‹ Autour de l'Afrique par le TransvaalChapitre 23 sur 26 · M. Mermeix · texte numérisé non relu

M. Mermeix

l'inévitable,» en n'ouvrant pas largement les rangs aux nouveaux venus, en n'admettant pas, sur une vaste échelle, la naturalisation des Uitlanders. — Nullement.'— N'oublions pas en effet que le peuple boër,si faible, si peu nombreux fût-il, possédait un gouvernement central fortement constitué, était, dans toute la force du terme, un état, un organisme vivant, une entité administrative. Or, s'adjoindre par la naturalisation les Uitlanders, telle que la réclamait l'Angleterre, c'était déchoir, c'était abdiquer purement et simplement, c'était consentir l'asservissement irrévocable de la race. Le vieux président ne le devait, et ne le pouvait pas. Comme le dit Proudhon, « la « religion, la patrie, la liberté, les institutions ne sont « pas des choses sur lesquelles on transige. La pensée « seule d'une transaction est déjà une apostasie, un (( signe de défaillance, dont aucun ne peut vouloir « prendre l'initiative. Le sacrifice de la patrie parles « citoyens ne se consent pas. Que le destin l'ait con- « damnée, soit. Nous subirons l'arrêt du destin. « Mais c'est au bénéficiaire à exécuter, à ses risques « et périls, la volonté des Dieux. Rends tes armes dit ce Xerxès à Léonidas. — Viens les prendre, répond le « Spartiate. Et depuis vingt quatre siècles les applau- « dissements du genre humain couvrent la voix de « Léonidas! »

Quels bénéfices les deux parties ont-elles retirés de la guerre ?

La guerre était donc fatale. Si les deux parties se

voyaient dans l'obligation d'y avoir recours, en ontelles tiré respectivement des bénéfices ? — Bien que l'affirmation paraisse à première vue paradoxale, on peut la soutenir.

Les Boërs, tout d'abord, semblent n'avoir trouvé dans cette longue lutte que ruines et désastres. Pour qui s'arrête à la réalité matérielle des choses, oui ; mais pour qui réfléchit, pour qui connaît ces hommes surtout, et les a, ne fussent que quelques jours, fréquentés, certainement non.

« Les Hollandais de l'Afrique du Sud, prononce « dédaigneusement un de leurs adversaires sont un « peuple rebelle au changement, et leur trait caracté- « ristique est l'attachement à leurs idées et à leurs « coutumes anciennes. » Tant mieux, dirais-je. Que, tout en admettant certaines modifications qu'exige une civilisation plus moderne, ils persévèrent; surtout, puisqu'ils sont de grands lecteurs de l'Evangile, qu'ils en pratiquent les maximes, qu'ils « s'aiment les uns les autres», qu'ils effacent tout souvenir de discordes civiles, que ceux qui se rendirent les derniers excusent les autres d'une conduite différente, adoptée sans doute de bonne foi, et pour le plus grand bien de la patrie. Qu'il n'y ait plus parmi eux de traitors ou de suspects, « qu'ils se débarrassent de ces haillons de la guerre ». Alors, il ne leur restera plus qu'un souvenir commun, qu'une idée commune, celle d'avoir souffert ensemble, lutté ensemble, sous le même drapeau, contre un adversaire qui s'opposait à leur union; d'avoir surtout, suivant la forte expression de Fitzpatrick, pour sauvegarder leur indépendance, « mobi-

lise les berceaux et les tombes ». De ces terribles événements, ils auront ainsi dégagé une grande idée morale, idée qui forme le pivot d'une nation, et sans laquelle elle ne peut naître ou subsister. L'accroissement continu de leur population leur donnera, dans un siècle, pour la réalisation pacifique de leurs espérances, la force matérielle qui leur manquait hier.

Quant aux avantages de l'Angleterre, ils sont à la fois plus palpables, plus actuels, et cependant moins définitifs peut-être.

Tout d'abord, elle a reporté à plus d'un siècle l'échéance de la séparation fatale ; et, si sa conduite est prudente et sage, elle peut la préparer ainsi dans des conditions qui lui seront moins défavorables. Elle peut espérer, dans ce laps de temps, augmenter l'immigration britannique en Afrique Australe, et, par l'instruction et l'enseignement, amener peu à peu les hommes de race hollandaise à une conception de vie moins éloignée de sa propre conception. Surtout, et Ton ne saurait trop insister sur ce point, elle a, par l'écrasement du Transvaal, retrouvé complètement son indépendance politique, et la liberté de ses mouvements. Elle a supprimé cette menace continuelle d'une intervention armée en Afrique du Sud; elle a coupé le fil du glaive suspendu au-dessus de ses colonies du Cap et du Natal. Lorsque ses finances seront remises en étatisa situation sera sensiblement meilleure qu'elle ne l'était en 1895. Elle pourra faire face à toutes éventualités, sans crainte de se voir déborder, sans avoir à redouter de soudaines complications, en de lointaines contrées.

Dans l'Afrique Australe même, les avantages immédiats qu'elle retire de sa nouvelle position sont évidents.

Sans parler de ses grands projets fiscaux d'ordre plus général, par son seul prestige, elle acquiert, à l'égard des autres nations, une suprématie politique et économique incontestable, et sa situation à ce point de vue ne fera que grandir. Si l'Angleterre avait été maîtresse du pays lors de la découverte des gisements aurifères, il est certain qu'il y aurait moins d'ingénieurs américains au Transvaal, moins de commerçants allemands aussi; et c'est ce que constatait le président de la chambre des mines, à la fin de février 1903, un mois avant notre arrivée à Johannesburg. « L'établissement du nouveau régime a créé, disait-il, « entre ce pays et la métropole, un nombre considé- « rable de liens qui n'existaient pas autrefois. Il a « donné l'essor à un courant continu d'immigration « et de transactions, à un échange continu d'hommes « et d'idées qui ne pourra manquer d'exercer un effet « très appréciable sur notre avenir. Les hauts fonc- « tionnaires du gouvernement, les conseils techniques « de tous les services viendront de Grande Bretagne « ou d'autres pays de l'Empire. Tous les services puce blics réserveront leurs commandes à la métropole, « et cet exemple sera suivi des entreprises particu- « Hères. »

De même, sans exagérer les quelques imperfections de l'administration boër, comme l'ont fait les Anglais, on doit supposer que leur gestion, leur direction sera meilleure. L'exploitation minière en bénéficiera. D'un

autre côté;cette anomalie cesse d'une puissance industrielle formidable, presque tout entière entre les mains d'étrangers, portant ombrage à un gouvernement naturellement et justement hostile. Les réformes demandées seront discutées avec plus de calme. On ne les proposera plus, on ne les rejettera plus par des motifs politiques. Les seules raisons économiques influeront sur les dispositions à prendre, et toutes les industries africaines en recevront probablement une impulsion nouvelle.

Quelles sont les solutions apportées aux anciens griefs des Litlanders?

Quiconque a lu les considérations qui précèdent sait maintenant, relativement à la déclaration de guerre, le peu de valeur qu'eurent les anciens griefs des Uitlanders. Ce furent des prétextes, non des raisons. Ces questions d'ailleurs sont aujourd'hui solutionnées: je ne ferai donc qu'effleurer le sujet.

Le monopole de la dynamite est aboli. L'usine de Beers, la fabrique de Modderfontein,les maisons d'Europe ont le champ libre en Afrique Centrale. Les caisses payées autrefois 93 schellings, les mines les obtiennent aujourd'hui pour 52. Le bénéfice est réel.

Une ordonnance de novembre 1902 réglemente étroitement les débits de boissons, la vente des alcools aux indigènes. Moins d'ouvriers nègres s'enivreront désormais. C'est un fait.

Le 1er janvier 1902, une nouvelle réglementation des passes est entrée en vigueur. Un système minutieux

de contrôles fut établi. Les noirs arriveront sans encombre aux mines, et ils ne les déserteront plus.

Enfin, en mai 1903, une ordonnance de lord Milner a porté le dernier coup à « l'effroyable tyrannie » du président Kruger. Ce dernier proposait d'accorder la naturalisation aux étrangers après 7 ans de résidence. Abominable crime ! Il n'en faudra plus que cinq aujourd'hui pour devenir sujet transvaalien.

Et voilà! Est-ce pour ces pauvretés que l'Angleterre dépensa 5 milliards, mobilisa 300.000 hommes, et fréta des centaines de navires ?

La condition des indigènes.

Le seul nom des colonies de l'Afrique Australe évoque généralement dans l'esprit l'idée d'états semblables aux états européens, d'une population moins dense cependant, et d'industries rudimentaires. Tou^ tefois, on oublie le trait caractéristique de ces contrées : la présence, à côté de la race blanche, d'une nombreuse race noire indigène, si nombreuse même qu'elle se trouve être, par rapport à la première, dans la proportion de 5 à 1.

Cette situation anormale ne sera pas sans créer des difficultés à l'avenir lorsqu'il s'agira de régler la condition des indigènes.

Ceux-ci ne jouissent pas encore, dans la colonie du Transvaal et de l'Orange, de leurs droits électoraux, mais l'article 8 du traité de paix semble prévoir la réalisation prochaine de cette éventualité. « La question de donner des droits électoraux aux indigènes,

dispose-t-il, ne sera tranchée qu'après l'introduction de l'autonomie. » C'est là, bien évidemment, une clause qui fut réclamée par les Burghers avant leur reddition. La lutte sera chaude entre les deux races supérieures, lorsqu'il s'agira d'octroyer à la troisième certains droits politiques. Vraisemblablement, les Anglais les accorderont, les Boërs les refuseront; à moins toutefois que la dernière campagne électorale du Cap ne soit un enseignement pour les deux parties, et les incite à écarter la race nègre de toute participation aux choses de l'Etat.

En effet, dans la colonie du Cap, noirs et blancs jouissent sur un pied d'égalité des mêmes droits électoraux. Il suffit, pour avoir droit de suffrage, de savoir lire et écrire, de posséder une part de propriété d'au moins 73 livres, ou de recevoir un salaire de 50 livres paran.Onpeut évaluer à lOO.OOOcontre 300.000 blancs le nombre d'indigènes admis ainsi à voter.

Cet élément considérable joua un rôle extrêmement important dans les dernières élections ; et Ton vit, chose curieuse, les deux partis progressif et afrikander, à peu près d'égale force, flatter tour à tour le groupe indigène afin de s'assurer de ses votes, et par suite de la prépondérance. La question de la main-d'œuvre asiatique était à ce moment brûlante ; les noirs, menacés d'une formidable concurrence, s'y montraient fort opposés ; l'Afrikander Bund et le parti progressif affirmèrent qu'ils y étaient également hostiles, et cette anomalie se produisit de voir le docteur Jameson, ancien chef de la police rhodésienne, ayant des intérêts importants dans la de

Beers et dans la Chartered, afficher, pour arriver au pouvoir, des idées diamétralement opposées à celle émises sur le territoire de la Compagnie qui, seule de toutes les colonies sud-africaines, se prononçait manifestement pour l'introduction des Asiatiques. Il doit à cette attitude la place de premier ministre, qu'il occupe actuellement.

On voit, par ce fait, combien la question du vote des indigènes, insignifiante en apparence, devient importante en Afrique Australe, quel facteur inconnu elle constitue pour l'avenir des Colonies. Il est à souhaiter que les races anglaise et hollandaise n'introduisent pas entre elles un troisième élément qui serait un ferment de discorde. Sur toutes les questions importantes, par suite de la division en deux fractions égales des anciens partis, ce nouvel élément deviendrait prépondérant.

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