cage d'ascenseur, est suspendu à l'extrémité d'un mât de charge. On le descend sur le pont, et, par une porte semblable à celle d'une cage à poules, après des effusions, des embrassements, des serrements de mains, les passagers y pénètrent, l'un après l'autre, en se courbant un peu. Quand le chargement est au complet, un coup de sifflet, et crac la cage s'envole, remonte, glisse sur les palans, redescend sur le pont du petit bateau ancré à côté de nous. Unedizaine de fois cette manœuvre se renouvelle jusqu'à l'épuisement complet des voyageurs, et cela, au milieu d'une foule bigarrée, grouillante d'émigrants qui encombrent Tavant-pont, nègres, hindous, arabes, gens bronzés de toutes latitudes et de tous climats.

Et ces passagers eux-mêmes ne sont pas des touristes ordinaires. Voici trois Anglais qui nous quittent dont l'un est parent de Gordon Sprigg, premier ministre du Cap. Armés jusqu'aux dents, ils vont en Afrique'chasser la panthère et l'éléphant. Puis, un officier belge

monte à bord, qui sans doute revient d une mission dans l'état indépendant du Congo. Un interminable convoi de caisses, de ballots, cargaison de cornes, de défenses, peaux de bête, casse-tètes, lances, zagaies, le précède et le suit. Lorsqu'avec cet attirail, superbe, moustache en croc, l'air terrible, il débouche sur le pont au milieu des autres voyageurs, inoffensifs et corrects, il évoque pour moi le souvenir de Tartarin, équipé de pied en cap, arrivant au sommet du Rigi.

La manœuvre terminée, nos mâts de charge repliés, le petit vapeur nous quitte avec de courts soufflements rageurs. Il s'en retourne à la côte, lumineuse à présent; et nous aussi, mais pour la pleine mer, nous reparlons à noire tour. Le tremblement des hélices recommence ; nous filons, ne sentant plus maintenant les longues ondulations molles qui passent sous notre quille, et nous berçaient doucement tout à l'heure lorsque nous étions au repos.

Et jusqu'au soir, par un beau soleil, nous naviguons sans bruit sur l'océan monotone et splendide.

Mercredi, 13 mai.

Une rumeur étrange, inquiétante, circule aujourd'hui. L'autre jour, à Beira, nous aurions embarqué vingt naufragés du vapeur allemand le Gouverneur, perdu corps et biens près de Ibo, sur la côte orientale d'Afrique. On commente l'événement, tous vont aux nouvelles, mais sans aucune frayeur. Assis sur le pont, au milieu de tous ces passagers riant et causant, il semble à chacun que le navire sur lequel il se trouve

soit insubmersible. On ne peut imaginer qu'une catastrophe semblable à celle du Gouverneunpuisse nous atteindre. On a besoin de raisonner pour s'en rendre compte. On ne sent pas lapossibilité du danger, et cela écarte toute panique.

Sur les trois heures, un vaisseau venant de bout, juste en face de nous, est signalé. Très distinctement, à la jumelle, j'aperçois sa haute coque blanche, son mât, sa chemin îe, un ruban de fumée que le vent rabat à sa gauche. A l'œil nu je ne distingue qu'un point noir à la limite des eaux. Le commandant monte sur la passerelle, et nous annonce le Président, vaisseau de même type que le Gouverneur, de la même compagnie, jaugeant 3.400 tonneaux. Il vient de Zanzibar, et doit avoir des nouvelles.

On stoppe : l'écume ne déferle plus à l'avant, ne roule plus sur les bords, le bateau s'immobilise. Aucune terre à l'horizon, autour de nous, rien, si ce n'est le cercle calme des grandes eaux. Seule là-bas, la petite fumée avance, grandit, nous apportant des nouvelles du steamer en détresse, probablement disparu.

Les drapeaux qui servent aux communications optiques en pleine mer sont déposés sur la passerelle. On en hisse trois sur les étais, entre les mâts. Ils disent au Président qui s'approche des choses que nous ne comprenons pas. Le vapeur nous croise lentement, répond en arborant de nouveaux drapeaux aux demandes que nous lui adressons, puis s'éloigne, et bientôt commence une manœuvre superbe, véritablement grandiose dans cette solitude.

Pendant une heure, en plein Océan, par cette chaude

après-midi qui déjà confine au soir, les deux vaisseaux décrivent un cercle immense, exposant toujours l'un à l'autre le même bord, comme s'ils étaient soudés à l'extrémité d'un même diamètre. Et le long des mâts les petits drapeaux montent et descendent incessamment, frissonnants et mobiles, échangeant des mots terribles et silencieux. Le colloque terminé, les paquebots se rapprochent. Tous deux poussent avec leur sirène trois formidables beuglements, une sorte d'adieu, puis ils s'éloignent, disparaissant l'un à l'autre, inclinés en sens inverse sur la rotondité des eaux.

Le commandant descend, nous annonce que le Gouverneur, sans aucune avarie, vient d'être renfloué, qu'il s'apprête à continuer sa route, que nous le verrons à Zanzibar.

Et la nuit tombe rapidement, à peine séparée du jour par un court crépuscule ; nous atteignons la région des tropiques.

Jeudi, 14 mai.

A cinq heures du soir nous sommes arrivés en rade de Mozambique. Immédiatement l'ordre du départ fut affiché pour le lendemain quatre heures, nous n'avons pu voir cette ville en plein jour, comme je l'espérais. Je me sens tout à fait désappointé !

Dès l'arrivée, tandis que nous longions lentement l'îlot de corail sur lequel elle est construite, cette petite ville de Mozambique m'avait séduit. Les affreuses cahutes de zinc disparaissaient enfin, remplacées par des maisons blanches, sans toit, cubique, des demeures arabes, sans doute. Au milieu d'elles, dominant la

mer au long de laquelle il s'élève, le vieux fort Saint- Sébastien, avec ses hautes murailles noires et crénelées de 70 pieds de haut, me faisait l'effet d'un monument bizarre et factice, composé, comme ces palais éphémères d'exposition, de stuc bruni et de carton. — Debout, à l'entrée d'un porche sombre, une dizaine de soldats nous regardaient, immobiles comme des figurants de féerie, et, sur la ligne nette des remparts, se détachaient, semblables à des points noirs, de vieilles caronades accroupies, la gueule tournée vers la haute mer.

Au commencement du xvie siècle, dit-on, les Portugais construisirent ce fort, employant la main d'œuvre esclave et des matériaux apportés directement d'Europe. Etait-ce l'effet du soir splendide, apaisé, silencieux, des teintes exquises et douces que prenaient les choses, mais il me semblait qu'une végétation plus fraîche, plus luxuriante qu'à Beira ou Lourenço Marques commençait ici. J'apercevais enfin des arbres et des gazons véritablement verts, d'un vert limpide et vif auquel nous étions déshabitués. — Vue sous les dernières lueurs d'un coucher de soleil lumineux et calme, puis sous la clarté rapide d'un crépuscule déjà court, Mozambique restera certainement une des plus belles visions de mon voyage, une de celles que, plus tard, il me sera doux d'évoquer.

« Puisqu'il en est ainsi, lieutenant, vous mettrez la « chaloupe à la mer, je ne veux pas courir le risque « qu'un seul de mes passagers soit noyé par ces sales « nègres. » Cela est dit par le capitaine au second,

après le dîner, sur la passerelle de commandement. — En effet, les bateliers indigènes se disputent avec une telle furie au bas de l'échelle de bord, s'arrachant leurs clients les uns aux autres, que deux ou trois barques ont déjà chaviré, et que l'usage des autres devient impraticable ou périlleux.

Lorsque la mesure estconnue, c'est bien autre chose encore! Chacun de ces pauvres diables l'impute à faute à son voisin : une bataille générale s'ensuit, à grands coups d'aviron, avec des cris sauvages.

La lune s'est levée derrière la ville, pleine, lumineuse, toute blanche. Il fait un de ces clairs de lune superbes, un de ces clairs de lune irradiants des tropiques dont la transparence diaphane m'étonne. Au ciel gris clair, pas une étoile ne brille. Toutes se sont éteintes sous cette diffusion de clartés tranquilles, comme sous les rayons d'un soleil.

Je viens de quitter la petite chaloupe haletante qui, du navire à terre, promène incessamment sur l'eau sombre le triangle vert, rouge et blanc de ses trois feux; je longe maintenant la jetée de pierre, la jetée solide qui conduit à la ville. Le médecin du bord, beau garçon de trente ans, la figure zébrée de coups de sabre, m'accompagne, et, tant bien que mal, je lance des Ya mein Herr, des gern, des so, d'un accent guttural, autant que je le puis, autant que le comporte mon organe surtout.

Tous deux, nous voici dans les rues étroites de Mozambique, curieux, intrigués, passant notre tête dans les embrasures des portes, par les fenêtres entrouvertes, écartant les vantaux des magasinspour surprendre

quelque chose de leur intérieur. Des falots à l'huile fumeux, tremblants, en éclairent encore quelques-uns. Jamais nous n'y voyons un Portugais ou un Arabe ; toujours des Hindous y apparaissent, actifs, remuants, derrière des comptoirs encombrés, occupés à compter leur caisse, à mettre en ordre leurs approvisionnements, à tout apprêter pour le lendemain dès l'aube. Ces hommes industrieux et rapaces pullulent ici, ils ont envahi toute l'Afrique, ils sont une lèpre des pays chauds.

Quant à Mozambique, c'est bien la ville moitié moderne, moitié arabe que j'avais supposée. Les rues s'enchevêtrent, contournées, silencieuses, désertes, bordées par les hautes murailles blanches et nues des maisons sans toit. Le clair de lune y tombe en plein. A peine de loin en loin, sous un arbre penché, une tache ombreuse noircit-elle, opaque comme de l'encre, puis tout de suite, la pleine lumière recommence sans transition ni pénombre. — Au centre de la ville, quelques jalousies restent encore levées. A l'intérieur des chambres- le grand lit blanc à moustiquaire se détache, vous rappelle la malaria et les redoutables insectes. Puis une forte odeur de marée nous emplit les narines, nous atteignons le rivage opposé, bordé de vase et de roseaux, et soudain, illuminée par la lune, la mer immense apparaît d'une blancheur laiteuse et figée.

Et la chaleur nous enveloppe, moite, lourde, sans un souffle.

Dans une rue spacieuse et droite, par laquelle nous regagnons la jetée, voici le palais du gouverneur,

ancien établissement de jésuites, nid d'aigle, fiefdeburgraves. Construction haute, massive, solide comme toutes celles qu'édifia cette compagnie, forteresse et couvent à la fois, elle reflète tout à fait l'esprit de cet ordre, incontestablement le premier du catholicisme, dressé pour la prière et le combat. Ce soir, aux clartés delà lune, avec sa lourde forme cubique, ses pâles créneaux, la flèche blafarde de son église, cet édifice prend un air mystérieux et farouche, évoquant, sous ce climat de mollesse, une étrange idée de force, de volonté, de domination implacable et froide.

Et tandis que sur la petite chaloupe ronflante du Herzog je m'approche de notre grand navire lumineux, du milieu des citadins assemblés, la musique militaire de la garnison portugaise groupée sur la place, et soufflant dans ses cuivres, m'envoie les notes superbes d'une marche triomphale de Schubert.

Vendredi, 15 mai.

Mer calme, ciel moins pur, laiteux, tissé de nuages aujourd'hui. Nous atteignons les régions équatoriales. L'humidité augmente : comme après Dakar, tout sue, les boiseries de la cabine, les boutons de métal) les bastingages, jusqu'aux jumelles marines qui glissent entre les mains. Les effets, à nouveau, collent à la peau, flasques, imbibés d'eau. Le pont sèche à peine sous le soleil, gardant toute la journée sa teinte rouge de bois mouillé.

Revenons un peu en arrière, s'il vous plaît.

Hier soir, rentrant à bord, je trouve mes deux amis installés en nombreuse compagnie. On parle joyeusement notre langue. Présentation : notre consul, et trois Français au service d'une maison de commerce établie à Mozambique. Tous quatre ont des mines superbes, rubicondes, ne me paraissent aucunement souffrir de l'insalubrité du climat. A minuit, le bar ferme, impossibilité de se procurer à nouveau de la bière : Ton peste. A ce moment un monsieur blond, mince, correct, s'approche avec un sourire discret sous la moustache, s'assied à notre table, commande six bouteilles et nous dit en excellent français : « Souffrez, « Messieurs, que je vous offre cette bière, elle est « fraîche, elle vient de nrarriver en boite ; c'est un « présent de la reine Pomaré, qui me l'envoya par « automobile sous-marine. » Ebahis, ahuris, nous restons cois, puis tout s'explique. L'étranger n'est autre que l'agent de la Compagnie, consul d'Allemagne, et les expressions dont il vient de se servir sont courantes, à Mozambique. Tout ce qui s'y produit d'heureux vient, parait-il, de la reine Pomaré, et toujours par automobile sous-marine. Tout ce dont on est satisfait est en boite. Exemple : Dans une maison amie, vous offre-t-on un excellent gigot, répondez à votre hôtesse qui vous interroge : « Madame, ce gigot est en boîte, » et si vous avez passé une bonne nuit, dites à l'ami inquiet de votre sort : « Mon cher, merci, j'ai dormi en boîte. »

Ce sont là des idiotismes africains. Il faut les connaître, avouez-le. Avis donc aux voyageurs futurs.

Sur ce, arrivent un groupe d'Allemands altérés, vociférant, réclamant de quoi s'humecter le gosier. Refus formel : le bar est fermé.

Alors, jusqu'à deux heures du matin voici le spectacle réjouissant qu'offre le pont du fferzog. — Une dizaine d'Allemands, voyageant sur bateau allemand, réduits à contempler par la fenêtre du bar, cinq ou six farceurs de Français qui fort joyeusement, en compagnie du consul de l'Empire, vident les bouteilles de bière de la Deutsche ost africa Company. Et vive le Kaiser donc, on ne s'ennuie pas à Mozambique!

Samedi, 16 mai.

La composition de ce paquebot est singulière vraiment. On y coudoie les gens les plus divers : chasseurs des grands bois, petits boutiquiers revenant de Johannesburg après fortune faite, ingénieur des mines, explorateurs, pasteurs protestants, prêtres catholiques, voyageurs de commerce en quête d'affaires, le long du littoral, gentilshommes et banquiers voyageant pour leur agrément, sans oublier un lord anglais et un prince russe, s'il vous plaît, qui s'en vont prospecter à Madagascar.

Traversée calme, temps superbe. Si le fferzog maintient sa vitesse, nous atteindrons Zanzibar demain, à la première heure.

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