CHAPITRE XVII
L'Impérialisme britannique. — Les Colonies Sud- Africaines et l'entente cordiale.
Les colonies sud-africaines et l'Impérialisme britannique. — Les grandes lignes de l'Impérialisme. — Son avenir en Afrique Australe. — Mesure préliminaire. — La Fédération des colonies. — Premiers résultats atteints par Lord Milner. — Cette fédération est nécessaire. — Mais l'Impérialisme ne triomphera pas. — Les intérêts politiques et économiques de l'Afrique Australe sont opposés à ce régime. — Indépendance des colons Sud-Africains d'origine britannique. — L'Impérialisme et l'entente cordiale. — Graves résultats de son triomphe au point de vue de nos intérêts politiques et économiques. — Notre situation respective à l'égard de l'Allemagne et de l'Angleterre. — Notre principal ennemi. — Nécessité d'une politique d'apaisement à l'égard de l'Angleterre . — Conclusion.
Les colonies sud-africaines et V Impérialisme Britannique.
« Resserrer les liens qui unissent entre elles toutes (( les parties de l'empire en commençant par s'occu- « per des questions commerciales et militaires, telle « est la conception de l'impérialisme britannique, dont « l'idéal, le but éloigné, mais qu'on espère atteindre a un jour, est la fédération du royaume uni et de ses « colonies. »
Différentes mesures sont préconisées tout d'abord pour atteindre ce résultat; elles peuvent se résumer en quelques lignes. Etablir des droits d'entrée en Angleterre sur les principaux articles d'alimentation ; frapper à raison de dix pour cent de leur valeur les articles manufacturés de provenances étrangères. Les colonies britanniques bénéficieraient d'un traitement préférentiel; en revanche, elles consentiraient des avantages analogues au commerce et à l'industrie de la métropole.
Ces projets soulèvent des objections fortes et nombreuses, qui toutes portent sur deux points principaux. D'abord, dit-on, il faudrait obtenir le consentement des colonies. Le donneraient-elles? De plus, en supposant ce consentement acquis, est-on bien sûr qu'un tel régime serait à l'avantage de la métropole?
Quant à l'abandon du libre-échange traditionnel, il est justifié aux yeux des impérialistes par la situation nouvelle que crée à l'Angleterre l'apparition de formidables rivaux. « Le libre-échange n'est pas un « principe dû à l'inspiration divine, disait dernière- « ment à Leeds M. Chamberlain; c'est une politique, « et, comme toute institution humaine, cette politique, « après un laps de soixante années, est susceptible « de revision. Son défaut capital, c'est de n'avoir pas « été adoptée par les autres nations. Ces nations ont « fermé à l'Angleterre, leurs marchés, et elles ont vu « leur prospérité augmenter. Aux tarifs douaniers « qu'elles ont établis, ripostons par un tarif douanier « analogue. »
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Le cadre de cet ouvrage ne me permet pas d'envisager l'ensemble de ce problème, ni d'en rechercher les solutions sur tous les points du globe où il se pose. Mais, en ce qui concerne spécialement l'Afrique du Sud, quel sera l'avenir de la nouvelle idée?
Tout d'abord, une remarque très juste, faite par un de nos savants économistes, s'impose : « Une organisation plus rationnelle, plus régulière, de l'Empire ne sera possible que le jour où la Grande-Bretagne aurait à traiter, non pas avec une multitude de pays isolés. dont les intentions et les intérêts ne s'accordent pas, mais avec quelques grands groupements politiques offrant une consistance sérieuse. La fédération des groupes coloniaux doit précéder celle de l'empire. »
Lord Milner semble imbu de cette idée. Créature de M. Chamberlain , intime ami de Cecil Rhodes, il se montre comme lui « un impérialiste ardent et convaincu ». C'est, à tous égards d'ailleurs, un homme judicieux, distingué, d'une haute culture, et possédant à un degré éminent cette qualité primordiale de l'homme d'Etat : le sens exact des possibilités.
Il comprit que, dans ce pays divisé, parce que deux races hostiles y vivent en présence, le problème économique se compliquait d'un problème politique. Puisque la fédération des états de l'Afrique Australe n'est que le premier pas vers une union plus intime avec la Grande-Bretagne, n'est-il pas à craindre que le parti afrikander, pour ce seul motif, et sans autre considération , n'en soit l'irréductible adversaire ?
Aussi, avant l'octroi des libertés, avant la constitution du self government, hâtons-nous d'en jeter les bases. Evidemment, nous n'échapperons pas, par la suite, au contrôle, à la révision possible, à la sanction des électeurs d'origine hollandaise, mais du moins nous nous trouverons sur la défensive , nous aurons placé les Burghers devant le fait accompli.
Certes, une telle manœuvre n'est pas critiquable en elle-même. Les Anglais ontfaitd'immenses effortspour conquérir le pays; qui pourrait les blâmer de songer aujourd'hui à le conserver, et, par suite, d'en prendre les moyens? On doit ajouter même qu'au point de vue économique la fédération des Etats de l'Afrique Australe se justifie pleinement, qu'elle s'impose en quelque sorte. M. Birchenough, dans son rapport dont il a été déjà question, faisait ressortir, il y a quelques mois, avec beaucoup de force et de justesse, « l'unité du marché sud-africain, la solidarité com- « merciale qui existe entre les diverses colonies, les « relations étroites liant entre eux leurs divers ordres « de débouchés». Cela est parfaitement exact; l'union profitera à toutes les parties de ce grand corps. Si donc une pensée politique se mêle à la réalisation de ce projet, qu'importe ; puisque économiquement il est juste.
D'ailleurs cette idée de fédération des Etats sudafricains n'est pas nouvelle. Des 1888, on y songeait. En 1891, l'État d'Orange concluait avec la colonie du Cap une convention d'union douanière à laquelle adhéraient la Basoutoland, le Bechuanaland et la Rhodhésia. Cette union douanière devait être, dans la
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pensée de ses auteurs, un acheminement vers une fédération prochaine de l'Afrique Australe.
Survint la guerre qui suspendit toutes autres négociations, et ce n'est que récemment, à la conférence de Blœmfontein, que le projet fut repris et poussé plus avant.
Cette conférence comprenait des représentants de toutes les colonies britanniques et portugaises, réunis sous la présidence du haut commissaire anglais. Le 23 mars, elle adopta un projet de tarif supprimant les barrières douanières établies de colonie à colonie ; abaissant à 25 0/0 les droits payables par les marchandises venant de l'Angleterre ou des autres possessions sous condition de réciprocité; réduisant enfin le taux des tarifs de transport par voie ferrée pour les objets de première nécessité. En terminant ses travaux, la conférence faisait une déclaration de principe qui no laissait aucun doute sur l'adhésion complète qu'elle entendait donner à l'idée fédérative. « La conférence « salue avec enthousiasme, y était-il dit, l'immense « progrès accompli vers une politique d'unification « de tous les États de l'Afrique du Sud, au moyen d'un a tarif douanier unique maintenant établi. Elle désire « cette union politique entre les différents États ; et « prévoit le jour où une conférence organisera une ce seule et même administration fédérale pour toutes « les colonies. »
Cette conférence marquera une date dans l'histoire sud-africaine; les efforts tentés y furent considérables. Il suffira, pour en juger, de savoir que les taxes de transit perçues en 1902 par les trois colonies mari-
Unies, et dont elles consentaient l'abandon, s'élevaient ensemble à environ 200.000 livres.
D'un autre côté, on l'a vu plus haut, un des projets de lord Milner est d'instituer un budget commun pour l'Orange et le Transvaal, et c'est encore là un indice manifeste de l'activité qu'il apporte à la réalisation de l'idée fédérative.
Lorsque l'Orange et le Transvaal auront obtenu le self government, quelle sera l'attitude des nouveaux Etats à l'égard de cette fédération coloniale, acheminement vers la fédération générale de l'Empire britannique ? Il est probable que, placés en face du fait acquis, dominés surtout par de puissants intérêts économiques, ils n'oseront pas briser un lien si fructueux pour leur commerce et leurs finances. Le Transvaal, d'ailleurs, comme on l'a vu plus haut, sera très probablement dirigé par une majorité britannique. Seuls, par conséquent, l'Orange et le Cap, où l'élément hollandais prédominera, pourraient faire à cette union une opposition uniquement politique. Mais on peut prédire que de telles manœuvres électorales n'auraient aucune chance d'aboutir. Elles se heurteraient à la force des choses, plus puissante que celle des sentiments, et ne feraient qu'indisposer l'Angleterre sans résultat utile.
Est-ce à dire que le système général de M. Chamberlain triomphera dans ce pays? Rien n'est moins certain. L'examen de la situation, tant économique
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que politique de l'Afrique Australe, et quelques autres indices permettent même déjà de se prononcer en sens contraire. La base de l'impérialisme britannique consiste, en effet, dans l'établissement de tarifs préférentiels dont la métropole et les colonies s'assurent la réciprocité. Or, ni d'un côté ni de l'autre, on ne découvre les assises sur lesquelles reposeraient de semblables tarifs.
Pour tous les produits alimentaires d'abord, l'Afrique du Sud se trouve dans la même situation que la métropole. Elle est obligée de les importer; et comme c'est un pays neuf, à consommation croissante, aux besoins de développement indéfini, il a tout intérêt à les obtenir au plus bas prix possible. D'ailleurs ces produits, l'Angleterre ne pourrait les lui fournir, et, le pourraitelle, la nature générale de ceux que' lui envoient l'Afrique Australe s'opposerait à l'établissement de tarifs préférentiels en faveur de la Colonie. Si les produits de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande sont, par leur nature, susceptibles d'être avantagés aux douanes du Cap et du Natal, la même question de réciprocité se pose, pour les envois des ports sud-africains dans ceux de ces contrées.
Restent toutes les marchandises autres que les articles d'alimentation, et ces marchandises sont, il est vrai, en nombre considérable. « La rapidité avec laquelle l'Afrique du Sud est devenue un grand marché pour les produits manufacturés anglais est pour ainsi dire incroyable, écrit M. Birchenough. Il y a dix ans, en 1893, les exportations de la Grande-Bretagne en Afrique étaient évaluées à un peu moins de neuf
millions de livres sterling ; Tannée dernière elles ont touché 26 millions. »
Dans ces conditions, et avec les perspectives d'accroissement presque indéfini des colonies sud-africaines, on conçoit combien il est tentant pour l'Angleterre de s'assurer le monopole du marché. Comme on Fa vu, la conférence de Blœmfontein est entrée dans cette voie en abaissant de 25 0/0 les droits d'entrée sur toutes marchandises de provenance britannique. Mais l'objection reste toujours la même. Quels profits réciproques l'Afrique du Sud obtiendrat-elle ?
A défaut de gains matériels, dit-on, le Transvaal et les autres colonies trouveront peut-être dans le pacte impérialiste des avantages politiques, et de sécurité Et lesquels ? Nulle puissance ne convoite , et ne peut raisonnablement convoiter l'Afrique Australe. Les Afrikanders, comme les colons d'origine britannique, ne respecteront le lien de dépendance qu'à la condition d'être économiquement bien gouvernés. La situation géographique de leur pays diffère grandement de celle du Canada français. Ils n'ont pas les mêmes motifs que les habitants de Québec pour rester à jamais loyalistes. Une formidable puissance anglo-saxonne, constituée à leurs portes, ne menace pas de noyer la langue et la race des Burghers. Ils se trouvent seuls, dans leur pays, en face d'un nombre restreint d'Uitlanders ; et si ceux-ci, rapprochés déjà des Boërs par l'inévitable fusion qu'amènera le temps, se trouvaient en outre gênés dans leurs intérêts par la métropole, il se pourrait fort bien qu'unis aux premiers ils poussent
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à l'indépendance. L'impérialisme n'aurait fait, dans cette hypothèse, que hâter la séparation définitive.
Dira-t-on que c'est là une supposition gratuite; que les hommes d'origine britannique sont tous des loyalistes éprouvés? Aujourd'hui certainement, mais demain qui sait?
La composition des coloniaux sud- africains diffère de celle de la métropole. L'élément irlandais, écossais, germanique s'y rencontre beaucoup plus nombreux. Or, Irlandais, Écossais ou Germain, c'est tout un dans les colonies. Ces hommes de race différente, mais de langue anglaise, se ressemblent : ce sont des émancipés, des indépendants; ils n'aiment pas qu'on les importune. Dès maintenant, lorsque des politiciens de la métropole s'immiscent dans leurs affaires, les accusant, par exemple, d'imposer une sorte d'esclavage aux indigènes dans leurs contrats de travail, écoutez de quelle langue ils leur répondent : « Nous autres, aux colonies, nous ne nous « mêlons pas des différends entre employeurs et « employés en Angleterre, et nom exigeons la réci- « proque. Il ne s'agit pas de questions intéressant « l'Empire. Nous sommes les maîtres d'exploiter les « mines selon notre méthode, et comme nous l'entenu dons. Il y a clans les grands centres anglais un <( champ assez vaste pour les expériences des philan - « thropes. Qu'ils s'occupent de ceux-ci et nous « laissent tranquilles. Cela vaudra mieux pour tout « le monde. »
Evidemment, dans cette déclaration, les intérêts de l'empire sont réservés, mais, lorsque les souvenirs
de la guerre s'éloigneront, quand la reconnaissance pour la Grande-Bretagne deviendra moins actuelle, quel accueil réserveront de tels hommes, indépendants par nature, et par la situation de leur pays, aux entraves des tarifs préférentiels?
Déjà, certains d'entre eux, dans des discours et des écrits, manifestent leur impatience. Le 15 avril 1903, le jour même de notre arrivée à Johannesburg, le président de Tune des plus grandes sociétés minières disait vertement leur fait aux impérialistes. « 11 paraît qu'un tarif préférentiel doit être adopté en faveur des articles britanniques, et que le commerce avec les pays étrangers doit être artificiellement et officiellement évincé. Je ne me dissimule pas que cette mesure est entourée de raisons politiques ; mais moi, Messieurs, il faut que je la considère au point de vue de l'homme pratique, et si j'ai entendu développer beaucoup de raisons en faveur de la ligne de conduite à adopter, personne ne prétend qu'elle puisse être défendue, un seul moment, en invoquant des principes économiques. Je ne discute pas la question au point de vue du négociant britannique ou étranger; je me défends simplement de toutes mes forces contre l'obligation d'acheter à un fabricant incapable de garder sa place sur un marché ouvert. »
Et, le 17 janvier 1904, à Londres même, un autre orateur exposait de semblables griefs, réclamait les mêmes améliorations : « Je ne puis qu'exprimer l'espérance que le Gouvernement examinera à nouveau la position qu'il a cru devoir adopter, et que là
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barrière de tarifs préférentiels, qui a été érigée dans le but de décourager les relations commerciales avec le continent, sera abattue. Nous voulons la politique de la porte ouverte, pour donner libre passage à l'argent des capitalistes européens dont nous avons besoin ».
Enfin, tout récemment, outrés des attaques dont Lord Milner est en ce moment l'objet parmi l'opposition libérale anglaise, deux journaux africains, le Natal Mercury et VAdvertiser, allaient jusqu'à demander, d'ores et déjà, l'un la sécession, l'autre la fédération de l'Afrique du Sud, « afin de mettre celleci à l'abri de l'intrusion des députés anglais dans ses propres affaires ».
Tel est l'état actuel du redoutable problème de l'impérialisme britannique dans ces contrées.
En résumé, trois questions paraissent dominer la politique des hommes d'Etat sud-africains. La question des douanes, celle du vote des indigènes, enfin la question des langues. De la solution, opportune ou maladroite, apportée à ces trois problèmes dépendra l'avenir plus ou moins long de la domination britannique en Afrique Australe.
U Impérialisme britannique et l'entente cordiale.
Devons-nous, en France, nous désintéresser de ces questions? Nullement. Le problème de l'impérialisme, entre autres, nous touche au plus haut point. Si l'An-
gleterre frappait de droits différentiels, à rentrée de ses ports, les produits alimentaires, le coup serait rude pour notre commerce, et l'un des éléments les plus sérieux de la fameuse entente cordiale disparaîtrait tout à coup.
Il est certain en effet "que l'importance de nos relations commerciales avec les îles britanniques (notre exportation dans ce pays représente plus du tiers de nos exportations totales) contribue fortement à perpétuer, depuis Guizot jusqu'à nos jours, ce parti d'hommes éclairés qui se montrent les inébranlables partisans d'une politique ferme, digne, mais amicale, envers la Grande-Bretagne.
La rupture de nos relations diplomatiques avec ce pays serait un irréparable malheur. Nous y perdrions une grande partie de notre empire colonial que nos flottes sont impuissantes à défendre. Nous serions assez forts cependant pour affaiblir considérablement notre principal client commercial. Et, par la diminution de ses deux plus grands rivaux terrestre et maritime, la puissance germanique prendrait tout à coup une envergure extraordinaire. Rien n'entraverait plus cette reconstitution du Saint Empire Romain germanique qu'elle rêve. La Hollande serait asservie, et l'Angleterre verrait se dresser contre elle la menace formidable d'une nouvelle ligue hanséatique.
Ce nouveau marché allemand remplacerait-il jamais pour nous le marché britannique perdu? Qui pourrait le prétendre? Nos produits alimentaires n'y trouveraient pas leur place; et quant aux objets manufacturés l'Allemagne n'est pas un client, c'est un rival : elle
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nous en inonde. Avec elle, nous ne pouvons espérer rétablir la balance à l'aide de tarifs. Le traité de Francfort nous l'interdit; il nous impose, dans nos relations avec les pays d'outre-Rhin, le traitement de la nation la plus favorisée. Au point de vue politique, la différence est énorme entre la menace des deux nations à notre égard ; entre le pouvoir de nous nuire surtout. L'Angleterre nous touche à la périphérie; elle peut tout au plus nous ravir quelques possessions lointaines. L'Allemagne, depuis trois siècles, en veut à notre vitalité même : voici plus de trente ans que nous sentons sur Paris la pointe de son glaive. La question de l'Alsace-Lorraine n'est pas seulement une question économique, d'amour-propre ou de territoire. C'est une question stratégique. Avec, Metz, Toul et Verdun. que nous avait donnés le traité de Cateau-Cambrésis, nous possédions les clefs de nos portes; aujourd'hui nous les avons perdues. Comme l'exprimait avec hauteur le prince de Bismarck au Reichstag allemand. « la France est placée sous le canon de Metz ». Comment exiger d'un peuple dont l'existence est chaque jour mise en question un complet oubli? Tous les discours, toutes les prévenances de l'empereur allemand n'y feront rien. Les faits sont plus forts que les paroles. La Prusse , pour dominer l'Allemagne, a creusé, entre elle et nous, un fossé qui ne se comblera jamais.
Mais justement, pour cette raison, et quoi qu'il arrive, nous ne pouvons cesser d'avoir l'alliance russe comme principal pivot de notre politique extérieure. L'Angleterre ne peut remplacer cette puissance, parce qu'elle
est incapable de nous garantir du formidable péril qui nous menace; et le danger d'une rupture avec la Grande- Bretagne vient de cette situation continentale que nous ne pouvons modifier.
C'est donc aux hommes d'Etat anglais de le comprendre. Il est des sacrifices d'une certaine nature que nous consentirons certainement au maintien de l'entente cordiale; il en est d'autres qui nous sont interdits. Qu'ils y songent ; qu'ils évitent de nous placer dans cette alternative d'avoir à choisir entre leur pays et la Russie. Car, alors, nous ne saurions hésiter, et même au risque de supporter une tierce coopération qui nous répugne, il nous faudrait rester fidèle à nos engagements l.
Mais des engagements d'une telle nature, d'une aussi complète étendue, et prévoyant de semblables éventualités, existent-ils? Souhaitons le contraire. Lorsque nous nous proclamons la deuxième puissance militaire et navale du monde, nous constatons un fait indéniable, mais nous en exagérons la portée. Par notre situation géographique, en effet, nous avons à combattre justement les deux premières nations maritime
1 . Tout ceci fut écrit avant la déclaration de guerre russojaponaise. Ce conflit pose à l'heure actuelle un redoutable problème. Il est possible que de nouveaux groupements auxquels nul ne songeait hier soient rendus nécessaires par des événements inattendus. Qu'adviendrait-il, par exemple, des divisions intestines de l'Europe devant une victoire définitive des Nippons ? Le danger commun amènerait-il une entente, une coopération de toutes les puissances ? Au contraire, certaines d'entre elles en profiteraient-elles pour conquérir des avantages immédiats en Europe ? De toute façon le rôle de l'Allemagne, que l'on représente aujourd'hui comme amoindri, deviendra à cette heure prépondérant. Ne l'oublions pas et veillons.
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et terrestre de l'Europe, et notre force de résistance absolue se trouve ainsi, relativement, fort amoindrie. Aussi, devons-nous rester, à l'égard de tous, résolument, fermement pacifiques. Il nous faut simplement mettre à profit ces jours de calme pour diriger les événements susceptibles de se produire dans le sens le plus favorable à nos intérêts.
Et, dès lors, se basant sur les motifs précédemment exposés, ne peut-on soutenir qu'une accalmie dans l'antagonisme séculaire qui sépare la Russie et la Grande-Bretagne ne serait pas pour nous extrêmement désirable? Ne peut-on prétendre aussi que cet apaisement est d'une réalisation possible, car, en définitive, cette lutte de la baleine et de l'éléphant est-elle aussi fatale qu'on veut bien le dire, aussi imminente surtout? Qu'aurait l'Angleterre à retirer d'un semblable conflit. Par la nature de son empire, son adversaire est presque invulnérable à ses coups. par la nature du sien, bien que plus exposée, elle se trouve à peu près dans la même situation. De plus, la Russie n'est pas encore une puissance manufacturière ; d'ici longtemps, elle ne le sera pas. Quant à nous, la majorité des objets que nous exportons, l'Angleterre ne saurait les produire, et la meilleure preuve c'est qu'elle nous les achète. Des deux concurrents commerciaux du Royaume Uni, l'Amérique, par la liberté de ses mouvements, par son indépendance territoriale, est intangible; seule l'Allemagne reste vulnérable, ses vaisseaux naviguent sous la surveillance des canons de la flotte britannique. Tôt ou tard, un choc se produira, une lutte s'engagera dont nous serons les spectateurs d'abord, les acteurs en-
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suite. Puisse notre intervention se produire alors pour le plus grand bien de la France ! !
Les Allemands sentent cette position secondaire dangereuse, et ils en souffrent. Leurs sentiments, sourdement hostiles à l'égard des Anglais, ne sont qu'un reflet confus des raisons supérieures qui divisent les deux pays. Que de fois, durant notre retour, sur le bateau allemand qui nous ramenait de Durban à Naples, n'avons-nous pas entendu cette phrase prononcée à mi-voix, et sur un ton réjoui de confidence: « Encore une guerre semblable, et l'Angleterre est perdue. » Ou bien : « Pourquoi n'avez-vouspas résisté « à Fachoda ? » et nous répondions : « Parce que, « peut-être, vous en auriez profité pour mobiliser sur « le Rhin, parce qu'en tous cas l'enjeu de la partie « aurait été pour vous, et que nous ne sommes pas « assez fous pour risquer sur de pareils objets l'in- « dépendance de la patrie. »
Et voici cet ouvrage terminé. Il me reste un dernier mot à dire, une dernière communication à faire au lecteur. Que sa bienveillance m'accompagne encore.
Si, après tant d'hommes éminents, après Gambetta
1. Cet ouvrage était sous presse lorsque parut un volume de M. Gabriel-Louis Jaray : la Politique anglaise et l'arbitrage international, ouvrage où ces diverses questions sont mûrement étudiées et longuement exposées. L'auteur, moins favorable que nous au rapprochement franco-anglais, arrive cependant à des conclusions analogues. Le lecteur qui voudra bien compléter les notes ci-dessus par la lecture de ce volume, y trouvera certainement un grand intérêt.
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notamment, dont la grande autorité couvre un peu mon inexpérience, je me suis montré partisan, dans cet ouvrage, d'une politique d'apaisement à l'égard de l'Angleterre, dans cette opinion, je voudrais que l'on vît non le parti pris d'un homme prévenu, mais l'expression d'une conviction sincère, chancelante d'abord, que les visions de ce grand voyage ont fortifiée aujourd'hui. Je ne voudrais pas surtout que mon affection et mon admiration pour les Boërs en parût en rien diminuée. Nous avons, durant notre séjour en Afrique, reçu trop de témoignages affectueux, trop de marques de sympathie, pour qu'il en soit ainsi, et nous conservons à ces braves « cette sympathie française qui leur « est allée parce qu'ils étaient les plus faibles ; et qui « leur reste fidèle parce qu'ils furent vaillants, et « qu'ils sont vaincus ».
Mais j'estime que le premier service à rendre à ceux que l'on aime, c'est de ne leur rien celer de la vérité. Lorsque, là bas, on nous interrogeait sur les complications possibles où l'Angleterre pourrait se trouver engagée, nous répondions invariablement : « Ne comp- « tez pas sur une assistance européenne quelconque; « ceux qui vous la feraient espérer vous tromperaient. « Quant à nous, notre situation, le souci de notre a avenir nous interdisent un conflit avec la Grande- « Bretagne. Vous êtes, et vous resterez isolés. Consi- « dérez d'une tète froide vos seuls intérêts. Rendez cette « justice à la France, qu'avant le conflit elle ne vous « a pas encouragés, elle ne vous a pas promis une aide « qu'elle se savait impuissante à vous donner; elle ne
« vous a pas jetés dans la lutte pour vous abandonner « ensuite. »
« Notre politique fut, certes, moins bruyante que « celle d'autres nations ; elle fut incontestablement « plus loyale. »
Et cette sincérité, je souhaite que le lecteur me rende ce témoignage de l'avoir trouvée dans ce livre lorsqu'il le fermera.