‹ Autour de l'amourChapitre 1 sur 19 · RUB AUBER · texte numérisé non relu

RUB AUBER

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xVUTOUR DE L'AMOUR

— Combien de dossiers avez-vous déjà, à propos du divorce ? demandai-je à un de mes amis, avocat distingué... par les dames et redouté par les maris.

— Je n'en ai qu'un, me répondit-il, et il ne contient rien de ce que vous croyez, ni plainte en adultère, ni sévices graves. Si vous voulez en faire un drame, je vous le confierai.

— Sur quoi, alors, la demande est-elle fondée?

— Sur la crainte d'an revenant.

— Expliquez-vous.

— Voici : TOUS connaissez madame A. de B...Î

— Sans doute; mais je croyais que c'était la femme la plus aimante, la plus aimée?... une mère de famille admirable ?

— Oui, voilà ce que je dirai à l'audience.

— Quant à son mari, c'est un galant homme, loyal, serviable et d'une réputation sans tache.

— Voilà encore ce que je dirai.

— Et ces gens-là veulent se séparer ?

Mon ami l'avocat s'amusa quelques instants de l'embarras dans lequel il m'avait mis et me conta alors l'étrange aventure que je transcris.

Madame A. de B..., qui n'a pas trente-deux ans, et qui paraît en avoir à peine trente-un, a son nom dans toutes les œuvres de bienfaisance, ainsi que dans toutes les fêtes mondaines. On dirait, à voir l'épanouissement de sa beauté, de sa bontés de sa santé, qu'elle prend sa revanche d'un noviciat douloureux de la vie.

Il y a cinq ans qu'elle est mariée, ou plutôt remariée, car elle a été, à vingt ans, la femme d'un des plus brillants étourneaux de la Bourse, qui l'a laissée veuve, dans des cir-

UK MARI DE TROt* 3

constances tragiques dont la chronique se souvient encore.

Il y a sept ans, on apprenait un matin que Jacques de T..., le joueur parfait, le cavalier à la mode, avait été trouvé mort dans son lit, à sa propriété de G..., la figure fracassée, la cervelle éparse sur son oreiller. On crut d'abord à un assassinat. La maison était déserte, inhabitée. C'était l'hiver. M. de T... y était venu pour chercher des livres de compte dont il avait besoin. Commanditaire d'une grosse usine aux environs, il faisait ainsi de fréquents voyages, laissant pour un jour sa femme à Paris, servi par un jardinier qui habitait un pavillon isolé.

Mais, dès qu'on eut examiné les livres et la caisse du malheureux, qui avait aussi une maison de banque aux environs de la rue Laffltte, on ne douta plus de son suicide. Il était complètement ruiné; la dot de sa femme était engloutie dans l'abîme. Il n'avait pas voulu survivre à ce désastre.

Quelques-uns le maudirent; quelques autres tentèrent vainement une revendication que la pauvre femme repoussa sans difficulté.

Elle le pleura de tout son cœur. Il avait été prodigue de tendresses, comme de son argent.

Elle fut la veuve la plus sincère, la plus correcte, la plus jolie dans son deuil naïf, qu'on pût souhaiter. Elle rentra dans, sa famille. Elle n'avait pas d'enfants. Ils ne s'étaient pas donné le temps d'en avoir, même un. Elle se crut redevenue jeune fille, avec des souvenirs dans le ciel de ses rêves. Elle savoura sa tristesse. Les malheurs complets ont cet avantage de donner la fierté d'un indiscutable martyre. Une douleur à laquelle rien ne manque satisfait si bien la vanité qu'elle l'embaume.

On disait :

— Elle ne se remariera pas ! elle n'en a guère envie !

On oubliait que les bonheurs les plus brusquement tranchés sont souvent ceux qui reprennent le plus vite des rameaux.

Quand on devient veuve, après avoir veillé une lente agonie qui impatienta quelquefois le courage, on garde longtemps, et quelquefois toujours, l'odeur médicamenteuse de la maladie. On est délivré d'un rôle d'infirmière : on redoute de s'y exposer de nouveau. Mais, quand la mort a brutalement interrompu les baisers, le cœur et la bouche ont une démangeaison d'amour qui se satisfait ingénument

par un nouveau mariage. Les vieilles filles, les vieilles veuves se scandalisent ; le monde sourit et le printemps recommence I

M. A. de B... est aussi beau que le premier mari; il joue moins; il a une fortune inébranlable; il s'est épris d'une femme ruinée. Comment pouvait-on le repousser? Le second mariage fut un bonheur d'un autre genre, moins tapageur, plus intime. La blessure du veuvage acheva de se refermer doucement sous de délicates caresses. On s'avisa d'un petit garçon, puis d'une petite fille, et, quand madame A. de B... faisait la visite annuelle au tombeau décent qu'elle avait consacré à l'infortuné de T..., c'était presque avec un sourire de reconnaissance qu'elle priait encore pour le défunt; elle le recommandait de plus en plus à la miséricorde céleste, avec la certitude d'être écoutée; comme si les mérites du premier mari se fussent augmentés de toutes les grâces prodiguées par le second.

Un jour, madame A. de B... reçut une lettre qui l'avait cherchée pendant quelque temps, et qui portait pour suscription : à Madame de T. . . , avec le timbre d'Amérique. L'écriture de l'adresse la troubla, et, quand l'enveloppe fut

déchirée, les premières lignes la firent tressauter.

Était-ce une mystification sacrilège ? ou bien rinfortuné de T... avait-il imaginé, avant de se tuer, cette supercherie qui a fourni à Rétif de la Bretonne le sujet d'un curieux roman ?

Youlait-il que, tous les sept ans, on remît à sa veuve une lettre pour l'empêcher de le pleurer et pour persuader à celle-ci qu'il vivait toujours ?

Voilà la première idée qui vint à l'esprit de monsieur A. de B... quand sa chère petite femme, terrifiée, lui porta cette étrange missive, datée de New-York. Mais, après le premier effarement, en pesant les mots, en discutant les vraisemblances, il fallut bien arriver à reconnaître que T. .. n'était pas mort ; que la lettre était bien de lui et qu'il annonçait son retour.

Mais le suicide ? le cadavre ? l'enterrement ? Hélas I la lettre répondait à tout.

T... racontait comment, devant sa ruine, il avait voulu à la fois garantir son honneur et se donner le moyen de reconquérir sa fortune perdue.

Il se vantait de son sacrifice.

Avec la complicité d'un fossoyeur du village de G..., il s'était assuré d'un mort de sa taille

et de sa constitution apparente. L'occasion avait été attendue pendant plusieurs mois; et quand le fossoyeur, très grassement payé, l'avertit d'un décès, guetté depuis longtemps, il allait être obligé de déposer son bilan.

Il se contenta, à la nuit, de déposer dans son lit le corps qu'on avait très proprement retiré de la terre. Quand il l'eut arrangé dans son linge, il lui tira en plein visage deux coups de pistolet qui le défigurèrent absolument; puis, ce suicide accompli dans une maison déserte, il s'évada, n'emportant honnêtement que l'argent nécessaire à la traversée, et il alla tenter la fortune en Amérique.

Le malheureux paraissait ravi de son expédient. Toutefois, il était sobre d'éloges sur son propre compte à cet endroit; mais il ne tarissait pas, en racontant Iqs douleurs de la séparation, les angoisses de ce long voyage, la torture qu'il s'était imposée, en restant mort pour elle^ comme il était mort pour le monde. Il n'aurait pas eu le courage de poursuivre sa tâche de réhabilitation, si elle lui avait écrit, si elle l'avait rappelé 1 11 s'était condamné à sept ans de travail, de silence, d'ensevelissement.

Dans sa fatuité de martyr, il. ne doutait pas

qu'elle ne fût restée veuve et inconsolable; aussi, parmi les voluptés qu'il se promettait, dans l'avenir, mettait-il au premier rang la plus grande, celle de la consoler tout à coup, brusquement. ♦ Ne meurs pas de joie ! »

écrivait-il à celle qui pouvait mourir tout à coup d'épouvante. Enfin, il était très riche, deux ou trois fois plus qu'il ne l'avait été, il allait revenir payer tous ses créanciers, intérêt et capital, se faire réhabiliter, et, comme maintenant il n'aurait plus de soucis, d'inquiétude, il aurait tout le loisir d'aimer sa chère petite femme.

Il laissait entrevoir, comme la découverte d'un paradis inconnu, les enfants dont il était certain. Le misérable faisait de la poésie, de la poésie de millionnaire à ce sujet : les bébés voltigeraient dan^ le ciel de leur bonheur inal-térable, comme des petits anges^ ou comme des petits Cupidons.

Ce passage éveilla particulièrement la fureur de M. A. de B... Comme si on avait eu besoin de ce revenant pour évoquer les anges et les amours I Mais ce faux mort ne reviendrait pas ! Non.

La première idée du second mari fut d'aller

au-devant du premier, de le tuer, puisqu'il osait sortir de sa tombe légale, officielle, sous prétexte qu'il n'était pas mort. L'état civil justifiait ce meurtre; il n'y aurait rien à changer aux écritures funéraires ; aucune rature ; seulement on effacerait un homme. Ce ne serait pas un duel ; ce ne serait même pas quasiment un meurtre ; ce serait , dans le cas de légitime défense, le coup de pied qu'Hamlet donne dans le sol pour y faire rentrer le spectre importun qui menace d'en sortir...

Oui, oui, l'idée était excellente. Il fallait partir tout de suite !

— Non, non, pas cola! s'écria madame A. de B... avec terreur.

.Est-ce que, par hasard, son premier amour ressuscitait avec son premier mari ?

— Tu prends son parti ? demanda le numéro deux, avec un frissonnement de jalousie et d'horreur.

— Ingrat! Ne lui dois-tu pas nos cinq années de bonheur ?

— Le misérable vient me les reprendre !

— Il n'en a pas le droit.

— Notre mariage est nul ; le sien ne l'est pas.

— Nul, et nos enfants ?

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— Ah ! nos enfants, nos enfants !

Ils étaient là, les petits chérubins, tout faits, disputant le ciel aux chérubins hypothétiques dont parlait le revenant dans sa lettre. Ils entouraient leur père et leur mère de leurs bras caressants ; ils amollirent la colère du mari menacé ; on pleura ; on s*embrassa ; et l'on finit par aller consulter mon ami, Tavocat !

Il fut convenu que celui-ci demandera le divorce au nom de madame A. deB..., contre son premier mari, dès que M. de T... aura compris qu'il est dangereux pour lui de revenir en France. Son escapade est compliquée .

d'une violation de sépulture. Le fossoyeur est mort; mais lui, de son aveu, a commandé, payé l'attentat. On ne peut pas raisonnablement lui demander de se tuer; ce serait une logique brutale ; on pourrait, à la rigueur, obtenir de lui qu'il continue à faire le mort, au fond de l'Amérique ; que, si sa probité ressuscite, il fournisse les éléments d'un paiement intégral de ses anciennes dettes, sans apparaître; mais c'est là un moyen romanesque.

Grâce à M. Naquet, il y a un expédient plus pratique. On obtiendra le divorce contre lui,

et, le divorce obtenu, M. et madame A. de B..., dont le mariage peut être considéré, provisoirement, comme nul, se remarieront.

Il paraît, d'après les dernières nouvelles, que M. de T... se résigne à cet arrangement.

Il ne vient pas en France; il laissera prononcer le divorce contre lui. Si on le condamne pour avoir fait coucher un pauvre mort dans son lit et dans un beau tombeau, il ne protestera pas ; il paiera les dettes françaises et se fera naturaliser Américain, et, comme le moyen d'avoir dans son intérieur des petits anges ou des petits Cupidons est le même en Amérique qu'en France, il usera de cette faculté en Amérique ; d'autant plus qu'il laisse entrevoir comment il a eu, au fond, le courage de garder le silence pendant sept ans et de ne pas écrire à sa chère petite femme.

C'est qu'il eût fallu tremper la plume dans l'encrier d'une aimable veuve américaine.

Dans son dépit, il n'est pas fâché de dire cela. Il avait pu, au bout de sept années d'une intimité honorable, et quand les liens devenaient moins étroits, passer le bras à travers les douces chaînes et envoyer cette lettre de faire part de sa résurrection. Mais, puisqu'on

l'y force, il sera beau, joueur. Devenu libre en France, il consacrera la rupture avec l'Américaine, en Tépousant. C'est, là-bas comme ici, le meilleur moyen de se débarrasser d'une maîtresse.

Cette histoire me sera sans doute prise par un faiseur de drame ou de comédie. J'invite le plagiaire à m'avertir de ma collaboration.

28 juillet 1884.

J'avais entendu parler souvent de l'étrange réclusion à laquelle s'est condamnée madame de V... qui habite, Tété comme l'hiver, son château de la J..., près de Montmorency.

On m'avait donné des détails qui m'intriguaient vivement.

Depuis vingt ans, elle n'a pas franchi le seuil de la maison.

Elle veut qu'on entretienne le parc, le jardin, les serres, comme si elle attendait des hôtes, ou comme si elle devait, elle-même, se promener tous les jours. Mais, soit que les feuilles s'envolent au souffle de l'automne.

U AUTOUR DE l'amour

avec cet abandon de la nature qui défait tous les obstacles autour du cœur ; soit que l'hiver, âpre et vif, pousse à Ténergie les volontés héroïques ; soit que le printemps provoque ce qui reste toujours de jeunesse dans les cœurs méditatifs, c'est-à-dire aimants^ madame de V... s*obstine à rester dans Tintérieur du château, lisant, cousant, priant, rêvant.

Elle n'est ni malade, ni infirme.

Veuve d'un homme honorable qui avait cinquante ans quand elle l'épousa, à vingt ans, elle en porte toujours le deuil, ou plutôt elle reste habillée de couleurs sombres, presque • noires, depuis vingt ans passés.

La fidélité de cette douleur n'étonne pas I

précisément; mais le caractère ténébreux, solitaire, qu'elle a pris, donne lieu à toute i

sorte de conjectures. \

N'a-t-on pas été jusqu'à supposer que madame de y..., impatientée d'être mariée à un vieux mari, a avancé quelque peu l'heure de son veuvage par des sortilèges pharmaceutiques ?

Ce qui est certain, c'est qu'elle était aussi gaie qu'elle était jolie, au début de son mariage ; c'est que, pendant vingt ans, elle eut une vivacité mondaine, une sorte de coquet-

UN MARIAGB IDÉAL 15

terîe honnête qui faisait des malheureux» sa^s la compromettre jamais, et que, tout â( coup, le lendemain des fuiiérailles de ce mari, mort à soixante*dix ans, la laissant libre de se remarier à quarante ans, dans tout Téclat de sa beauté, avec une fortune aussi appétissante qu'elle-même, elle parut accablée de cette délivrance. Elle refusa sa liberté, sembla impatiente de vieillir, et prit ces allures d'abbesse sans communauté qui donnent l'essor à tant de commentaires.

Parce qu'elle est charitable, le curé du pays s'imagina qu'elle était dévote, et voulut, sinon la remarier avec le bon Dieu, du moins établir entre elle et Jésus une sorte de liaison intime, dont il aurait la confidence. Mais elle ne fut pas sensible à ces pieuses avances; elle se refusa aux chuchotements du confessionnal, avertit le curé du budget dont il pourrait toujours disposer en faveur des pauvres, et ne mit pas les pieds à l'église.

Elle avait eu un salon brillant, littéraire, qu'elle alimentait, comme il faut, par d'excellents dîners.

Son mari mort, elle congédia les arts, la poésie, et son cuisinier; elle s'en tint à une

excellente cuisinière, et fit entendre à ses hôtes d'autrefois qu'elle admirerait toujours volontiers leurs œuvres, mais qu'elle se sentait désormais trop maussade pour déguster leur esprit dans sa mousse, et qu'elle préférait le savourer lentement, à l'aise, dans la limpidité du livre.

Le dernier rapport qu'elle eut avec ses hôtes fut pour commander au peintre B...un portrait, en pied, de son mari, qu'elle fit placer sur un chevalet, dans son salon, et devant lequel, désormais, elle passa de longues heures en méditation.

Avait-elle tant aimé ce vieux mari, que tous les jeunes amoureux de sa belle fortune et de sa beauté lui fussent odieux?

Avait-elle peur de s'abandonner à quelque caprice, et se retenait-elle désespérément à son veuvage, pour ne pas tomber dans une union indigne?

Aimait- elle maintenant d'un amour jeune et immortel ce mort transfiguré, dont l'âme seule venait la tenter, depuis que le visage vénérable s'était évanoui, et s'enfermait-elle pour savourer tout à l'aise cette passion subtile ?

Les conjectures ne tarissaiant pas. Il sem-

blait icexplicable que cette femme charmante, sensée, se fût ainsi condamnée à une séquestration absolue, sans un grand remords ou sans un subit affolement.

Un savant, un de ceux qui remplacent par trop de sagacité physiologique leur ignorance psychologique, fit devant moi une longue dissertation sur ce cas d'hystérie posthume, et débita des choses si atroces, — qu'il croyait fort spirituelles, sur le compte de la pauvre femme, — que je résolus de savoir à quoi m'en tenir et de venger une bonne fois, au moins I dans ma conscience, cette femme charmante,

de tous les commentaires qu'on se permettait sur son compte.

Je n'ai pas besoin de raconter la stratégie que j'employai; de dire comment je fis le blocus du château, comment je rétrécis peu à peu le cercle, jusqu'au jour où la place se rendit, c'est-à-dire où, sous un prétexte, la porte s'ouvrit et où je fus reçu par madame de V...

Nous nous connaissions depuis plus de vingt ans, et, une fois, nous avions disserté dans son salon sur la toute - puissance de l'amour.

J'avais prétendu, contre elle, qu'on finit toujours par être aimé de l'être qu'on aime bien ;

que si la volonté immuable, fixe, obstinée, perce les murailles, Tamour, qui doit être le cratère de toutes les volontés humaines, est un brasier invincible.

Elle m'avait contredit, avec un petit rire plus aigu que son rire habituel. Elle n'avait pas été convaincue, et puis nous n'étions plus jamais revenus sur ce sujet.

Elle y revint d'elle-même, quand, après lui avoir envoyé ma carte, je fus reçu par elle.

Je fus frappé d'abord de l'air de jeunesse qui rayonnait sur ce front de soixante ans. Il y avait une grande mélancolie répandue sur tous ses traits, mais une mélancolie vaillante qui s'entretenait elle-même et ne s'abandonnait pas. Les yeux avaient gardé leur flamme profonde et brillante. Le visage était pâle, mais de cette pâleur mate, immuable, qui ne tient pas au caprice de l'émotion, qui est l'effet et le reflet d'une tristesse résolue.

J'ai entendu dire souvent d'une grande dame de lettres qui avait eu des amours diverses, et qui avait enfermé tous ses souvenirs légers dans une prison de marbre, qu'elle avait la mine et l'attitude d'une vestale repentie. Madame de V..., qui n'avait eu vraisemblable-

ment qu'un amour dans sa vie, m'apparut, à plus juste titre, comme la vestale d'un feu mystérieux et sacré.

Elle me rappela, la première, notre di scussion de jadis. Ce fut le Sésame de son cœur, qui, tout à coup, brusquement, s'ouvrit et me déconcerta par sa franchise.

Je ne tire aucune fatuité de cette confidence. Les faiseurs de romans sont comme les serruriers. Il» n'ont pas besoin d'être de grands artistes, pour avoir des trousseaux de passe-partout. On nous croit, de confiance, sur nos fausses préfaces et sur nos réclames, et, de peur d'être trop devinées par nous, les femmes nous en apprennent sur elles-mêmes, souvent plus que nous ne pourrions en découvrir.

Ce fut précisément ce qui m'arriva avec madame de V... et voici, sans plus de préambule, ce qu'elle me raconta :

« —Vous savez que je me suis mariée à vingt ans, mais vous ne savez pas que c'est moi qui ai demandé M. de V... en mariage ?

» J'étais une orpheline. Je n'ai jamais connu mon père, qui était mort de chagrin, après un grand désastre financier, lorsque j'avais six mois. Ma mère lui avait survécu deux ans, et

était morte d*une lente maladie. J*étais sans parents en position de me soutenir, de m'élever. M. de V..., marié alors et dont la femme était un peu parente de ma mère, se chargea de moi, me fit élever avec soin, et, quand je fus en âge d'apprendre, me plaça au couvent.

» Vous savez qu'il était riche et qu'il était bon ; mais vous ne pouvez vous imaginer à quel point de tendresse, de faiblesse pour moi, il poussait la bonté. Devenu veuf, n'ayant pas d'enfants, il se consacra à moi tout entier.

J'étais le but, le souci, l'ambition, le luxe de sa vie. Il avait une âme haute qui m'entraînait, dès que je pus m'élever, et qui s'abaissait pour moi à des enfantillages adorables.

» Comment ne l'aurais-je pas chéri? Je ne sais pas quand je commençai à l'aimer. Cet amour eut-il un commencement? Je n'avais que lui, je ne voyais que lui au monde. Je ne prenais pas garde à son âge. puisqu'il prenait le mien. Le premier sentiment d'une jeune fille est souvent l'amour d'un homme vieux.

Pour moi, ce devait être l'unique passion de ma vie.

» J'étais sortie du couvent depuis dix-huit mois et je voyageais avec lui, quand, un jour,

tN MARIAGE IDÊAL 21

à . Naples, en descendant du Pausilippe, il me dit :

» — Savez-vous, mon enfant, qu'il est bientôt temps de vous m arier ?

» Je tressaillis, je pâlis, et, comme ma pâleur rétonnait, il voulut savoir si je n'avais pas quelque secret. J'assemblai mon courage; j'avais un fond de gaieté naturelle qui re dégageait toujours vite des accès de tristesse.

> — Oui, j'ai un secret, lui dis-je avec audace. » — Voulez-vous me le confier?

> — Oui, puisque vous ne le devinez pas.

» Il eut un sourire hésitant :

» — Parlez!

» Je lui pris les mains et, sans embarras :

> — Je ne me marierai jamais, lui répondisje, si vous ne voulez pas être mon mari.

» Il jeta un grand cri, me regarda avec stupeur ; on eût dit qu'il me trouvait folle.

» — Vous n'y pensez pas, mon enfant, balbutia-t-il, j'ai cinquante ans.

» — Eh bien, repartis-je, vous vieillirez avec une femme jeune.

» Il hocha la tête, des larmes lui vinrent aux yeux. Il ne répliqua pas. Je crus qu'il pensait à sa femme morte. Quant à moi, j'étais

22 AUTOUR DB L^AHOUA

soulagée par ce grand aveu. J*en étais âëre ; j'en attendais le résultat infaillible. Je croyais naïvement à votre théorie... J'attendis huit jours, pendant lesquels la vie fut contrainte et triste. Nous nous parlions avec une douceur inânie, de peur de nous blesser.

» Enfin, au bout de huit jours, M. deV...

très émU) très agité, retenant mal ses larmes, me dit :

» — Si je vous prenais au mot, ma chère enfant, nous tenterions l'un et l'autre une grande épreuve.

» — Je n'ai pas peur.

» — C'est moi qui tremble I

> Il me contempla avec compassion et murmura :

» — Pauvre petite I

> — De quoi me plaignez-vous, vous qui m'avez tout donné ?

> — Ah I je vous donnerais volontiers ma vie...

> — Je ne vous demande que cela, lui répondis-je en riant, 1^ cœur serré.

» — Si j'étais certain, reprit-il, que vous ne m'accuserez jamais, que vous ne chercherez jamais à savoir...

» — Je VOUS jure, monsieur Barbe-Bleue, lui dîs-je, en l'enlaçant de mes bras, que je n'ouvrirai jamais l'armoire défendue. Vous pouvez me confier vos clefs.

> Il frémissait ; il se dégagea doucement, et me prenant les mains :

> — Eh bien I soit, je vous épouserai ; mais...

» — Pas de mais I Je vous obéirai en tout.

» Il me baisa au front, comme il faisait depuis que je n'avais plus dix ans, et notre mariage fut décidé.

» Je n'avais pas songé qu'il était très riche et que je n'avais rien. Je m'aperçus de cette inégalité quand, au jour du contrat, il me fit donation de tout ce qu'il possédait... Il y eut une belle cérémonie... Ce fut tout. Je rentrai, mariée, dans ma chambre déjeune fille... Mon mari ne vint pas m'y trouver... Le lendemain, il m*accueillit comme sa pupille... et ce fut ainsi pendant vingt ans.

— Quoi I m'écriai-je; pendant vingt ans ?...

— Oui, reprit madame de V... avec une faible rougeur et la bouche tremblante, je fus sa femme de nom, et je ne fus que cela. Mon ingénuité s'étonna d'abord, sans se scandaliser;

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ma fierté soufirit et saigna; mon amour enfin se révolta, lutta, autant qu'on pouvait lutter contre cette volonté douce, qui me désarmait d'un sourire... A.u bout de quelque temps, j'essayai de l'interroger ; il devenait grave, triste ; j'avais peur de Taffliger... Tout ce que la ruse d'une femme aimante, dans la plénitude de la vie, peut inventer, je le tentai. Il resta vingt ans le frère aîné, le tuteur charmant, inflexible. Jamais sa bouche ne descendit de mon front qu'elle bénissait. Intimidée, mais soumise, je cachai au monde ce veuvage, cette virginité contrainte. Je ne pouvais ni haïr ni tromper cet homme que j'aimais inutilement; je regardais comme une bassesse de le rendre jaloux ; je finis par me sentir plus coupable que victime. C était moi qui avais voulu, malgré lui, ce mariage stérilisé par un secret. Je lui cachais ma souffrance, mais il souffrait plus que moi. Il lui arriva plus d'une fois de murmurer, dans l'adieu du soir: — Patience, mon enfant I cela ne sera pas longl — Il se consumait. Je m'imaginai que l'amour lui était défendu comme la mort certaine... Ah ! vous vous étonniez, parfois, n'est-ce pas, de ce que vous appeliez mon scepticisme, de mes railleries? C'est

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que je n'étais pas toujours assez forte pour rester calme, indifférente... Je ne vous raconterai pas ce supplice de vingt ans... Imaginezle avec ses détails et faites-en un roman, si vous voulez. Quand M. de V... mourut, sans avoir rien dit de son secret, je trouvai le mot de rénigme dans une lettre à mon adresse. Il était mon père. Comment ne Tavais-je pas deviné ? Il avait été l'amant de ma mère, et ceJui dont, jeune fllle, je portais le nom, s'était tué de douleur. Ma mère était morte de repentir. Si M. de V... avait consenti à m'épouser, c'était pour me transmettre plus facilement sa grande fortune; on dit que M. Récamier en avait fait autant pour la belle Vierge dont M. de Chateaubriand a paré sa chapelle. Voilà le secret de ma destinée... M. de V... s'était bien repenti, et il me demandait pardon de cette supercherie, pardon de sa faiblesse, pardon de cet amour paternel que je devais méconnaître, accuser, et qui entretenait en moi un amour humain, ardent, mais pur. Cette découverte m'a foudroyée. Mon deuil s'enveloppa d'une sorte d'horreur, comme si j'étais sortie veuve d'un inceste. Je pleure cet excellent ami ; je n'ose m'abandonner à mes regrets, de peur de les

sentir sacrilèges, et je me dis pourtant que j'ai été trop sincère, trop forte contre moi-même, pour avoir été sacrilège. J'ai des remords, sans avoir été coupable, et j'ai souffert longtemps de ce veuvage qui devait rester chaste, comme l'avait été ma vie. Il me semblait que je me serais déshonorée et que je serais devenue incestueuse, si j'avais demandé à un second mari ce que le premier m'avait refusé. Comment vous dirais-je cela?... Je voulais brûler, dans une méditation solitaire et implacable, ce feu du désir inassouvi qui Ji'aurait pas raison de moi et que je finirais bien par éteindre I... Aujourd'hui, je suis vieille, maîtresse absolue de mon cœur. Le feu sacré n'est pas aussi éteint que je le voudrais; mais il ne flambe pas. Ce n'est plus une torche, c'est une veilleuse. Elle éclaire mes lectures. On me calomnie; cela me plaît. On fait toute sorte de contes sur moi; que m'importe! Ma solitude a été une précaution que j'ai prise contre moi, autant que contre la curiosité des autres. Maintenant que je n'ai plus peur de rien, j'ai envie d'avoir un salon à Paris, l'hiver prochain, et d'inviter quelques amis à la campagne. Personne ne me ferait plus la cour, n'est-ce pas ?

Je baisai la main de cette vieille, embaumée de jeunesse, de cette femme adorable qui avait été seulement adorée, et, comme je racontais son histoire à une coquette de mes amies qui n'a pas eu à se plaindre de la même infortune :

— Croyez-vous, soupira-t-elle, qu'elle ait été bien malheureuse? Elle n'a pas connu l'humiliant supplice de n'avoir plus que des cendres dans le cœur, et d'éprouver la rage de souffler dessus, de temps en temps, par vanité, pour y chercher une étincelle qui n'allume rien I

10 août 1884.

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