CHAPITRE XIII De Zanzibar à Mombassa
En rade de Zanzibar. — Des Hindous, des Hindous partout. — Leurs silhouettes. — La place du palais. — Temps couvert. — Les rues de Zanzibar. — L'allée de tamariniers. — Les huttes indigènes. — Le cimetière. — Les bazars. — La place du marché. — Le vaisseau de pierre. — La cérémonie du drapeau. — Les perruquiers hindous. — Chez les brocanteurs. — Entrée à Dar es Salaam. — Décor de féerie. — Visite de Dar es Salaam. — Le village illuminé. — Les boutiques. — Dar es Salaam, la ville des palmiers. — Les trois villes : la ville indigène, la ville arabe, la ville européenne.
— Impression de propreté, de hiérarchie, d'autorité. — Les villas européennes. — Le jardin zoologique. — L'Hôpital. — La statue de Bismarck, celle de Guillaume Ier. — Les cartes postales. — Les deux églises évangélique et catholique.
— Les quartiers indigènes. — Les rues. — Quelques types.
— Beit, notre jeune compagnon anglais. — De nouveau à l'ancre en face Zanzibar. — Le Gouverneur. — Les nègres plongeurs. — Les bateliers dans leurs pirogues. — Départ de Zanzibar. — Arrivée à Tanga. — Les mouches phosphorescentes. — Nuit noire. — Conversation avec nos guides. —
— Matako, Matako. — Dispute de Beit et des bateliers. — La chanson des rameurs. — Entrée à Mombassa. — Une colonie anglaise. — Les nègres trotteurs. — Forêt de palmiers.
Dimanche, 17 mai.
Des Hindous... des Hindous partout! Le bateau en est infesté, ce matin, sur cette rade de Zanzibar où nous ancrâmes cette nuit. Dès l'arrivée, ils ont pris d'assaut le navire, étalant sur le pont, sur les escaliersr
dans tous les coins, les mille curiosités de leur commerce de brocanteurs; et maintenant, il faut marcher comme sur des œufs au milieu de tous ces objets fragiles étalés partout. Voici des bijoux singuliers, dents de lion, griffes de tigres, montées sur or, en colliers, en boucles, en broches, en épingles, puis des cannes à pommes d'argent, des arcs, des zagaies, des cravaches en peau de rhinocéros, des éventails d'osier, et surtout des animaux d'ivoire curieusement travaillés, pieuvres, langoustes, lézards, dont pas une patte, pas une écaille ne manque.
Mais la marchandise dominante, ce sont les éléphants, des éléphants d'ivoire, d'ébène, de toute taille, la trompe en l'air ou recourbée, rangés les uns à côté des autres, formant sur ce parquet une drôle de petite cavalerie immobile.
Et je regarde les vendeurs, par leurs costumes plus divers, plus curieux encore que leurs étalages: les uns au large turban, au vaste burnous, les jambes entourées d'une mousseline blanche à travers laquelle brunit leur peau; d'autres à la casquette en forme de mitre avec un tatouage rouge sur le front ; plusieurs les cheveux longs, rejetés en arrière, réunis par un ruban comme une perruque Louis XV, sanglés de la nuque à mi-jambes dans une tunique étroite qui les enserre, fait saillir leurs fesses et leur poitrine comme celles d'une femme; la plupart enfin, vêtus d'un complet de toile blanc européen, la tète couverte d'une petite toque de velours noir. Et toutce monde grouille, se croise, jacasse, vous arrête, exigeant des prix exorbitants qu'il faut débattre longuement. — D'un vendeur
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de cigarettes, j'obtiens un paquet de tabac par une offre moitié moindre.
Ces hommes, au visage si tranquille, ont pourtant une audace sans pareille. Tandis que nous gagnons la côte dans une pirogue étroite où rament quatre nègres presque nus, nous glissons entre les embarcations qui leur servent à faire le cabotage et à regagner les Indes. Ce sont des boutres pointues aux deux extrémités, taillées en forme de nacelle, dont la construction ne varia jamais depuis des temps immémoriaux. — Deux mats, une voile latine, dix hommes d'équipage, point de boussole, comme guide les étoiles : il n'en faut pas plus à ces navigateurs intrépides pour faire en quatrevingts jours la traversée de Bombay à Zanzibar. Et ces Hindous frètent à des taux tellement bas qu'aucune compagnie européenne ne peut rivaliser avec eux.
Lorsqu'on saute à terre, en arrivant à Zanzibar, on se trouve sur la place du palais... Oh! n'imaginez pas des choses extraordinaires. Ce palais, en vérité, n'est qu'une grande bicoque assez banale, une carcasse de fer à fines colonnettes, dissimulée sous des plâtras et des peintures : un de nos beaux kiosques d'exposition universelle, tout cela, mais rien de plus. — Et la place elle-même avec son sol à peine nivelé, sa vingtaine de vieilles caronades hors de service, quelle dérision! Combien peu de choses suffisent pour frapper l'imagination des soldats et du peuple que commande ce sultan !
Depuis ce matin, le temps se maintient gris, couvert, le vent souffle, des nuages uniformément tendus
sur le ciel passent très vite, à peine séparés les uns des autres par de grandes zébrures lumineuses. Mais le jour ne baisse point dans ces régions de clarté, et sous cette lumière diffuse les choses gardent la même lucidité que sous les rayons du soleil. Cela est utile pour nous faire oublier un peu ces rues sales, tortueuses, étroites que nous suivons, bordées de hautes constructions blafardes, aux plâtres souillés par le ruissellement des pluies. On y tourne comme dans un labyrinthe; on y piétine sur un sol visqueux et gras. Sans cesse pliées et repliées sur elles-mêmes, ces ruelles ne sont en réalité que des encognures successives ou croupissent des immondices, où s'effritent des détritus. Nous nous attendions à mieux, je l'avoue, dans ce Zanzibar si vanté.
Les portes des maisons, cependant , ont un cachet particulier. Sombres, hautes, massives, en chêne ciré, s'ouvrant sur un seuil de trois ou quatre marches elles présentent leurs grands panneaux luisants hérissés de clous de cuivre auxpointes quadrangulaires. De temps à autre, par un porche entrouvert apparaît une cour intérieure aux fines arcades fleuries d'arabesques, ayant en son centre un bassin, un jet d'eau, souvent un palmier élancé, dont on voit de la rue, par-dessus les murs de la maison, se balancer les longues palmes. Puis la voie étroite et capricieuse continue, avec,çà et là, dans des encognures, de petits escaliers tordus dont les marches et la rampe extérieures détachent vivement leur noirceur sur le fond blanchâtre des bâtisses. Plus loin, s'ouvrent les boutiques de ces marchands hindous que nous vîmes le matin sur le paquebot, bou-
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tiques encombrées des mômes objets, des mêmes bijoux, des mêmes bibelots inutiles et bizarres.
Enfin, nous voici extra maros, au milieu d'une allée de ^tamariniers touffus qui conduit à l'intérieur de Tile. D'interminables troupeaux de chèvres la suivent en ce moment. A droite, aux portes de la ville, comme à l'entrée de toute cité musulmane se bosselle un grand cimetière, cahos de pierres entassées au milieu de hautes herbes incultes. Nul respect, aucun entretien; on circule là comme dans des foins. A gauche, une grande étendue bourbeuse où luisent quelques flaques d'eau, et que vient couvrir la mer à la marée montante, enfin, derrière ce cloaque, se détachant sur un fond de palmiers, les cases pressées des indigènes, aux toits d'herbes et de branchages dont les quatre pans inclinés tombent à peu près jusqu'à terre.
Par une rue détournée, rentrons à Zanzibar. Toujours la même décrépitude, la même saleté, ces mêmes intérieurs de bazars, obscurs, pouilleux, noirs de fumée, où des choses innommables s'entassent. Accroupis sur le seuil de leurs portes, des maraîchers nègres nous regardent passer, nous suivent des yeux sans tourner la tête, gardant leur stupide immobilité de brute.
Et peu à peu les maisons s'élèvent, se rapprochent, la rue se rétrécit, se change en ruelle... Voici les halles de la ville, les bazars où se concentre le commerce des comestibles. Les auvents des boutiques se font vis-àvis, se touchent presque, formant au-dessus de nos tètes une voûte ininterrompue au milieu de laquelle s'allonge une fente de clarté, un capricieux fil de jour.
Et là-dessous, une cohue grouillante, une étourdissante clameur, un hétéroclite assemblage de races et de costumes, hindous, banians, arabes, nègres suahélis drapés dans des étoffes à fleurs aux couleurs éclatantes. Debout derrière leurs comptoirs, des trafiquants nous appellent; d'autres marchands ambulants nous entourent, nous pressent, cherchent à vaincre notre résistance par des mots estropiés de toutes les langues. Aux étalages s'amoncèlent des bananes, des pastèques, de la cannelle, des clous de girofle, de grosses oranges vertes, d'autres fruits inconnus, et parmi cette débauche de victuailles, parfois la boutique d'un drapier tranche vivement avec ses babouches de soie en guirlandes, ses étoffes multicolores et fraîches. Le sol se change en boue liquide souillée d'ordures et de détritus. On y marche avec précaution, en glissant. À côté de nous trottent de petits nègres dont on ne peut se débarrasser. Sans cesse, avec des mots obscènes, ils nous soufflent, dans une haleine fétide de dents cariées, des adresses de prostituées européennes.
Nous atteignons ainsi la place du marché où se font les échanges en plein air. A même le sol, ou dans de grands paniers d'osier les denrées s'étalent, s'accumulent. A ce moment un rayon de soleil y tombe entre deux nuages ; d'innombrables parasols blancs s'y sont ouverts, épanouis comme de grandes fleurs pâles. Peu d'arabes, mais des hindous, et des nègres en grand nombre, tous vêtus d'une tunique droite, blanche, flottante, donnant cette impression ridicule et singulière d'une cohue d'hommes, qui circuleraient en plein air, sous une simple chemise de nuit.
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Et maintenant, nous revenons au port longeant le vieux fort en ruines, aux rondes tours brunes à créneaux, puis cet étrange vaisseau de pierre, de 50 mètres de long, curieusement sculpté, et qui sert de réservoir à la ville. Sur la place ensoleillée, avec de grands gestes bizarres, des bateliers nègres nous hèlent. Deux par deux, par-dessus le flot de la rive, ils nous emportent dans leurs pirogues, et par une forte houle sur laquelle nous dansons, à force de rames, notre petite embarcation regagne le Herzog.
Cinq heures 1 j.2 du soir, sur la grande place du palais. — Après avoir écrit mes lettres et rédigé mon journal, je suis redescendu à terre, et voici ce que j'y trouve. Une foule de nègres et d'hindous, flâneurs, nez au vent, qui semblent attendre quelque chose, et la garde du sultan, cinquante hommes environ, habillés à la turque, en ligne sur deux rangs, l'arme au pied, face au palais du chef. Des officiers indigènes les commandent. Sous le péristyle, dans la pénombre de la galerie inférieure, se tient immobile un musulman à longue barbe, au burnous sombre, chargé de broderies, rehaussé de deux larges bandes rouges qui tombent de chaque côté du col comme une étole. De temps à autre, il regarde de très près un objet minuscule, placé dans le creux de sa main, et qui doit être une montre. En avant de la garde, à dix pas, quatre clairons, les yeux fixés sur ce personnage, attendent... Six heures 1.... Lentement l'homme lève le bras, un
1. Pour être exact, midi, l'écart étant de 6 heures à Zanzibar sur notre système horaire.
coup de canon retentit, les clairons sonnent, la troupe présente les armes. A l'extrémité du mât, on amène le drapeau du sultan. Puis en mauvais ordre, les soldats s'en vont, la foule se disperse, tout redevient silencieux. La cérémonie à laquelle je viens d'assister est une des curiosités de Zanzibar, elle se reproduit chaque jour, sur la même place, à la même heure.
Lundi, 18 mai.
Ils sont une dizaine d'Hindous, assis en tailleur, le dos au mur. — Devant eux, leur faisant face, le patient à genoux, un nègre, les mains derrière le dos, le crâne baissé, dans cette attitude de condamné à mort d'autrefois portant la tête sur le billot. — Cela se passe en pleine rue à Zanzibar, sur les dix heures du matin, dans le quartier des perruquiers indigènes
Méthodiquement, avec scrupule, chacun racle la peau de son client, n'y laissant pas le moindre duvet, la moindre petite poussière de cheveux, et ce spectacle, déjà vu à Dakar, m'intrigue, m'amuse à nouveau. — Quelle singulière identité de coutumes dans cet immense continent africain !
Deux heures de perdues chez les brocanteurs à choisir des bibelots et des souvenirs, puis au bureau de poste à fixer nos timbres avec trois poils comme pinceau, et de vieilles raclures de gomme sèche en guise de colle. Quand nous sortons : un temps sombre, inquiétant, et bientôt une pluie droite, serrée, opaque, telle que je n'en ai jamais vu en Europe. — A dix pas on n'aperçoit plus rien. — Du bord des toits sans chêneaux des gouttes crépitent.. , non... des nappes d'eau
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se déversent. Dans les rues, des ruisseaux boueux vous montent jusqu'aux chevilles; le fond de la barque devient un baquet ; et sous mes habits de toile blancs, trempés et lourds comme si j'étais tombé à la mer, je remonte sur le pont du fferzog.
Ainsi finit ma dernière excursion à Zanzibar.
A midi, le paquebot lève l'ancre se dirigeant vers le sud. Dans un beau ciel lumineux, tranquille, le soleil nous est revenu après l'ondée de ce matin ; seule la mer reste encore émue d'une assez forte houle qui me balance désagréablement.
Pendant une heure, on longe l'île de Zanzibar, verdoyante, étoilée de palmiers ; puis lorsque les rochers isolés qui la terminent vont disparaître,, devant nous, un peu à droite, émergent doucement les constructions nouvelles^ les fins clochers de Dar es Salaam. — Et voici qu'avec lenteur, laissant des deux côtés, mollement, se dérouler les rives, notre navire pénètre dans une crique merveilleuse, d'une telle harmonie qu'on la croirait factice comme un décor. Des cocotiers élancés, chevelus, se penchent sur les rivages. Du fond de la baie, Dares Salaam s'avance, avec ses églises pointues, grandissantes, qui montent sur les profondeurs incendiées d'un couchant d'orage. — Et sansbruit, sur une eau calme qui frise à peine, nous glissons toujours, nous glissons sans cesse. — Abord la musique joue un air national. Les passagers allemands rassemblés sur le pont écoutent, contemplent, recueillis. L'air moite, attiédi, délicieux, n'a plus un souffle; majestueusement, les notes sonores des cuivres s'y répan-
dent, s'y étalent; et là-bas, debout sur une langue de sable, minuscule au bas des hauts palmiers, un officier soulève sa casquette plate de toile blanche etsalue.
Huit heures. — Je saute à terre, sur la berge, en pleine nuit. Ce désir m'est venu tout à coup de visiter le soir Dar es Salaam... m'y voici. D'abord je traverse des quartiers mal éclairés; je me heurte aux troncs nus de cocotiers qui se dressent en pleine rue comme des pieux ; puis j'arrive au village indigène. Là des rues fréquentées, populeuses, en pleine activité ; des maisons construites en bois, couvertes de feuilles de palmiers desséchées, se touchant Tune l'autre parleurs pignons, formant ainsi deux lignes continues entre lesquelles s'élargit une voie spacieuse et propre.
A vrai dire, elles n'ont pas de façades ces maisons. Leur toit, du côté de la rue, repose simplement sur des poteaux frustes et tordus, et dans leur intérieur, sur toute leur étendue, le regard plonge librement. Des marchands arabes, hindous, nègres y apparaissent accroupis ou debout, derrière des monceaux d'objets étalés à terre, d'une forme, d'un usage inconnus : grandes cuillères de bois, marmites, poteries, ustensiles de ménage bizarres dont je ne puis imaginer l'emploi. Devant chacune d'elles, accrochés au bord de leur toiture, brillent deux ou trois quinquets clignotants. La rue tout entière s'en trouve illuminée. A neuf heures, lorsque je traverse le marché aux victuailles, lui aussi m'apparaît actif, bruyant ; des échanges s'y font encore. Après la pluie de ce matin, la température, toujours chaude, est devenue cependantdouce,
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calmante, délicieuse. Incessamment des hommes noirs me croisent, silencieux, sans bruit, me dévisageant au passage. A trois mètres , je ne les distingue, ni ne les soupçonne. Lorsqu'ils arrivent près de moi, j'entends tout à coup le frôlement assourdi de leurs pas; j'aperçois, flottantes autour d'eux comme de la gaze ou de la mousseline, les étoffes claires et légères dont leurs reins sont enveloppés.
Et comme je regagne la côte, une négresse affreuse, vieille guenon infâme , m'indique le quartier des hétaïres, et veut absolument m'entraîner dans son bouge.
Mardi, 19 mai.
Je nommerai Dar es Salaam l la ville des palmiers, tant ils y poussent pressés, tant ils m'y paraissent splendides. De tous côtés, en sortant de la ville on se heurte à leurs futaies ombreuses. En tous sens, pardessus les toits, on aperçoit leurs belles crêtes vertes étoilées. Ce sont des cocotiers pour la plupart : ils remplacent ici la providence. Tout à l'heure, en parcourant à nouveau les rues indigènes que je suivais hier, à la nuit, j'étais émerveillé des besoins multiples qu'ils peuvent satisfaire. Je trouvais du beurre, de l'huile tirés de leurs amandes, des cordes, des nattes, des brosses fabriquées avec les fibres de leurs noix, jusqu'à des vases, des ustensiles, taillés dans leurs coques dures. Leurs troncs se reconnaissaient, bruts encore, dans les solives et bois de charpentes, leurs