LA QUESTION DE LWLCOVE
On ne connaît pas assez les gaietés cachées dans la statistique et Téconomie politique.
Ces jours-ci, dans une réunion d'économistes, déclarée grave, parce qu'on s'y pinçait sans rire, et qui était à mourir de rire, précisément à cause de la gravité des bons vivants de tous âges qui la composaient, on parlait de la dépopulation de la France.
Il est certain que la France se dépeuple, lentement il est vrai, mais régulièrement.
On a beau ne mourir qu'à la dernière extrémité, il y a toujours un nombre à peu près égal de gens qui s'en vont^ et un nombre, de plus
en plus rare, de gens qui arrivent. Encore, fautil reconnaître que dans ce chiffre insuffisant de naissances, les filles sont en majorité. Or, si, dans rétat actuel de la science, la femme est, jusqu'à présent, nécessaire à la reproduction, on n'a pas trouvé davantage le moyen de se passer de l'homme comme agent reproducteur.
Mais comment les mâles, qui tendent à s'admirer beaucoup plus qu'à se rendre utiles, pourront-ils suffire à cet excès d'élément féminin ?
Les plus braves n'y résisteraient pas, et la bravoure baisse tous les jours et toutes les nuits.
« — Messieurs, s'est écrié l'économiste qui faisait l'exposé de cette situation inquiétante, un empereur philosophe léguait au monde cette sublime devise : Laboremus ! C'est le mot de la vie moderne. Travaillons à multiplier la vie, donnons le bon conseil... »
L'orateur fut interrompu par un célibataire qui frise les cheveux de sa soixantaine :
— Donnons l'exemple : cela vaut mieux I
On applaudit ce trait d'un homme pratique.
Il s'étendit sur toute l'assemblée comme une nappe de lumière qui fit étinceler les crânes chauves et ruisseler les chevelures druidiques. Je remarquai un membre de l'Institut, agitant
LA QUESTION DB L'aLGOVB 31
ses doigts osseux, comme un Italien qui joue à la mora et semblant faire à son voisin, de cette manière, une énumération dont celui-ci paraissait émerveillé.
D'autres, plus discrets, se contentaient de sourire avec une fatuité voilée. Ce fut un instant charmant. La statistique effeuillait dés marguerites et réconomie politique humait des roses.
— Messieurs, reprit l'orateur, après un éclair de pâmoison personnelle, rappelons la France aux sentiments virils. A Sparte, la République punissait de mort tout citoyen incapable, qui ne procréait pas de citoyens...
— En êtes-vous sûr? demanda une petite voix flûtée.
— Nous ne sommes pas à Sparte I ajouta un aimable septuagénaire qui a des cheveux blonds depuis dix ans. Nous sommes à Athènes.
— Manquons- nous donc de belles Athéniennes ? riposta l'orateur.
Un écrivain rural, chargé du sport dans un grand journal, se leva et dit :
— Je propose qu'une exhortation soit adressée à la ligue des patriotes, pour qu'elle devienne la ligue des étalons.
Cette saillie naturaliste fit passer un frisson dans l'assistance entière. Si les esprits académiques furent choqués, d'autres furent singulièrement émoustillés, et, à travers de petits murmures, on entendit des hennissements.
Le premier orateur reprit son discours.
— Quel encouragement la société donnet-elle à la reproduction humaine? On a supprimé les tours : ce qui augmente le nombre des infanticides ; on s'oppose à la recherche de la paternité: ce qui décourage les fllles-mères. Quant aux accouplements légitimes, tout conspire pour les rendre improductifs, le préjugé, la mode, le costume, le budget, les mœurs, le tempérament, le logement et la littérature.
Je m'en tiens à ces deux derniers ennemis de la femme qui représentent et résument tous les autres. On bâtit partout des maisons superbes, surtout dans les quartiers déserts, où la vie est lente à s'échaufler; mais, dans ces palais, quelle part réserve -t-on à la nursery ? Tout y est commode pour la vanité des réceptions ; il faut usurper sur le programme des fêtes, pour trouver la place d'un bébé. Les architectes ne prévoient jamais la famille, et sont dans le
LA QUESTION DE L'aLCOVE 33
mouvement, ou plutôt dans les idées de stérilité. Madame a son boudoir ; Monsieur a son fumoir ; ou les enfants pourraient-ils avoir leur berceau ? Quand on se marie, on choisit le nid le plus coquet pour deux, strictement, et le tapissier arrange si bien les choses, que ce serait un meurtre de les déranger ; on préfère le meurtre des innocents. Si, par étourderie, un enfant survient, on lui fait maussadement sa place, ou bien on déménage, en jurant de s'en tenir à cette seule corvée. L'alcôve conjugale est devenue un endroit redoutable que l'on évite, que l'on fuit, que l'on tend à supprimer. Les livres, les journaux, les théâtres, par leurs théories et par leurs récits, semblent s'être donné pour but de détourner la femme du rêve d'être mère, et le mari du devoir de la paternité.
— Vous exagérez, cher confrère ! glapit un interrupteur, qui passe pour avoir donné son nom à trois enfants de trois pères.
— Ah I j'exagère I Je citerai des fait^. Vous connaissez le théâtre du Gymnase ?
— Oui, oui!
— Vous savez que ce théâtre était autrefois celui de la morale, de la famille ?
— Oui, oui !
— On Tavait appelé le théâtre de Madame ; il faudrait l'appeler le théâtre de Monsieur^ du monsieur du dix-neuvième siècle, égoïste et solitaire. On y fait la propagande du célibat dans le ménage.
— Oh ! oh I
— Qui de vous a vu j ouer le Maître de Forges f L'assistance, en chœur :
— Moi, moi !
— Voulez-vous me donner la morale de ce grand succès, sinon qu'il ne faut coucher avec sa femme que quand elle est revenue de ses préjugés ?, Autrefois le mariage était le but; on posait le problème d'une union à contracter; on s'arrêtait à la nuit de noces. Maintenant c'est la nuit de noces qui est le sujet. Comment se passera-t-elle ? A quelle heure commencera-t-elle ? . Nous assistons au désir de l'un, aux répugnances de l'autre. On intéresse les jeunes filles au débat, et on leur enseigne comment le devoir est une question de convenance. Elles peuvent, dans l'entr'acte, faire des paris entre elles sur la question de savoir si le monsieur sera bientôt l'homme de sa femme ! Voilà la pièce la plus honnête de ce
LA. QUESTION DE l'aLCOVE 35
temps-ci, et je ne serais pas étonné que l'Académie lui décernât un prix de vertu. On ne fait plus que des comédies sur l'inconvénient des nuits de noces. Passe encore pour la tragédie et le drame ! depuis la Nonne sanglante^ on savait qu'il y avait toujours place dans la ruelle d'un lit pour un fantôme sanglant. Les noces à'Attila^ Oarin, racontaient ces mésaventures, sans en tirer des théories. M. Sardou, dans Daniel Rachat, le premier, a suscité les bégueuleries sentimentales, sous le prétexte religieux.
Le plus jeune, ou le plus âgé des économistes présents, se leva tout à coup :
— Vous calomniez M. Sardou : il n'y a pas d'académicien qui pousse davantage à la consommation du mariage. Il a écrit spécialement la préface d'un excellent Manuel expérimental de Vamour : on y enseigne Fart de rémotion...
— J'ai lu ce livre, reprit l'orateur, en rougissant et avec ironie, je sais qu'on le recommande comme le livre préféré des tables de nuit; mais je défie M. Legouvé d'en faire la lecture à haute voix, dans une conférence sur les pères et leurs enfants. Ce n'est pas le caté-
36 AUTOUR DE L*AMOUa
chisme du mariage; c'est celui du plaisir... En tous cas, je pense qu'au point de vue de Téconomie sociale, son action sera insuffisante.
Mais dans quel temps vivons-nous, s'il est nécessaire de faire des livres d'enseignement sur la seule chose qui n'ait pas besoin d'être prouvée ? Après Daniel Rochat, après le Maître de Forges, la thèse sera reprise et augmentée, n'en doutez pas, puisqu'elle est applaudie des hommes et puisqu'elle fait pleurer les femmes. Voyez les romanciers \ ils sont tous coalisés contre l'alcôve. Autrefois, les romans finissaient par cette bénédiction : « Ils furent heureux et eurent beaucoup d^enfants. » A quelle œuvre naturaliste peut-on ajouter ce dénouement moral, consolant et fécondant? La nouvelle écolo déclare ne rien devoir à l'imagination et, s'il fallait l'en croire, elle ne mettrait en usage que les notions de la statistique, de l'économie politique, de la gymnastique. Or, que voit-on dans ces tableaux soi-disant naturels ? Des hommes qui ont peur d'être hommes. Citez-moi dans tous ces romans un être viril, aimant, énergique, patriote, conjugal, paternel I On veut des vengeurs de la France ; citez-moi un seul Français, dans ces livres, que vous