XV
L'indignation soulevait son cœur, et reprenant: « Nous, haïr le genre humain! Mais vous ne savez peut-être pas que, tandis que notre accusateur, monté, en habit de théâtre, sur une tour de son palais, se donnait le spectacle de ce brasier sublime qu'il avait allumé; tandis que là, Néron, une lyre à la main, chantait Télégie troyenne sur l'incendie d'Ilion, euxcesmaudits, ces chrétiens, se jetaient au-devant des flammes pourleur arracher leur proie, au péril de leurs jours? Vous ne savez pas qu'on Jes voyait, eux, recueillir et sauver les vieillards, les femmes, les enfants de ces mêmes Romains qui le lendemain accouraient pour repaître leurs regards du supplice de leurs libérateurs?
— « Oui, Paul, vous dites vrai, j'ai détesté ces horreurs. Ces affreux supplices des vôtres, je les ai vus aussi; j'en ai frémi, et j'en frémis encore. Mais j'en ai en même temps tressailli d'admiration, car c'était un spectacle digne du regard de l'univers que celui de ces braves. « Rien ne les put « effrayer, ni le fer, ni les croix, ni les chaînes, (( les flammes, ni la bande des bêtes féroces se (( repaissant d'entrailles, ni les chevalets, ni les « crocs, ni le palenfoncédanslecorpsdela victime, (( ni récartèlement des membres, ni la tunique c( enduite de matières inflammables (i). Parmi ces
(i) Sénèque, Lettre 14 à Lucilius.
« douleurs atroces, pas un seul n'a faibli, ni gémi-, « pas un n'a supplié; pas un n'a protesté. Que dis- « je? ces héros, ils souriaient d'allégresse (i). » Tant de courage, tant d'ardeur m'enlevaient rame malgré moi. Pour moi, c'étaient des êtres surhumains que ces hommes; je les applaudissais dans mon cœur. Seulement je les plaignais...
— « Vous les plaignez... Et de quoi?
— (( Me pardonnerez- vous, Paul, si je le dis? Je les plaignais de mettre tant de conviction, de courage et de magnanimité au service d'une chimère...
— « Une chimère! Hélas! je ne le savais que trop, Sénèque : le mystère que je prêche est un scandale pour les juifs et une folie pour les gentils. Mais pour nous qui croyons, c'est la vertu du Christ et la sagesse de Dieu.
— « Mais non, Paul, je ne suis pas de ceux qui taxent en bloc de folie la doctrine que vous prêchez. La clémence, la bonté, le mépris des richesses, la patience, la force, nous sont chers comme à vous.
(i) Id., Lettre jS. M. Allard, qui cite ces deux passages applicables seulement aux chrétiens, ajoute : a Le sourire ineffable du chrétien expirant pour son Dieu dans les jardins du Vatican poursuit comme une vision à la fois douce et poignante l'imagination émue de l'ancien précepteur de Néron. Comme tous les Romains de ce temps, Sénèque a bien des fois vu mourir; il n'avait jamais vu mourir comme cela. » (P. Allard, Hist. des Persécutions pendant les deux premiers siècles, p. 52.)
Mais tout cela n'a pas besoin de descendre des cicux. Qu'avons-nous à faire des dieux pour être sages? Le sage est plus grand que Dieu. Il porte son Dieu en lui. Dieu est lui, lui est Dieu. Dieu est le corps, nous les membres (f). Tel est, Paul, le dernier mot de la philosophie : il n'y en aura plus d'autre. Et si nous voulons renouveler, relever ce monde qui s'abîme dans la boue et le sang, il est temps qu'on lui refasse une nouvelle morale, laquelle ne devra rien qu'à la raison de rhomme et se passera de Dieu.
— « On ne se passe pas de Dieu, Sénèque. Et trop des vôtres l'ont essayé en se refusant à le reconnaître dans la puissance de ses œuvres. Ils sont inexcusables ces esprits qui se sont orgueilleusement égarés dans leurs propres pensées. »
Sénèque sourit amèrement : « Oui, et ces égarés s'appellent Zenon, Épicure, Chrysippe, Aristippe, Cléanthe! Mais non, pour vous, chrétiens, de tels hommes ne comptent pas. Une meilleure doctrine se lève : elle nous viendra des
i) Sénèque : Quid est aliud natura quam deus, et divina ratio, toti mundo et partibus ejus inserta?... Nec natura sine dco est, nec dcus sine natura. {De Beneficiis^ cap. VIII.) —
Quid est dcus? mens universi. Quid est deus? Quod vides totum, et quod non vides lolum [Quest . natur., prœf. I).
Sapiens nihilo se minoris œstimat Dec... par Deo surges Epist. XXXI et LXI. — Prope est a te deus, tecum est, intus est. Membra sumus corporis magni. {Ep. XLI et XGVII.)
Juifs, paraît-il. Quelle sera-t-elle? Et de quel grand nom, Paul, rappellerez- vous? De votre nom, je présume?...
— « Sénèque, ne riez pas de moi. Il n'est qu'un nom dans lequel les hommes trouveront le salut, le nom devant lequel tout genou fléchit, au ciel, sur la terre et dans les enfers, le nom de Jésus- Christ, Dieu béni dans tous les siècles. » (i)
Sénèque fronça le sourcil et détourna la tête. Ses yeux rencontrèrent alors les statues des Sybilles. Il lui sembla qu'à ce nom de Jésus, le marbre avait tressailli, et que les trois prophétesses avaient incliné leurs fronts en même temps.
Sénèque devint caressant. Il rappela à Paul le courage que TApôtre avait montré naguère au prétoire de Néron. Avec une telle éloquence et une telle fierté, que ne se faisait-il le disciple d'une meilleure sagesse, lui citoyen romain, pour sauver la patrie qui penchait vers sa ruine?
Paul se redressa, étonné, stupéfait que ce philosophe courtisan eût pu seulement songer à le séduire. Toutefois il se contenta de sourire, car il avait une grande compassion pour cette âme.
— « Quant, à moi, reprit Sénèque, c'est à ce
(i) Paul, Ep. ad Philipp.y II, lo.
salut de Rome, c'est à son rajeunissement par la philosophie que j'ai employé ma vie et que j'ai consacré ma plume et mon génie. J'ai pris dans le stoïcisme ce qu'il a de plus élevé, de plus noble, de plus pur, de plus universel. Je lui ai fait parler le langage le plus humain, je lui ai prêté les formes les plus aimables, pour qu'elles lui soient un vêlement d'immortalité. C'est fait; Rome et l'Empire sont à lui désormais. Et jie voyez-vous pas que déjà notre philosophie éclaire les sommets supérieurs de la société? Patriciens, sénateurs, chevaliers, affranchis, hommes nouveaux, tous à Tenvi, tous ceux qui pensent, qui lisent, se réclament d'elle à cette heure. Autour d'elle, se sont groupées les lettres, l'éloquence, lapoési?. Les noms de Quintilien, Lucain, Silius-Italicus, Pétrone, Pomponius-Mela, mesdisciples,et pour la plupart mes compatriotes, sont-ils venus jusqu'à vous? D'autres leur succéderont, qui jetteront le même éclat sur nos doctrines conquérantes. Devenues désormais celles de l'élite des intelligences, elles séduiront par leur fierté même les maîtres du monde. Et attendez cent ans, moins que cela peut-être, attendez : le stoïcisme montera sur le trône des Césars, le manteau du philosophe remplacera le manteau de pourpre surleursépaulessacrées,etrEmpireestànous...
Paul l'écoutait tranquille. — « Mais à nous
LE RUMÎNAL. SSy
aussi, Sénèque, le salut de Rome est cher, et non seulement de Rome, mais de toute créature qui est sous le ciel. N'est-ce pas pour la baptiser et la régénérer que le Christ nous a envoyés porter la Bonne Nouvelle à toutes les nations? Et que venons-nous faire, sinon délivrer le monde de la servitude et de la corruption pour l'introduire dans la liberté et la gloire du Fils de Dieu ?
— « S'il en est ainsi, Paul, eh bien, unissonsnous.
— « Oui, unissons nos âmes dans le lien de Tamour et de la vérité.
— « Unissons nos mains aussi pour travailler ensemble à cet immortel ouvrage... En vérité, ajouta-t-il moitié sérieux, moitié souriant, cela ferait événement dans Rome qu'un pacte d'alliance conclu entre Sénèque et Paul, ici, solennellement, devant ces ruines funèbres. Aussi bien avouez, Paul, que ce serait un rare spectacle que la sagesse de Zenon et celle de Jésus, partant toutes deux, comme sœurs, du pied desséché du Ruminai, pour marcher de pair à la régénération de l'avenir.
— « Un spectacle plus beau encore, et celuilà digne des regards de Dieu et de ses anges, ce serait celui de Sénèque commençant par réduire sa belle intelligence en la noble captivité de Tobéissance au Christ.
— « Mais VOUS moquez-vo.us, Paul? »
Il éclata de rire.
Il y eut un moment de silence. Paul reprit tranquillement : « Ce sera donc la guerre, Sénèque! Le Maître n'avait-il pas dit qu'il apportait non pas la paix, mais le glaive? La lutte est engagée entre la sagesse des hommes et la sagesse de Dieu. Ce qui va partir d'ici, de ce lieu, de ce jour, c'est la guerre, une guerre sans trêve, entre le stoïcisme et le christianisme. Elle sera longue, très longue. Ainsi que. vous le disiez tout à l'heure, elle remplira tout un siècle dont elle sera l'histoire. Mais ne vous abusez point. En dépit des grands noms dont vous lui faites fête, en dépit de la science, de l'éloquence et de la gloire, en dépit des puissances dont vous lui promettez Tappui, le stoïcisme est condamné; et finalement la victoire qui triomphera du monde, ce sera celle de noire foi. L'avenir est au Christ, car c'est dans le Christ que tout se récapitule et se résume dans le monde. C'est dans le Christ que tout se refera, que tout recommencera; c'est en lui que Dieu le Père a résolu de tout réconcilier au ciel et sur la terre. Il régnera donc en vainqueur; car il faut qu'il règne, Sénèque, il faut qu'il règne! »
En ce moment, les trois Sybilles étaient splendides à voir. Un rayon du soleil couchant illu-
minant leurs fronts y allumait un diadème.
Leurs yeux étaient enflammés; leurs lèvres semblaient sourire. On eût dit qu'elles allaient chanter.
Sénèque réfléchissait. Paul insistait, dans cette langue de feu qui est celle de ses Épîtres : — « Le stoïcisme est condamné parce qu'il n'a pas de Dieu, qu'il ne veut pas de Dieu, et que conséquemment ses pauvres vertus humaines ne sont que des vertus d'orgueil, qui ne referont pas le siècle et qui ont déjà reçu leur vaine récompense en ce monde. — Le stoïcisme est condamné, parce qu'il n'a pas de cœur, parce qu'il n'a pas d'amour; parce qu'il n'aime pas Dieu, parce qu'il n'aime pas l'horame, parce qu'il n'aime pas le pauvre, le malheureux, l'infirme, l'ouvrier, l'esclave, l'enfant, tout ce qui ne peut rien, tout ce qui n'a rien, tout ce qui n'est pas, mais avecquoi Dieu a résolu de refaire tout ce qui sera. — Le stoïcisme est condamné, parce qu'il n'a pas de ciel, parce qu'il n'a pas d'espérance, parce qu'il ne sait pas que ce court moment de tribulation, qui s'appelle la vie, n'est rien auprès du poids immense de gloire que nous amassons et dont le prix nous sera révélé dans l'immortalité. »
36o LE RUMINiVL.
Séncque essayait de se débattre sous Tétreinte de cet aigle qui le tenait ainsi suspendu dans ses serres, entre la terre et le ciel. Dans sa langue d!cIamatoire, tantôt ondoyante, chatoyante, diverse, tantôt sentencieuse, brillantée, captieuse, le philosophe répliquait, protestait, se dérobait, prenant tour à tour le ton de la raison et du rire, de la pitié et de l'ironie, de l'autorité et de la supplication, de Tamitié et du dédain. Il riait de la folie de la croix, il alléguait pompeusement les héros de la patrie, il encensait chacun des grands noms de la philosophie. Il redisait les plus beaux passages de ses écrits sur la vertu, et, plus que ses écrits, il citait ses exemples. Les chrétiensen pourraient- ils jamaisproduire déplus nobles? En témoignage de son magnanime désintéressement, il rappela le discours que Tannée précédente il avait adressé à Néron, pour le conjurer de lui reprendre les richesses immenses et les splendides jardins qu'il tenait de sa libéralité. « Viens à mon aide, lui avait-il dit. Comme un soldat épuisé, comme un voyageur lassé, j'ai besoin, vieux comme je suis, d'être déchargé de ce fardeau devenu trop lourd pour mes forces. » (i)
(i) Tacite, Annales, XIV, 53, 54 : Quatuordecimus annusest, Caesar, ex quo spei tuae admotus sum, etc. — Mihi subveniendum est, quomodo in militia aut via fessus adminiculum orarem, etc.
LE RUMINAL. 36i
Mais les Sybilles elles-mêmes riaient de cette creuse rhétorique, car qui donc à Rome ignorait que le courtisan disgracié n'avait offert à Néron que ce que Néron était sur le point de lui ravir, et qu'il ne sacrifiait ses biens que pour garder sa vie?
A tous ces sophismes, Paul répondait par un nom qui à chaque instant jaillissait de son cœur, de ses lèvres : le nom de Jésus-Christ. Le stoïcisme ne veut pas de Dieu ; mais voici que « le Dieu de toute miséricorde nous a envoyé son Fils, la figure de sa substance, la splendeur de sa gloire, revêtu de Thumanité, anéanti pour nous jusqu'à prendre la forme d'esclave. »
Sénèque louvoyait, essayant de faire prendre le change : « C'est cela, disait-il, c'est ainsi que, dans mes lettres, j'ai tracé le portrait du juste : « être intrépide, tranquille, supérieur aux hom- « riies, marchant l'égal des dieux, en qui est « descendue une vertu divine, qui par une par- « tie de lui-même réside encore au lieu de son <c origine, comme le rayon qui reste attaché au ce soleil. Etre grand, être saint, qui daigne s'a- « baisser vers nous, afin de nous initier de plus « près aux choses divines et nous servir de mo- « dèle (i). » Voilà ce que j'ai écrit. Mais, Paul,
(i) Sénèque, Lettre LX\ : Si hominem vidcris intcrritum poriculis, ex superiore loco homines videntem, ex aequo dcos, non subibit te veneratio ejus? Animum excellentem
cet être sacre', c'est l'être humain transformé par la philosophie, et voilà pourquoi, comme vous, J'ai dit, j'ai écrit qu'il le faut révérer?
Paul répondait : « Non, Sénèque, toute comparaison est injurieuse à Dieu. Celui qui au commencement était dans la forme de Dieu n'a pas pris un nom d'emprunt en se faisant égal à Dieu. Car il est Dieu, Sénèque, Dieu béni dans tous les siècles, et il le faut adorer! »
Alors on Tentendait pousser vers ce Dieu béni, trésor de la terre et des cieux, ces cris d'amour qui retentissent dans chacune de ces Épîtres : (( Pour moi, la vie c'est le Christ. Ma vie est cachée, ensevelie dans la sienne. Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ en moi. Je ne puis rien que par lui; je ne sais rien que Jésus, et Jésus crucifié. Crucifié avec lui, je porte ses stigmates dans ma chair, et j'achève en moi le complément de ses souffrances. Qui donc me séparera delà charité de Jésus-Christ? La tribulation, la misère, la faim, la nudité, le péril, la persécution, le glaive? Tous ces maux, nous les surmontons pour l'amour de Celui qui nous a tant aimés.
— (( Paul, répondait Sénèque, ce que vous dites là est beau comme un poème d'amour. Mais que
modciaium, omnia lamquam minore transeuntem, quiquia limcnius ridcnicm, cx-lestis potentia agitât... Quis ergo est hic?...
peut-il pour vous ce Christ qui n'est plus en ce monde? »
Alors Paul lui parlait de l'immortalité. Le stoïcisme n'a pas d'espérance, pas de ciel. Et Paul ouvrait sur la tête du philosophe ce ciel où le Christ est assis à la droite du Père et où ceux qui meurent pour le Christ iront vivre avec lui. Audessus de la patrie romaine, il faisait apparaître a cette autre patrie céleste que nous, voyageurs lointains, nous saluons de nos désirs et comme de nos baisers. C'est là qu'est monté le premier de ceux qui sont ressuscites d'entre les morts. C'est là qu'à son tribunal, chacun devra rendre compte du bien ou du mal qu'il aura fait, car rien de ce qui est en nous n'est caché aux yeux de Dieu. La mort ennemie sera détruite alors. Les justes iront à la vie et les méchants à la mort sans fin. Et nous les méprisés, les opprimés, nous chanterons : Grâces soient à Dieu qui nous a donné la victoire par Jésus-Christ Notre-Seigneur! »
En entendant ces dernières paroles, Sénèque parut se troubler. L'Apôtre ne s'en aperçut pas. Il était tout entier à la vision de Celui qu'il avait contemplé autrefois dans le ciel des cieux : « Je désire, s'écriait-il dans son ravissement, que mon enveloppe tombe, pour être avec le Christ... La mort pour moi est un gain... Qui me délivrera de ce corps de mort pour être avec le Christ?...
Faut-il mourir, faut-il vivre? Lequel choisir, je l'ignore. S'il faut rester, je resterai ; mais mon désir est d'être détruit pour être avec le Christ. Cela est le mieux pour moi !
— « Oui, Paul, répondit Sénèque, le mieux est de mourir. El, moi aussi, Theure venue, le monde verra bien comment je saurai le faire...
— « Vous le saurez faire, mais pour qui? Car à quoi bon la mort, si elle n'est le rendez-vous d'une grande espérance, ou l'immolation à quelque grand amour?
— « Un grand amour 1 Mais lequel? Vous êtes bien heureux, Paul, de garder ces ardeurs qui seules peuvent donner quelque prix à la vie. Il est bien heureux aussi, le Maître que vous servez, d'avoir des serviteurs qui se passionnent pour lui jusqu'au delà de sa tombe! »
Il s'arrêta, se tut pendant quelques instants, puis amèrement il reprit : « Moi j'ai servi un autre maître, je lui ai tout donné, mes forces, mon génie, ma vie. Je lui ai sacrifié ma popularité, mon amitié, mes idées... hélas! ma conscience même! II ne me reste plus qu'à lui donner mon sang. Il me le demandera; je le lui livrerai quand il voudra le prendre. Il en aura rarement fait couler de plus illustre et de plus pur. Mais lui il ne me paiera pas par Timmortalité et la béatitude. C'est à eux seuls que nos maîtres rc-
servent ces apothéoses, comme le juste prix de leurs divines vertus... »
Sa figure se contracta, et se tournant vers le Palatin : « Néron, Néron ! c'est à toi, que j'avais tout donné! »
A ce cri on eût dit que les Sybilles émues s'apprêtaient à répondre. Sénèque fixa Tune d'elles : plus il la regardait, plus elle lui rappelait les traits de la superbe Agrippine, aux jours de ses colères. C'était la Sybillede Cumes. Cumes, Baia, Agrippine, Anicetus, Néron, toute la sanglante tragédie qui s'était jouée dans ce golfe, près de cette île, en cette nuit du parricide, sous un ciel étoile, ce naufrage, ce poignard, tout ce drame féroce et perfide d'un fils meurtrier de sa mère se représenta aux yeux de Sénèque avec la rapidité et la vivacité de l'éclair. Puis il se revit lui-même écrivant pour Néron la lettre abominable adressée au Sénat, pour justifier le bourreau et flétrir la victime. C'était tout cela qu'il lisait dans les yeux enflammés de la Sybille dont le nom seul lui rappelait ce rivage ensanglanté, maudit.
Sénèque était accablé. Se tournant vers l'Apôtre : « Paul, j'ai assez vécu ! J'aurais du moins pour me survivre la philosophie immortelle dont j-ai donné à Rome l'enseignement et l'exemple. Partons! »
Il descendit de laBasTlique et? Apôtre avec lui. Le temps pressait. La journée, qui avait été étouïfante, menaçait de s'achever par un violent orage dont les sept collines se renvoyaient déjà les premiers grondements. Le vent, soulevant la poussière, tourbillonnait en gémissant entre les édifices incendiés du Forum, comme une plainte funèbre.
Sénèque et Paul se rapprochèrent ensemble du Ruminai où, une heure auparavant, ils s'étaient rencontrés. Au même moment Touragan fondant sur le figuier, Tenleva comme un brin de paille, en déracina le pied, et en pulvérisa les derniers branchages qu'il emporta et dissipa dans les airs. Le tonnerre venait d'éclater, la foudre Tavait touché; du vieux survivant de tant de siècles il ne restait plus que la place.
Romulus et Rémus n'étaient point descendus pour défendre leur premier berceau. Le Ruminai avait vécu.
Sénèque frissonna : « Tout est fini, dit-il.
— (( Non, dit Paul, tout recommence. Pierre vient d'entrer à Rome pour y inaugurer un règne spirituel qui n'aura pas de fin. C'est l'humble et pauvre Souverain de qui les successeurs enverront leurs commandements plus loin que ceux
des Césars. Et demain ce Prince auguste, qui est aussi pour nous le Pontife-Maxime, montera à un autel où il immolera pour la première fois à Rome, la Victime sans tache, la seule qui ait la puissance ' d'ôter le péché du monde. »
Les deux amis se séparèrent.
Sénèque rentra dans la riche maison de campagne où, depuis quelque temps, il vivait retiré pour se faire oublier de ses envieux et de Néron, auprès de Pauline son épouse. Il lui raconta avec tristesse que le Ruminai n'était plus, et le funeste présage qu'il en tirait pour Rome, quoi prodigii loco habitum est, comme Técrit Tacite. Il ne lui dit rien de son entretien avec Paul de Tarse, sinon ces paroles qui en résumaient son impression : les chrétiens sont bien heureux, et ils deviendront puissants, parce qu'ils ont au cœur un invincible amour. C'était pour lui toute une révélation de l'avenir. Puis, prenant ses tablettes, il y écrivit à son disciple Lucilius ces lignes suprêmes : a Changeons désormais de vouloirs. Ma vieillesse ne peut plus aimer ce qu'a aimé ma jeunesse. Ma vie n'a plus qu'un but, qu'une pensée : voir la fin de tant de maux. Pour cela, que ne puis-je mettre toute ma vie en un jour? Car ce jour peut être le dernier pour moi. Il ne s'agit plus de bien vivre désormais, mais de bien mourir. Or bien mourir, c'est mourir
sans regret. Très cher Lucilius, j'ai assez vécu. J'attends la mort d'un cœur rassasié. Adieu ! ))(i) C'était la résignation sans espoir.
De son côté, Paul rentra dans le pauvre quartier du Transtévère, parmi ses frères les ouvriers, les petits marchands, les soldats, les esclaves, au nombre desquels s'en trouvaient de la maison de César. Il ne leur parla pas de sa rencontre avec Sénèque. Il était triste en pensant à cet infortuné... Pour se consoler, il écrivit une dernière lettre à son disciple Timothée « dont il ne cessait de porter la mémoire dans ses prières, et le jour et la nuit ». C'était pour l'exhorter à travailler et combattre en bon soldat du Christ, et à tout supporter pour le salut que Jésus réserve à ses élus, avec la gloire céleste : « Si nous souffrons avec lui, nous régnerons avec lui.
Quant à moi je m'en vais, et le temps est proche de la ruine de ce corps. J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi. Il ne me reste plus qu'à aller recevoirla couronne que me garde pour ce jour prochain la justice du Sei-
(i) Sénèque, Let. à LitciL: Desinamus quod voluimus velle. Ego certc id ago scncx ne eadem velle videar quae puer volui. Hoc opus mcum est, haec cogitatio :imponere veteribus malis finem... Paratus exire sum. Ante senectutem curavi ut bene viverem, in sencctute ut bene moriar. Bene autem mori est libenter mori... Vixi, Lucili carissime, satis, et jam mortem plenus exspecto. Vale.
LE RUMÏNAL. Bôg
gneurmon juge. » (i) C'était Tespérance radieuse.
A la fin de cette même année, 65 de Jésus- Christ, Paul apprit un jour que Sénèque avait reçu de Néron, son élève, l'ordre de se donner la mort (2), Il Tavait acceptée stoïquement, subie solennellement, déclamant des discours pompeux sur la philosophie à ceux qui l'entouraient, tandis que, couché dans son bain, il regardait son sang couler lentement de ses veines. Affectant de poser pour le Socrate romain, il avait, comme Socrate, essayé de la ciguë et, comme Socrate aussi, offert en libation quelques gouttes de la coupe mortelle à Jupiter libérateur. « Je vous lègue comme trésor l'exemple de ma vie, » dit-il à ses amis. Ce fut son dernier adieu.
Cependant Pierre et Paul, Romulus et Rémus, jetaient ensemble les fondements d'une Rome nouvelle. L'arbre de la croix qu'ils y plantaient allait étendre ses rameaux sur la ville et le monde. Il devait vivre plus longtemps que n'avait fait le Ruminai.
Deux ou trois ans après la mort de Sénèque, en 67 ou 68, tous deux ensemble donnaient leur vie pour Jésus -Christ, humblement, simplement.
(i) s. Paul, II ad Timoth., iv, 5-8.
(2) S. Jérôme: Hic Seneca antebicnnium quam Petrus et
Paulus coronarentur a Neronc interfectus est. {Lib. de viris
îilustr.y cap. XII.)
mais généreusement, joyeusement, après s être séparés en s^embrassant comme frères.
La couronne que Paul avait appelée, Pierre et lui allaient la recevoir de leur divin Roi, dans le ciel.
VIA SCELERATA
VIA SCELERATA
« Un crime horrible, barbare, a laissé son souvenir dans le nom donné à Tendroit de Rome qui s'appelle encore la Voie scélérate. Cest là que Tullie éperdue, poussée par les Furies, fit, dit-on, passer son char sur le cadavre de son père ; et, le sang paternel jaillissant sur elle-même, elle rentra ainsi sanglante dans sa maison. »
TiTE-LiVE, liv. /, ch, 48.
Nous avons voulu. Nos vénérables Frères, vous témoigner notre douleur au sujet des scènes abominables survenues dans notre Ville, durant la translation des restes de notre vénérable prédécesseur* Pie IX, d'heureuse mémoire
Au jour et à l'heure marquée, le cortège funèbre, pro- Tuant des ténèbres, sortit de l'église du Vatican, au milieu d'une foule d'hommes pieux qui entouraient le cercueil et récitaient avec recueillement les prières de la liturgie- Mais voici que, dès le commencement, une bande de niiscrables se meta troubler la cérémonie par des crisinsolents. Et, leur audace croissant avec leur nombre, ils répandent autour d'eux le tumulte et la terreur, blasphémant les choses saintes, sifflant et huant les personnes les plus considérables. Ils menacent avec fureur et assaillent à coups de points et de pierres le convoi mortuaire.
Uien plus, forfait inouï, même chez des barbares, ils n'éparL;nent pas même la dépouille du saint Pontife. Non seulement on insulte le nom de Pie IX, mais on lance des pierres sur le char qui portait ses restes; et l'on entendit crier qu'il fallait les jeter dans le Tibre! Ces horreurs se prolongèrent sur un long parcours, deux heures durant.
SS. Lkon Xlll^ Allocution au Consistoire du 4 août 1881.
VIA SCELERATA
ïambes
Il ne manque plus rien, Italie, à ta gloire :
Tu peux montrer avec orgueil Les geôliers du Martyr couronnant leur victoire
En insultant à son cercueil.
Les braves! A ses pieds, dans une longue fête
Jadis ils chantaient ses pardons:
C'était leur Roi, leur Père! Ils plaçaient sur sa tête
La liberté des nations.
Et puis : A bas! A mort!.. O Rome, moins ingrate
Fut ta sanglante Tullia, Et tu viens de rouvrir la « Route scélérate »,
Plus lâche qu'à Porta Pia (i).
Celui qui fut trente ans la lumière du monde
Sortait, pour la première fois.
Endormi dans la mort, de la prison profonde
Où l'avaient consigné des rois.
(i)LaPor/^ Pia^ celle par laquelle les troupes de Victor- Emmanuel entrèrent à Rome, après que le retrait de la garnison française l'eut laissée presque sans défense. Septembre
n.Lit k'si-rivresL
;:".:;■ .: tux li.' tumulte et la terreur, bl.i ""''?','"""'''''■ '■'■''^■'t et huai;t les personni
;Im
c ilireur L-t iiMailk'ni .■mus l't de picrrL-s le convoi mortuaire.
l(.r!.Lit inouï, même chez des barbares, ils l'as même la Jt^pouillc du saint Poniife.Noo liisuii.- le nom de Pie IX, maison lance <ta char qin portait ses restes; ei l'on entemft ■ « iircr da ns Je Tib re! Ces taorrennic Ihenres .•i"* ,
ez-vou5. ch= r.:£ =£:•-.;-
Chrcîicr.5 r.i=.:i i [lommtsic Sî:£r. >.:: :
Que les v.:]! i.^r. ime à Ge:h=e.T.£r... :::
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rs princes certr.r^r.- i
Quir--!: i=': :- :
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a DeîCwf.is. C-".:..:
"en descendra ri:. î'ir::- .-::, , ■ .•:
Dans sa f.ere cî::.- ::.
LÉON vient dj iir-j î-7. ::-:.. s i: .i •.:::-
Ce que valait îa .:c-.' st bien : il faut qu r. si:/.. - r.uj..i; r:^rr:v".
A pas pressés n- ur r.w'Cwr. ."".*'>; aut que quelque pan le D:::: ait sa pairu^
Et les vrais ivrans leuis vrais noms.
; Allocution pontificale du 4 août iSSi.
374 VIA SCELERATA
Le rendant à regret, la grande Basilique
Lui fit de funèbres adieux, Et les Papes martyrs pleurèrent la relique
De leur frère martyr comme eux.
Il s'en allait de là gardé par la prière,
Demander enfin le repos Au lieu saint où lui-même avait marqué la pierre
Qu'il avait promise à ses os (i).
C'était pendant la nuit. — Il faut cacher nos tombes
A Foutrage de ces païens, Et demander asile à d'autres catacombes
Contre d'autres Dioclétiens.
Ils ont tout pris : Cacus est roi de la montagne,
Le grand Hercule est sous sa main, Le troupeau muselé suit ses pas; la campagne
Regarde, et rit de son larcin.
Malheur! Malheur à qui viendra dans son repaire
Le prendre ; il vomira le feu.
Et Cacus triomphant fera voir à la terre
Qu'un mortel peut braver un Dieu.
(i) L'église Saint-Laurent, dans laquelle Pie IX avait désigné la place de son tombeau.
VIA SCELERATA. SyS
Taisez-vous, chants sacrés; glissez dans la nuit sombre,
Chrétiens fidèles au grand Mort :
Les hommes de Satan sont embusqués dans l'ombre.
Que les voilà bien tous encor, Comme à Gethsémani, scribes et valetaille,
Avec des torches, des bâtons!
Et c'est un homme mort que leur bravoure assaille
De blasphèmes et de chansons! Leurs princes cependant, au bruit de la tempête
Qui rugit dans ces mille voix.
S'éveillent : Qu'est-ce donc ? Puis ils branlent la tête :
a Descends, Christ, descends de ta croix! »
Il n'en descendra pas. Pierre succède à Pierre
Dans sa fière captivité.
Et LÉON vient de dire aux peuples de la terre
Ce que valait sa liberté (i).
C'est bien : il faut qu'on sache à quelle barbarie
A pas pressés nous descendons; Il faut que quelque part le Droit ait sa patrie
Et les vrais tyrans leurs vrais noms.
(i) Allocution pontificale du 4 août 188 1.
i^A- VIA <i^Vf-1S*DA'T!A.- N- : ■ - -^
Attendons : c*ett Finstant 4ûîi trftne i'impostui Le Magicien monte aux deux (i)«
Mais Pierre est là qui prient qui prend la me De la chute de Torgueilleux.
(i) Le magicien Simon s'éleTadans les air%àRom( fat précipité à la prière de saint Pierre»
Bellegarde (Loiret).
28 août i88i.