‹ Autour de l'histoire: scènes et récitsChapitre 14 sur 43 · TITE-LIVE · texte numérisé non relu

TITE-LIVE

Ils sont en effet devenus une multitude que l'on ne compte plus. II nous en vient de rÉgypte, de l'Ethiopie, de la Perse, de la Germanie, des Gaules et de Tlnde; et Rome serait trop petite si elle voulait fournir un temple à chacun d'eux.

AGRIPPA

Aussi y ai-je pourvu. C'est dans cette prévision que je les ai réunis sous une même coupole où ils se rencontreront ensemble couronnés de lumière, sous l'azur du ciel (i). Je veux qu'ils y viennent tous, en or, en pierre, en marbre.

HÉRODE, à demi-voix:

J'en connais un qui n'y viendra jamais, ou bien ce dernier venu enchâssera tous les autres.

AGRIPPA

Oui, ils y viendront tous, et tous s'y rangeront sous la présidence de Jupiter- Vengeur. Il y en aura pour toutes les dévotions de cette populace stupide qui croit tout.

(i) Agrippa fit bâtir le Panthéon, sur le frontispice duquel on lit encore :

M. Agrippa L. F. cos. tertium fecit.

Auguste refusa d*y prendre place au nombre des dieux. V. aussi Desobry, Rome au siècle d'Auguste, — Mais dans les provinces il autorisa son apothéose. V. Duruy, Hist. des Romains, t. IV, p. 265.

ou L'APPROCHE DE DIEU. 6i

Dites qu'elle accepte tout, qu'elle s'amuse de tout, mais elle ne croit plus à rien.

HORACE

Mécène, elle croit à tout. Allez aux Esquilies : VOUS y verrez les matrones et les chevaliers romains se pencher pâles et tremblants au-dessus de la chaudière de la sorcière Sagana, évoquer les esprits, et se suspendre aux lèvres fatidiques de Canidie, qui leur vend le secret de leur destinée (i).

OVIDE

Allez encore au Cirque. Écoutez ces Grecs et ces Babylpniens qui prédisent l'avenir (2). Voyez cette foule inquiète supputer et combiner les nombres, ou demander à un sale devin de la Chaldée d'interroger pour elle les étoiles silencieuses.

VIRGILE

Jamais un plus grand nombre de prophètes et de prophéties n'a envahi le monde. Tout Tunivers tressaille comme dans le pressentiment d'une espérance prochaine. On dirait un vaissieau qui entrevoit la terre sous la brume du matin et salue la patrie aimée : voyez comme

(i) Horace, Epod., V et passim.

(2) Horace, 1. II, Carm. 10 :

Nec Babylonios tenteris numéros, etc.

tous les cœurs s'élancent vers le rivage. Vous ne les arrêterez pas. Auriez-vous, par exemple, oublie' la consternation de tout le peuple quand l'Empereur fît brûler ces deux mille livres d'oracles qui faisaient tourner la tête de ces masses affamées de croyances mystérieuses (i)?

MÉCÈNE

Mais pourquoi donc les hommes ne se mettraient-ils pas à faire des prédictions depuis que les dieux n'en font plus? Cumes, Delphes, Ammon sont silencieux aujourd'hui (2). Qui de vous, mes amis, peut se vanter d'avoir jamais entendu un oracle î

AGRIPPA

Moi. Je me souviens qu'un jour que je naviguais sur la mer Egée, nous entendîmes, au milieu d'un calme solennel, une grande voix des îles qui criait, à plusieurs reprises : « Le grand Pan est mort! le grand Pan est mort (3)! »

(i) Suétone, Oct. Aiig., xxxi : Quicquid fatidicorum librorum graeci latinique generis vulgo ferebatur, supra duo millia contracta undique cremavit.

(2) Plutarque, Œuvres mor. : Des oracles qui ont cessé.

(3) Plutarque, ibid., xiii : « Epithersès, mon maître en grammaire, contoit que pour aller en Italie il s'embarqua en voyage sur une navire chargée de grand nombre de passagers, et disoit que sur le soir le vent leur faillit auprès des îles Échinadcs, et que leur navire alloit branlant, quand tout soudain on entendit une voix venant de l'une

ou L'APPROCHE DE DIEU. 63

PROPERCE

Et moi j'ai entendu raconter par mon père que la veille du jour où Marc-Antoine périt à Alexandrie, on entendit, la nuit, planer audessus de la ville un grand bruit de voix confuses en une harmonie lugubre parmi laquelle on distinguait ce cri des bacchantes antiques : « Évohé! évohé! » Tout le monde pensa que c'était le vieux Bacchus, le dieu de la cité, le dieu de la franche orgie, qui désertait TÉgypte, où je ne sais quel autre viendra prendre sa place (i).

OVIDE

Ils en font tous autant. Les dieux s'en vont, mes amis, et je les crois si bien morts que je me charge pour ma part de leur faire dans mes écrits de poétiques funérailles. Voici que je me hâte de recueillir leurs histoires charmantes

des isles de Paxes qui appelait Thamos, notre pilote égypiien, si fort qu'il n'y eut celui de la compagnie qui n'en dcmeurast tout esbahi. Et pour la troisième fois lui dist ccste voix qu'il denonçast que le grand Pan estait mort, etc. » (Trad. d'Amyot).

(i) Plutarque, Vie de Marc- Antoine, LXXXIII. « Au demourant, celle nuit mesme, environ la minuit presque, comme toute la ville estoit en silence, frayeur et tristesse, on dit que soudainement on ouyt les sons accordés de toutes sortes d'instruments avec la clameur d'une grande multitude, ainsi que l'on fait es festes de Bacchus, etc. » (Trad. d'Amyot).

avant qu'elles ne s'oublient. J'annuserai nos enfants du récit de leurs métamorphoses; j'embaumerai dans mes vers ce qui reste de leur mémoire; et, ne vous en déplaise, ce sera peutêtre à moi qu'ils devront leur plus solide immortalité.

HORACE

Il y a déjà longtemps que Lucrèce les a mis solennellement à la retraite. « Que tout ce qui est divinité, chantait-il, repose bien à Taise : les affaires d'ici-bas ne regardent plus les dieux : qu'ils s'en aillent au loin, bien loin! C'est trop longtemps avoir tremblé devant des, ombres. La raison a parlé : non, la nature n'est pas l'éclosion d'une pensée divine. Donc, plus de vaines terreurs; les barrières du monde sont tombées. Je vois tout être se mouvoir dans le vide immense. A notre tour maintenant de fouler la religion aux pieds, et de lever le front aussi haut que les dieux (i). »

(i) Lucrèce, De nat, rcrum :

Omnis enim se Divum natura neccsse est Immortali aevo summa cum pace fruatur Semota a nostris rébus, sejunctaque longe..

... Nam simul ac ralio tua cœpit vociferari Naturam rerum haud divina menle coortam, Diffugiunt animi leiTorcs, mœnia mundi Disceduntctotum video perinanegeri res.

... Quare relligio pedibus subjecta vicissim Obtcritur, nosexacquat Victoria caelo.

ou L'APPROCHE DE DIEU. 65

VIRGILE

Eh bien! j'en demande pardon à cette illustre mémoire, le grand poète s'est trompé.

Horace, je me souviens que la première fois que je mis le pied dans Rome, c'était précisément le jour des funérailles de Lucrèce. Je venais y revêtir la robe virile (i). Un philosophe debout à côté du bûcher y commentait les vers que vous venez de dire, en insultant les dieux. Le peuple applaudissait : que n'applaudit-il pas?Moi-même, jevousTavoue, j'avais été quelque temps séduit par les doctrines et peut-être plus encore par le génie du maître. Mais quand je vis là des hommes méchants et dégradés applaudir au bonheur de se sentir orphelins et délivrés de Dieu, pour n'avoir plus jien à craindre au ciel et sur la terre, je fus pris d'épouvante, et je jurai dans mon cœur de servir sincèrement la religion et les dieux.

HORACE

Mais VOUS ne pensez donc plus que leur divinité est devenue la risée des femmes et des enfants (2)?

(i) Claud. Donaii, De Virgilii vita : Anno aetatis XVIP virilem togam cepit, evenitque ut eo ipso die Lucretius poeta decederet.

(2) Juvénal, Sat. 11 :

Esse aliquos mânes, et subterra nea régna Nec pueri credunt, etc.

VIRGILE

Qu'ils rient tant qu'il leur plaît des fables mensongères et des apothéoses qui ont peuplé le ciel de divinités caduques et absurdes. Mais le Dieu de la sagesse, votre Dieu et le mien, le Dieu de Pythagore, de Socrate et de Platon, irez-vous le reléguer dans le ténébreux néant? Les hommes se trompent, je le sais.

Ils ont dénaturé Dieu en le divisant. Mais le Dieu très grand, très bon, dont le nom est écrit au fronton de tous vos temples, aura son jour, je le crois. Ce n'est pas vainement que tout être le réclame et que toute créature lui crie : Venez! Qu'il vienne donc, à Taurore de ce siècle nouveau, dont il ferait ainsi le plus grand de tous les siècles. Pour moi, que ne puis-je savoir l'heure de son avènement pour lui chanter mon hymne et me prosterner à ses autels?

HÉRODE

Virgile, je crois le savoir. Ce que votre grand cœur a soupçonné, nous autres, hommes de la Judée, nous avons un Livre qui nous Ta appris, et ce livre ne trompe pas. Veuillez donc écouter ce que disent nos oracles :

(( O nations, entendez la parole du Seigneur. Annoncez-la aux confins de la terre, aux îles

ou L'APPROCHE DE DIEU. 67

qui sont au loin, et dites-leur : Notre Sauveur nous arrive.

« Il viendra, il vient, il ne peut plus tarder. Encore un peu de temps, je remuerai le ciel et la terre, et c'est alors que viendra le /Désiré des nations.

(( Voici que bientôt une Vierge concevra et mettra au monde un fils, et le nom de ce fils sera Dieu avec nous!

« Vous qui êtes sur la terre, fils des hommes, pauvres et riches, accourez ensemble, venez au devant de lui.

« Je regarde au loin, et je vois arriver la puissance de Dieu comme une nuée fécondante qui plane au-dessus de la terre. Ah ! dis-nous, es-tu celui qui doit régner?

« Oui, il sera notre roi, il sera la sagesse, il sera notre juge et rétablira la justice sur la terre, et le nom qu'on lui donnera sera le Seigneur Juste et Bon.

« Il attirera à lui les peuples en grand nombre. Alors les hommes changeront leurs épées en socs de charrue et leurs lames enfaulx. Une nation ne se lèvera plus contre une autre nation. Le loup habitera avec Tagneau, le lion paîtra au milieu du troupeau.

« Enfin, au-dessus de toute montagne s'élèvera le sommet du Seigneur. C'est là qu'afflue-

ront les nations, que se porteront les hommes, et ils diront : Venez et montons à la montagne du Seigneur; entrons dans la maison du Dieu de Jacob.

« Nous marcherons alors dans les voies droites, car la loi sortira de Sion, et le Verbe de Dieu partira de Jérusalem (i). »

AUGUSTE, souriant.

Je savais que Jérusalem était la ville des sacrifices et des mystères antiques, mais je ne pensais pas qu'elle dût nous dicter des lois... Mes amis, la nuit s'avance. Voyez-vous cette grande lueur qui couvre le Vatican. Depuis quelque temps, il se passe d'étranges choses sur cette colline (2). Allotis, puisque, selon vous, l'empire est à la veille d'événements importants, commençons par constater sa puissance d'aujourd'hui. Je vais faire un édit pour le recensement de tout l'univers. Vos États, Hérode, n'en seront pas exempts; et quand le temps en sera venu, vous vous entendrez avec le gouverneur de Syrie pour que tous vien-

(i) IsaiCf passim.

(2) Les païens considéraient le Vatican comme la colline des Oracles {Vaticinia). On y remarquait un chêne plus vieux que Rome vetustior urbe, nous dit Pline, 1. xnr, c. 7, lequel, dès le temps des Étrusques, était l'objet d'un culte Religieux.

ou L'APPROCHE DE DIEU. 69

nent se faire inscrire dans la ville de leur origine (i).

(i)5. Evang. Luc. iij i iFactumestautemindiebusillis, exiit cdictum a Caesare Augusto ut describeretur universus orbis.

Haec descriptio prima facta est a praeside Syriae Cyrino :et ibant omnes ut profiterentur singuli in suam civitatem.

Ascendit autem et Joseph in Judeam, in civitatem David quae vocatur Bethléem.

Utprofitereturcum Maria desponsatasibi uxore praegnantc

QUiE PEPERIT FILIUM SUUM PRIMOGENITUM !...

L'A REOP AGITE

(Fragment.)

Ce fragment est un épisode détaché d*un livre demeuré inachevé, et dont quelques parties avaient été écrites à la Chapelle Saint-Mesmin.

Sous le titre de UAréopagite, Rome, Athènes et Lutèce, Touvrage devait mettre en action l'état d'âme d'un Romain instruit et sincère qui cherche la vérité par tout le monde ancien, dans les premières années du Christianisme, puis qui se rend à TÉvangile dont il devient Tapôtre et le martyr.

Dans la première partie de cette fiction, Denysl'Aréopagite raconte à ses amis et disciples, réunis à Athènes, ses pérégrinations de philosophe et de soldat en Orient et en Occident, à la suite de l'illustre Germanicus, fils de Drusus, son chef et son*ami.

Après ce récit devait venir Vactioiij à savoir : la prédication du juif Paul de Tarse à TAréopagc, la conversion de l'Aréopagite et celle de Daniaris, qui elle aussi, a son rôle dans cette compositiofi. Puis l'apostolat des Gaules et le martyre de Denys et de ses compagnons à Lutèce, sur la colline de Montmartre. C'était la seconde partie de l'ouvrage.

Dans le présent fragment, emprunté au récit, Denys, après avoir rappelé l'héroique campagne de Germanie décrite par Tacite, et rexploration qu'il avait faite des sanctuaires de l'Orient romain, raconte à ses amis d'Athènes son arrivée en

74 L'AREOPAGITE.

Egypte, sa liaison avec le Juif Philon, son retour auprès de Germanicus à Alexandrie, le pèlerinage qu'il fit avec Agrippine femme du César, et son fils le jeune Caius Caligula, au temple d'Héliopolis, sa vie dissipée à Alexandrie, sa visite aux Thérapeutes du lac Moeris, la présence en cette retraite d*une Bethléemite qui lui était chère, Nohesta, mère d*un des Innocents massacrés par Hérode.

Nohesta (i) avait eu son rôle exposé dans les commencements du récit de Denys. Il y était raconté par lui comment cette Bethléemite, d'un sang illustre, ayant été poursuivie pour avoir vengé sur un centurion le meurtre de son enfant, en avait appelé au tribunal de César, et comment là, à Rome elle avait été patronnée et défendue victorieusement par Denys, à qui elle avait fait connaître les Livres sacrés des Hébreux et l'avènement prochain du Rédempteur du monde.

Est-il besoin de dire que cette fiction ne prétend en rien préjuger la question historique de l'identité de Denys TAréopagite et de Denys premier évoque de Paris, non plus que Taréopagitisme de Tauteur des beaux écrits placés sous ce nom?

ALEXANDRIE. — LES THERAPEUTES.

.... Je me rendis à Be'ryte dont je n'étais alors éloigné que de quelques milles, ^et je pris passage sur un navire phénicien en partance pour Alexandrie. J'y allais revoir Germanicus, mon chef et mon ami, qui m'y avait appelé.

Et puis c'était l'Egypte! Je me rappelais' que Platon, le maître de ma pensée, en était venu

(i) Nohesta, nom biblique, qui avait été celui de la mère de Joachim, roi de Juda (IV Reg., XXIV, 8).

ALEXANDRIE. yS

autrefois interroger les sages. A mon tour y trouverais-je enfin cette vérité dont la recherche fait la passion et le tourment de ma vie? Etait-ce là que me serait donné ce bonheur que le cœur de l'homme s'obstine à placer en chaque lieu que son pied n'a pas foulé encore? Je l'ignorais, mais, encore une fois, c'était F Egypte; et mon être en tressaillait d'espérance.

Les hauteurs du Liban, puis les dernières côtes de la Syrie avaient disparu à mes yeux. Il y avait.trois jours que nous étions portés par un vent favorable, et le pilote , carguant les voiles, n'avançait plus qu'avec précaution, de peur d'être jeté sur les bancs mobiles que déplace l'estuaire du Nil. L'Egypte se dérobait encore à mes désirs, à mes yeux. Un jeune passager qui se tenait sur le tillac devina mon impatience, et me montrant devant nous une lueur qui perçait l'horizon : « Nous approchons, me dit-il, et cette flamme que vous aurez prise peut-être pour un astre qui se lève, est un feu allumé sur la tour de Pharos, pour indiquer l'entrée du port aux navigateurs.

Vous savez mieux que moi qu'elle a été élevée par Sostrate de Cnide, et, dans quelques heures, nous toucherons à l'île qui porte ce flambeau. » Je n'avais pas encore remarqué ce jeune

76 L'AREOPAGITE.

homme que nous avions embarqué, à la relâche de Joppé, avec quelques passagers juifs.

Je le reconnus pour l'un d'eux, bien qu'il portât la chlamyde des Grecs et parlât leur langue sans accent étranger. On l'eût pu prendre pour un étudiant de Rhodes, de Tarse ou d'Athènes, se rendant à la célèbre école alcxandrine du Musée pour y prendre les dernières leçons de la philosophie et des lettres. Je lui demandai son nom. Il s'appelait Philon. Il était de ceux que les Juifs appellent prosélytes et hellènes. Il venait de Jérusalem où il était allé payer le tribut au Temple et y offrir un sacrifice; et il se rendait, comme moi, à Alexandrie où ceux de sa nation possèdent les deux quartiers les plus populeux de cette grande ville : « Je serais heureux, me dit-il gracieusement, que le long séjour que j'ai fait dans ce pays, qui est le mien, et la connaissance que l'étude m'a donnée des choses et des hommes de l'Egypte me procurât quelque occasion de vous y servir. »

Je lui fis connaître à mon tour que je voyageais présentement en soldat philosophe, et que j'avais beaucoup désiré de descendre sur cette terre antique où toutes les grandeurs du passé s'étaient donné rendez-vous. « N'est-ce pas, lui dis-je, n'est-ce pas une terre privilé-

giée que celle qui, dans le cours des siècles, a vu tour à tour Pythagore, Platon, Alexandre, Sésostris, Trismégiste, Caton, César, Pompée, Auguste?..

— ^ « Il en est un autre, plus grand que tous ceux-là, et que vous ne nommez pas, interrompit Philon à demi-voix. »

Nous approchions de l'île, et nous voyions distinctement les huit étages en marbre blanc de la tour de Pharos, couronnée de la flamme dont le reflet tremblotait sur les rides des flots. Le jeune juif hellénique paraissait donner à ce rocher aujourd'hui dépeuplé et dénudé une attention religieuse.

— « Vous admirez, lui dis-je, ce beau travail de rhomme, et je le comprends bien. J'aime que la sage Egypte s'annonce ainsi au loin par un flambeau élevé au-dessus des rochers et des tempêtes...

— « Oui, mais pour nous juifs, cette lumière rappelle une plus haute clarté qui a rayonné d'ici pour éclairer le monde. »

Il me raconta alors que là septante vieillards choisis et réunis par ordre de Philadelphe, s'étaient associés jadis pour traduire en langue grecque les livres sacrés des Hébreux, en sorte qu'ils pussent être lus par toutes les nations de l'univers.

— « Grande pensée! lui répondis- je^ et dont, pour ma part, je dois les remercier, car c'est ainsi que ces livres sont arrivés jusqu'à moi, traduits par eux, traduits aussi pour moi par une voix plus puissante qu'aucune autre sur mon cœur!... Autant que j'ai pu les comprendre, ils sont d'une belle poésie et d'une haute sagesse. Pourquoi faut-il seulement que votre sagesse à vous condamne et proscrive la nôtre, avec un dédain que les nations, vous le savez, vous rendent avec usure?..

— « Il est vrai, me répondit-il, qu'il en est parmi nous qui tiennent la vérité captive dans l'iniquité. Je ne suis pas de ces superbes. J'aspire à un rapprochement entre vos sages et nos prêtres, au profit de cette vérité que cherchent les gentils et que nous possédons. J'estime que l'heure en est venue; et mon ambition à moi serait de réconcilier votre divin Platon avec notre Moïse, cet autre grand homme sorti de l'Egypte que vous oubliiez de nommer tout à rheure.

— (( Ce serait là une belle tâche, et digne d'un homme tel que vous.

— « Si toutefois ce n'est pas une tâche supérieure à l'homme, me répondit Philon. »

Je prêtai peu d'attention à ces dernières paroles, tant j'étais absorbé par le spectacle qui

commençait à poindre à Thorizon. Sur la surface verte et ridée des flots, se dessinait une barre d'écume. Puis, de l'autre côté de cette barre, une eau rougeâtre et tranquille se déversait lentement dans la mer sans se mêler à elle. C'était une des bouches du Nil. Sur le rivage, des palmiers dressaient leurs têtes empanachées, parmi les obélisques. Alexandrie se montra derrière le rideau de voiles et la forêt de mâts qui se bercent ou s'endornîent, à demi couchés dans le port. Nos matelots couronnèrent la proue et pavoisèrent les vergues de banderoles et de fleurs. Les passagers entonnèrent un chant désordonné à Bacchus, le dieu tutélaire de la cité, faisant en son honneur de copieuses libations d'un excellent vin de Chypre que nous avions embarqué au départ. Pendant ce temps-là, un groupe de femmes juives accroupies sur le pont se racontaient entre elles l'histoire d'un petit enfant que sa mère avait autrefois exposé sur le Nil, qu'avait sauvé la fille d'un des rois pharaons, et qui devint un grand homme, autant que j'ai pu comprendre.

Deux vétérans des légions de Syrie, qui avaient servi jadis sous les ordres d'Antoine, se livraient, en reconnaissant la ville de leurs souvenirs, à un enthousiasme réchauffé par les présents du dieu qui y préside.

82 L'AREOPAGITE.

A Torient d'Alexandrie, le long de la mer, sur la route qui conduit à Péluse, s'élève un nouveau quartier qui, à lui seul, pourrait passer pour une ville. C'est Nicopolis, bâtie par Auguste en souvenir de la bataille d'Actium. Cet homme avait voulu que tout datât de lui. De vieilles rues étroites, tortueuses et malsaines, qu'on eût dit du temps de Cambyse, avaient fait place presque instantanément à de larges édifices alignés au bord des flots, ornés de statues, entourés de jardins, rafraîchis par des eaux vives. C'est là, dans une maison à peine distincte des autres, que j'eus le bonheur de revoir le modeste Germanicus, sa femme et ses enfants.

Il daigna me dire qu'il était heureux de me revoir, et il me raconta comment, arrivant en Egypte au moment d'une grande disette, il avait commencé par faire ouvrir tous les greniers, réservés, disait le préfet, pour la subsistance de Rome (i). Ce préfet était Émilius Aulus, cette rare figure d'exacteur, au sujet du-

(i) Tacite, idwn.jlib. II, 59 : Germanicus iEgyptum proficiscitur, cognoscendae antiquitatis : sed cura provînciae praetendebatur. Levavit apertis horreis pretia frugum, etc.

quel Tibère lui-même avait dit : « Je veux bien qu'on tonde mes brebis, mais non qu'on les égorge. » Germanicus avait mis bon ordre aux accaparements de cet affameur dont il s'e'tait fait par là unennemi irréconciliable. Alexandrie respirait. Germanicus e'tait pour elle un sauveur. On l'y voyait se promener comme un simple citoyen, lui le vainqueur d'Arminius, neveu de l'empereur, deux fois consul, parcourant la ville et le port, sans escorte militaire, sans licteurs ni faisceaux. Il était l'idole de ce peuple. Mais le préfet veillait dans l'ombre, et c'était précisément cette popularité qui allait faire le crime du glorieux César auprès du Palatin, d'où le regard jaloux de Tibère ne le perdait pas de vue (i).

Je n'avais pas été peu surpris en l'abordant de le voir vêtu à la grecque, portant la robe orientale des Alexandrins au lieu de la toge romaine et dulaticlave consulaire. Il s'aperçut de mon étonnement, et y répondant aussitôt :

« Vous pensez bien, me dit-il, que je n'abdique rien de Rome. Mais je suis de ceux qui pensent que, pour régner sur les nations, Rome doit se les attacher par les liens plus durables

(i) Tacite^ Annal. y lib. II, 5g: Multa in vulgus grata usurpavit, sine milite incedere, pedibus intcctis et pari cum Grœcis amictu, Scipionis aemulatione, etc..

que les pesantes chaînes de la conquête et de ses lois. »

Je me taisais; il reprit : « Denys, n'avezvous pas lu que Publius Scipion, se trouvant en Sicile, revêtit le costume et les mœurs des insulaires; et cela hardiment et en pleine guerre punique? Puis-je oublier, quant à moi, qu'Auguste lui-même, mon aïeul, naviguant un jour dans les eaux de l'Adriatique, et y ayant rencontré un navire qui portait des étrangers de tout habit comme de toute langue, fit faire l'échange des vêtements entre les deux équipages, en signe de fraternité; et le premier il en donna l'exemple aux passagers?»

Germanicus s'anima : « Tenez, mon ami, me dit-il, j'ai dans mon cœur la conviction que le temps est proche où, entre les hommes, d'où qu'ils viennent, il n'y aura plus de distinction de Grec, de Romain et de Barbare. Il n'y aura plus que des hommes. Une vaste unité se prépare : n'en retardons pas l'avènement, en perpétuant entre nous ces menues catégories qui divisent les peuples et qui offensent les dieux. Or, s'il est au monde une ville où cette fusion généreuse s'impose à notre juste prévoyance de l'avenir, n'est-ce pas Alexandrie? L'Egypte a la prétention d'être le centre de la terre? Soit. Mais ce qui est hors de doute pour tous

c'est qu'elle est le point de jonction et le commun rendez-vous de tous les intérêts comme de toutes les idées de l'Europe et de l'Asie, aussi bien que de l'Afrique. Telle semble avoir été de tout temps sa prédestination. N'est-ce pas de là qu'est partie cette civilisation dont Athènes et Rome ne furent que des héritières lointaines? Civilisation inexpliquée, colossale, qui a laissé d'elle ces monuments mystérieux dont la grandeur nous écrase et qui se dressent aujourd'hui dans le désert, comme les dernières bornes de l'histoire des temps ! »

Agrippine nous écoutait. Elle passait là des jours remplis tout entiers par la société de son époux et le soin de ses enfants, semblable à la mère des Gracques. L'aîné de ses fils, Caius, que les soldats de Germanie avaient surnommé Caligula, alors âgé de sept ans, la charmait et l'effrayait à la fois, par l'exubérance de sa pétulante et violente nature. Qu'adviendrait-il de lui?

L'exaltation des dernières paroles de Germanicus la fit un peu sourire : « Vous reconnaissez, me dit-elle, l'enthousiasme de César pour cette antiquité qu'il vient interroger; car tel est bien le but principal de sa visite et de son séjour en ces lieux.

« Pour moi, ajouta-t-elle, ce qui m'impres-

**f. LAREOPAGITE.

s: :nne ici plus que le reste, c'est le caractère religieux de la vieille terre de Memnon. J'ai résolu de faire connaissance avec ses divinités et de nous les rendre propices. Demain une barque thalamège doit me porter à Héliopolis. J'y mènerai mes enfants pour présenter nos devoirs au célèbre Mnevis et mettre mon fils Caius sous sa protection, car il ne faut négliger aucune des puissances divines. Vous y viendrez avec nous, Denys. On dit que cette ville antique montre encore la maison qu*habita votre divin Platon, quand il descendit en Egj'pte. Cela seul pour vous mériterait le voyage. »

La distance d'Alexandrie a Héliopolis est de plus de soixante-dix milles. On y remonte par le Nil. J'allais donc, dans ce parcours, m'assurer de ce qu'on m'avait dit tant de fois : ce qui fait TÉgypte c'est le Nil. L'étroite bordure du fil d'or et de ses franges éparses dans le Delta, c'est toute la terre cultivée, habitée et habitable. Une campagne magnifique entre deux lignes de sables et deux remparts de montagnes, voilà, avec quelques oasis, le pays tout entier.

Le fleuve coulait à pleins bords, entre des terres violacées formées de son limon, ce limon notre père, s'il est vrai, comme le veulent les anciennes fables du pays, que l'homme lui-

même en naquit originairement. De larges champs de lin, des bosquets de lauriers-roses, une mer mouvante d'épis de froment, d'orge, de maïs, ondoyait sur chaque rive. Des roseaux gigantesques balançaient leur tête au vent qui enflait nos voiles. Des villages succédaient aux villages, presque sans interruption, tout le long de l'opulente et fertile vallée que Ton dit être l'endroit de l'univers le plus peuplé d'habitants. Du moins en est-il certainement l'endroit le plus peuplé de débris et de souvenirs. Et lorsque, au-dessus de ses comptoirs de marchands, de ses huttes de pêcheurs, de ses cabanes de matelots, de ses chaumières de laboureurs, le rivage faisait défiler devant nous sa longue traînée- de monuments d'un autre âge, chargés de signes mystérieux, les uns délabrés et en ruines, les autres debout encore et vainqueurs des siècles sans nombre, nous rêvions d'une humanité plus grande, mais évanouie, inconnue, et le destin des empires serrait nos âmes romaines de tristesse et de crainte.

Une longue chaussée devant laquelle nous mîmes pied à terre nous mena à l'ancienne Héliopolis. Deux obélisques indiquaient l'entrée du temple du Soleil. On y arrive par une avenue bordée de sphinx de granit, satellites silencieux de la divinité. Un triple péristyle

88 L'AREOPAGITE.

formé de lourds pylônes donne accès-à ce que Ton appelle le pt^onaos et le îiaos, ornés de fantastiques représentations, dont les prêtres eux-mêmes ont perdu le sens à jamais. C'est ainsi qu'on parvient au mystérieux sanctuaire, l'esprit préparé par ce majestueux ensemble à une apparition plus imposante encore. En effet c'est là que réside le dieu!... Le dieu c'est le bœut Mnevis, et lé sanctuaire est l'étable où le pauvre captif reçoit les tremblants hommages de toute la sage Egypte!

Vous dirai-je le flot amer de révolte et d'ironie que souleva en moi cette mystification, lorsque des prêtres d'un air grave firent apparaître devant nous l'animal sacré à qui quelques taches blanchâtres au-dessous du front ont valu l'honneur de cette apothéose! Pour être juste, il faut dire que, loin de s'en prévaloir, l'auguste personnage me parut fort malheureux de sa divinité, laquelle il eut volontiers troquée pour une heure de liberté dans les gras pâturages de la terre de Bubastis (i). Il se présenta tête basse et l'air ennuyé à ses nobles visiteurs... Ce fut tout. J'avais vu le dieu vivant qui se partage avec le crocodile le culte d'une nation reine des intelligences et

(i) L'ancienne terre de Gessen, donné par Joseph à ses frères pour y faire paître leurs troupeaux.

naguère encore maîtresse des choses et des idées en Orient!

Le jeune Caïus, à qui les leçons de sa mère avaient permis d'espérer l'apparition de quelque majesté olympienne, ne put s'empêcher de rire (i). Agrippine s'émut de cette irrévérence; et un vieux prêtre du dieu murmura à demivoix que cet enfant grandissait pour le malheur du monde.

Il fallait à tout prix détourner le présage.

Je vis alors la petite-fille d'Auguste, la superbe Agrippine, se traîner à genoux devant chacune des divinités monstrueuses du naos, au centre duquel brûlait un brasier perpétuellement allumé en l'honneur du Soleil. Agrippine était mère : « Viens, mon fils, disait-elle au jeune Caius, en lui prenant la main, il ne faut pas rire de ces dieux qui ont rendu ton aïeul victorieux et maître de la terre d'Egypte, et qui te préparent peut-être à toi aussi, mon enfant, des destinées suprêmes! » Alors la noble matrone allait de l'une à l'autre de ces images divines, portant sa main à ses lèvres en signe d'adoration, et montrant à faire de même

(i) Philon, De decem orac.^ opp. Edit. Mangus, II, 194 : « Quand les étrangers viennent pour la première fois en Egypte, ils ne peuvent réprimer des éclats de rire, en voyant les bêtes divinisées, jusqu'à ce qu'ils partagent la superstition commune, irplv tôv eYXwptov tuçov rat; ôiavolai; èt(rotxt<ya<r9ai. •

au malheureux enfant, lequel maintenant ne riait plus, mais reculait d'épouvante devant ces formes hideuses de dieux et de déesses.

C'était le grand Ammon, peint de bleu, la tête hérissée de hautes plumes. C'était Phtha, peint de vert, sous une coiffure bizarre, appuyé sur une colonne et tenant le Nilomètre.

Puis Phtha Socharis, enfant difforme debout sur le crocodile; Souk avec ses deux cornes entre lesquelles s'enlacent deux serpents Urœus; le méchant Typhon, ventru, laid, repoussant; Boutô mère des dieux, portant deux crocodiles attachés à son sein; Gnouphis à la tête de bélier, Anubis à la tête de chacal, Orus à la tête d'épervier, Thoth à la tête d'ibis, Taphné à la tête de lionne, la belle Vénus- Hathor à la tête de vache... Mais comment vous nommer toutes les divinités de ce monstrueux Panthéon? Qu'est-ce cela, mes amis? Un symbolisme oublié? Les formes allégoriques des forces variées de cette nature égyptienne, si puissante, si riche? Un vaste panthéisme se cache-t-il sous ce dégradant fétichisme (i)? Jene saurais le dire; mais, quoi qu'il en soit, aujourd'hui l'idée a disparu, l'idolâtrie subsiste, et

(i) Sur la mythologie égyptienne, v. rexposition savante, mais confuse, de Jean-Joseph Dœllinger, Paganisme et Judaïsme, t. Il, p. 255. — Leipsius, sur le premier cycle des

elle courbe honteusement sous son joug abrutissant même les plus hautes têtes.

Agrippine allait donc se faisant religieuse ment nommer ces grossiers simulacres, les uns après les autres, jetant dans le foyer sacré quelques grains d'encens d'Arabie qu'elle faisait fumer en leur honneur. Elle fit la remarque que la plupart de ces idoles portaient des traces de contusions, comme si elles avaient souffert de quelque choc violent.

Effrayée et étonnée, elle en demanda la cause. Un vieux prêtre lui raconta en grand mystère que naguère, vers la trentième année du principat d'Auguste, un jour toutes les statues avaient été trouvées renversées de leur socle, sans qu'on ait pu savoir quelle main invisible les avait ainsi secouées dans tous les temples à la fois. On pensa qu'un dieu jaloux s'était peutêtre introduit secrètement en Egypte; et les

dieux de TEgypte. V. Dissertation de racade'mic de Berlin, i83i, p. 193. — Champollion-Figeac, V Egypte ancienne. — De Rouge, Revue archéologique 1 1. ViU, p. 35. — Le Normant, Musée des antiquités égyptiennes, etc.

Manethon et Cheremon, parmi les anciens, ne voient dans la doctrine égyptienne que le culte de la matière. — Jamblique, ou Fauteur quelconque du livre sur les mystères égyptiens, est le premier qui, à rencontre du Christianisme, y veut découvrir un mystère spiritualiste. — Les Fragments des Livres hermétiques et de Pimander ne peuvent faire foi, ayant été interpolés par les Gnostiques et les Néoplatoniciens.

92 L'AREOPAGITE.

Juifs, qui étaient en grand nombre dans le pays, avaient eu à souffrir beaucoup à ce sujet (i).

Je compterai parmi les jours les plus mémorables de ma vie ceux que je passai alors dans la ville d'Alexandrie. Je me flatterais, mes aniis, si je vous disais que je parvins à me soustraire entièrement aux séductions de cette ville amollie, voluptueuse, où semble respirer encore Tâme de Cléopâtre. La philosophie que j'aimais, ce goût de la beauté morale que je portais en moi, en me donnant, le dédain et parfois aussi le remords des jouissances vulgaires, n'avaient pas la puissance de défendre mon cœur contre la fascination des plaisirs raffinés qui mêlent la politesse à la corruption. C'est que, pour porter de fortes vertus, il faut de grandes vérités dans des convictions fermes. Or, vous l'avouerai-je? Je sentais bien que, dans cette atmosphère troublante, le regard perdait sa pureté, la conscience son ressort;

( I ) V. sur cette légende : Eusèbc, de Demonstrat.^ lib. VI, c. 20.

— S. Athanase, lib. de Incarnat. Verbi. — Origène, Homil. 3.

— Divers commentaires de ce lexie d'Isaïe : « Ecce Dominus ingredietur Egyptum », dans Baronius, Annal. ^ anno I", n® 44, p. i3, édit. Palmé.

ALEXANDRIE. g3

et j'en venais peu à peu à mener mon existence comme je voyais les bateliers 4u Nil mener leurs embarcations, lâchant les rames, tendant leurs voiles, et se^ laissant porter ensuite à la dérive, à la merci du vent, sans souci du naufrage et des monstres qui guettent leur proie cachés dans les roseaux.

Une circonstance me ramena à de plus graves pensées. J'avais retrouvé en Egypte quelques-uns de mes amis d'Athènes et de Rome, plus jeunes que moi pour la plupart, et qui m'eurent promptement initié aux mystères de leurs mœurs faciles et à l'inanité de leurs folles croyances. Les longues privations que j'avais endurées dans les camps de la Germanie et sous la tente des Scandes me donnaient le droit, ainsi que je le croyais, de prendre une part d'autant plus large à l'abondance heureuse que Germanicus venait de rendre à l'Egypte.

En faut-il tant d'ailleurs pour entraîner une âme dégoûtée de la vertu et qui doute des dieux? Les jeux et les festins, les courses, les bains, le luxe, les entretiens faciles et les chaînes aimées m'avaient pris tout entier. Chaque soir nous réunissait dans de copieux soupers, où quelqu'un de nos compagnons nous ménageait tour à tour quelque nouveau plaisir.

Un soir j'étais en retard pour le rendez-vous

L'AREGPAGITE.

accoutumé. Quand je débarquai dans l'île du lac Maréotis où mes amis m^avaient attendu vainement, la fête était terminée, la salle du festin était vide et les convives disparus. J'y entrai seul. C'était une de ces constructions du temps des Ptolémées où l'art grec s'est efforcé de reproduire le type de l'antique architecture égyptienne. Une rangée de statues empruntées à d'anciens temples formait autour de la salle une galerie de figures étonnées et silencieuses. Les flambeaux s'éteignaient. les uns après les autres, allongeant derrière eux de grandes ombres fantastiques. Une dernière lampe balançait encore sa lueur rx>ugeâtre, vacillante, fumeuse. Autour de la table, les lits du festin renversés, les couronnes effeuillées, les coupes brisées, les sistres épars, les armes oubliées, les écharpes déchirées disaient assez ce qu'avait été cette orgie.

Je m'avançai jusqu'au lieu où l'unique lampe agonisait, attiré de ce côté par je ne sais quelle forme immobile qui se détachait par sa blancheur du fond de la salle revêtue de peintures polychromes et tendue d'étoffes éclatantes. Elle était entièrement enveloppée d'une robe de lin, la tête couverte d'un long voile, sur lequel reposait encore une couronne de fleurs. Elle se tenait couchée à la première

ALEXANDRIE, gS

place, comme la reine de la table, et je la pris d'abord pour un convive endormi. Je m'approchai dans le silence, et je soulevai le voile... Je reculai, étouflFant un cri... La mort était la reine que, rajeunissant l'antique usage de rÉgypte, mes amis avaient conviée à présider le festin. J'eus à peine le temps de distinguer la momie enlacée de bandelettes; la lampe s'éteignît, et je sortis de ce lieu.

Je n'en sortis pas tout entier, car la vision funèbre ne quittait plus mes yeux : « Voilà donc me disais- je, la surprise que cette fière jeunesse romaine s'était ménagée pour la fête de ce soir! Hâtons-nous de jouir aujourd'hui, car nous mourrons demain : voilà la leçon qu'était chargée de leur donner la muette éloquence de ce fantôme! Leur plaisir de cette nuit eût manqué de saveur s'il n'eût été assaisonné par la pensée que tout cela ne dure qu'une minute, bientôt suivie de la mort et de la mort sans réveil... Mais, en vérité, cela est-ce la vie? Cette ombre qui passe est-ce l'homme?... »

Je n'eus pas la pensée de rejoindre mes compagnons : mon esprit était ailleurs. Je descendis vers la barque qui m'avait amené, je réveillai mes Nubiens, et au lieu de me replonger dans le tumulte de la ville, je leur commandai de pousser au large, devant nous.

96 LAREOPAGITE.

L'immense cité s'éloignait. Au-dessus d'elle cette voix confuse qui s'élève des foules s'abaissait par degrés, comme le bruit expirant d'une marée qui se retire. Le vent frais de la nuit, en passant sur ma tête, en calmait les ardeurs, tandis que, scintillant dans le grand ciel de l'Egypte, des étoiles sans nombre faisaient descendre dans mon cœur leur lumière sereine.

Reprenant possession de mon âme tout entière, je me laissai envahir par le double sentiment de l'inanité de mon être et de l'immensité de l'éternelle nature. C'était la leçon

vraiment divine que celle-là. A sa lumière, peu à peu s'effaçait, comme un mauvais rêve, l'image du spectre dix fois séculaire que je venais d'entendre nous prêcher la mort, mais sans nous montrer la vie. Et maintenant mon esprit se plongeait et nageait dans cette vie universelle dont les étoiles éclairaient les incommensurables profondeurs à mes yeux.

J'étais tout livré à ces hautes rêveries lorsque des chants, confus d'abord, puis distincts, se firent entendre sur le fleuve. Une barque toute brillante de feux passa non loin de la mienne qui se perdait dans l'ombre. De jeunes voix y redisaient, au son d'une molle musique, des strophes douces et tristes qu'en-

)upaient des éclats de rire et des batte ts de mains. Je reconnus ces vers de l'é- : de Catulle :

Vivons, Lesbie, amusons-nous, Les vrais sages ce sont les fous.

Laissons la morose vieillesse En gémir. Tardive sagesse !

Je n'en donnerais pas deux sous.

Le soleil bien des fois encore, Aura son couchant, son aurore.

Mais pour nous la nuit c'est demain.

Amusons-nous; un trop long somme Nous attend bientôt; car, pour Thomme, La mort c'est Téternelle fin (i).

s le devinez :. cette promenade joyeuse, it le dernier acte de la fête à laquelle j'avais onvié; et la leçon de morale que mes amis runtaient à leur poète favori c'était la même n qu'ils venaient tout à l'heure de demanà la muette et grave présidente du festin, iouissance en ce monde et le néant dans re; philosophie du plaisir et du désespoir fois : O Sphinx, ô Sphinx, me deman-

Catulle, carmcn V, ad Lesbiam.

Vivamus, mea Lesbia, et amemus Rumores senum severiorum Omnes unius xstimemus assis.

Soles occidere et redire possunt; Nobis^ cumsemel occidit brevislux Nox esc perpétua unà dormienda.

98 L'AREOPAGITE.

dai-je, serait-ce là le mot de ton énigme sur rhomme et sur la vie? Cette flamme que je porte en moi serait-elle pareille à cette lampe que je viens de voir expirer et s'éteindre sur les débris de l'orgie?...

« Et cependant n'est-ce pas ici, sur ce rivage fameux, qu'après leur mort les rois devaient attendre le jugement porté sur leur vie et leur règne, avant d'obtenir oui ou non les honneurs du tombeau? Et puis, au-dessus de cette justice, faillible parce qu'elle est humaine, n'y en a-t-il pas une autre, une plus haute, une plus sûre, la seule, la seule qui sache et qui ne trompe pas? »

En ce moment le songe de Scipion me revint à la mémoire. Comme lui, j'étais sur le rivage de cette terre africaine d'où le firmament profond lui était apparu resplendissant d'étoiles. Je ne sais si Cicéron, je ne sais si l'antiquité tout entière, a jamais écrit une page plus belle et plus élevée que celle-là. Me la réciter me fut d'une douceur extrême (i). Je ne suis pas l'Africain, je ne suis que le citoyen et le soldat obscur de cette Rome dont il fut une des

(i) Cicéron, De Republica^ \ib. Yl. SomniumScipionis. Publius Cornélius Scipion, le troisième Africain, raconte qu'ayant été reçu en Afrique chez le vieux Massinissa, roi de Numidie, il eut un songe dans lequel son illustre père lui apparut et lui tint le discours cité ici.

plus hautes gloires; et cependant c'est à moi, c'est à tout cœur d'homme que s'adresse, me semble-t-il, la voix qui lui disait du haut de Tempyrée : « Quoique les hommes de bien trouvent dans la conscience de leurs belles actions la première récompense de leur vertu, cependant cette divine vertu aspire à un prix plus élevé et plus durable... Sache, mon fils, que tous ceux qui ont apporté salut, assistance, grandeur à la patrie, ont dans le ciel un lieu qui leur est réservé, pour y jouir d'un bonheur d'une durée infinie. C'est que le Dieu suprême qui gouverne l'univers n'a pas de plus agréable spectacle sur la terre que la contemplation de ces hommes de bien, qui, descendus du ciel, doivent retourner au ciel...

« Pour cela, mon fils, pratique ici-bas la justice, la piété, envers tes parents, tes proches, ta patrie. Une telle vie est la route qui te réunira à ceux qui, ayant traversé le temps, sont venus habiter les hauts lieux qu'il t'est donné d'entrevoir aujourd'hui. Quant à ceux qui, asservis aux voluptés des sens, et en révolte contre la loi soit divine soit humaine, n'ont suivi que leurs appétits de la terre, leurs âmei^ ne s'échapperont de la prison du corps que pour tournoyer encore autour de cette terre trop aimée; et ce n'est pas de si tôt qu'elles pour-

loi U

5*^ Vi \\

loo LAREOPAGITE.

ront être admises en notre heureux séjour (i). » Pendant que je me redisais ce discours, sous le ciel étoile, il me semblait entendre cette harmonie lointaine des sphères supérieures dont il y est parlé avec tant de poésie. Et, comme Scipion, je me demandais : « Quelle est donc cette musique si puissante et si douce au milieu de laquelle il me semble que nous sommes délicieusement plongés? (2) »

Tandis que je me livrais à ces réflexions, mes Nubiens amarraient ma barque sur la rive. J'étais rentré près de la ville, mes amis y arrivaient presqu'en même temps que moi,

(i) Cicéron, Ibid.y No 3 : Quanquamsapientibusconscientia ipsa factorum egregiorum amplissimum virtutis est prxmium, tamen illa divina virtus stabiliora et viridiora praemiorum gênera desiderat.

No 8 : Habeto, Fili, omnibus qui patriam conservarint, adjuverint, auxerint, certum esse in caelo definitum locum, ubi beati aevo sempiterno fruantur. Nihil enim est illi principi Deo, qui omnem hune mundum régit, acceptius quam civitatum rectores etconservatores qui hinc profecti hue revertuntur.

N*» 10 : Justitiam cole et pietatem, quae, quum sit magna in parentibus et propinquis, tum in patria maxima est. Ea vitavia est in caelum et in hunccœtum eorum qui jam vixerunt, et corpore laxati, illum incolunt locum quem vides.

N* 19 Eorum animi qui se corporis voluptatibus dediderunt, earumque se quasi ministros praebuerunt, impulsuque libidinum voluptatibus obœdientium, deorum et hominum jura violaverunl, corporibus elapsi circum terram ipsamvolutantur, etc.

(2) Ibid., No 12.

ALEXANDRIE. loi

enfiévrés, délirants. Ils ne m*aperçurent point. J'étais désormais séparé d'eux par toutes mes pensées : je ne les revis plus de longtemps.

Dans la nouvelle situation d'âme où je me trouvais, j'avais, plus que jamais, besoin d'une intelligence amie qui pût me comprendre, d'un cœur ami qui pût et qui voulût me soulager.

Je n'avais personne pour m'éclairer et m'assister. C'est chose si rare d'ailleurs qu'un souci intellectuel, c'est une souffrance si incomprise que celle de la vérité ! On ne dira jamais assez quelles tempêtes assaillent ce sommet solitaire où cependant Lucrèce a placé le temple de la sagesse sereine. Je me sentais ballotté par des souffles contraires. Il y avait encore des heures où, voyant mes amis plongés dans les délices de la vie orientale, sans regarder plus haut que la terre et plus loin que la vie, j'étais tenté de faire comme eux, en retournant à eux. Mais il était trop tard. Les livres de Nohesta la Bethléemite, plus encore que ceux de Platon et de Cicéron, ses entretiens et ses espoirs, avaient creusé dans mon âme une ouverture béante que rien de tout cela n'était capable de combler. Germanicus peut-être aurait pu me

102 L'AREOPAGITE.

comprendre. Mais c'était un grand citoyen plutôt qu'un philosophe. Préoccupé de politique, de gouvernement et de commandement militaire, y avait-il pour lui déplus haut intérêt et de plus grave affaire que la grandeur de Rome, et une autre patrie que la ville éternelle?

Une grande ressemblance d'idées et d'habitudes m'avait rapproché de Philon. Un jour que, conférant ensemble de ces choses, nous marchions par la ville, il me fit lever les yeux sur une inscription célèbre : Remèdes de Vâme!

Nous étions devant la riche bibliothèque du Musée où il me proposa depénétreravec lui. Une première salle présentait la galerie des savants qui ont le plus honoré la cité d'Alexandre : Démétriusde Phalère, Zénodote, Aristarque, Hérophile, Timarque, Hipparque, Euclide, Diophante, Eratosthène. A la suite s'ouvrait le vaste sanctuaire de la science égyptienne. C'est là que plus de cinq cent mille volumes ou papyrus sont conservés dans des cassettes de bois de cèdre. J'admirai, — et qui n'admirerait? — tout cet immense trésor de la pensée humaine amassé par les siècles. Je rendis hommage à tous ces génies du passé, géomètres, astronomes, médecins, philosophes, dont je venais de saluer le marbre. Mais les remèdes de l'âme, en vérité, sont-ils là? — « Mon ami, de-

ALEXANDRIE. io3

mandai-je à Philon, dites-moi, si vous la connaissez, une âme que la science a guérie? Et puis, entre ces cinq cent mille remèdes, qui donc fera le choix? Ou bien faudra-t-il les prendre tous? Alors autant demander à TEgyptien d'épuiser toute Teau de son fleuve natal, ou de mettre à sec la mer qui baigne ce rivage!

— « Vous dites vrai, me répondit-il; et voilà pourquoi notre Dieu y a pourvu lui-même, en résumant toute la science guérissante dans un livre unique et qui dit tout, parce qu'il est le Livre de Celui qui sait tout. »

Ainsi étais-je constamment ramené par mes souvenirs, mes besoins, mes vrais amis, vers ce livre, vers ce Dieu qu'autrefois, me semblait-il, j'avais commencé d'aimer par un autre cœur que le mien. Philon m'assurait que ce Dieu avait été le premier et longtemps l'unique Dieu adoré par l'univers entier. On retrouverait la trace de sa croyance et de son culte dans la primitive Egypte. « C'est, me disait-il, en remontant le fleuve qu'on remonte pareillement à la source de croyances plus pures. Nous les y verrons renaître et refleurir, j'espère. Voici déjà que de ce côté se lève une aurore qui attire mes yeux et qui ravit mon cœur. » Alors il me raconta la vie merveilleuse d'une certaine communauté d'ascètes qui s'était établie au bord du

104 L'AREOPAGITE.

lac Mœris pour s'y adonner au travail et à la prière, dans une règle d'innocence, d'amour fraternel et de paix : « Ceux-là, dit-il, ont bien trouvé les remèdes de l'âme, et c'est justement qu'on les appelle Thérapeutes, véritables nlédecins des cœurs et des esprits, comme ils en portent le nom (i). »

Il n'était pas besoin de tant de puissantes raisons pour me déterminer à la visite de cette Egypte supérieure, berceau de si grandes choses. Aussi bien Germanicus, libre enfin des affaires que lui avait données la province, et d'ailleurs fatigué des intrigues d'Émilius Aulus, avait-il hâte d'aller explorer ce vieux monde dont le mystère lui donnait le vertige : « Il faut partir sans tarder, me dit-il, avant l'époque du débordement des eaux, qui est proche. '» Un navire nous attendait à la bouche de Canope, avec son équipage de matelots et de soldats.

Nous partîmes (2).

Vous n'attendez pas de moi, mes chers amis,

(i) GspaîrauTat signifie serviteurs ou adorateurs, et aussi médecins.

(2) Tacite, Ann., lib. II, N« 60. Germanicus... Nilo subve-

hebatur, orsus oppido a Canopo etc.

ALEXANDRIE. io5

le récit d'un voyage au pays des Pharaons; mais, ce qui vaut mieux, l'odyssée d'une âme à la recherche de la sagesse véritable. Je ne vous décrirai donc pas l'exploration que nous fîmes avec Germanicus des antiquités qu'allait interroger son grand esprit. Cet esprit supérieur se réfugiait dans le passé, par dégoût du présent ; le mien s'élançait vers l'avenir. Il me redisait les noms des premiers fondateurs d'empires, les Danaiis, les Cécrops, les Ménélas, qui étaient partis de ces bords, alors que notre Palatin ne portait encore que les huttes des bergers du Latium. Et mes regards, à moi, se portaient vers ce lac Mœris aux bords duquel Philon m'avait fait espérer de rencontrer une école de vérité et de vertu. Germanicus voulant stationner à Memphîs, à peu de distance du lac, je lui demandai la permission d'aller faire jusque-là une excursion solitaire, pour revenir bientôt regagner le navire qui devait nous porter ensemble, jusqu'à Thèbes.

Le lac Mœris, comme vous le savez, est un immense réservoir creusé par les anciens rois égyptiens pour emmagasiner le trop-plein des crues du Nil, et le reverser ensuite en temps utile sur les campagnes à sec. Sans avoir la fabuleuse dimension que lui attribue Hérodote, vous en prendrez l'idée en apprenant qu'il oc-

io6 L'AREOPAGITE.

cupe une surface d'environ deux milliers de ' milles romains carrés, c'est-à-dire TArsinoïtide presque entière, suffisant à lui seul pour donner une image du génie et de la puissance de ce peuple prodigieux.

Je fus bientôt sur les hauteurs qui lui servent de digues et au milieu de cultures conquises sur le désert, où se cachaient des chaumières séparées les unes des autres et enveloppées d'ombrage. C'est l'oasis.

Je m'approchai d'une de ces demeures champêtres. Une femme était auprès, cueillant des plantes aromatiques, et paraissant absorbée dans de graves pensées. Elle était de grande taille, et portait une robe de laine blanche qui la faisait ressembler à une apparition. J'allais l'aborder, quand, au bruit de mes pas, elle releva la tête, puis soudain abaissa son voile comme si elle eût craint d'être reconnue de moi, et s'enfuit rapidement vers une sorte de petit sanctuaire rustique, couvert de roseaux. J'appris plus^tard que les Thérapeutes appel-, lent ce lieu leur semnie, et qu'ils ont coutume de s'y retirer pour leurs prières.

Je l'y suivis afin de m'informer de ma route, de l'oasis, de ses habitants et de ses chefs. La contemplative se cachait la tête dans ses mains, comme pour se dérober à un souvenir impor-

LES THERAPEUTES. 107

tun. Elle me parut si profondément abîmée dans ses pensées que je n'osai Tinterrompre.

Je restai donc sur le seuil, attendant en silence la fin de sa prière, quand tout à coup celle-ci tourna de mon côté ses yeux gonflés de larmes; et, surprise de me voir encore là, près d'elle :

— « O Denys, s'écria-t-elle, est-ce bien vous que je vois ici? Qui vous amène en ce lieu désert? N'y pouvez- vous laisser souffrir une malheureuse qui ne demande qu'à se cacher et à pleurer ignorée? Ne pouvez-vous m'oublier?

Ou bien plutôt le Dieu que je vous ai fait connaître s'est-il révélé à vous; et venez-vous ici pour le servir, ainsi que moi?

— « Nohesta! Nohesta! »

Je ne pouvais que répéter ce nom. Un monde de souvenirs se réveillait en moi. Les longs malheurs de la noble Bethléemite, son unique enfant massacré par Hérode, sa fuite à Rome pour sa vengeance, notre rencontre, ses croyances, ses livres inspirés, ses prophéties, ses espérances nationales, l'approche du salut des peuples, et d'un règne divin, et d'une loi d'amour, l'enthousiasme de ce cœur et l'ébranlement du mien : tout cela revivait devant mes yeux. Je ne me lassais point de contempler avec un respect ému ce visage amaigri, atténué par

io8 LAREOPAGITE.

la souffrance, mais sur lequel rame de feu transparaissait tout entière. Elle parut s'en offenser; et, avec cet accent dont l'énergie m'avait subjugué autrefois :

— « Vous ne venez pas pour Dieu ! » me ditelle, en faisant un pas pour s'éloigner.

Je l'arrêtai : « Nohesta, pouvais-je vous croire ici? Et qu'est-ce qui m'y amène sinon cette fuite de moi-même, cette soif inassouvie de la vérité et du bonheur que nous cherchions ensemble, et que, plus heureuse que moi, vous avez trouvés peut-être?

— a Non, me dit-elle, mais je l'espère! » Et, à l'appui, elle me raconta un fait dont j'eus de la peine à comprendre l'importance. Elle me dit qu'étant venue de Rome à Alexandrie, après mon départ et le sien, toute pleine de sa douleur et de ses ressentiments, elle se disposait à retourner en Judée pour y pleurer son fils auprès du tombeau de Rachel, quand, à quelque distance du lac Mareotis, elle fit la rencontre d'une femme de sa nation qui, prévenue à temps des projets du cruel Hérode, avait soustrait son fils au massacre de Bethléem. La mère s'était retirée^ avec son époux et son enfant, dans la petite ville d'Hermopolis, où ils vivaient obscurément du travail de leurs mains.

« Cette pauvre femme, ajouta-t-elle, était une

LES THERAPEUTES. 109

femme divine. Je ne me lassais pas de la voir tenant sur ses genoux Tincomparable Enfant qui me faisait penser, mais sans nulle amertume, à rinnocente victime immolée entre mes bras. Il y avait quelque chose de mystérieux dans cet Enfant. Les premières paroles qu41 prononça n'étaient ni de cet âge ni de ce monde. Sa mère et l'ouvrier qu'il appelait son père avaient pour lui un culte qui était plutôt celui de Tadoration que de l'affection. Il y avait là un secret que je n'osais pénétrer, par crainte de le profaner. Je crus plusieurs fois surprendre autour de leur demeure des harmonies célestes parmi lesquelles je reconnus la douce voix de mon fils. Cette famille m'aimait à cause de mes malheurs et de la ressemblance de nos destinées. L'Enfant, qui me voyait triste , parlait quelquefois devant moi d'une béatitude que je ne comprenais point :

« Bienheureux ceux qui pleurent! Bienheureux « ceux qui ont faim et soif de justice et de vérité ! « Bienheureux les doux! Bienheureux les cœurs « purs! » Il m'apprit à pardonner.

« Une nuit que j'avais beaucoup pensé à mes malheurs, je le vis qui m'apparut tout rayonnant de gloire. Il était assis sur les genoux de sa mère, comme sur un trône ou un autel, son père à côté de lui, comme un prêtre ou un garde de sa douce Majesté. D'une main, il me pré-

iio L'AREOPAGITE.

sentait un des lis blancs cueillis autour de sa demeure, et de Tautre un anneau qu'il me mit au doigt, me disant : « Nohesta, je t'épouse « pour Te'ternité. Va près du lac Mœris. C'est « là que j'ai rassemblé mes fidèles de TÉgypte. « Tu y verras comme je fais fleurir le désert; « et tu m'y attendras, jusqu'au jour où je me « révélerai au monde et où tu viendras à moi. »

(( Le lendemain de cette vision, la petite maison de nos amis était vide. Je sus qu'ils s'en étaient retournés dans leur patrie, et je ne les ai plus revus que dans mes regrets et dans mes songes. »

Nohesta eut à peine achevé ce récit que, se reprenant tout à coup : « Dieu me pardonne!

s'écria-t-elle. Le thérapeute ne doit point converser longuement avec les étrangers. Allez vers l'Ephimereute dont la semnie se distingue des autres par ce haut palmier qui en garde le seuil. Il vous rendra les devoirs de l'hospitalité . Adieu, Dcnys, adieu! Vos destinées sont grandes. Vous verrez la lumière, je l'appellerai sur vous. Espérons! Espérons! »

Je ne savais que penser de cet étrange délire, mélange de sagesse, de poésie et d'exaltation. Il fallut la quitter, L'Ephimereute, qui présidait à la pieuse communauté, était le descendant de ces vaillants Macchabées qui avaient si long-

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temps soutenu contre les Séleucides Tindépendance du peuple Juif. Aujourd'hui, s'éloignant de sa patrie opprimée, et rassemblant autour de lui l'élite des fidèles d'Israël, il appelait et attendait, dans une invincible espérance, le Libérateur promis à ceux de sa nation : « Vous arrivez à temps, me dit le vénérable vieillard, pour connaître nos frères. Ce soir les thérapeutes s'assembleront pour le repas commun, suivi du cantique spirituel. Vous pourrez vous rendre présent à la réunion sainte et entendre les paroles que l'Esprit de Dieu inspirera à nos frères et à nos sœurs. En attendant, jeune Grec, daignez agréer une place dans Thôtellerie du Nome. Ce n'est qu'une chaumière, et elle ne vous rappellera guère les palais d'Alexandrie; mais vous y trouverez d'abord le pain de Tàme qui est la parole de Dieu, écrite dans le saint Livre qui en fait tout Tornement. Puis nous vous servirons aussi le pain du corps, avec les fruits de nos arbres et les produits de nos champs (i). » Je voudrais pouvoir vous peindre, mes amis, la soirée que je passai dans la cellule solitaire où l'on m'avait conduit. Plus encore que la mer,

(i) Pour tous les détails de la vie des thérapeutes du lac Mœris V. Philon, De vita contemplativa. — Et pour la description des lieux, M. Champollion-Figeac, L Egypte anciennej § m. Le Fayoum et le lac Mœris. Paris, Didot, xSSg.

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plus que les montagnes , le désert parle à Tâmc. Là je possédais la mienne tout entière. Ce grand lac endormi entre ses collines de sables , la pyramide qui en marque le centre et dont Tombré s'allongeait sur cette nappe tranquille, la brise qui, de temps en temps, passait sur la haute tête rigide et bruissante des palmiers, les derniers reflets du jour qui jettaient sur l'immensité leurs teintes d'incendie, tout m'apportait le recueillemenr père des graves pensées. Dans ce village, fait de cellules disséminées comme des tentes dans un campement de caravanes, je n'en cherchais qu'une seule, dont je n'osais approcher. Mais j'y revoyais en souvenir celle qui tout à Theure venait de m'être montrée si inopinément, par un secret dessein des cieux. Je me rappelais son rapide entretien d'un instant, dont chaque trait se gravait dans mon cœur silencieux : celte femme qu'elle appelait divine, cet Enfant céleste dont l'image m'attirait, m'émouvait, sans que je susse pourquoi; puis cette vie à la fois si sauvage et si pure des solitaires du lac, cette retraite pacifiante qu'y avait trouvée un cœur dont j'avais connu les orages, cette prière pleine de larmes, cette voix, cet appel, ce nom.... Est-ce que je ne touchais pas à la révélation de l'insondable mystère dont la clef n'est pas dans la

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main des superbes, mais dans celle des petits, des femmes, des enfants?..

Le soleil qui déjà avait abandonné la vallée n'éclairait plus que la pointe extrême de la pyramide sur laquelle est assise la statue du roi Thoutmôsis qui la construisit. Le dernier rayon s'éteignit sur la tête du colosse. A ce signal, les thérapeutes épars dans la campagne pour les travaux du jour s'agenouillèrent pour prier le Soleil éternel qui ne se couche jamais. Je fus tenté de faire comme eux *, et je ne sais si d'instinct je ne m'agenouillai pas pour invoquer un Dieu dont je ne savais pas le nom.

Il me répondit à sa manière. Ouvrant le Livre sacré que TÉphimereute avait déposé dans ma semnie, mes yeux tombèrent sur ce titre : Livide de la Sagesse! « La voilà donc, me dis-je, la Sagesse qui fait ces hommes et ces femmes victorieux des passions et du monde! » J'écoutai cette Sagesse. Elle-même parlait et disait :

« Les hommes ont dit dans l'égarement de leurs pensées : La vie est courte et mauvaise. Nous sommes des êtres du hasard; aucun bien n'est à attendre dans un autre séjour, et la mort nous replongera dans Téternel néant...

« Venez donc, jouissons du présent, hâtonsnous d'user de la vie, tandis que nous sommes jeunes. Enivrons-nous de vins exquis, parfumons-

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nous d'huile odorante, couronnons-nous de roses, avant qu'elles ne sefle'trissent; et ne laissons point passer la fleur de la saison, car demain nous ne serons plus...

« Ils ont eu ces pensées, mais ils se sont aveuglés dans leur propre malice. Ils ignorent donc le prix que Dieu, dans ses conseils, a réservé aux justes, et la gloire promise à ses saints?

« Car Dieu a créé Thomme. inexterminable, lui qui Fa fait à son image et ressemblance.

Les âmes des justes sont dans sa main. Ils pe craignent rien du trépas. Aux yeux des insensés ils ont passé pour morts, mais ils sont dans la vie (i). »

Tout ce qui suit, dans ce livre, me tenait comme suspendu à des lèvres inspirées. On y célébrait la beauté immaculée de la race des chastes, dont les combats sont couronnés et dont la gloire est immortelle. On y vantait le bonheur de celui qui meurt jeune, mais à qui la vertu a tenu lieu de cheveux blancs. L'impie voyait son plaisir s'enfuir comme Técume emportée sur les flots, et la Sagesse était représentée demeurant près du juste comme son aimable compagne, assise devant sa porte le matin à son réveil,

(i) Liv.de La Sagesse, chap. ii et suiv.

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marchant fidèle devant ses pas, et lui apportant avec elle tous les biens de la vie.

Qui donc avait conduit mon âme dans la solitude, pour lui parler ce langage? Ce n'était plus cette fois Tempyrée de Scipion, un ciel réservé aux seuls grands citoyens de Rome et aux héros. C'était le séjour des Justes, la béatitude des chastes, Timmortalité des bons, et les triomphes non sanglants de la vertu sans tache. Le ciel s'était agrandi, élevé, purifié. C'était bien, cette fois, l'assemblée de rhumanité vertueuse tout entière. J'en tressaillis d'admiration, de désir et d'espérance.

Ainsi que TÉphimereute me l'avait appris, les thérapeutes ne prennent leur repas qu'après le coucher du soleil. Alors, quittant les champs ou leurs chaumières de roseaux, ils se réunissent pour le souper commun, mais séparés par une cloison de deux ou trois coudées, les hommes d'un côté et les femmes de l'autre. Je vis les frères plus jeunes qui détachaient les barques où s'asseyaient les vieillards, et regagnaient, en ramant, le lieu, de l'assemblée. Les femmes portaient sur leurs lêtes des corbeilles pleines de figues récentes ou des urnes remplies aux sources de l'oasis. Je n'eus pas de peine à distinguer l'une d'elles qui suivait un peu en arrière de ses compagnes, comme si elle eût désiré s'isoler davantage. Je reconnus Nohesta.

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Elle ne leva pas la tête. Arrivée au cénacle des femmes, elle disparut parmi ses sœurs. Les frères prirent place de l'autre côté, où ils me firent asseoir et me servirent des poissons de leur pêche. Quant à eux, ils ne mangent que le pain de froment assaisonné de feuilles d'hysope. On me fit remarquer que ceux qui servaient étaient des hommes libres, car les thérapeutes estiment que l'esclavage est chose monstrueuse et qui doit être inconnue parmi les enfants de Dieu.

Le repas se prit en silence. Lorsqu'il fut terminé, rÉphimereute se leva, et désigna, suivant Tusage, quelqu'un de Tassistance pour prendre la parole, en s'inspirant des Livres saints, selon que TEsprit d'en haut le lui suggérerait. C'est ce qu'on appelle le Cantique. Le choix tomba sur Nohesta. Je ne la voyais point, mais chacune de ses paroles arrivait jusqu'à moi. Je l'entendis qui disait, d'abord d'une voix tremblante :

« Une voix a été entendue dans Rama : c'est Rachel pleurant ses fils et ne voulant pas être consolée, parce qu'ils ne sont plus... Mes yeux se sont lassés à pleurer parce que J'ai vu l'enfant à la mamelle exhaler son souffle sur les places publiques. Enfants, louez le Seigneur; enfants, glorifiez son nom, et ensemble chantez-lui :

Noire âme, comme le passereau, s'est échappée

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du filet que lui tendait le chasseur; le filet s'est rompu et nous avons été délivrés. »

Après un peu de silence^ sa voix se releva, et s'exaltant peu à peu : « Ils ont tué les enfants des justes, s'écria-t-elle, mais il en est un qui fut sauvé. Un petit enfant nous est né, un fils nous est donné. Lève-toi, fille de Sion, chante sa louange dans la nuit, dès la première veille. Dis aux villes de Juda : voici votre Dieu ! Car il viendra, dit le Seigneur, et qui pourra raconter sa génération? II est beau par-dessus les enfants des hommes, la grâce est sur ses lèvres. Il s'appelle l'Admirable, le Conseiller, le Dieu fort, le Prince de la paix, le Père du siècle futur. Les Rois de Tharsis et des Iles lui porteront leurs présents, les rois de l'Arabie et de Saba lui offriront leurs dons. Les étoiles à son appel ont répondu : nous voici! Et elles ont fait luire leur douce clarté pour Celui qui les a faites. Le Seigneur montera sur une nuée légère : il entrera en Egypte, et les idoles de rÉgypte seront ébranlées devant sa face. Seigneur, faites briller sur nous la lumière de votre front !

« J'ai oublié pour vous la maison de mon père, et, lorsque mon cœur était pris aux lacets des hommes, c'est vous qui m'avez mené dans cette solitude pour lui parler au cœur. Qu'y a-t-il au ciel et sur la terre que je veuille, qu'y a-t-il pour

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moi sinon vous, ô Dieu, mon unique partage à jamais? J'attendrai mon Maître, car il est bon, bon pour Pâme qui le cherche et qui espère en lui. »

Je n'avais vu d'abord dans le chant de la Bethléemite que l'exaltation de sa foi et de sa douleur. Mais, lorsqu'elle arriva aux dernières paroles de son Cantique, je me sentis pris d'un trouble dont bientôt je ne pus me rendre maître. Je sortis, je marchai au hasard à travers l'oasis et le long du lac, sur les sables, à la clarté des astres qui scintillaient dans les eaux. De temps en temps je m'arrêtais pour écouter le chœur d'action de grâces qui s'était formé ensuite de toutes les voix réunies. Le silence régnait au loin. Du haut de sa pyramide, la statue de Thoutmôsis semblait écouter dans la nuit les prophéties prochaines. C'était incomparable. Je me sentis vaincu. Épuisé d'émotion, de fatigue, de souffrance secrète, je me jetai sous un large carthame à fîeurs rouges, et je fermai les yeux.

Lorsque le lendemain je m'éveillai, il faisait jour. Le soleil perçait le feuillage de ses flèches d'or, et l'hirondelle battait de l'aile en rasant la surface des eaux. Je regardai autour de moi. Les Thérapeutes avaient regagné leur travail dans les champs. Une feuille de papyrus était ouverte à mes côtés, humide de rosée et peut-être de lar-

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