‹ Autour de l'histoire: scènes et récitsChapitre 16 sur 43 · DES MAGES · texte numérisé non relu

DES MAGES

Lorsque TAnge du Seigneur eut averti Joseph d'avoir à fuir en Egypte, parce qu' H érode cherchait l'enfant pour le faire périr, il s'empressa, selon le commandement divin, de prendre l'Enfant et sa mère, avec tout ce qu'il avait. Mais il avait peu de chose; et, tout compte fait, il ne lui restait, pour un si lointain voyage, que trois pièces de celles qu'il avait reçues des Mages, lorsqu'ils étaient venus d'Orient à Bethléem pour adorer le Roi des juifs.

Il prit ces trois pièces dans sa ceinture : « C'est sans doute, se dit-il, pour nous venir en aide dans cet exil que Dieu nous a envoyé ces hommes secourablesqui sont ses serviteurs. Que son saint nom soit béni! »

Il quitta Bethléem, avec Jésus et Marie. C'é-

tait pendant la nuit obscure. L'âne marchait, les anges veillaient, Marie priait, Jésus dormait.

Lorsque le jour fut venu, la sainte Famille se trouva au pied des montagnes d'Hébron, où Ton montre encore le tombeau d'Abraham et de Sarah. Il y avait là un pauvre lépreux qui vivait caché dans une des nombreuses cavernes de ce pays, car il n'est pas permis aux lépreux d'habiter dans la société des hommes. Cependant celui-ci, ayant entendu le pas des saints voyageurs, sortit de sa retraite et regarda. Jésus lui parut si beau, tout nimbé de lumière, Marie et Joseph lui parurent si bons, qu'il prit la confiance de s'avancer un peu pour leur faire sa prière. Mais il n'osait s'approcher tout à fait, car le lépreux est maudit, et celui-là est impur qui porte la main à la sienne. Il criait donc de loin : « O vous qui passez, serviteur et servante de Dieu, ayez pitié de moi ! »

Or Jésus, entendant la voix de sa misère, s'éveilla et tendit ses bras au malheureux. Il regarda Marie, Marie regarda Joseph, Joseph fit approcher le lépreux, et lui donna la première de ses trois pièces d'or; car il avait compris que c'était la volonté du divin fils de Marie. L'Enfant sourit, et de sa main il toucha le front du lépreux, qui guérit.

Ce lépreux s'appelait Simon. Il put rester

LES TROIS PIECES D*OR DES MAGES. i25

parmi les hommes; il y fit fructifier la pièce d or que Joseph lui avait donnée, et elle rendit cent pour un. Il devint riche; et plus tard il eut à Béthanie une maison oii il reçut le Fils de Thomme à sa table. C'est là que Madeleine vint répandre son vase d'albâtre, plein de parfums, sur les pieds du Maître miséricordieux (i).

Un autre jour, la sainte Famille, descendant de Beersebah, entrait dans le désert pierreux qui sépare la Judée de TÉgypte. Au-dessus d'elle s'enfuyaient les montagnes de Moab et les rivages désolés de la Mer Morte; au-dessous d'elle montaient au loin les hauteurs du Sinaï qu'enflammait le soleil.

Joseph s'arrêta sur ces confins, pour y dresser sa tente. Là ayant placé une pierre, il y fit reposer le divin Enfant et sa mère, comme sur un autel. Il brûla devant lui quelques grains de l'encens qu'il avait reçu des mages, et il invoqua le Seigneur, afin qu'il guidât ses pas dans la terre étrangère, comme autrefois il avait guidé Agar et son fils Ismaël dans le désert.

(i) S. Matth.,XXVI,6. — S. Marc, XIV, 3.

L'âne paissait, les anges veillaient, Marie priait, l'Enfant dormait.

Un voyageur passa, qui était jeune encore. Ses joues étaient caves, ses yeux éteints, ses membres décharnés. Il était couvert de haillons, et paraissait malheureux à faire pleurer. Il demanda humblement quelque chose à manger : « Combien, s'écria-t-il, combien de mercenaires ont du pain en abondance dans la maison de mon père, et moi ici je meurs de faim ! »

Jésus se réveilla et lui tendit les bras. Marie comprit, tressaillit, et fit signe à Joseph quMl donnât à ce pauvre du pain, un vêtement et la seconde pièce d'or qu'il avait. Joseph la fit bénir d'abord par TEnfant-Dieu. Jésus la prit et la donna lui-même au malheureux qui lui baisa la main.

Après qu'il eut mangé, le voyageur raconta qu'il était TEnfant prodigue, qu'il revenait de l'Egypte, et qu'ayant dissipé tout ce qu'il avait avec des gens de mauvaise vie, il s'en retournait vers son père pour lui dire qu'il n'était pas digne d'être appelé son fils, car il avait péché contre le ciel et contre lui.

Jésus l'écoutait, lui souriait, et se penchait vers lui, comme pour l'embrasser.

Mais lui confus se retirait, le front baissé, les yeux pleurants, et il disait maintenant : J'ai péché, mais mon Père aura pitié de moi !

La sainte Famille était entrée dans la terre d'Egypte. Elle touchait à l'ancienne ville de Peluse, sur la première bouche du Nil.

L'âne marchait, les anges veillaient, Marie priait, l'Enfant dormait.

Sur la même route un homme passa et salua, en disant : Le Seigneur soit avec vous ! C'était un Israélite du pays de Cyrène, qui est entre l'Egypte et la Grande Syrte. Il raconta qu'il se rendait à Jérusalem pour prier et sacrifier, selon la loi de Moïse. Mais, comme il était pauvre, étant un homme des champs, de ceux que les Egyptiens appellent aujourd'hui Fellahs, il se désolait en pensant qu'il n'avait pas de quoi payer le didrachme que tout Israélite doit au Temple, ni de quoi acheter la victime qu'il voulait offrir au Seigneur.

Jésus l'entendit et le bénit de sa main, que tenait la main de Marie. Joseph y mit la dernière de ses trois pièces d'or. Le voyageur la reçut d'un cœur joyeux, et s'inclinant il dit : « Que le Seigneur vous garde à jamais de tout mal!

Que votre Enfant soit grand parmi les fils des hommes! Qu'il voie les jours de la Rédemption d'Israël, et qu'il me soit donné de le retrouver un jour sur le chemin de sa gloire ! »

Le Cyrénéen demeura dans la terre de Judée, près de Jérusalem, où ses fils Alexandre et Rufus furent des disciples de Jésus. Un jour qu'il se rendait aux champs, il rencontra Jésus sanglant et épuisé qu'on conduisait à la mort. C'est lui qui eut rhonneur d'aider le Sauveur des hommes à porter sa croix dans la montée du Calvaire (i).

Cependant la sainte Famille avait atteint le bord du fleuve sacré de l'Egypte. C'était la saison de la grande crue du Nil. Il coulait à pleins bords, roulant ses eaux rougeâtres chargées de vase féconde, avec un gonflement tranquille, et il couvrait toute la campagne de sa nappe sans fin.

Joseph se demandait comment il le traverserait et le ferait passer à la sainte Famille, car il ne lui restait plus rien pour payer le péage. Marie se pencha vers Jésus, pour l'interroger de son regard silencieux. Puis elle dit, parlant à des serviteurs invisibles : « Faites tout ce qu'il vous dira. » .

En ce moment une barque apparut sur la rive, amenée par les Anges. La sainte Famille y entra.

(i) s. Matth., XXVI, 32,

Les Anges prirent les rames et tendirent au vent les voiles de gaze avec les cordages faits de fils de la Vierge tissés par le soleil. Les flots émus se X courbaient sur le passage de TEnfant divin; et, de la proue à la poupe, des voix célestes se renvoyaient ces paroles du Prophète : « En ces jourslà, le Seigneur visitera TEgypte, son autel s'élèvera sur la terre de Misraïm; et les Égyptiens lui offriront des présents, des hosties; et il leur sera propice, et il leur apportera le salut (i). »

(i) Is., XIX, 19.

Fête de l'Epiphanie i863. Réunion de charité des enfants de Sainte-Croix d'Orléans : Les Étrennes à l'Enfant Dieu

Quasi morientes et ecce vivimus.

(S. Paul, II Cor., vi, g.)

Il y a trois ans, j'étais à Naples : c'était le 23 août 1879. Cette date se trouvait être exactement celle du dix-huit centième anniversaire de la première éruption historique du Vésuve, qui, en ce même jour, neuvième des kalendes de septembre de Tan 79 de Tère chrétienne, ensevelit les villes de Stabies, de Pompeia et d*Herculanum. Profitant du voisinage, Je voulus aller célébrer le centenaire du tragique événement sur les ruines mêmes de Pompéï, et je m'y rendis de bonne heure, avec un aimable jeune homme, mon compagnon de voyage en Italie.

C'était un étudiant d'une vingtaine d'années, tête d'artiste, cœur d'enfant, vif et léger comme l'oiseau, mais avec de belles envolées d'esprit

i34 LE PHILOSOPHE DE POMPÉI.

vers ridéal. Bachelier de fraîche date, il venait de traduire la lettre où Pline le Jeune raconte à Tacite la mort de son oncle Pline le naturaliste, étouffé dans les cendres vomies par ce volcan que nous avions devant nous. Tout plein de ces souvenirs classiques, il se faisait une fête de surprendre chez eux des Romains d'autrefois, des Romains authentiques, très profondément endormis, il est vrai, mais que son imagination de poète saurait bien réveiller, pour apprendre d'eux une foule de choses dont les manuels d'histoire ne disent rien.

Nous passâmes la journée, une journée d'enchantement, au milieu des grandes ruines.

Nous nous trouvâmes bientôt seuls : les visiteurs venus de Naples, français et italiens, anglais et allemands, s'étaient empressés d'y rentrer par les premiers trains de la soirée. Quant à nous, très jaloux de notre indépendance, nous étions même parvenus à nous libérer, moyennant quelques carlins, de la présence sans charme et de la science sans génie du cicérone obligé, à qui nous avions seulement donné rendez-vous pour riieure de la fermeture de l'enceinte et de notre départ pour la ville.

Et nous errions sans fin dans la vaste nécropole; et nous allions sans cesse de découverte en découverte, lorsque je m'aperçus, à de

LE PHILOSOPHE DE POMPEL i33

grandes bandes grises qui sous-tendaient Tare de rhorizon, qu'il était plus que temps de penser à partir. J'interpellai mon jeune ami. Il crayonnait sur son album quelques charmants détails d'une maison pompéienne, la maison de Pansa. La passion qu'il y mettait me laissa deviner que Mentor aurait quelque peine à arracher Télémaque à ces beautés de l'art grec, encore fraîches et vives malgré l'injure des siècles. Je lui fis remarquer que lui-même ne distinguait plus nettement les lignes qu'il traçait; et, lui montrant la Somma qu'affleurait le dernier rayon du soleil :

« Partons, lui dis-je, il faut finir. C'est l'heure à laquelle les gardiens ferment les portes. Notre guide, soyez-en sûr, ne viendra pas nous reprendre : il est à boire nos carlins, là-bas, à cette taverne d'où l'ont hélé tout à l'heure ses frères et amis. Partons ! »

Il ne bougea pas : « Mais hâtez-vous, de grâce, n'entendez-vous pas rouler le dernier train pour Naples? Le voici qui va passer : allons vite! A moins, ajoutai-je vivement, que par hasard il vous plaise de passer la nuit ici? »

Il sourit, puis tout à coup :

— « Une idée d'or! » s'écria-t-il, le regard pétillant de malice et de décision.

Et ce disant, sans s'expliquer, il continua de relever sur le papier indécis je ne sais quelle

j!-: le philosophe de pompel

jolie peinture décorative dont les contours plus que frustes nageaient dans Tombre du soir. Quant au départ, il ne s*en inquiétait pas plus que des chansons napolitaines dont nous entendions les notes confuses et sautillantes dans le lointain.

Je regardai ma montre. Elle marquait plus de six heures. Je savais que c'était le moment où les derniers gardiens quittent la ville morte, dont ils emportent la clef. Je n'étais pas sans inquiétude : mon ami n'en montrait aucune.

— ce Mais, enfin, lui dis-je d'un ton où je mis toute mon autorité, enfin. Monsieur, vous ne voudriez pas me forcer à partir sans vous?... »

Il me regarda d'un air sérieux, se leva et plia bagages, mais en y mettant le temps. Il en fallut, en effet, pour ranger et classer tous ses dessins de la journée, qu'il m'exhiba un à un comme pour m'en faire hommage, mettant à me les expliquer tant de grâce et de verve que ce fut irrésistible; je tombai dans le piège.

L'artiste avait essayé une restitution complète de la maison de Pansa. C'était bien là un petit hôtel du premier siècle de l'ère chrétienne, et, grâce aux commentaires pittoresques de l'auteur, j'y croyais être. Voilà bien, sur cfette première page, le portique, soutenu par des colonnes polychromes; voici bien la façade extérieure ornée de statues; puis le vestibule et le Lararium, avec

LE PHILOSOPHE DE POMPEL iSy

rimage des dieux, et au centre Tautel votif.

Voilà Tatrium et la cour intérieure, avec le compluvium, par où descend ce jour vraiment élyséen; et les colonnes de marbres revêtues d'une teinte rouge jusqu^à moitié du fût, et le bassin de marbre avec les bancs de bronze, et la balustrade garnie de ses vases de fleurs, de vrais vases de Nola; et ce filet d'eau fraîche qu'on décorait du nom d'Euripe, et les peintures murales, et les bustes des ancêtres. Enfin, sur un autre feuillet, le triclijiium ou la salle à manger, avec ses murs jaunes, noirs et rouges, où étaient peints comme attributs les fruits de l'Espagne et de la Perse, les oiseaux que le Phase envoyait à LucuUus, les murènes de Pollion et je crois même aussi les turbots de Domitien, toutes les célébrités de la cuisine romaine mêlées aux guirlandes de fleurs, aux épis de blé, aux coupes, aux cithares, aux lyres et aux barbitons. Tout le mobilier du lieu, s'étalait là plutôt indiqué qu^exprimé : les hauts candélabres, les trépieds de bronze à têtes de béliers, les lits d'ivoire rangés des trois côtés de la table, les tentures de pourpre tyrienne. On tournait la page : c'était Texèdre, puis le cubicuhim, puis le jardin ou xyste, avec ses fontaines de marbre; puis le stibadium, où Ton soupe l'été sous un treillis de vignes; puis, puis...

i38 LE PHILOSOPHE DE POMPÉL

J'admirais de confiance, car évidemment Tartiste disait plus de choses qu'il n'en avait marquées. Enfin je coupai court à son exhibition, en lui montrant une étoile qui s'allumait dans le ciel. Il lui sourit, et ce fut tout.

Je m'impatientai : — « Mais enfin qu'est-ce cela? Vous moquez- vous, Monsieur? A quoi pensez-vous donc? »

La question était solennelle; il le devînt luimême :

— « A quoi je pense? répondit-il, en prenant une pose à déconcerter mon sérieux, à quoi je pense, Monsieur? Je pense à Pline, au grand Pline! Je pense qu'à pareil jour, abordant à Stabies, tandis que le feu et les cendres l'enveloppaient de toutes parts, lui le Romain, lui le philosophe, commença par prendre son bain, soupa, causa, se coucha, ronfla, le tout à ses heures et avec son calme habituels : Lotus accubat, cenat, atqiie hilai^is se quieti dédit, et qiiievit, etc. Et pourtant. Monsieur, je présume que ce jour-là il faisait plus chaud ici qu'à présent. Je ne vois donc pas pourquoi je me presserais plus que lui. »

Grand enfant! J'allais le brusquer, mais il courut au-devant de mes objurgations, et me tendant la main, de l'air magnanime d'Auguste ordonnant à Cinna :

LE PHILOSOPHE DE POMPEL iSg

— « Partons », dit-il; et il me suivit, non sans jeter un dernier regard sur sa fresque absolument perdue dans l'ombre noire. La nuit était venue.

Ce ne fut, comme on le devine, ni sans beaucoup de peine, ni sans beaucoup de temps que nous retrouvâmes notre direction dans le dédale obscur des rues et ruelles étroites, carrefours, places, quartiers, distingués, il est vrai, par des numéros d'ordre, mais auxquels ne se reconnaissent que ceux qui n'en ont pas besoin. Nous marchions silencieux. La nuit avait prêté des proportions plus grandioses avec des formes mystérieuses à cette ville décapitée, mutilée, enfouie, sous laquelle Timagination déterrait et réveillait un peuple de douze mille âmes qui se redressait devant elle.

Mon compagnon avançait avec précaution, puis soudain s'arrêtait et reculait de quelques pas. Je crus qu'il prenait frayeur, lui que la nature pourtant n'avait pas fait timide :

— « Eh bien, mon cher philosophe, lui disje, ce grand cimetière aurait-il le secret de vous impressionner? Allons! courage! Il sera tout à l'heure derrière nous. Mais j'ai grand peur que nous n'arrivions plus à temps.

— « Je n'ai peur que d'une chose, me répondit-il stoïquement.

— Et moi aussi : c'est que la porte ne soit fermée, n'est-ce pas?

— Non; c'est qu'elle soit ouverte.

Que voulait-il dire? J'eus la naïveté de ne pas comprendre encore.

Nous arrivâmes. Personne. Tout le personnel des employés, gardiens du musée archéologique, receveurs du guichet, guides des visiteurs ou custodes, prenant le mot d'ordre de leur montre, qui n'est jamais en retard pour l'heure de la sortie, avaient unanimement quitté la ville des morts pour celle des vivants. On était à Naples, à Portici, à TAnnunziata, à Torre del Greco, à Résina, on n'était plus à Pompéï. On soupait sous les tonnelles, au parfum des orangers; on mangeait le macaroni autour des grands feux allumés, dans les rues et à la porte des maisons; on dansait au tambourin sous les berceaux de vignes grimpant dans les ormeaux. On nous avait oubliés. La porte était fermée, cadenassée, verrouillée. J'appelai d'une voix forte; seuls des cris et des chants de fête me répondirent au loin.

— « Chut! pas si fort, me fît observer mon ami ; on va croire que ce sont les morts de Pompéï qui reviennent, et vous mettrez les gens en fuite...

— « Mais enfin, il faut pourtant que nous sortions d'ici.

— « Je ne vois aucune nécessité à cela », répondit mon touriste, du ton tranquille d^un homme que cette perspective ne prenait pas au dépourvu.

Je le fixai du regard : il cachait mal un contentement railleur.

— « Malheureux, qu'avez- vous fait? vous vouliez donc rester?

— « Mais oui, me répondit-il de Tair le plus ingénu. Est-ce que vous commencez à vous en apercevoir ?

— « Birbante! Ah! voilà donc!... Que j'étais naïf!. Vous vous êtes joué de moi. »

Il éclata de rire.

— « Mais, jeune fou, quelle idée! quel démon vous possède ?

— a Le démon de la poésie, mon respectable ami, le démon des grands spectacles et des scènes sublimes. Remerciez ce démon-là, mortel ingrat que vous êtes, car il vous offre aujourd'hui une fortune unique, une fortune qu'on ne rencontre qu'une seule fois en un siècle, et que vous risqueriez quelque peu à attendre jusqu'au siècle prochain. Quant à moi, je m'en promets une félicité rare. Puis, quel souvenir! quel récit! En vérité, il eût manqué quelque chose à mes impressions de voyage en Italie, si je n'avais pu y noter à la plus belle page : Une nuit à Pompéï! Une nuit à Pompéï, le 23 août 1879,

dix-huît cents ans exactement après sa dernière nuit. Une nuit à Pompéï, avec ces dixhuit siècles en poudre sous mes pieds, une nuit dans cette nuit des âges, avec cette ville à moi, à nous, et à nous seuls; avec cette lune qui se lève — regardez-la dans ce beau ciel — pour se promener, elle aussi, sur ce monde posthume que, depuis cent ans, personne n^aura eu la gloire de visiter comme nous, à une telle date, à une telle heure, à une telle clarté... et avec un tel ami, s'empressa-t-il d'ajouter en me tendant la main. »

Il était évident qu'il extravaguait. Mais que faire? J'étais son prisonnier, je n'avais plus qu'à rendre les armes. Je ne cherchai même plus s'il n'y aurait pas quelque part d'autre issue à ce tombeau, en remontant par la campagne,' que, d'ailleurs, nous ignorions aussi bien l'un que l'autre. Je haussai les épaules pour sauver ma dignité, par une dernière mais platonique protestation de ma sagesse prise au piège; et, sans trop de résistance, je me mis à le suivre.

Il faut que je l'avoue tout de suite, je n'eus pas à le regretter. Ceux-là n'ont point vu Pom-

péï qui ne l'ont pas vue la nuit, à la clarté d'une belle lune d'été. Celle-ci était alors à son croissant, et sa lumière encore pâle se fondait discrètement dans la pénombre sereine de ces nuits de Naples qui sont plus belles que nos jours. Elle jetait de grandes ombres flottantes^ indécises, sur ces pans de murs, ces colonnes, ces monuments effondrés, ces massifs de ruines desquelles elle faisait sortir mille formes fantastiques. Elle se glissait par les portes, par les toits écroulés, dans Tatrium des maisons, entre les plantes pariétaires, parmi les éboulements de pierre, de marbre et de pouzzolane, et s'y plaisait à toutes sortes de jeux avec les ténèbres, qu^çlle remplissait d'illusions et d'apparitions. Elle allongeait les portiques, creusait des réduits sombres dans la profondeur des ruelles, descendait comme un vêtement sur les murailles dépouillées, versait des teintes mélancoliques sur leurs blesçures béantes, suivait les voies sillonnées encorq par la trace des chars, couchait de grandes lignes tremblantes sous nos pieds, s'endormait sur Içs degrés d'un temple ou d'un théâtre comme un lazzarone, ou postait des fantômes noirs sur un seuil plein d'horreur.

Nous allions lentement et silencieusement, dans un enchantement muet, d^un quartier à l'autre, de la porte de Nocera à la porte de

Nola, du grand forum à la voie des tombeaux, de la rue de la Fortune à celle des Augustals, de TEmporium aux Thermes, du tertre qui fut Tamphithéâtre au tumulus qui fut la caserne des légionnaires. Nous recommencions nos explorations aux temples saccagés de Mercure, d'Auguste, de Jupiter, de Vénus et d'Isis, à la Basilique chargée de grafites railleurs, à la Curie, à rÉcole, à la Bourse des marchands ou Chalcidique. Nous parcourions les carrefours, qui se peuplaient partout de formes étranges et im^ mobiles. Nous avions à chaque pas des surprises nouvelles.

Nous ne manquions pas de faire clandestinement visite aux personnages de la cité. Nous entrions familièrement dans la maison du riche Salluste, nous montions à Télégant péristyle de Lucretius, le fkminc de Mars, et nous nous reposions auprès de sa fontaine, où Silène presse son outre à Jamais desséchée. Nous faisions une descente furtive chez le banquier Jucundus; nous prenions possession de la maison du Faune, où la bataille d'Issus miroite sous sa vitrine. Nous nous glissions chez Diomède, dont nous croyions surprendre les gens couchés, roulés dans les masses sombres entre lesquelles la lumière tremblait. Les boutiques de marchands d'huiles, les tavernes de marchands de

vin s'éclairaient de reflets vagues, où Timagination, voyant plus de choses que les yeux, ranimait une scène éteinte depuis bientôt deux mille ans.

Parfois, au détour d'une rue, un bruit de marche qui nous suivait nous faisait frissonner : c'était récho de nos pas. Parfois des harmonies, des plaintes étouffées, des entretiens brisés semblaient sortir de dessous nos pieds ; c'était le vent de la nuit qui chantait, pleurait ou sifflait parmi les détours sans nombre. Le mystère était partout.

Mon ami était ravi. Une émotion grave s'était emparée de cette âme d'enfant. Il se sentait, avec moi, la seule âme vivante dans cette cité des morts. Il se sentait Grec et Romain avec ces fils disparus de la Grande-Grèce et de Rome. Ces ruines se relevaient, ces rues se repeuplaient, ces places retentissaient des voix de la foule, ce Forum voyait passer et repasser les escouades de soldats et de gladiateurs, ces théâtres s'animaient de danses folles au son de la flûte, cette basilique retrouvait ses riches Romains sous la toge; et tout ce peuple ressuscité s'abordait, se saluait, s'entretenait des choses du temps, des plaisirs et des affaires, des arrivages au port, des manœuvres de la flotte de Misène, des conquêtes de l'Empire sur les barbares indomptés et

de la politique de Titus, « les délices de Rome » : vraiment on y était. Tout ce que mon bachelier avait retenu des poètes qui avaient illustré ces lieux, il le leur servait gracieusement à euxmêmes, attendant la réplique, pour dialoguer avec eux dans leur langue divine.

J'avais d'autres pensées.; j'étais tout à l'histoire tragique de ces lieux. Au lendemain de l'ensevelissement de cette antique civilisation, décrépite, pourrie, j'en voyais naître une autre, qui, peut-être, avait eu là ses apôtres et ses martyrs; et je pensais à ces dix-huit siècles qui, les uns après les autres, ont passé sur ces ruines, apportant une nouvelle foi, de nouvelles races et de nouvelles mœurs. Je pensais à ce monde moderne dont jamais Pline l'Ancien n'eût soupçonné les merveilles, lui qui a raconté les merveilles de son temps. Puis, tristement, je me demandais si un jour ne serait pas où notre brillante civilisation, surprise, elle aussi, par je ne sais quelle explosion de la colère d'En-haut, ne périrait pas sans retour, ne laissant plus d'elle aux âges à venir qu'un squelette méconnaissable, comme celui de la cité dont les ossements étaient là épars sous mes yeux : Grandiaqiie effbssis mirabitur ossa sepiila^is?

Tandis que je me promenais ainsi, plein de rêveries, la nuit était avancée. Les derniers bruits

avaient expiré sur la terre •, et, du côté de la mer, on n'entendait plus que celte parole inarticulée et infinie que les vagues se renvoient les unes aux autres en cadence, comme les syllabes d'un hymne aux strophes éternelles. Le vent fraîchissait, les dernières lumières mobiles avaient éteint une à une leurs feux dans la campagne; et, du côté du Vésuve, le nuage de vapeur blanche qui s'en exhale perpétuellement prenait des reflets variés à la clarté de la lune, qui le frangeait d'or et de soie. Parfois, tout à coup, un bouquet d'étincelles bleues, vertes, jaunes et rouges s'échappait en pétillant de la bouche du géant, qui, de temps en temps, s'amuse à lancer ces fusées, comme pour avertir qu'il est toujours là, qu'il veille à son bivouac, qu'il est prêt à reprendre les hostilités au premier signal d' Enhaut, comme pour mieux éclairer la célèbre et menaçante inscription que Fonseca fit graver à ses pieds : CaveteyposteiH, vestrares agitur!

Il y a, à Pompéï, une maison fort connue de tous les visiteurs. On lui a donné le nom de Maison du philosophe. Ce nom lui est venu de ce qu'on y a trouvé plusieurs manuscrits de phi-

losophie, ce qui a fait présumer la profession du maître, par une large et libérale extension du proverbe : Dis-moi qui tu lis, je te dirai qui tu es. Acceptant cette donnée , je m'étais secrètement intéressé au sort de ce philosophe inconnu. Je me Tétais représenté, infortuné rêveur, plongé au plus creux de ses méditations, quand tout à coup le volcan vient faire la nuit sur ses livres, en le plongeant lui-même dans la nuit éternelle. Quel rêve et quel réveil!

Ce bon sentiment m'inspira la confiance d'entrer dans sa maison, pour m'y reposer de mes courses du jour et de mes veilles forcées de la nuit. Je m'assis, comme chez moi, dans un coin de son exèdre, en m'appuyant nonchalamment sur un débris de muraille que me disputaient les larges raquettes d'un cactus dentelé de pointes, à la ramure poudreuse. Puis, tout plein de l'image de mon propriétaire absent, j'en vins, de songerie en songerie, à me demander ce qu'il avait été autrefois dans ce monde : stoïcien, épicurien, académicien, pythagoricien? Je me demandai aussi ce qu'il était devenu dans l'autre; et je me représentai son âme encore errante, dans le voisinage de la mienne, comme les anciennes ombres que Virgile fait s'égarer plaintives près de CCS mêmes rivages.

Autant que je puis croire, il n'y avait pas long-

temps que j'étais à me reposer et à rêver dans cet abri, lorsque je vis soudain m'apparaître quelqu'un que je n'avais nullement aperçu en entrant. C'était un personnage fort grave, vêtu à l'antique, portant un long manteau qui rappelait la chlamyde grecque plus que la toge romaine, avec une barbe qui complétait pour moi son signalement professionnel. Je n'hésitai pas à le reconnaître, et, tout de suite, je m'écriai : « C'est le philosophe! c'est lui!

— « Oui, c'est moi, me répondit-il. Et vous, étranger, comment êtes-vous ici ? »

Je me confondis en excuses sur le sans-façon avec lequel je m'étais installé dans son logis, que je croyais inhabité depuis quelque dix-huit cents ans, et qui me semblait, de ce chef, tombé en déshérence. J'allais même alléguer, pour obtenir ma grâce, la sympathique considération que j'avaiseue de tout temps pour ceux de sa profession, quand, m'arrêtantd'un geste :

— « C'est bien, je comptais sur vous, me dit-il avec calme. J'avais besoin de vous. »

Puis, avec un long soupir, comme se parlant à lui-même : « Voici donc la dix-huitième fois que, de siècle en siècle, à pareille date, s'accomplit pour moi la parole de Paul!

— « Quelle parole voulez- vous dire? Et de quel Paul parlez- vous?

i3o LE PHILOSOPHE DE POMPEI.

— « D'un certain Juif de ce nom qui avait appris la philosophie à Tarse, mais l'avait désapprise à Jérusalem. Il n'est pas que ce nom ne soit venu jusqu'à vous?

— « Quoi ! Paul le grand Apôtre! Vous auriez eu l'honneur et le bonheur de le connaître, de converser avec lui?

— « Oui, dit-il, pour mon malheur. »

Et comme il vit que mon attention était fort excitée, et que mes yeux le priaient, il commença ainsi :

— « C'était sous le règne de Néron (i).

Ce Juif illustre venait d'aborder à Pouzzoles, là-bas, en face de nous. Il était prisonnier pour affaires de religion. Un centurion du nom de Jules le conduisait à Rome, pour être jugé, car il en avait appelé du prétoire de Festus au tribunal de César. 11 n'était bruit, sur tout le rivage, que de cet étrange accusé qui, disait-on, par son courage et ses prières, venait de sauver du naufrage l'équipage de son navire, et avait rempli l'île de Malte de sa parole et de ses prodiges. On nous assurait même que le premier magistrat de l'île, Publius, avait embrassé sa superstition. On le donnait pour un grand sage et un habile magicien. Les personnages du temps

(i) Le 16 février de Tan 6i de Jésus-Christ. {A des des Apôtres, XXVIII, i3.)

LE PHILOSOPHE DE POMPEf. i5i

faisaient état de lui; et je savais qu'ayant eu affaire avec le célèbre Gallion, proconsul d'Achaïe, celui-ci l'avait recommandé à Burrhus, son beaufrère, et Burrhus à Sénèque. J'étais trop curieux des choses de Tesprit pour ne pas aller visiter, à son passage, un des sages d'une nation si peu ressemblante aux autres, et sur laquelle toutes les autres avaient alors les yeux. J'étais mal inspiré, car c'est là que j'entendis l'arrêt de ma destinée, dont peu d'autres, ont égalé l'angoisse et le mystère. »

Ce début plaintif avait ému ma pitié. J'étais haletant de désir. Le philosophe continua :

« Je trouvai Paul chez Celsus, un des prêtres, me dit-on, de ce culte nouveau, apporté déjà précédemment chez nous par les circoncis (i). Le premier aspect de ce Juif ne me prévint pas en sa faveur. Je trouvai un homme de petite taille et d'assez chétive apparence. Il portait pour vêtement une simple peniila qui recouvrait la grossière tunique de l'ouvrier, car il travaillait de ses mains à faire des tentes.

« Ce fut pour moi une déception que la vue de ce pauvre. Le centurion qui le gardait avait décidé qu'à la suite d'une traversée difficile, on demeurerait à Pouzzoles pendant une semaine né-

(i) Celsus, premier évéque de Pouzzoles, disciple de saint Pierre (V. Bo//aMi.,'i 5 novembre).

i32 LE PHILOSOPHE DE POMPEL

saire aux besoins du navire et de son équipage. Ce séjour servit au Juif à fordôer dans leur religion les hommes simples qu'il appelait ses frères et ses fils. Il me reçut comme Tun d'eux, avec une gravité qui n'était pas sans grandeur, mais aussi, je dois le dire, avec une bonté qui croyait se devoir à tous. Je l'abordai en le plaignant du sort qui lui était fait par Tenvie de ses compatriotes; il sourit et m'assura qu'il se réjouissait de ses souffrances et qu'il n'était jamais plus puissant que dans la faiblesse. Ces liens, il en était fier, et volontiers il s'intitulait lui-même le prisonnier de Jésus-Christ. Cette fierté stoïque me plut,

« Je l'interrogeai sur ce Christ dont il se disait l'envoyé. Il m'en apprit des choses où je reconnus l'esprit crédule des Orientaux, amis du merveilleux. Il m'expliqua sa doctrine, que j'eus de la peine à comprendre. Une de ses plus étranges croyances — et il y insistait — était que les morts ressuscitent ! Il racontait que son Maître, le premier, en avait donné l'exemple, et il comparait nos corps à une semence qui jetée en terre devait porter ensuite une moisson immortelle. Je ne pus m'empêcher de sourire : « Pour cela, lui « dis- je, attendons; nous verrons bien un jour! » Et je secouais la tête.

« Il me parlait de son Christ en termes passionnés. « Le Christ c'était sa vie », comme il s'ex-

LE PHILOSOPHE DE POMPEL i53

primait. Mais quand il en vint à m'affirmer, et cela sérieusement, que ce Galiléen était Dieu, qu'il n'y avait de Dieu que lui, qu'il fallait que tout genou fléchît à son nom, qu'on devait non seulement l'adorer et le craindre, mais encore l'aimer jusqu'à lui tout sacrifier, jusqu'à vivre crucifié avec lui, enfin que ce misérable ouvrier de Galilée était la Sagesse même de Dieu, et que la sagesse des Grecs n'était que folie auprès de la sienne, je commençai à sentir à qui j'avais affaire : manifestement cet homme avait perdu le sens.

« Ce fut bien pis quand je l'entendis proclamer, assurer imperturbablement que ce Juif, crucifié il y avait trente ans, allait régner sur le monde, s'assujettir toute puissance, transformer l'univers, déposséder toute autre divinité, ruiner tout autre autel, détruire toute autre sagesse que la sagesse de la croix -, et que ce règne, se continuant ainsi de siècle en siècle, n'aurait jamais de fin!...

« Je n'y tins plus alors : Paul se moquait de moi. Ce prophète n'était qu'un de ces misérables jongleurs de la parole et du sophisme que chaque jour nous envoient les écoles de l'Orient, pour jeter le défi au bon sens et l'insulte à tous les dieux. Il n'y avait pas à discuter; je ne voulus plus l'écouter : « Assez, assez! lui criai-je. Je

i54 LE PHILOSOPHE DE POMPÉI.

(( t'entendrai îà-dessus une autre fois. Eh, puisce qu2 ton Jésus doit régner de siècle en siècle, « eh bien, Paul de Tarse, au prochain siècle! « Je reviendrai dans cent ans : au revoir! »

« En disant ces paroles, je lui tournai le dos. Mais lui, fixant sur moi un regard plein du feu du ciel : « Tu blasphèmes ! » me dit-il.

« Puis, m'arrêtant sur le seuil : « Tu veux « voir, dis-tu? tu verras. Tu parles de revenir « ici? tu y reviendras. De t'y retrouver dans cent « ans? tu t'y retrouveras. Sur ce rivage napo- « litain? tu y reparaîtras. Au siècle prochain? tf oui, mais aussi à chacun des siècles qui se « succéderont, jusqu'à la fin du monde. Pour « ton plaisir, comme tu le crois? non : pour ta « confusion, pour ton tourment et à la grande « gloire de Celui qui est le Roi des siècles, dont « le règne est immortel, et à qui les nations ont « été promises en héritage... »

c( En prononçant ces mots, Paul avait dans son geste et dans sa voix quelque chose de terrible qui me fit tressaillir. Sa parole était un glaive. Il semblait vraiment prophète; c'est cet accent que devait avoir notre Sybille de Cunies quand elle rendait ses oracles, là en face, près de nous : Non mor^tale sonans.

LE PHILOSOPHE DE POMPEL i55

« Je passai dix-huit ans à m'efforcer d'oublier cette parole de Paul. Je n'y pus parvenir. Elle m'était sans cesse rappelée par tout ce que je voyais, par tout ce que j'entendais du Christ et de son culte.

« Je m'étais lié avec un Juif Hellène, neveu du roi des Juifs Agrippa, lequel était venu chercher les délices de Pompeia, pour fuir les maux de sa patrie. 11 me racontait que ce même Paul avait jadis comparu devant son oncle, à Césarée, et telle était son éloquence qu'il avait presque persuadé ce prince de se faire chrétien (i).

« J'eus un jour d'espérance : ce fut celui où j'appris que Titus venait de ruiner Jérusalem, et de raser ses murailles, et de réduire son temple en cendres. C'en était donc fait de la race des disciples de l'imposteur galiléen! Mais il était trop tard, cette engeance était partout; elle se glissait jusque dans notre ville de joie; et peutêtre vous-même avez-vous remarqué parmi nos tristes décombres, les symboles austères que la religion du Crucifié a laissés sur nos miirailles, em-

(i) Il est rapporté que ce neveu d'Agrippa périt dans le désastre du Vésuve de l'an 79.

i56 LE PHILOSOPHE DE POMPEL

preinls à côté des emblèmes d'un culte de volupté. « Ce n'était pas vainement, en effet, que Pompeia avait été consacrée parnos ancêtres à la Vénus Physica ou mère de la nature. La ville avec sa campagne était le séjour de toutes les séductions (i). Le Vésuve était fertile, couvert de pampres, tapissé de vergers, planté de bois jusqu'à son sommet, dans lequel se creusait une coupe profonde de verdure où les bergers menaient paître leurs troupeaux, et si vaste qu'autrefois Spartacus avait pu y bivouaquer, dit-on, avec ses dix mille gladiateurs. De ces hauteurs se déployaient tous les enchantements de la mer Tyrrhénienne. Le rivage, se courbant et se découpant en golfes arrondis, s'avançait ou fuyait en gracieux promontoires chargés de bois de citronniers, d'orangers, de myrtes et d'aloès, portant sur ses collines les villas des plus riches patriciens de ritalie, et ouvrant ses deux bras à Tile de Caprée, qui, mollement étendue et comme bercée par les fïots, ressemble, avec ses deux crêtes de Tibère et de Solaro, à un grand navire à la voile. A ce spectacle, toujours nouveau et toujours enchanteur, nous comprenions la fable qui dit que Parthénope était bâtie sur le tombeau d'une Sirène.

(i) V. la description qu'en ont faite Diodore de Sicile, Plutarque et Strabon.

« C'était là que nous passions, dans 1 étude et la joie, des jours que rien n'eût troublés si la colère du Ciel ne se fût fait sentir, en imprimant à cette terre heureuse des secousses qui semblaient donner raison contre nous aux menaçantes prophéties du Dieu des chrétiens. Dès la seconde année après la visite de Paul, un effroyable tremblement de terre souleva le rivage d'Herculanum et renversa les temples de nos dieux. Nous ne manquâmes pas de nous en prendre à la race maudite qui, ses livres sacres en main, nous dénonçait de tels maux. J'avais autour de moi une école de disciples, jeunes hommes turbulents, à qui je n'eus pas de peine à faire voir dans les chrétiens des ennemis de la patrie. Je commençais à m'irriter de la vitalité que menaçait de prendre ce règne, dont l'éternité m'avait tant diverti dans Tentretien de Pouzzoles. J'entrepris d'y mettre bonne fin. Nous ameutâmes contre les chrétiens toute la jeunesse pompéienne; désormais, haïr le Christ fut toute notre philosophie. Le poète Cœsius Bassus composa contre lui un mime fort divertissant que le théâtre applaudit; et si vous avez lu sur les murs de la Basilique les inscriptions moqueuses où le jeune grec Eutychès est accusé d*adorer un âne crucifié, vous pouvez vous faire ridée des railleries dont mes auditeurs poursui-

valent le sinistre Dieu de la croix et ses stupides fidè'es.

" La superstition n'en enfonçait pas moins ses racines -dans le sol. C'était incompréhensible. Nous redoublâmes nos violences, le ciel redoubla ses avertissements. Peu de semaines avant le désastre qui nous engloutit, la nature parut troublée. Après un été sans eau, la terre était devenue brûlante sous les pieds. Des commotions souterraines faisaient tressaillir le sol avec des grondements sinistres. La montagne semblait chanceler, comme si une force intérieure en soulevait la masse avec effort. On entendait sortir de je ne sais où des bruits semblables au roulement du tonnerre; des bouillonnements sulfureux montaient à la surface des flots; et, pendant la nuit, de gigantesques fantômes glissaient sur la plaine ou traversaient les airs(i). L'épouvante était partout.

« Nous résolûmes de donner satisfaction aux dieux. Mes amis et mes disciples se portèrent au lieu de l'assemblée des chrétiens. Ils surprirent leurs mystères, renversèrent leurs autels, profanèrent les vases saints, dispersèrent les prêtres, insultèrent les vierges. L'exaspération publique était à son comble quand il fut annoncé

(i) Xiphilin, lxvi, 22. — Pline, Kp. vi, 20.

LE PHILOSOPHE DE POMPÉL iSg

que, pour apaiser la divinité et tromper nos frayeurs, des jeux solennels seraient célébrés dans Tamphithéâtre de Pompeïa, où huit grands lions devaient arriver d'Afrique (i).

« Le jour choisi pour cette fête était le 9 des calendes de septembre, jour à jamais néfaste. C'était hélas! un autre et épouvantable spectacle qui allait nous être donné, et nous devions y jouer notre rôle dans une tragédie infernale.

« Tout le peuple de Pompeïa, d'Oplonte, de Nocera, de Stabies et d'Herculanum s'était entassé à l'extrémité de la ville, sur les gradins de l'amphithéâtre, creusé dans le tuf, en talus, dans la colline qui lui sert d'appui. Vingt mille spectateurs y étaient assemblés. Oh était fort animé. On avait ouvert la fête par une chasse ; puis un combat de cavalerie avait été représenté par les gladiateurs vêtus d'habits splendides et ceints d'éclatantes armures. Mais le peuple était distrait, préoccupé, inquiet. Les regards, à chaque instant, se détournaient de l'arène pour s'arrêter sur le Vésuve, que couronnait un nuage étrange, tel que jamais on n'en avait vu. C'était une épaisse colonne noire qui, du sommet de la montagne, montait en tournoyant à une grande hauteur, où elle s'épaississait et s'élargissait sans

(i) Huit squelettes de lions ont été retrouvés dans les carceres de Tamphithéâtre.

i6o LE PHILOSOPHE DE POMPÉL

cesse SOUS la forme d'un sombre et gigantesque palmier. L'air était chargé de feu et d'odeur, de soufre, la lumière était blafarde, la chaleur étouffante. Le velarium étendu au-dessus de nos têtes, s'affaissant à vue d'œil, semblait peser de tout son poids sur les speaateurs. Involontairement, tous se rappelaient le tremblement de terre qui, dix-sept ans auparavant, avait rempli de ruines la ville et les environs, lesquels en gardaient encore les traces pantelantes; et nous tremblions dans nos cœurs.

« Pour éloigner ces craintes et ramener sur les jeux l'attention de la foule, Tédile G. Pansa fit annoncer les lions. Une immense acclamation répondit à cette annonce; et tous les regards, toutes les mains se tournèrent vers les carceres, d'où ils allaient bondir et engager le combat contre les gladiateurs. C'était le moment attendu par mes jeunes amis. Un cri s'éleva de notre côté : « Les chrétiens aux lions! Pas de gladiateurs! Les impies aux lions! Enlevez les impies ! » Une effroyable clameur fit écho à ce cri. L'heure était pressante : c'était une hécatombe qu'il fallait immoler, un fleuve de sang impur qu'il fallait offrir en libation aux dieux irrités contre nous.

« Mais tout à coup éclate une détonation épouvantable. L'amphithéâtre est ébranlé. Tous

-LE PHILOSOPHE DE POMPEL i6i

sont levés, regardant le Vésuve avec stupeur. Le sommet delà montagne déchiré, béant, vomit vers le ciel des tourbillons de flamme. Des feux sortent çà et là de ses flancs crevassés, comme si des incendies y eussent été allumés de place en place. Les secousses redoublent, un cri général éclate, désespéré, déchirant, immense; on se précipite éperdu par tous les vomitoires; on est renversé, on s'étouffe, on cherche les portes. Ceux qui sont venus des villes du voisinage s'enfuient du côté de la mer, mais bientôt le port et la mer manquent d'embarcations. Les Pompéiens se poussent en désordre vers leurs maisons, pour y sauver leurs enfants et leurs trésors. La ville semble toute en feu, éclairée qu'elle est par une lueur d'incendie plus éblouissante que les éclairs. La terre danse, affolée, comme une bacchante dans rivresse; les maisons oscillent, se renversent. Le sol gronde sourdement; la mer mugit, épouvantée; elle bouillonne sous Faction du feu qui la soulève, et, bondissant hors de son lit, elle envahit le rivage en le couvrant d'écume et de débris.

« Cependant, tout à coup, le lourd nuage de plomb qui jusque-là était resté suspendu sur le Vésuve, laissant passer encore un reste de jour au-dessous de lui, s'affaisse, couvre la terre, couvre la mer, et bientôt, partout, de Misène à

i02 LE PHILOSOPHE DE POMPEL

Stabies, sur tout le golfe et son bord, lobscuriié devient telle qu'on se fût cru dans les dernières profondeurs des enfers.

« Dans ma première épouvante, j'avais pu regagner précipitamment ma maison, suivi de quelques-uns de mes disciples éperdus. J'échangeais, avec eux quelques propos de philosophie, afin de les ranimer; mais ils ne m'écoutaient plus. Tous prirent la fuite; je fis comme eux.

« Nous errions comme des ombres, sans savoir où nous allions, tâtonnant le long des murs que nous sentions trembler, prêts à s'écrouler sur nous. La plupart de nous étaient muets, quelques-uns poussaient des cris de désespoir,-xi'autres invoquaient les dieux. Je crus entendre des voix de prière qui prononçaient le nom de Christ. Le souvenir de Paul me revint et me fit frissonner.

(( Plusieurs de nous tombèrent et ne se relevèrent plus; mon ami le poète Caesius Bassus expira foudroyé. Nous avancions haletants, chancelants dans ce Tartare. Le ciel, la terre, la mer semblaient se confondre ensemble. Je pensai que c'était le chaos qui reprenait son empire, et que cette nuit était la dernière du monde. Je pensai aussi que c'était peut-être le châtinient de nos crimes, et je me rappelai cette nuit éternelle dont le divin Virgile a menacé les siècles impies.

(( Ce furent mes dernières pensées. Le soufre

LE PHILOSOPHE DE POMPEE. i63

nous suffoquait. Bientôt une pluie de cendres s'abattit sur nos têtes, puis ce fut une grêle de pierres menues et calcinées, poussière de rochers lancée par le cratère en furie. Puis...

« Mais déjà j'avais vécu. J'étais tombé asphyxié sur la voie partout jonchée de morts et de mourants, sans avoir pu atteindre la mer, où nous cherchions le salut. »

Après ce récit de sa mort, le philosophe s'arrêta. J'hésitais à l'interroger sur ce qui pour lui suivit cette heure lugubre : j'étais peu rassuré sur ce qu'avait pu devenir, au sortir de ce monde, son âme de blasphémateur et de persécuteur. Lui lui aussi se taisait, mais son regard me questionnait, sollicitant un mot qui l'eût tiré de peine. Je me contentai de lui demander :

— « Et la prophétie de Paul? »

Il frissonna, puis reprit :

— (c La prophétie de Paul s'accomplit exactement pour moi, un siècle après. Elle n'a plus manqué depuis de s'accomplir de siècle en siècle, à cette même date funèbre, dans cette journée, dans cette nuit, à chaque centième anniversaire de ma dernière journée, de ma dernière nuit.

C'est elle encore qui me ramène aujourd'hui dans ces lieux ; et vous-même, si vous êtes présente-

i64 LE PHILOSOPHE DE POxMPÉÏ.

ment ici, c'est, sans que vous le sachiez, par une volonté supérieure qui vous y a poussé, pour m'apprendre où en est cette fois encore cet odieux règne du Christ dont la durée doit mesurer celle de mon supplice.

— « Malheureux! que voulez- vous dire? Quel supplice? D'où venez-vous? Où êtes- vous? »

Sa voix devint suppliante :

— « De grâce, ayez pitié de moi; ne m'interrogez pas! Seulement dites-moi que c'en est fait de celte religion et de ce Dieu, que tout cela va finir et que ma délivrance est proche. C'est la dix-huitième fois que, revenu dans ces lieux, j'adresse cette question, je fais cette prière, je conçois cet espoir; et chaque siècle m'apporte, après la même illusion, une déception semblable. Quelle histoire que celle-là !»

Je me taisais, je n'osais maintenant le faire parler de peur d'ajouter à ses maux. Mais il reprit de lui-même :

— « Ecoutez donc, étranger. Cent ans après le drame que je viens de raconter, je me trouvai, je ne sais comment, transporté pour quelques heures là où j'avais vécu. Ce n'était plus la fournaise qui nous avait engloutis. Je fus tout étonné d'y revoir le soleil, la verdure, la mer souriante, la montagne couverte de villas et de jardins. Le monde s'était repris à vivre. J'eus peine ce-

LE PHILOSOPHE DE POMPEÎ. i65

pendant à" reconnaître les lieux qui avaient été ma patrie. Pompeïa n'était plus une ville, mais le sépulcre d'une ville, dont on avait presque oublié le nom. Des amas de cendres et de scories volcaniques avaient comblé les rues et les places, et écrasé les monuments, dont quelques-uns seulement soulevaient de dessous ce linceul leur tête découronnée, mutilée et souillée. Les toitures, en s'affaissant, avaient creusé des sillons que la terre toujours féconde, toujours j^une, avait remplis de plantes entre lesquelles apparaissait ça et là le squelette décharné d'édifices que je ne reconnaissais plus.

« Je ne reconnaissais guère mieux la montagne elle-même, dont le pourtour supérieur, disloqué et précipité en bas par l'éruption , avait jeté ses débris en fusion sur la ville d'Herculanum, désormais ensevelie irrémédiablement sous une croûte plus impénétrable que le rocher. Le volcan était encore là, béant et menaçant, mais, au lieu de feu, il n'en sortait qu'une colonne de vapeur blanchâtre et de fumée. Le plateau que j'avais connu si riant s'était transformé en un cône de cendres et de scories, et, à la base, des bandes de végétation, alternant avec de larges et sombres coulées de lave refroidie, marquaient le chemin que le bourreau s'était tracé pour aller étouffer et ensevelir ses victimes. En vain Titus,

i66 LE PHILOSOPHE DE POMPEL

invoqué par les Pompéiens, avait tenté de déblayer et de relever leur ville, en chargeant deux sénateurs de ce compatissant office : ceux des habitants qui avaient survécu ne voulurent plus recommencer une expérience si funeste. Ils fouillèrent leurs maisons, en retirèrent ce qu'ils purent et furent s'établir ailleurs.

« Le temps où je revis ces lieux était celui de la vendange. Des troupes joyeuses montaient, descendaient le long des ormeaux festonnés de pampres et chargés de grappes, et folâtraient comme des bacchantes, en chantant Évohé! Je m'assis plein de tristesse sur un tertre où il me sembla qu'avait du être autrefois mon école et ma demeure. Je pensai à tant d'amis dont je foulais la cendre, et je méditai solitaire sur le malheur des hommes et le courroux des dieux.

« J'étais là, quand j'entendis murmurer près de moi une voix qui récitait des paroles connues. C'était la célèbre lettre de Sulpicius à Cicéron, sur la mort de TuUia : « A mon retour d'Asie, lorsque je naviguais d'Egine vers Mégare, je me mis à considérer les régions d'alentour. Derrière moi était Égine, devant moi Mégare, à ma droite Pirènes, à ma gauche Corinthe, toutes villes autrefois florissantes, et qui maintenant gisaient en ruines devant moi. Je me dis alors à moi-même : « Ah ! nous, pauvres petits hommes,

LE PHILOSOPHE DE POxMPEL 167

« nous nous lamentons si Tun des noires vient <( à subir son destin, nous dont la vie dure si <( peu, tandis que sur un même lieu tant de ca- <c davres de villes gisent là renversés (1)! »

« Je regardai : celui qui proférait ces paroles portait comme moi le manteau et la longue barbe.

— « Seriez-vous philosophe, lui dis-je?

— (c Et qui donc, me répondit-il, ne le serait « pas aujourd'hui , depuis que la philosophie a est montée sur le trône avec le divin Marc- <c Aurèle? »

« Je respirai : — « A la bonne heure, lui « dis-je tout réjoui. C'en est donc fait d'une a certaine superstition juive qui s'implantait « dans l'Empire, il y a une centaine d'années, <c et qui, jetant le dédain sur toute religion et a toute philosophie, rendait des honneurs divins « à un nommé Christus, un homme mort en « croix?

— « Hélas! elle vit encore, et c'est toujours a la grande affaire du monde que celle-là. Ni u Néron , ni Trajan n'ont pu l'éteindre dans le « sang, ni l'étouffer dans les flammes. Elle in- « feste nos villes, nos municipes, nos campagnes; « elle entame nos armées. Elle possédait presse que tout entière notre légion Fulminante, et

(1) Cicéron, Epist., lib. iv, cp. 3-

i68 LE PHILOSOPHE DE POMPEL

« c'est elle dont Torgueil s'attribue le salut de « Tarmée récemment envoyée contre les Quades. « Elle tient école à Rome; elle ne craint pas de « porter ses revendications jusqu'aux pieds de « nos divins empereurs. Hier elle s'adressait au (( Prince par la voix de Justin; aujourd'hui elle tt rinterpelle, avec Athénagore. Il lui faut le « droit de cité. Bientôt elle voudra régner.

— « Et ce règne, vous le laissez venir? Et « celte lèpre, vous la laissez s'étendre?

— (( Non, le très clément Empereur y a c< mis deux fois bon ordre. Justin dénoncé par « le philosophe Crescens, un de mes bons « amis, fut livré à la hache. Un vieillard pres- « que centenaire du nom de Polycarpe, qui « arrivait de Smyrne, monta sur le bûcher; une « femme illustre, Félicité, périt avec ses fils. « Mais ce Christ, lui, ne périt pas, et voici qu'on (( le retrouve plus vivant que jamais dans le « cœur de ces gens étranges, pour qui mourir « est un gain et souffrir une joie.

— « Eh bien, si c'est dans le cœur qu'il a (( placé son trône, arrachez-le du cœur des u hommes en y faisant trôner une autre divi- « niié et un meilleur amour. Ayez une sagesse « plus haute, une morale plus pure, un culte « plus attrayant, et le Christ méprisé verra déa serter ses autels.

— « C'est ce que nous avons essayé aujourd'hui. Le stoïcisme est la philosophie des héros et des sages. Voilà la grande religion qu'il s'agit d'introniser dans le monde, sous l'empire et avec la protection de Marc-Aurèle, l'impérial disciple de Fronton.

— « A la bonne heure ! Le voici donc qui détrône le Christ? Et demain vos écoles vont remplacer les églises? Et bientôt, et alors, il n'y aura plus de chrétiens? Est-ce vrai? Est-ce vrai?

— « Il y en a plus que jamais. Le clément Empereur a dû en revenir à la force. Il a repris la hache, et abattu de nobles têtes. L'illustre Cécilia vient d'expirer à Rome, avec les patriciens Valérien et Tiburce. Le pontife Soter les a suivis de près. Il nous arrive l'annonce de pareilles exécutions accomplies en Egypte, en Phrygie, dans le Pont, dans tout rOrient. A Lyon, rien ne fut épargné, depuis l'évêque Pothin jusqu'à la plus humble esclave. Il en fut de même à Vienne, à Autun , à Langres, à Dijon, dans la Gaule entière. Mais on a beau frapper : cet arbre de la Judée repousse à mesure qu'on l'émonde. Il faudrait l'extirper dans sa dernière racine...

— « Qu'on l'extirpe! Courage! Mort aux

impies! Victoire et bonheur au magnanime

Empereur !

— « Oui, souhaitez-lui le bonheur, car Marcce Aurèle n'est pas heureux. Son règne voulait u être celui de la paix éternelle : ainsi por- « talent ses monnaies. Mais, voici que, depuis u un an, il est sur le Danube aux prises avec les u Barbares. On parle d'une grande bataille qui « a duré tout un jour. On parle de maladies et (c de mortalité dans le camp. On dit que rEm- (( pereur est languissant. Ne verra-t-il pas finir (( son règne avant celui du Christ ? Commode est (( auprès de son père. Commode lui succédera. « Commode exècre les chrétiens, et nous pouce vons être assurés du moins que le Crucifié ne « verra point de beaux jours avec lui. Salut! »

(( Mon visiteur me quitta. Devais-je craindre (( ou espérer? Je me le demandais à moi-même. — Mais encore, me disais-je, quelle est donc cette puissance qui, depuis deux siècles bientôt, résiste également à la sagesse et à la force? Où prend donc son point d'appui ce culte dont on ne voit les soutiens nulle part? A ces pensées, je me sentais rindéfinissable angoisse de Thomme qui se débat en vain contre Topiniâtre cauchemar d'une mauvaise nuit.

« Je méditais ainsi, quand je crus entendre des voix qui semblaient sortir de dessous les ruines. Je m'avançai de ce côté. Je pus reconnaître remplacement de Tancien temple d'Auguste, au

forum. Une issue souterraine secrètement pratiquée donnait accès dans Tédifice. C'étaient les chrétiens qui, l'ayant déblayé, en avaient fait leur refuge contre leurs persécuteurs. Ils étaient alors assemblés pour la prière.

Je me glissai dans leur foule. Je reconnus le lieu sacré que j'avais fréquenté tant de fois. Dans Tatrium étaient encore les piédestaux des douze grands dieux, et, en face, le sanctuaire orné de six colonnes, au fond duquel Auguste était jadis représenté portant le globe du monde. Mais et le César et les dieux étaient descendus de leurs socles; une simple croix de bois avait remplacé sur la porte Taigle impériale; au lieu des auguslals, des ministres vêtus de lin présentaient le pain et le vin au même autel sur lequel avait autrefois coulé le sang des bœufs immolés pour le salut de l'Empire. Un de ces ministres déroula un volume où il lut à l'assemblée les premières pages d'une Épître écrite jadis aux chrétiens de Rome par un de leurs maîtres dans la loi.

« De qui était cette épître? O surprise ! O terreur! J'écoutai, j'entendis :

(( Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à « l'apostolat et choisi pour annoncer l'Évangile « de Dieu.

a Cet Evangile est celui que Dieu promit « jadis par ses prophètes, quand ils annonçaient

« ravènement de son Fils, fils de David selon « la chair, Jésus-Christ, notre Seigneur, qui est a ressuscité des morts et de qui nous avons (( reçu la grâce et Tapostolat, afin de prêcher « la foi à toutes les nations, pour la gloire de « son nom.

« Donc, grâce soit à vous, mes chers fils, et a paix de la part de Dieu le Père et du Seigneur « Jésus-Christ.

« Avant tout, je rends grâces à mon Dieu, « pour vous tous, et par Jésus-Christ je le re- « mercie de ce que notre foi est annoncée par « tout le monde... »

<( Ces derniers mots me consternèrent. Étaitce possible?

(c Le ministre continua. Il me semblait que Paul s^adressait encore à moi. Je croyais entendre sa voix. Il disait des philosophes : « La co- « 1ère de Dieu est tombée du ciel; elle éclate sur a l'impiété et l'iniquité de ces hommes qui re « tiennent la vérité captive dans Tinjustice. Car ce Dieu s'étant aussi manifesté à eux, ils sont a donc inexcusables, eux qui Payant connu ne « l'ont pas glorifié comme Dieu, mais se sont a évanouis dans leurs propres pensées, et ont « endurci leur cœur obstinément insensé. Ils (( s'appelaient sages, et ils étaient fous, trans- « férant la gloire du Dieu incorruptible à Tidole

ji>*'M3t..U»;i«4ic*;»

« d'un homme corruptible ou à la représenia- « tion d'animaux, oiseaux, quadrupèdes, ou « serpents. Cest pourquoi Dieu les a livrés aux « désirs de leur cœur et à Timpudicité, parce « qu'à la vérité de Dieu ils ont préféré le men- « songe, et ont servi la créature plutôt que le (( Créateur, Dieu béni dans les siècles des siècles. « Amen (i)! »

« Cet Amen, répété d'une voix par toute l'assemblée, fit sur moi Tefifet d'un coup de tonnerre. Je sortis.

x( Qui donc allait avoir raison finalement, ou de mon philosophe stoïcien de tout à l'heure ou de ce chrétien caché sous terre? Qui allait l'emporter ou de la sagesse de Marc-Aurèle ou de la folie de Paul?

« Je compris avec désespoir que ce ne serait pas là l'affaire d'une journée, et que mon supplice, hélas I n'était pas près de finir. Il fallut bien me résigner à attendre au siècle suivant la réponse que le siècle présent refusait de me faire.

« Cette seconde fois je fus transporté à Pouzzoles, aux lieux mêmes où j'avais entendu mon arrêt de la bouche de l'Apôtre. Sous l'admirable

(i) s. Paul, Epist. aa Romanos, I.

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péristyle du temple de Sérapis, au pied d'une de ces quarante-huit colonnes dont chacune servait d'appui à une statue de marbre, un nouveau sage prêchait une religion à lui. Il était de la Syrie, il avait entendu les savants d'Alexandrie, ' il avait habité Athènes, il avait séjourné à Rome. Mais son séjour favori était la Grande-Grèce, principalement la Sicile : aujourd'hui les villes du golfe de Naples et de Baia venaient de l'appeler, il s'était rendu à leurs vœux.

« Ce philosophe s'appelait Porphyre. Ses disciples l'entouraient d'une sorte de religion, ses paroles étaient des oracles. Était-ce lui qui allait enfin détrôner le prophète de Galilée, et finir mon tourment?

(( Il était beau lorsque, invectivant contre l'Évangile du Christ, il en démontrait le mensonge à ses disciples ravis (i). Quels applaudissements ! Quelles acclamations! Il semblait alors qu'il ne restait plus du temple pierre sur pierre. Il s'agissait ensuite de bâtir sur ces ruines un temple au dieu nouveau dont il était l'inventeur et le révélateur. C'était un être de raison, père des intelligences, vivant en elles, mêlé à elles, n'ayant pas d'autres prêtres et prophètes qu'elles-mêmes. L'extase de l'esprit, le désir du cœur, voilà l'échetle

(i) Porphyre a écrit un ouvrage: Confre les Chrétiens, Le Phiîaléthès de Hiéroclès en est l'abrégé.

d'or par laquelle Thomme devait monter vers rinfini divin, pour s'inspirer de lui, vivre de sa vie, et finalement se fondre et s'absorber en lui. « Je comprenais à peine cet illuminé et son nuageux langage; mais comme il disait que son mysticisme allait tuer le christianisme et le remplacer, je l'applaudissais dans mon cœur.

L'Eglise, cité du Christ, allait s'effondrer pour faire place à la cité idéale de Platon. Avec Platon, Pythagore était le messie en qui il fallait croire; la théurgie était la nouvelle adoration en esprit et en vérité; et la vie éternelle était le retour final de l'Etre universel dans le sein in-

fini de l'Etre par essence.

« Porphyre ne dissertait pas, il vaticinait, il pontifiait. Le regard élevé vers le ciel, il semblait recevoir d'en haut les paroles de vie qu'il épandait ensuite en ondes majestueuses sur Tassistance transportée. Les malades qui entouraient le portique de Sérapis, où ils étaient venus demander leur guérison, se déclaraient guéris par la toute-puissante suggestion de l'envoyé du ciel. La foule baisait ses traces; c'était plus qu'un homme, c'était presqu'un Dieu. Il ne lui manquait plus que d'aller, comme Empédocle, se précipiter dans le cratère voisin, pour faire croire que l'immortel avait été ravi mystérieusement à la terre, indigne de le porter.

« Vous Tavouerai-je? Je doutai que ce Jupiter assemble-nuages fût celui qui dût foudroyer le Crucifié. Et, poussé par mon destin, j'allai demander ailleurs ce qu'il fallait présentement attendre de l'avenir, soit crainte soit espoir.

« Je me rendis, non loin de là, dans les champs Phlégréens, sur le bord de TAverne. Là, dans les ruines abandonnées dès lors du temple d'He'cate, séjour redouté des hommes, au sein d'une rotonde dépouillée de ses marbres et déjà envahie par les plantes qui en tapissaient les murailles, un pontife des chrétiens nommé Januarius était venu de Bénévent pour rassembler les nombreux fidèles de ce rivage. Je me joignis à eux invisiblement. Je l'entendis qui, ouvrant lui aussi le Livre sacré, leur lisait et expliquait des paroles telles que celles-ci : « Je vous envoie (c comme des agneaux parmi les loups. Ne (( craignez point ceux qui ne tuent que le corps : (( quiconque aura donné sa vie pour moi lare- « trouvera. Ayez confiance, j'ai vaincu le monde. (( Votre tristesse se changera en Joie. Je suis « avec vous jusqu'à la fin des siècles. »

(( Januarius disait, lui aussi, qu'il fallait s'unir à Dieu, mais par Thumble prière, le courage et la vertu. Ce courage allait devenir plus que jamais nécessaire, car le grand combat était proche.

c< Jetant un regard confiant sur l'Eglise univerelle, il rappela d'abord l'Afrique que venaient rillustrer et d'encourager la parole de Tertulien et l'exemple de Cyprien. Il nomma aussi 'Egypte; ses écoles, où florissaient Pantenus, élément d'Alexandrie et Origène*, ses déserts, )ù fleurissaient des merveilles de sainteté qui 'appelaient le paradis terrestre avant le péché. L'Empire débordait de chrétiens : encore un peu de temps, et les empereurs eux-mêmes tomberaient enfin au pied de la Croix. Mais il faudrait souffrir encore. On respirait en ce moment, sous le règne de Probas; mais il allait se livrer une dernière bataille plus meurtrière que les autres, où lui-même, leur père, aurait l'honneur de souffrir et de mourir pour la cause de la vérité et de la liberté, (i)

« Animés par ses accents, les chrétiens et les chrétiennes y répondirent par des hymnes en rhonneur des derniers confesseurs de la foi. Les hommes de la Campanie chantèrent Félix de Noie. Ils racontèrent comment il avait été délivré de la prison par l'ange de Dieu, comment il avait retrouvé et ravivé miraculeusement son vieil évêque Maxime expirant dans la campagne-,

(i) Januarius ou Janvier, évêque de Bénévent, fut martyrisé, sous Dioclétien, dans l'amphithéâtre de Pouzzoles. (V. Bollandistes, Acia, 19 sept.)

comment enfin il l'avait sauvé et s'était sauvé lui-même par des miracles renaissants. Les femmes chantèrent Restitute, la martyre de Carthage, qui, lancée aux hasards de la mer sur une barque livrée aux flammes, était venue s'échouer, après sa bienheureuse mort, à Ule iEnatia, dans ce même golfe de Naples, où les chrétiens avaient transporté pieusement sa dépouille dans une grotte : « Ainsi, disait le chœur, w ainsi la barque de l'Église, en dépit des mé- « chants, abordera bientôt aux rivages de la « paix. »

C'en était'fait : de tout ce que je voyais, de tout ce que j'entendais, il ressortait qu'à la suite d'une lutte sanglante, le siècle suivant fixerait définitivement le sort de cette secte odieuse, le sort du monde et le mien.

(( Ce troisième centenaire de la catastrophe de Pompeï et mon troisième réveil à la lumière du ciel correspondaient, cette fois, à une mémorable époque de l'histoire du monde. Je lus partout dans la ville le nom de Théodose- Auguste, qu'un jeune prince nommé Gratien venait d'associer à l'Empire. Je n'eus pas à demander quelle était la religion de ces deux Césars

du jour : un signe me le disait assez. Partout dans cette Napics que j'avais laissée naguère remplie des autels de nos dieux, un Dieu nouveau avait détrôné tous les autres : la croix du Christ régnait insolemment sur la terre, la mer, les îles. L'Empire était chrétien^

a Faut-il que j'achève, étranger?... Oui, il le faut -, elle m'y force, la puissance tyrannique qui se venge ainsi de moi.

« J'errais donc sur le rivage, le cœur en proie aux Furies; et je cherchais de quel côté je pourrais échapper à ce spectacle insolent du triomphe du Christ. Je m'enfuis de la ville et je gravis le Pausilippe. J'avais pensé à Virgile : j'attendais quelque consolation de lui, à son tombeau. Le petit temple virgilîen, soutenu par les neuf colonnes de marbre blanc, en l'honneur des neuf muses, s'y élevait encore. Je le reconaus tel que je Pavais visité tant de fois en compagnie de Stace l'ancien et de son fils (i).

« L'urne funéraire du poète était portée sur

(i) Stace l'Ancien, couronné aux jeux olympiques de la Grèce et aux jeux quinquennaux de Naples, se proposait de :hanter l'éruption du Vésuve, qu'il avait vue. Il mourut :n 81.

Son fils Stace, ici nîentionné, est l'auteur de VAchilléide tl les Silves, grand admirateur de Virgile, comme le témoinent ces vers célèbres :

... Nec tu divinam iEneida tenta,

Sed longe sequere et vestigia semper adora.

i8o LE PHILOSOPHE DE POMPEI.

une stèle, au milieu de Tédicule; un laurier crois sait près du seuil. Je baisai Turne sacrée : « « Virgile, ô chantre des dieux et des héros de « Rome, que sont devenues la religion et la part trie romaine? Qu'est devenu cet empire que tu « nous promettais sans limites ni fin : Nec mêlas « rerunij nec tempora pono. — Imperium sine « fine dedi? Cet empire, il est passé aux mains « d'un Galiléen-, et Jupiter avec ses foudres est « détrôné par un circoncis dont le sceptre est « une croix! »

« Deux jeunes hommes étaient venus presque en même temps que moi à ce tombeau. Ils y déposèrent une couronne de fleurs. Pendant ce temps-là, je les entendis qui se récitaient Tun à l'autre les vers fatidiques que « la vierge de « Parthénope », comme on nommait le poète, avait dédiés à Pollion : « Il s'est levé l'âge su- « prême pre'dit par la Sybille de Cumes. Il vient « de s'ouvrir le nouvel et grand cycle de siècles. (( Voici que la Vierge est venue, voici que refleu- « rit l'âge d'or, voici qu'une race nouvelle des- (( cend du haut des cieux... Les dernières traces « de notre crime, s'il en reste, auront bientôt dis- (( paru, la terre va secouer ses terreurs séculaires... « Le fils des dieux fera régner les vertus de son « père sur le monde pacifié... Coulez, coulez, « heureux siècle! Montez aux honneurs souvc-

LE PHILOSOPHE DE POMPEL i8i

« rains, cher fils de la divinité, grand rejeton du « Dieu suprême!... »

a Us continuèrent ainsi jusqu'à la fin de ce beau chant. Il y avait dans la voix, le regard et toute Tatitude de ces deux jeunes hommes, une candeur d'innocence qui attirait vers eux. Je les abordai : « Vos chants m'ont réjoui et consolé, leur dis-je « en les saluant, car vous, du moins, nobles Ro- « mains, vous êtes restés fidèles aux dieux de la « patrie, comme à ses Muses... w

« Ils m'interrompirent aussitôt : « Que Dieu « nous pardonne, étranger, si ces vers vous ont a scandalisé sur nos lèvres consacrées ! Nous som- « mes de Tordre des Acolytes des autels de Jé- « sus-Çhrist. Il est vrai que ces vers sont d'un « poète profane, mais Basile de Césarée en a re- « commandé la lecture à la jeunesse. Puis Vir- « gile est presque chrétien, dans cette églogue « divine ou semble transparaître le mystère de « rincarnation du Fils de Dieu. Ne dit-on pas « que Paul lui-même, visitant le tombeau du « grand poète , pleura en se rappelant cet étrange « horoscope(i)? Et enfin ne sa vez- vous pas que le

(i) On connaît cette légende, consacrée par une Prose qu'on chantait, à Mantoue, à la messe de la fête de saint Paul :

Ad Maronis mausoleum

DuctuSj/undit super cum

Piœ rorem lacrymœ, etc.

s. E. R. Il

grand Constantin la fit traduire et lire aux Pères de Nicée, comme un chant à la fois prophétique et triomphal, en Thonneur du Christ? »

'< Je ne compris rien à ce qulls disaient. L'un des deux s'en aperçut : « Cet homme vénérable, « dit-i I à son compagnoiT, est, comme Symmaque et Libanius, un de ces hommes éloquents qui, hélas ! tournent encore le dos au divin Soleil, et restent assis dans les ombres de la mort. Nos mystères semblent l'étonner, il faudra prier pour lui. »

tf Puis s'adressant à moi : « J'aperçois de ce côté de la colline, une grande servante du Seigneur qui se dirige vers ces mêmes lieux. Elle vous apprendra mieux que nous ce que vous désirez savoir. C'est la noble et vénérable vierge Patricia, petite-fille de Constantin et fille de Constant. Après une vie battue de tempêtes, et de longues aventures courues sur les mers, elle est venue ici, au milieu de ses vierges, se préparer au voyage de Téternité (i). »

a Ils s'éloignèrent. Je vis alors s'avancer de mon côté une matrone d'un grand âge dont deux femmes voilées soutenaient la marche chancelante. D'autres femmes la suivaient. Elles s'arrêtèrent

(i) Patricia, clcvc de Lactance, fille de César Constant, retirée à Naplcs, où elle mourut vers 370 ou au delà. (V. BollaiHi., 2 3 août).

LE PHILOSOPHE DE POMPEF. i83

ensemble au seuil d'une station de prière que surmontait une croix, Tinévitable croix, et qu'enveloppaient de leur ombre de grands pins dont la tête se déployait en large panache sur le ciel. Elle s'assit au pied de l'un d'eux d'où la vue embrasse un grand cercle de terre et de mer.

Elle pria quelque temps; puis d'une voix faible^ nais qui arrivait jusqu'à moi :

« J'ai demandé, mes filles, dit-elle, que vous K me conduisiez aujourd'hui en ce lieu. J'ai voulu « revoir, avant de mourir, cette mer et ce rivage. w Que de fois je les ai parcourus, depuis le jour « où, après la mort de Constant Auguste, mon « père, je m'enfuis du palais de mon oncle Cons- «» tance et me réfugiai à Naples, pour échapper à « des noces mortelles et me consacrer librement « au divin Époux des vierges ! J'y revins encore «t après que j'eus reçu le voile des mains du pape « Libère. J'y fus ramenée enfin au retour de la «c Palestine, où j'ai vu Jérôme enseignant à nos « patriciennes des vertus ignorées de la mère « des Gracques. C'est ici qu'avec vous, vierges « de Jésus-Christ, j'ai voulu achever mes jours u dans la maison de Dieu, ne cessant de lui w demander, depuis cinquante ans, qu'enfin *i son règne arrive sur la terre comme au ciel ! »

Patricia promena ses yeux sur le rivage lumineux qui s'étendait à ses pieds, entre le mont

i84 LE PHILOSOPHE DE POMPÉI.

Pausilippe et le cap Misène : « Les voilà, s'écria-

« t-elle, tous ces souvenirs antiques d'une religion

« vaincue! Voilà ces champs Phlégréens, où les

« géants, fils de la Terre, engagèrent contre le

« ciel une guerre sacrilège et furent terrassés par

« Hercule. Voilà les antres des sauvages Cini-

« mériens, où Ulysse descendit consulter le di-

« vin Térésias, visiter l'ombre de sa mère et con-

« soler les mânes de ses compagnons. Voilà Cu-

« mes et la grotte où Jadis la Sybille a rendu des

(( oracles. Voilà les marais du Styx, rAchéron,

« r Averne et les Champs-Elysées. Voilà la villa

« somptueuse où Cicéron écrivait sur « la nature

f( des dieux ». Voilà le tombeau du poète qui

(c leur avait décerné l'immortalité. Voilà le sé-

(( Jour des plaisirs auprès du berceau des fables:

a les villas de Sylla, de Lucullus et de Jules

« César, les jardins de Pollion, les lieux témoins

« des orgies de Tibère, des folies de Caligula et

« du parricide de Néron. Mais le prince de ce

(( monde a été jeté dehors , et voici que vous, mes

« sœurs, vous consacrez votre vie aux pauvres de

(( Jésus-Christ dans les mêmes lieux où Pollion

« faisait jeter ses esclaves aux murènes de ses

« viviers. Enfin voici qu'une église s'élève en

(( rhonneur de Pierre, le Prince des apôtres, la

c( où le cruel Sylla avait bâti un temple dédié à c( la Fortune de Naples.

LE PHILOSOPHE DE POMPEL i85

a II avait donc raison Lactantius, le savant précepteur de mon enfance : le règne du Christ est arrivé. Moi-même, dans ma longue vie, je l'aï vu remporter sur ses derniers ennemis les trois insignes victoires qui lui ont assuré Tempire à tout jamais (i). 11^ défait le paganis^rie par mon auguste aïeul vainqueur de Maxence et de Libanius; il a vaincu Thellénisme de Julien r Apostat dans les sables de la Perse ; il vient de vaincre l'arianisme, dans la ruine de Valens, sous les murs d'Andrinople. Dieu a tenu la promesse inscrite sur le Labarum ; et voici que, cette année même, monte sur le trône des Césars un prince qui va couronner l'ouvrage de mes pères, en établissant partout, sur les ruines de ridolâtrie, le règne de cette Église contre laquelle les portes de la mort ne prévaudront point.

« Grâces soient donc rendues à ce Dieu immortel de ce qu'il a prolongé mes jours, jusqu'à ce jour heureux! Maintenant je puis partir en paix, puisque mes yeux ont vu le salut du Seigneur donné à tous les peuples. Je vais revoir là-haut et Hélène, et Constantin, et Constant, c Je vais revoir Athanase, que mon père eut la ( gloire de tirer de son exil. Ils m'attendent pour

(i) Lactance, De morte persecutorum. Ad Donat., p. igS, et ipiloguen* LH.

i86 LE PHILOSOPHE DE POMPEL

« redire avec moi le cantique des nations devant (( le trône de TAgneau dominateur du monde : u Amen, bénédiction, et gloire, et sagesse, et M action de grâces, honneur et force à notre a Dieu dans tous les siècles. AmenI »

Ici le philosophe de Pompéï s'arrêta. Il tenait la tctc baissée, et je crois qu'il pleurait. Puis tout à coup, frémissant comme sous le coup d'un aiguillon invisible :

— « J'achèverai, puisqu'il le faut : c'est Tarrêt'

de ma destinée. Souffrez seulement, étranger, que j'abrège ce tableau fatigant de mes espérances perpétuellement renaissantes, perpétuellement déçues, fatal rocher de Sisyphe que je remonte sans cesse et qui retombe toujours.

(c Je ne vous dirai donc pas comment, l'Empire romain une fois vaincu par le Christ, je plaçai encore mon espoir dans les Barbares; et je saluai sur ce rivage les Ostrogoths ariens, puis les Sarrasins infidèles. J'eus la désolation de voir les Barbares eux-mêmes tendre le cou au même joug et former ce qu'ils ont nommé le Saint-Empire de ce Christ.

« Je ne vous dirai pas ma confiance lorsqu'au : lendemain d'un siècle de fer, comme on l'a

justement nommé, je vis un pontife romain, vaincu dans une longue lutte contre de valeureux empereurs,, expirer dans Texil, près d'ici, à Salerne, « pour avoir, disait-il, aimé la justice « et haï riniquité ». Hélas! le centenaire suivant me montrait les flottes de la chrétienté faisant voile vers TOrient, pour y aller conquérir le tombeau de ce Mort plus vivant que jamais. Et, quand je fus ramené au jour, ici, sur ces bords, pour la douzième fois, un roi de Naples venait de prendre le titre de roi de Jérusalem!

« Je ne vous dirai pas les grandes voix qu'un Dieu vengeur me condamna à entendre, de siècle en siècle, sur ce rivage illustre. Pas une des tortures que puisse endurer le patriotisme déçu ne me fut épargnée.

« Une fois c'était le poète Dante Alighieri , alors étudiant à Naples, qui là, devant ce même tombeau de Virgile son maître, dans les campagnes ^ où nous cherchions le Tartare et rÉlysée, disait les stances d'un grand poème plein des révélations de ce Christ vainqueur.

« Une autre fois c'était Pétrarque qui plantait un laurier sur ce même tombeau, et qui, dans d'harmonieuses élégies, redemandait pour Rome le retour du Pontife chrétien exilé derrière les Alpes.

:*Jè LE PHILOSOPHE DE P031Pei.

«c Un autre, Torquato Tasso, réfugié sur le beau r>age de Sorrente, sa patrie, exaltait le règne du Christ saorenr dont il Tenait de célébrer le sépulcre glorieux. Ironie immortelle! La poésie auîoard'hoi n'arait donc plus d'accent que pour celui que je hais; et faudrat-îl que son règne, ce miracle de Thistoire, înconceTable , impossible, recommence toujours! »

L'infortuné poussait des hurlements lugubres. Soudain relevant la tête : « Et après cela, dit-il, croirez-vous que j'espère encore? Croirez-vous que même j*espère aujourd'hui plus que jamais? C'est que jamais je ne remportai d'ici plus d'espérance que lorsque, il y a cent ans, je reparus en ce lieu.

« A mon grand étonnement, je trouvai une partie de Pompeia déblayée; nos rues commençaient à sortir de dessous leur linceul de cendres et de décombres. Un vieillard assis près de là dirigeait les travaux; je me sentis pris de reconnaissance pour cet inconnu, comme pour un rédempteur de ma patrie en ruines.

« Je me le fis nommer : il s'appelait Tanucci. On m'apprit que, premier ministre à la cour de Naples depuis près d'un demi-siècle, conseiller ou régent des rois, 11 était depuis trois ans descendu du pouvoir, mais qu'il n'en était

pas moins le roi de Topinion et le personnage le plus en renom de Tltalie.

« Je l'abordai, je lui fournis sur la véritable direction de nos rues, sur remplacement de nos édifices, sur l'enceinte de nos murs, des renseignements qui le surprirent et gagnèrent sa confiance : « Quel peuple que ce « peuple romain! répétait-il avec exaltation; « quelle religion! quelle philosophie, quelle « mythologie enchanteresse! quelle politique « puissante réunissant dans les mêmes mains « le Sacerdoce et l'Empire! En exhumant ces « pierres, que ne puis-je exhumer aussi toutes c( ces institutions, et les rendre à l'Italie, courte bée depuis tant de siècles sous le joug avi- « lissant de ses moines et de ses prêtres! »

« Je tressaillis à ce langage : « Mais, Excel- « lence, lui dis-je, il n'a pas tenu à vous que ce « joug ne lût secoué. Et encore maintenant qui « y travaille plus que vous?

— « Non, me dit-il, maintenant )e ne suis « plus qu'une ruine; et c'est pour cette cause « peut-être que je me plais parmi les ruines, « ajouta-t-il en souriant. Je viens d'avoir qua- « tre- vingts ans ; ma carrière touche à son <( terme. Elle n'aura eu qu'un but, mais pour- « suivi sans relâche : la guerre à l'Église, sans « merci, ni trêve. Depuis le jour où la bienveil-

igo LE PHILOSOPHE DE POMPÉL

« lance du roi Charles me prit à ma chaire de « Pise pour me faire asseoir au premier rang (( de ses conseils, jusqu'à ces derniers temps où « une souveraine idiote a essayé de se passer de « moi, je n'ai cherché qu'à établir le règne de la « philosophie, en détruisant celui de la sua perstition. M. de Voltaire nous a appris ce « que valent ces fables : « Les prêtres ne sont « pas ce qu'un vain peuple pense... » Légistes « et philosophes, nous nous jurâmes, dans le (( secret, d'en finir avec le fanatisme. M. le « duc de Choiseul en France, M. le marquis « de Pombal en Portugal, M. d'Aranda en Es- « pagne et moi en Italie, formâmes une qua- « druple alliance pour cette destruction. Je ne « m'y suis pas épargné. J'ai bâillonné la puisce sance des moines et des évêques, banni les « jésuites de l'Espagne et de Naples, fermé de « nombreux monastères, supprimé des évê- « chés, bravé pour toutes ces causes les fou- « dres de Clément XIII, extorqué à son suc- « cesseur la suppression de la Compagnie de (c Jésus, propagé l'Encyclopédie et armé l'Etat « de bonnes lois qui tiennent l'Église dans « les fers. L'Eglise ne survivra pas à cette « coalition. Le peuple est aujourd'hui gagne c( par l'exemple des grands. Vous l'avez vu « naguère, ce peuple de Paris, porter en

« triomphe ce même M. de Voltaire mon ami, « qui se plaignait qu'on voulût rétouifer sous « des roses. Et vous n'attendrez pas jusqu'à la « fin de ce siècle pour voir triompher, dans a l'Europe émancipée, ce règne heureux de la « nature auquel le genre humain est convié « par la raison et la philosophie. »

« Telles sont, étranger, les paroles autorisées qui me remplirent d'espoir. Mais je dus en entendre d'autres : c'était l'ordre d'en haut.

ce Après avoir quitté Fillustre marquis Tanucci, j'errai dans la nuit, et, descendant le long du golfe, au-dessus de Salerne, je me trouvai bientôt dans la ville de Nocera, l'ancienne rivale de Pompeia. C'était le matin : une foule dévote venue de la ville et des champs se rendait à une église d'un faubourg, appelé Pagani.

— « Quelle est donc la fête qui vous ap- « pelle ici? demandai-je à quelques-uns des « contadini qui descendaient de la montagne.

— « Mais c'est la messe du Saint que « nous allons entendre.

— « Et quel Saint voulez-vous dire?

— (c Etes-vous donc le seul homme du « royaume à ne pas connaître Monseigneur Al- « phonse de Liguori, ancien évêque de Saintece Agathe, admirable en paroles et en œuvres, € et le plus grand serviteur de Dieu en ce siècle? »

« Ils me racontèrent alors que ce prêtre illustre avait à cette époque quatre-vingt-quatre ans; qu'il y en avait près de soixante qu'il évangélisait Naples et ses environs, donnant partout des missions, lui et sa Congrégation du Saint- Rédempteur; qu'il avait eu à souffrir grandement de la part deTanucci, lequel tenait « ce prêtre insolent » pour son plus rude adversaire. Mais, à mesure que Tautorité de Tanucci déclinait à la cour et chez les grands, celle de Liguori grandissait dans le peuple.

On se rappelait ses miracles. Dernièrement, le Vésuve, lançant des torrents de feu qui menaçaient Pagani, la bénédiction du saint avait détourné la direction de la lave et sauvé le quartier. Cette même année, au mois de mai, une sécheresse de cinq mois ayant désolé la campagne, le saint vieillard s'était rendu en procession à l'église de Nocera, pieds nus, une corde au cou et précédé de la croix; et il avait si fortement prié, si vivement porté le peuple à la pénitence, qu'il avait jfléchi le Ciel, et qu'une pluie abondante avait désaltéré la terre au jour prédit par lui. Les papes Clément XIII et Clément XIV l'avaient aimé et avaient réclamé son assistance, parmi les maux de l'Eglise. Il était pauvre, il était humble, il était docte, il était grand. Il conversait avec DieUr

LE PHILOSOPHE DE POMPÉI. igS

: les anges et les saints; il avait son )s sur la terre, mais son âme dans le

La crédulité de ce peuple m'irritait. Cepent, je fus poussé irrésistiblement à me joindre assemblée. Là je vis un prêtre vénérable, t la tête penchée retombait sur sa poitrine, itait accablé d'ans-, mais ses yeux étaient ns de feu. Il parla des grands malheurs que hilosophie avait faits à l'Europe, et qui lui ageaient des malheurs sans nombre. Il avait, née précédente, adressé une lettre à M. de :aire pour Tencourager à revenir à Dieu, et avait recueilli que la douleur d'apprendre ce malheureux venait d'expirer dans une : impénitente.

Je prêtai l'oreille aux discours que le vieilfaisait à l'assemblée, et je l'entendis qui dien sanglotant : « Pauvre Paris! qu'es-tu deînu?... Ces désordres ne demeureront pas npunis. Malheureuse France, je te plains ! Et : plains aussi tous les innocents qui seront iveloppés dans ta disgrâce. Je voudrais :rire au roi Louis XV. Mais que puis-je faire e loin, lorsque M*^' l'archevêque de Paris et mt de saints évêques ne sont pas écoutés?

Il toi, pauvre Naples! pauvre royaume!

)uelle catastrophe te menace pour la der-

(( nière année de ce siècle malheureux (i)! » Ayant achevé ce récit, qui redoublait son espoir, le philosophe de Pompéï s'arrêta et me regarda. Il attendait ma réponse. J'hésitais à la faire, par compassion pour son malheur, quand nous entendîmes près de nous des voix avinées qui vociféraient des chants. C'était Thymne à Garibaldi, et autres chansons de débauche et de sang, où Ton célébrait la victoire de Satan sur Jéhovah, et dans lesquelles s'entremêlaient des cris de mort à Dieu, à Jésus-Christ, au Pape, aux prêtres, à TÉglise. Le philosophe écouta avec tressaillement ces strophes incendiaires dont se grise à Naples la canaille du port et des halles, et me fixant d'un regard où brillait l'allégresse :

« Eh bien, semblait-il me dire, Tanucci n'eut-il pas raison? Voilà donc où elle en est, votre Église du Christ! »

Je ne pouvais plus me taire :

— « Eh bien, oui, répondis-je, Tanucci avait raison. Oui, la philosophie a eu encore une fois son heure de victoire-, oui, comme il le prévoyait, la fin du dernier siècle a vu la coalition

(i) V. CCS prédictions de saint Alphonse dans sa Vie. (Liv. IV, ch. III et ch. X, pp. 339-602, 2^ édit., Poussielgue, 1879.)

LE PHILOSOPHE DE POMPÉI. igb

des princes et des peuples contre Dieu et son Christ; oui, ils ont fait de grandes ruines, et la croix est tombée du faîte des églises dans la boue des cloaques et le sang des échafauds; oui, ces cent dernières années ont revu les Néron et les Marc-Aurèle, les Porphyre et les Galère, les Julien et les Valens ; oui, nous avons recommencé rère sanglante des martyrs ; et hier encore nos pontifes et nos prêtres tombaient sous les coups d'assassins pires que les bêtes du cirque; oui, le Pape est captif, et les cris menaçants que vous venez d'entendre, il les entend, depuis vingt ans, de sa prison du Vatican, où les rois sont ses geôliers. Oui, TÉglise est insultée, dépouillée, couronnée d'épines, attachée à la croix, abreuvée d'amertume, gardée par des misérables qui se disputent ses vêtements, insultée par les princes du peuple et les scribes de la Révolution; et les ténèbres sont partout, et la terre est ébranlée, et le voile du Temple est déchiré par la main de la science impie; et, sur le calvaire où l'on croit que l'Eglise agonise, on entend une voix plaintive qui pousse ce cri vers le ciel : « Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonnée? »

Le Pompéien, en m'entendant, semblait se ranimer : ses yeux sombres lançaient l'éclair, ses lèvres avaient un rire convulsif et satanique; il balbutiait des mots parmi lesquels je crus

\r/, LE PHILOSOPHE DE POMPÉL

reconnaître le cri des païens du cirque : To\k impios, enlevez les impies!

Je rarrêtai. — « Non, pas encore, non, le Christ n'est pas mort; non, TEglise n'est pas restée dans le sépulcre où ils croyaient l'avoir couchée à jamais. Elle est ressuscitée; elle a laissé, dans ce tombeau qu'ils lui avaient creusé, ce suaire, ces bandelettes, ces aromates, toutes ces choses de la terre qui la chargeaient et Tenchaînaient; et elle s*est réveillée pauvre, nue, solitaire, mais plus libre que jamais, montrant ses cicatrices comme le Christ montrait les siennes pour se faire adorer, et apportant la paix à ce monde incrédule qui Ta reconnue pour divine et est tombé de nouveau à ses pieds. Trois fois encore, depuis lors, elle a vu la Révolution sans cesse renaissante attenter à sa vie ou à sa liberté; mais chaque révolution Ta dotée, sans le vouloir, de quelque bienfait nouveau, semblable à ces éruptions du volcan qui est là, et dont les cendres enrichissent le sol qu'il a ravagé.

c^ Vous venez d'entendre les cris de mort poussés contre elle : c'est le témoignage de la haine. Mais vous n'avez pas entendu le témoignage de l'amour. Vous n'avez pas entendu les prières de ses saints, les gémissements de ses cloîtres, les hymnes de ses sanctuaires relevés en tout lieu. Vous n'avez pas compté l'armée

de ses prêtres et de ses vierges. Vous ne savez pas le nombre des pauvres qu'elle nourrit, des ignorants qu'elle catéchise, des malades qu'elle assiste, des enfants qu'elle élève, des pécheurs qu'elle convertit, des héroïsmes qu'elle enfante. Vous n'avez pas vu le grand Pape qui lui fut donné, l'assemblée de ses pontifes, son autorité plus affermie, son culte plus unifié, sa doctrine mieux définie, son armée plus compacte et plus disciplinée qu'elle ne le fut jamais; seule forte quand tout s'affaisse, seule unie quand tout se divise, seule prête à soutenir l'effort de ce grand combat où ses blessures elles-mêmes assurent sa victoire; enfin, ^telle que vous l'avez vue depuis son origine, telle qu'elle sera toujours, telle que Paul Ta prédite, c'est-à-dire toujours mourante et ne cessant pis de vivre : Quasi inorientes et ecce vivimus! »

Je levai les yeux vers le Vésuve. Ils rencontrèrent l'humble maisonnette suspendue au pied du cône,etqueron nomme l'Ermitage : « Regardez, dis-je au philosophe, cette maison solitaire, surmontée d'une croix, assise tranquille sous le cratère qui jusqu'ici l'a respectée. C'est ainsi que je me représente l'Eglise sous le feu des persécutions. La montagne tremble, le volcan se soulève : l'ermitage reste debout, parce que te croix le protège et que le doigt de Dieu est

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C'est oe qoi me rEvcSla : cette VBion n'étah qu'un rêve...

Mon jeune ami âatt pris de moi. Je réveillai à son tour. Il avait, lui, au contraire, passé toute la nuit dans des songes charmants. L'andenne Grande-Grèce, les rivages élyséens, les fêtes joyeuses, les riantes théories et les mélopées antiques, les poètes, Virgile et Stace, Parthénope et Pompeia avaient revécu devant lui, et remplissaient encore ses yeux de leurs beautés et son cœur de leurs enchantements.

Un soleil radieux, se levant sur le Vésuve, couronnait les sommets ; toute la campagne chantait. Il était grand jour; nous pardmes.

Bellegarde (Loiret), 25 août 1881.

« Le grand scandale de ma jeunesse fut d'avoir vu les génies du dernier siècle prétendre trouver dans la science des objections contre la Religion.

Pour moi je ne vois que Dieu partout. »

(Voila à Silvio Pellico.)

Dans une matinée du mois d'avril i8ig, quelques-uns d'entre les plus illustres écrivains de la jeune Italie s'étaient rendus auprès de l'illustre Volta. Il y avait à peine quelques semaines que le vieillard était descendu de sa chaire de Pavie, et il vivait retiré dans la petite ville de Corne, près du lac et au pied des montagnes natales, entre Dieu, Tétude, sa femme Thérèse Peregrini, et les deux fils que le Seigneur lui avait conservés (i). Les poètes du Milanais ne

(i) Voy. notice sur Volta, Œw^rfs complètes de Fi\ Arago t. I, Notices biographiques, p. 23 1 et suiv.

3oa UNE VISITE CHEZ VOLTA.

Tavaient point oublié, et ils étaient venus à Côme pour le lui dire.

A la tête de ceux-ci était Silvio Pellico, que le malheur n'avait pas mûri encore, agité par les doutes de son ardente jeunesse, mais sincère, généreux, passionné pour la vérité comme pour la liberté.

Il avait amené le vieux Monti son maître, âgé à cette époque de quatre-vingt-six ans, mais encore dans la force de son intelligence. Monti, qui connaissait Volta depuis de longues années, avait voulu lui donner ce dernier témoignage d'une impérissable amitié.

Manzoni soutenait la démarche du vieillard.

Son front de trente-quatre ans portait cette sérénité que donnent l'habitude des hautes contemplations et la paix intime des convictions profondes. On y voyait reluire quelque chose de cette âme dont la devise était : « Ne jamais faire aucun pacte avec la bassesse, ne trahir jamais la sainte vérité, ne dire jamais un mot pour applaudir le vice ou rire de la vertu (i). » Son poème de Cannagnola venait de le mettre en faveur parmi les partisans de la renaissance italienne;

(i) « Non far tregua coi vili; il santo vero

Mai non tradir; ne proferir mai verbo Chè plauda al vitio, o la vertu dérida. »

(Manzoni, in morte di Carlo Imbonati, 1806.)

UNE VISITE CHEZ VOLTA. 2o3

Tiais sa muse se plaisait mieux dans les beaux souvenirs que dans les vains espoirs, et les grands ombrages de sa belle résidence de Brusiglioy sa femme, ses enfants, les livres et les vers conspiraient à Téloigner de la politique militante dont il craignait l'échec.

L'ardent Foscolo était là, comme partout, l'inséparable compagnon de Silvio Pellico, qui a écrit de lui : « J'ai connu Foscolo et je Tai aimé comme un frère, car il avait pour moi une affection profonde. J'ai vécu près de lui de charmantes années; tous les sentiments généreux, c'était lui qui les éveillait en moi. Jamais je ne le vis s'abaisser à l'artifice; la bassesse lui faisait horreur et mettait son âme à la torture. » Tour à tour voyageur, soldat et dramaturge, il justifiait en tout ridée que Salvator Rosa se fait du poète qui doit être tutto spiritOy iutto bile, tutto fiioco. Mais Silvio constate aussi avec douleur que l'auteur des Lettres d'Ortis avait ouvert son âme, à « des doutes dignes de pitié, » comme il s'exprimera plus tard. « Dans sa tristesse, dit son ami, Foscolo enviait le sort du chrétien qui marche à la clarté divine de l'Évangile. Il entrait souvent dans un temple solitaire, comme n'y entrent pas l'orgueilleux et l'impie. Il éprouvait le besoin de venir humblement et la tête penchée se mêler aux âmes qui, lasses de souffrir, priaient la belle

•,?rE: 'TfrrE a-i£z volta,

\— z^^.'.r.zz dis c:*;ii de Icor obtenir le pardon I- Sîr l'.^-r: c: lorsque, le so:r, il m'avait suivi '. . tî .>î. :. en y^naîi pensif et tout ému i,. »

E'fin, li^ q-uitrc a^iîs avaient conduit chez Vois un 'ejn* p^ète anglais d'une trentaine 1 a-.' ces. mais dont le nom remplissait et dont its vers étonnaient déià l'Europe entière. Byron promenait alors sous le ciel de l'Italie cette àmc irr,pît:entc dont il a trop chanté les brûlantes colères et les folles ardeurs. Mais tout ce qui était grand lui était sympathique^ et il avait citmanié aux poètes, ses amis, de lui faire connaître l'homme dont les découvertes venaient de révéler, dans l'électricité^ Tavènement ou la promesse de tout un monde nouveau.

Ils trouvèrent Volta dans son laboratoire. Le savant physicien était alors dans sa soixantequatorzième année. Même sous ses cheveux blancs, il gardait encore cette attitude droite, (^ ce front large sillonné par la méditation, ce regard où se peignaient également le calme de Tâine et la pénétration de l'esprit, avec cette taille f^randc, ces traits nobles et réguliers qui le faisaient ressembler, dit M. Arago, à une statue antic|uc [2). » Dans ce moment, il portait une

(1) Silvif) Pcllico, Vraf;ments inédits publiés et traduits ^slt M. Autniiu: I.MCoiir. Paris, in-40.

{•i)( Jùtvrcs cowplî'tcs de Fr. Arago, 1. 1, Notices biogr.,p.237.

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sorte de houppelande rattachée à la ceinture par une cordelière, comme les peintres représentent les maîtres de la Renaissance. Dans son laboratoire, divers appareils de physique étaient rangés avec une sorte de culte, comme en un sanctuaire. C'étaient d'abord quelques instruments dont lui-même était Tinventeur, comme Télectrophore, le condensateur et Teudiomètre électrique, la lampe à gaz inflammable, dressés sur une longue table de vieux bois sculpté, avec des livres, des lettres, des papiers tout couverts de formules et de figures, au milieu desquels une Bible antique était ouverte aux premières pages. Enfin, deux bustes de marbre, Tun du Dante et l'autre de Galilée, rappelaient au grand homme le culte de sa jeunesse et celui de son âge mûr : la poésie et la science, qui demeuraient inséparables en son cœur. Une large fenêtre projetait sur ces images une lumière sans voiles, et ouvrait aux regards une large perspective sur le lac et la campagne réjouie par le doux éclat du printemps.

Volta fit aux visiteurs cet accueil simple et bon, déférent et paternel, qui est la politesse des vieillards. Il était absorbé dans de savantes expériences sur la pile électrique qui déjà portait son nom, et, le regard fixé sur le fil conducteur du fluide invisible, comme un père penché sur le berceau de son fils, il se demandait déjà quel serait Tave-

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nir de cette mystérieuse puissance de laquelle il venait d'assurer la conquête et de déterminer les lois.

Les poètes ne s'excusèrent point de troubler son étude; mais ils le félicitèrent des distinctions flatteuses qu'il avait reçues de la France, et le prièrent de réitérer devant eux les expériences qui lui valaient tant de gloire. Volta ne refusa point. On le voyait, pendant la savante manipulation, suivre comme les tressaillements de l'insaisissable vie qui circulait secrètement dans les artères du fil que sa pensée déjà prolongeait surtout le globe. Foscolo se récriait avec Penthousiasme ardent des Italiens. Monti était assis en face de l'instrument, et, laissant reposer entre ses genoux le bâton qui soutenait sa vieillesse, il semblait du geste interroger le mystère et commander l'attention à cette jeunesse appelée à voir de si grandes choses. Silvio, debout derrière lui, dans une ombre transparente, paraissait se recueillir. Son pâle visage s'était coloré peu à peu d'une flamme immatérielle, et, comme on l'a représenté dans une belle peinture (i), ramenant d'une main les plis de son manteau, il se

(i) J'ai suivi exactement, dans cette description, le beau tableau qu'a imaginé et tracé de cette scène M. Magaud dans la décoration de la Galerie historique du Cercle reli gieux de Marseille. C'est à cette peinture que je dois la première pensée de ce récit.

penchait en avant, plein de méditation, de rêverie et d'attente. Placé près de la roue d'une machine électrique, Manzoni semblait vouloir suivre le courant du fluide invisible. Quant au poète anglais, il avait là encore cette attitude superbe et aristocratique que lui donnent ses portraits. Son grand front s'éclairait sans doute d'une lumière plus douce, mais sa narine gonflée et sa lèvre frémissante, comme celles de TApollon pythien, gardaient de Tironie, même dans l'admiration. Il semblait se demander :

Mais qu'est-ce donc que l'humanité, si le suprême effort de ses plus grands esprits consiste à épeler ainsi laborieusement les premières syllabes de ce livre du monde que toute sa vaine science ne déchiffrera jamais?

Quand Volta eut achevé de donner à ses amis sa démonstration, dans cette langue élevée, lucide, transparente, qui est Ja véritable poésie de l'enseignement, le vieux Monti se leva, prit d'une main tremblante la main de son ami, l'étreignit fortement, et l'on vit arriver au bord de ses paupières de ces larmes irrésistibles que Dieu donne plus faciles aux vieillards comme aux enfants.

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