MONTI
— Ce n'est pas nous, lui dit-il, mon cher comte, ce n'est pas nous qui saurons le dernier
2o8 UNE VISITE CHEZ VOLTA.
mot de rimmortelle découverte que vous venez de nous expliquer tout à l'heure. Mais si Dieu ne veut pas que nous voyions ce jour, je vous devrai au moins la consolation d'avoir, avant de mourir, entrevu l'entrée de cet immense avenir. Car elle sera immense, entendez-le, cher comte; je puis bien vous le prédire, s'il est vrai que Dieu accorde la seconde vue à ceux qui, comme moi, sont près de s'en retourner vers lui.
VOLTA
Je le crois, mon ami; mais veuillez reniarquer que ce n'est pas à moi qu'en revient le premier honneur. D'abord je serais mal venu, en présence de Mylord, de taire le nom de Franklin. Puis voici sur cette table des lettres daGalvani, qui m'en ont révélé sur ce domaine de la science plus que mes propres recherches; et, malgré les légers dissentiments qui nous distinguent plutôt qu'ils ne nous divisent, je suis trop redevable à ce grand homme pour que je l'oublie ici.
MANZONl.
Aussi bien l'Italie est-elle fîère de tous ses fils. Combien n'en compte-t-elle pas d'illustres dans les sciences aussi bien que dans les arts? Aujourd'hui notre vieux Virgile pourrait lui dire encore : Salve j magna parens friigurriy Saturnia iellus, magna viriim! Vovez donc, mes amis : Galilée,
Castelli, Cassinî, Torricelli, et combien d'autres!
Foscolo applaudit : « Autant de révélateurs d'un nouveau monde! » s'écria-t-il avec sa vive ardeur, et le nom de Christophe Colomb se plaça sur ses lèvres.
Volta sourit et dit : « Pauvre Colombo ! il avait les deux péninsules du sud et du nord de l'Amérique devant lui; et cependant il n'a guère touché que quelques îles des Antilles, c'est-à-dire un point, si on les compare à ce vaste continent qu'il ne fît guère que soupçonner. Eh bien, j'aurai fait comme lui.
— Qu'est-ce à dire? repartit le poète.
— C'est-à-dire, cher Silvio, que Je ne me fais à cet égard aucune illusion : Dieu n'a soulevé pour moi qu'un petit coin du voile qui recouvre son œuvre. Mais tout ce monde indéfini dont vous parliez tout à l'heure, ce monde impondérable, subtil, qui paraît être la frontière extrême où la matière finit et confine à l'esprit, quels mystères ne cache-t-il pas! Quelles révélations ne nous garde-t-il point ! Que de choses inaperçues encore y resplendiront un jour, dans une lumière croissante qui ravira l'esprit! Que n'embrassera-t-il pas, que n'expliquera-t-il pas, quand, des quelques faits partiels, épars, incomplètement observés que nous percevons aujourd'hui, le génie scientifique aura déduit des lois, que ces lois à leur
3IO t'NE VISITE CHEZ VOLTA.
tour se seront groupées en système, et qu'une large synthèse aura enfin ramené à une belle uniié les manifestations isolées de cette nouvelle puissance ! Mais quant à présent, cette puissance, pouvez-vous la définir seulement, me dire ses sources, ses courants, sesaffinités, ses manifestations dans Tunivers entier?... Nous connaissions la lumière, nous connaissions la chaleur, puis voici que nous percevons une nouvelle force que nous nommons rélectricité ; mais ces trois perceptions, distinctes dans leurs modes, diffèrent-elles dans leur essence? Serait-il impossible qu'un jour une analyse, riche de procédés que nous ne possédons pas, arrivât à trouver, je ne dis pas seulement une grande affinité, mais qui sait? Tunité et peut-être Tideniité dans cette trinitéde forces qui m'en représente une autre plus mystérieuse encore, parce qu'elle est divine?... Je parle de fluide; mais ce que je nomme ainsi, est-ce un agent spécial, ou ne serait-ce pas plutôt simplement un mouvement, une modification, une vibration de rétherP... Mais qu'est-ce que Téther?... Je vous avoue, mes amis, que je me perds dans ces questions qui reculent devant moi à mesure que j'avance. Nul n'en verra le terme. Ces abîmes m'épouvantent : je pense à ce mot de Pascal, que « rintelligence de l'homme n'occupe pas plus de place dans le monde des esprits que
son corps n'en occupe dans le monde visible. » Mais je pense aussi que, par tout ce travail, la science de la nature se trouvera ramenée à la simplicité et à Tunité primitive du plan divin. Plus avant nous plongerons dans les causes secondes, plus nous nous approcherons de la cause première. Et, quant à moi, déjà assuré de ce progrès, dont cependant le terme ne se voit pas, je ne sais que m'agenouiller dans Tadmiration et Tespérance, et dire avec Rousseau : « O Dieu, c'est le ravissement de ma faiblesse de me sentir écrasé par ta grandeur. Moins je te comprends, grand Dieu, plus je t'adore! »
BYRON
Eh quoi, monsieur le comte, n'est-ce pas justement le contraire que vous devriez en conclure? Est-ce à rheure même où l'homme met la main, comme vous faites, sur la clef des plus grands mystères de la nature, qu'il lui convient d'abdiquer les droits de sa raison souveraine? Vous ne croyez donc point à l'homme?
VOLTA
Oui, je crois à Thomme, Mylord, je crois à sa puissance; mais je ne crois pas moins à son infirmité. Je crois en sa raison ; mais c'est précisément le dernier et meilleur effort de la raiscn de reconnaître ses limites et de confesser, comme on a dit, qu'elle ne sait le tout de rien.
FOSCOLO
Mais ce qu'elle ne sait point maintenant, elle le saura un jour : il faut savoir attendre. Que rhumanité nous donne seulement dans chaque siècle deux hommes comme vous, et le Dieu de la nature pourra se retirer dans sa béatitude : nous aurons appris à tout expliquer sans lui.
BYRON
C'est vrai. Pensez donc, ô maître, qu'il n'y a pas deux cents ans qu'on commence à pénétrer sérieusement dans la connaissance de ce globe. Notre Bacon est celui qui en a donné la clef. L'astronomie date de Kepler. Les sciences naturelles sont d'hier. La physique date de Lavoisier, la chimie de Bertholet. Et cependant tâchez de calculer leurs progrès? Eh bien, quand deux autres siècles auront passé sur nos ignorances, et secoué sur le vieux monde leur ironique flambeau, je ne vous garantis pas que nous serons plus heureux sous leur lumière nouvelle-, maison y verra clair, et on aura du moins ce petit bonheur de savoir que nous sommes nos maîtres, et que, le Dieu du monde ne s'occupant pas de nous, il nous sera loisible de ne pas nous occuper de lui.
VOLTA
Vous voustrompez,Mylord.Mescheveux blancs vous en prient : ne proférez pas ce blasphème
UNE VISITE CHEZ VOLTA. 2i3
on ne se passe pas de Dieu. Si les philosophes et les poètes le chassaient, les savants le rappelleraient pour rendre compte, lui seul, des insondables mystères que la science n'explique pas et n'expliquera jamais. Il peut se faire sans doute que le premier éblouissement d'une belle découverte illusionne l'orgueil, que l'homme alors décore du nom de cause première ce qui n'est que le fait d'un agent secondaire; qu'il appelle loi la formule sous laquelle son esprit groupe quelques-uns de ces faits. Vaines paroles que tout cela! Que la petite science s'en contente ! mais la grande science arrivera, et lorsqu'elle creusera au-dessous de cette superficie, et qu'elle ira jusqu'au fond, elle se retrouvera de plus en plus en face de « Celui qui habite une lumière inaccessible », comme dit un grand Livre que, je le sais, Mylord, vous admirez comme moi.
SILVIO, bas à Foscolo.
Est-ce que toi-même tu ne l'admires pas, ce lîvre,toi qui fais l'incrédule ? Te souviens-tu, Ugo, d'un jour « où me promenant avec le père de mon cher Borsieri, sous l'ombrage des arbres qui avoisinent la ville, je t'y rencontrai assis et lisant ? Tu nous aperçus, et tu nous crias de loin : Voici le Livre des éternelles vérités! Je courus à toi, et je pris le livre de tes mains : c'était l'Évangile, et
314 l-'NE VISITE CHEZ VOLTA.
tu me dis : Baîsc-le, ce sont bien là les enseignements d'un Dieu (i). »
MOXTI.
Vous souvenez-vous de notre Dante? « Insensé est celui dont la raison espère pouvoir parcourir celte route de Tinfini qu'habite la substance divine en trois personnes (2). »
MANZONI
Et celte autre parole : « Courez à la montagne, et délivrez vos yeux des écailles qui empêchent le Dieu de lumière de se manifester à vous (i). »
FOSCOLO
Cher ami, si quelque chose pouvait me déterminer à gravir cette montagne, ce serait bien assurément le calme que vous me paraissez avoir rencontré sur ses cimes, depuis quelques années. Vous êtes bien heureux...
BYRON
Sans doute il y a là des réponses qui peuvent
(i) Silvio Pellico, Fragments. Edit. Ant. La Tour.
(2) Malto è chi spera che nostra ragione Possa transcorrer la infînita via
Che liene una sustanzia in tre persone.
(Dante, Purgat.^ ch. m, st. 12.)
(3) Correte al mon le a spogliarvi lo scoglio Ch'esser non lascia a voi Dio manifeste.
(Dante, ibid.^ ch. 11, st. 41.)
UNE VISITE CHEZ VOLTA. 2i5
satisfaire quelques esprits soumis. Mais pourijuoiy dites-moi, faire intervenir une action surnaturelle, quand la science nous révèle des forces naturelles qui rendent compte de tout?
VOLTA
C'est vrai, mais lesquelles, rendant compte de tout, ne sauraient cependant rendre compte d'elles-mêmes. Quand, en dernière analyse, on a nommé les forces ^ croyez-vous qu'on ait dit le dernier mot des choses? Ne serait-ce pas là une manière telle quelle d'exprimer l'impuissance de notre esprit à pénétrer au delà? N'est-ce pas là un beau voile pour masquer notre ignorance? Car enfin, qu'est-ce qu'une force? D'autres que moi, Mylord, ont désespéré de cette définition. Voici ce qu'en vient d'écrire M. de Laplace lui-même, Laplace que vous n'accuserez pas, certes, de mysticisme : « La nature de cette modification singulière en vertu de laquelle un corps est transporté d'un lieu dans un autre, d'un état dans un autre, est et sera toujours inconnue. Elle a été désignée sous le Jiom de force. On ne peut déterminer que ses effets et les lois de son action (i). »
(i) Laplace, Exposition du système du monde. Paris, édii de Tan IV, t. I, liv. HT, ch. i, p. 240.
2i6 UNE VISITE CHEZ VOLT A.
BYRON
Pourtant, vous conviendrez que rattraction, par exemple, que la pesanteur est une réalité, et vous ne contesterez pas, j'espère, à Newton d'avoir su ce qu'il disait, quand il en découvrait et promulguait les lois?
VOLTA
Votre admirable Newton a constaté le fait, il en a formulé l'universalité, il en a calculé et déterminé l'action; mais il était trop sage, trop profondément philosophe pour en faire une cause créatrice, dans le vrai sens de ce mot. Croyezvous que ce grand esprit se soit figuré qu'un corps puisse agir dans un lieu où il ne serait pas? Luimême ne disait-il point, dans un doute qui l'honore plus que sa grande science : « La supposition d'une gravité innée et essentielle à la matière, tellement qu'un corps puisse agir sur un autre à distance, est pour moi d'une si grande absurdité, que je ne crois pas qu'un homme qui jouit de la faculté ordinaire de méditer sur les objets physiques puisse jamais l'admettre (i). »
PELLICO
Mais si cette gravité, comme s'exprime New-
(i) Lettre de Newton au docteur Beutley, iii® lettre du 4 février lôgS, dans la Bibliothèque britannique^ février 1797, vol. IV, no XXX, p. 192.
ton, n'est pas innée et essentielle à la matière, où est-elle, Je vous en prie, et comment s'exercet-elle?
VOLTA
. Que diriez-vous, mon fils, si j'osais vous laisser voir que, dans mon opinion, cette force universelle qu'on nomme attraction, pesanteur, gravitation, est peut-être due à Faction et à Tuniverselle présence du fluide électrique qui remplit les espaces qui séparent les corps, et, dans ces corps eux-mêmes, l'espace que les molécules de matière laissent entre elles?... Mais Tespace lui-même, qu'est-il? Qu'est-ce que rétendue? Qu'est-ce que la matière? Je vous épouvanterais si je vous exposais sur la nature de ces choses les hardies théories de Leibnitz. Écoutez du moins Laplace, écrivant dans le même livre que je viens de citer : « Le rapport des intervalles qui séparent les molécules à leurs dimensions respectives, est peut-être du même ordre que l'intervalle des étoiles qui forment une nébuleuse, laquelle on pourrait, sous ce point de vue, considérer comme un grand corps lumineux (i). »
(i) Laplace, Exposition du système du monde , t. III, p. 196. — Voir sur ce sujet un très savant mémoire de M. Polie : La constitution intime des êtres matériels. Recueil de V Académie des sciences du département de la Somme. Amiens, i853,p. 53.
2i8 UNE VISITE CHEZ VOLTA.
MANZONI
Quelle poésie que celle-là ! i
PELLICO. 1
La véritable poésie, la poésie de la science, qui sera certainement îa poésie de l'avenir.
BYRON
La poésie de Tincorinu; donc celle du doute infini; car si le secret des causes n^est pas dans la nature...
VOLTA
Il en faudra conclure qu'il réside dans le sein de Dieu ; que la cause première, c'est lui, parce que le législateur infaillible, c'est lui; que le créateur, c'est lui, dernière raison de tout, comme Leibnitz disait : Detis ultima ratio reriim! Voilà pourquoi toute science profonde est essentiellement religieuse, que même elle n'est profonde qu'à cette condition, et que, si la petite science éloigne de la religion, la grande science y ramène. C'est votre Bacon, Mylord, qui a dit cette chose.
BYRON
Je le sais, on nous la citait certes assez souvent, au collège d'Harrow.
PELLICO
Mais la jeunesse n'en croît rien ou se hâte de Toublier.
VOLTA
Mon fils, on s'en ressouvient lorsque le souffle des années ou celui du malheur a déchiré le voile d'illusions poétiques qui cachait Dieu aux regards.
FOSCOLO
Que VOUS êtes heureux de voir Dieu partout!
VOLTA
Vous ne dites pas assez : il me semble que par instants je l'approche, je le sens!
MANZONl.
Et que voulez-vous dire?
VOLTA
Je ne sais si chez vous la faculté esthétique a la même puissance; mais pour moi, que de fois, absorbé dans Tétude d'une théorie féconde, avançant, montant de déductions en déductions, des faits particuliers aux lois et des lois aux systèmes, arrivé tout à coup à la synthèse du sujet, comme un voyageur au faîte d'une montagne, je me suis senti ravi au sein de ces lumineuses généralisations, et l'infini s'est comme entr'ouvert devant moi! Alors il me semblait que Dieu se révélait à mon intelligence dans cette vaste unité qui est son signe divin. Je venais de le surprendre dans le laboratoire de son œuvre créée. Je tressaillais à son souffle; et pendant
que mon esprit confondu l'adorait dans une certitude qui est Thymne de la science, sa présence divine se révélait à mon cœur par ce frémissement involontaire et ces battements pressés qui, chez nous, trahissent l'approche de quelqu'un qu'on aime.
MANZONI
Oui, c'est l'apparition de l'infini dans l'âme; nul ne peut s'y soustraire, et, sans être comme vous un maître de la science, j'ai peine à me défendre d'un sentiment mêlé de curiosité et d'effroi quand, contemplant ces découvertes merveilleuses, je me demande où s'arrêtera ce progrès dont nul ne voit le terme.
VOLTA
Ah! c'est une autre question que celle-là, mes amis. Si nous ne pouvons pénétrer le dernier et divin secret de la science, du moins pouvonsnous pressentir l'extension que l'avenir réserve aux applications qui en seront faites un jour. Ici donnez librement carrière à vos aspirations et à vos espérances. Le champ en sera beau!
PELLICO
Comment le savez- vous?
VOLTA
Je ne sais, il est vrai, ni le nom ni le nombre
le ces. résultats futurs; mais voici ce que Je sais. Je sais qu'il y a là, dans Télectricité, une agilité, une subtilité, une immatérialité que ne possède aucune autre puissance connue dans Tunivers. Je sais ensuite que Thomme demandera à cette force de lui donner tout ce qu'elle peut rendre, pour la joie de son esprit et le bonheur de sa vie. Il lui a déjà demandé de le garder de la foudre par le paratonnerre; mais ce n'est que le premier pas. Vous souvenez-vous de ce qu'on rapporte de Michel-Ange frappant de son marteau le marbre où il vient de mettre la beauté et la vie, et lui criant : « Parle donc! » Eh bien! à ce fil qui déjà sait conduire la foudre, attachez une parole : qu'il en soit le messager, un messager plus rapide que ne le sont déjà l'eau, le feu et les vents. Que par lui toutes les idées comme tous les intérêts se trouvent en relation presque instantanément. Faites de ce fluide le milieu dans lequel, par lequel toutes les âmes se toucheront, s'appelleront, se répondront, communiqueront entre elles.
Pour cela, au lieu d'une goutte de fluide, faites-en passer des torrents; au lieu d'une étincelle comme celle que je fais jaillir de cette pauvre machine, accumulez des fleuves de lumière et de force ; enveloppez-en notre globe, développez-en le travail, multipliez ses formes, cher-
chez-en des sources nouvelles ; et laissez faire le temps, le génie de Thomme et la Providence de Dieu. Quelle révolution morale va sortir de là, et de quelles incalculables énergies disposera cet agent mystérieux dans le monde nouveau dont l'avènement fait déjà luire à vos yeux un si séduisant espoir!
PELLICO
Mais ce serait le renversement de toutes les barrières qu'ont mises entre les peuples l'égoïsme, la violence impie et toutes les passions jalouses! Ce serait ^eut-être alors la liberté, ô maître! Une fois que serait établi entre toutes les races ce courant fraternel, comment empêcheriez-vous les hommes de se connaître, de se parler, de s'aimer? On a rêvé quelquefois une langue universelle; mais ne serait-ce pas le règne de la pensée universelle qui commencerait alors?
VOLTA
Vous êtes poète, mon fils, et je crains bien que Tavenir ne donne pas de sitôt raison à ces hautes rêveries. Mais je veux espérer avec vous que Dieu ne nous a révélé ce secret de sa puissance, que pour nous ménager quelque don de sa bonté. Il pourra se faire pourtant que le mal usurpe l'empire de ces forces invisibles et jette dans leurs courants ses discordes, ses erreurs et ses cupidi-
UNE VISITE CHEZ VOLT A. î23
tés. Cela m'attriste parfois; mais la puissance du bien aura ses représailles, voilà mon encouragement. Lorsque ce fil éloquent fera le tour du globe, que le Seigneur y allume une pensée divine : la céleste étincelle embrasera l'univers. ..
Alors Volta se tut. Ses amis le saluèrent et prirent congé de lui. Le vieux Monti Tembrassa pour la dernière fois. Byron ne le revit plus-, mais cette conversation avait laissé en lui une impression religieuse dont il n'était pas maître, et c^est dans ce temps-là qu'il disait le mot célèbre : a Vous verrez que je finirai par aller au Vatican me jeter aux pieds du Pape. »
Silvio Pellico entrait dans ses Prisons, à peine deux ans après. Quand, au bout de dix années, il revît sa patrie, Foscolo était mort sur la terre étrangère, Byron était tombé sur le sol de la Grèce, Volta aussi n'était plus.
« Il m'est dur, ô Volta, lui chantait Silvio devenu chrétien, il m'est dur de ne pouvoir plus me jeter un moment dans tes bras, et lever sur ton front le regard d'un fils! Ah! j'espère que tu reposes maintenant parmi les âmes choisies. Regarde-moi du ciel, et demande au Seigneur que je puisse pour toujours te revoir dans la paix. Pardonne si j'ai tant tardé à suivre tes conseils. »
Alors, se rappelant la scène religieuse que nous avons décrite, il ajoutait :
« Dans ta vieillesse, ô Volta, le hasard plaça sur ton chemin un jeune homme insensé... non, ce n'était pas le hasard, mais la bonté du sage Tout-Puissant.
« Et je vis tes ardents efforts. Tu ne voulais pas que je succombasse, séduit par les fausses lueurs de Timpiété, mais que, vaincue par la vérité, mon âme grandît à sa lumière.
« O vous, disais-je au vieillard, vous qui avez vu dans ces secrets plus avant que les autres, vous dont rame s'ouvre à la flamme de l'éternel amour, oh! dites-moi comment vos doutes se sont apaisés dans la foi?
« Et le vieillard me répondait : Moi aussi j'ai douté, moi aussi j'ai cherché. Le grand scandale de ma jeunesse fut d'avoir vu les génies de ce temps-là se servir de la science pour combattre la religion. Pour moi, aujourd'hui, je ne vois que Dieu partout (i). »
Orléans, juin 18 76.
(0 Silvio Pellico, Poésies, Ode à Alessandro Voila.
Il existe un Evangile apocryphe ou légendaire intitulé la narration de Joseph d'Arimathie, celui qui vint réclamer U corps de Jésus (i). On y rappelle les principaux faits de la Passion de Jésus, et le témoignage du courageux disciple devant Pilate, puis devant le Sanhédrin qui le fait jeter en prison d*où il est tiré miraculeusement.
Ce fragment est-il complet? J'en doute. Qu'y était-il raconté en plus? On ne sait. Le trouvera-t-on jamais? Je crains que non.
Dans ce complément de la légende que nous essayons ici, Joseph d'Arimathie rapporte ce qu'il a vu, et il y parle comme il suit :
... Nous étions trois parmi les princes du
{i) La Narration de Joseph d'Arimathie, celui qui vint réclamer le corps de Jésus. Birch l'a publiée le premier, dans son A uctuarium codicis apocryphi Novi Testamentifabriciani, in-8, p. 183-195, Havniae, 1804. — Voyez aussi Le Nain de Tillemont, Mém. pour servir à VHist. ecclcs.y t. II, p. 26. — M. l'abbé J. Variot, professeur aux Facultés catholiques de Lille, Les Évangiles apocryphes, p, 1 25.-1 3 1 , in-8, Paris, 1 878.
peuple qui avions refusé de prendre part à l'inique procès de Jésus de Nazareth, Rabbi Gamaliel, Nicodemus et moi.
Je n'étais pas encore des disciples du Christ; mais j'avais souvent entendu sa parole, sous les portiques du Temple, alors qu'il ravissait le peuple par sa doctrine, et que les émissaires des Pharisiens eux-mêmes envoyés pour le prendre s'en allaient en répétant que jamais homme n'avait parlé comme cet homme. Or aujourd'hui que je le voyais livré aux Gentils par la jalousie des princes des prêtres, ces discours me revenaient au cœur dans une lumière plus vive. Jamais le Maître ne m'avait paru plus divinement grand qu'en face de l'outrage et de l'iniquité; et je n'attendais qu'un signe de sa puissance pour tomber à ses pieds et saluer en lui Tenvoyé du Très-Haut.
On était dans la journée des apprêts du sabbat. Jérusalem était troublée. Des bandes la traversaient avec des cris et des menaces, attendant, pour l'insulter, le passage du Juste que, depuis la veille, on traînait, par les rues, de Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode. Le Prophète se taisait. Quand on sut que le Prétoire venait de le condamner au supplice de la croix, il y eut un grand éclat d'applaudissements, de rires et de blasphèmes contre lui. Les fauves tenaient leur proie.
Cependant, à l'écart, il y avait les pauvres, les humbles, les souffrants, les opprimés qui tremblaient et pleuraient dans Tombre, car ils se rappelaient les paroles qu'ils avaient entendu dire au Seigneur avec des larmes : « Jérusalem, qui tues les prophètes de Dieu, que de fois j'ai voulu rassembler tes fils, comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu ne Tas pas voulu !.. »
Pendant ce temps-là, je m'étais retiré dans ma maison, hors dô la porte de la ville, proche de la colline appelée Golgotha. Et là, assis sur le toit en terrasse de ma demeure, j'attendais, le cœur triste, ce qui allait arriver, regardant de ce lieu la ville tumultueuse, prêtant l'oreille à tous ses bruits, et déroulant sur mes genoux le volume des prophéties touchant le Rédempteur promis à Israël.
Dans le trouble de mes pensées et le combat de mon cœur, j'allais de l'un à l'autre récit de nos Livres saints, de la mort d'Abel tué par son frère au sacrifice d'Abraham conduisant Isaac chargé du bois de son supplice, sur cette même colline que j'avais là devant moi. Puis je lisais, dans l'Exode et dans le Lévitique, l'immolation de l'Agneau et la sortie de l'Egypte, la malédiction du Bouc émissaire chargé des crimes du peuple et expulsé dans le désert. Après quoi,
2?o JOSEPH D'ARIMATHIE.
posant le livre, et, la tête dans mes mains, je méditais et me demandais, comme les Rabbins mes frères : « Que représentent ces figures? »
Je relevai le front, au bruit d'une grande foule qui montait de la ville, et dont le tumulte redoublait en approchant de moi. Sur le bord rocheux de mon jardin, le chemin se remplit de piques, de chevau)r, de soldats, leur centurion en tête. Et au milieu je vis, enveloppé par une multitude furieuse un homme chargé de sa croix. Et le nom que vociféraient ces furieux, parmi des outrages, des moqueries et des menaces, c'était le nom de Jésus!
Je ne pense pas avoir jamais senti une douleur semblable à cette douleur. Celui qui marchait courbé sous le bois infâme m'apparut défiguré, sanglant, à faire pleurer les Anges de la paix. Je frissonnai jusque dans la moelle de mes os-, et frémissant je m'apprêtais à descendre vers lui lorsque je vis les soldats écarter de leurs piques tous ceux qui approchaient. Parmi ceux-là étaient les filles de Jérusalem qui venaient le consoler en essuyant le sang qui coulait de son front, tandis que lui-même, relevant vers elles son visage tranquille, leur défendait de pleurer sinon sur le péché de leur peuple et les malheurs de leur ville.
. LES TEMOIGNAGES. 23 i
Le funèbre cortège disparut dans un pli de terrain. Maisàcemêmeiilstant, le Filsde l'homme avait levé son regard de miséricorde vers moi, et il avait lu dans mon cœur. Jamais sa face auguste, éclairée de la lumière du ciel, ne m'avait paru plus adorable que sous cette rosée amère de sueur et de sang. Il me sembla qu'un rayon s'en était détaché, et que les pages de mon livre en étaient illuminées.
J'en étais alors, dans ma lecture sainte, à ces paroles d'Isaïe : « Il n'y a plus de beauté en lui, plus de charme. Nous l'avons vu : il n'avait plus aspect humain. Nous avons gémi de le voir ainsi méprisé, le dernier des hommes, Fhomme de douleurs, brisé par l'infirmité. Son visage nous était comme dérobé, nous ne Pavons pas reconnu. C'est qu'il est celui qui porte nos langueurs, et qui a pris sur lui nos souffrances. Nous l'eussions pris pour un lépreux, tant la main de Dieu l'avait humilié, frappé. Il a été blessé à cause de nos iniquités, brisé pour expier nos crimes. Le poids de notre rachat s'est appesanti sur sa tête, et nous avons été guéris par ses meurtrissures. Tous nous étions errants comme un troupeau égaré; nous nous étions tous détournés du chemin. Le Seigneur a pris sur lui l'iniquité universelle. Il s'est offert, parce qu'il Ta voulu, et il n'a pas ouvert la bouche, semblable à la
brebis que Ton mène à la boucherie et à l'agneau silencieux sous le fer qui le tond (i). »
Maintenant le chemin était vide. De celte foule de tout à l'heure il ne restait plus au bas que les quelques femmes fidèles que les piques des soldats venaient de repousser. Enveloppées de leurs longs voiles, elles se lamentaient et pleuraient. Je les voyais qui, debout, regardaient de loin ce qu'on allait faire de leur Maître adoré (2).
Pour se consoler entre elles et espérer encore, elles se rappelaient Tune à l'autre les miracles de sa puissance de résurrection çt de vie. L'une qui était une veuve de Naïm racontait que le bon Maître, ayant rencontré aux portes de la ville le cercueil de son fils que Ton portait en terre, avait prononcé seulement cette parole souveraine :
Jeune homme lève-toi! Et le jeune homme s'était levé, et Jésus Pavait rendu à sa mère.
L'autre, qui était la femme d'un chef de la synagogue, disait comment sa fille, une enfant de douze ans, était endormie dans la mort, quand lui prenant la main, Jésus lui avait dit de même : Jeune fille lève-toi ! Et il l'avait rendue à son père.
Une autre, une Chananéenne, se tenait prosternée en terre et, parmi ses sanglots j'entendais
(i) Isaïe, ch. LUI.
(2) Luc, XXIII, 49
qu'elle disait qu'elle n'était qu'une pauvre étrangère, mais que le Seigneur ne lui avait pas refusé les miettes de sa pitié, et qu'à elle aussi une fille bien-aimée avait été rendue, à la voix de Jésus!
Et elles se demandaient alors si Celui qu'elles avaient vu ressusciter leurs morts n'allait pas vaincre la mort, comme il avait promis. Et puis, elles se rappelaient comment autrefois il prenait leurs enfants dans ses bras pour les bénir. Mais pourquoi venait-il de dire tout à l'heure : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais sur vous et vos filsî » Et elles se lamentaient avec une grande douleur.
Sur la même route on voyait passer et s'arrêter, arrogants et superbes, ceux des grands qui, par dédain ne s'étaient pas mêlés à la foule. Je ne les connaissais que trop. C'étaient des pharisiens, des scribes, des docteurs de la loi, ceux qui avaient acheté Judas, intimidé Pilate, ameuté la populace, et qui venaient maintenant jouir de la bien heureuse issue de leur complot. Drapés dans leurs longues robes, les yeux pleins d'une joie haineuse, ils regardaient à l'écart la croix qui se dressait, et, branlant leur turban orné de phylactères, ils jetaient de loin l'ironie de leurs défis à leur victime : « Vah ! ô toi qui te vantais de détruire le Temple et de le réédifier en trois jours! C'est l'heure de t'en souvenir! » Et
les autres répondaient : « Qu'il descende donc maintenant de la croix, s'il le peut. Il venait sauver Israël, qu'il se sauve lui-même! » (i) Et ils riaient amèrement.
Je regardai. Au faîte de la colline aride du Calvaire, au-dessus des gardes et des bourreaux, au-dessus de la foule moqueuse ou curieuse, entre deux malfaiteurs, la tête du crucifié se dressa à mes yeux entre la terre et le ciel. Ses bras étaient étendus comme pour embrasser le monde* Sur le fond, un long nuage d'or lui faisait un diadème. Mais dans le lointain grondait la foudre.
A la clarté qui venait de là, je repris la leçon du saint Livre. Le vent du ciel l'avait ouvert au Psaume où il est écrit : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? Mon Dieu, je vous invoque et vous ne m'écoutez pas. Cependant vous êtes le Saint qui habitez dans Israël, et nos pères n'ont pas en vain espéré en vous. Pour moi, je suis un ver de terre et non un homme; je suis l'opprobre des mortels et le rebut du peuple. Ceux qui me regardent m'insultent, et, le mépris sur les lèvres, ils ont secoué la tête en disant : « Il a mis son espoir en Dieu, que (( Dieu le délivre! Que Dieu le sauve, puisqu'il se
(i) Matthieu, XXVII, 40-42.
« confie en lui ! » O Dieu, ne vous éloignez pas de moi, parce que la tribulation me presse et que personne n'est là pour me secourir... Je me suis écoulé comme Teau; les méchants se sont rués sur moi, comme le lion rugissant. Ils ont percé mes mains et mes pieds; ils ont compté tous mes os; ils m'ont donné en spectacle; ils se sont partagé mes vêtements et ont tiré ma robe au sort. Mais vous, Seigneur, ne vous éloignez pas. Vous êtes ma force, venez en hâte à mon secours! » (i)
J'en étais là, quand du haut de la croix un cri puissant se fit entendre. En ce moment la foudre éclata, la terre trembla, les ombres s'épaissirent, je ne vis plus le soleil; autour de moi je sentis que le sol tremblait, une nuit profonde m'enveloppa; la foule épouvantée avait quitté la colline. Je crus que c'était la dernière nuit du monde; et je tombai la face contre terre : un silence de terreur planait sur la ville entière.
Mais ce qu'il y eut alors de plus effrayant, c'est que toute la vallée de Josaphat se souleva, les pierres se brisèrent, les sépulcres s'ouvrirent, les morts ressuscitèrent. Plusieurs les virent dans la ville, après la résurrection de Jésus (2).
Quant à moi, voici la vision que j'en eus, en
(i) Psaume xxii.
(2) Matthieu, XXVII, 52, 33.