‹ Autour de l'histoire: scènes et récitsChapitre 18 sur 43 · I I I II · texte numérisé non relu

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celte heure même où le Christ expira, et le grand Témoignage que j'en dois rapporter.

C'était à la sixième heure. Les ténèbres couvraient la face de la terre; seule la tête du Christ demeurait lumineuse. Des formes erraient dans l'ombre, comme un tourbillon vivant de personnes et de choses, avec le bruit indistinct du vent dans la forêt ; et leur foule sans nombre s'approchait de plus en plus du sommet où se dressait la croix. C'était le long cortège de ceux qui sont nommés dans le Livre sacré, Prophètes, Patriarches et Justes, qui, sortis de leurs tombeaux, venaient tour à tour reconnaître, contempler et adorer le Rédempteur promis depuis le commencement du monde.

Le premier qui du sein de Tombre surgit plus grand que les autres fut TAnge du désert. Je le reconnus à la rude tunique de poil de chameau qu'il portait. Et, comme je lui disais dans mon cœur tremblant : « Qui es-tu? » j'entendis retentir la voix de celui qui avait crié le long du Jourdain : « Préparez les voies du Seigneur! »

Debout au pied de la croix, Jean fils de Zacharie contemplait donc et disait : « Voici TAgneau de Dieu! Voici celui qui ôte le péché du

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londe ! Il est plus grand que moi, car il fut avant \oî... Celui qui croit dans le Fils à la vie éterelle, celui qui ne veut pas croire ne verra pas i vie, et la colère de Dieu demeure sur lui. »

Ainsi à chacun de ceux qui passaient devant 2 Christ, Jean montrait du doigt la Victime mmaculée, et il disait de même : « Voici TA- [neau de Dieu ! »

Je reconnaissais chacun d'eux aux paroles qu'il )roférait. C'était Daniel portant la chevelure et a barbe tordues en longues tresses, comme ceux ie Babylone. Il se tourna vers les régions des juatre parties du ciel, l'Egypte, la Babylonie, la jrèce et Rome la superbe, puis adorant le Maire des empires de la terre, il s'écria : « La voici lonc accomplie la vision qui me fut montrée un our par l'Ange Gabriel, le long du fleuve Chobar, dans la première année de Darius, roi des Mèdes! Les voici donc révolues les soixante-deux semaines après lesquelles le Christ devait être mis à mort! La prévarication est maintenant :onsommée, le péché va prendre fin, l'iniquité sera détruite, la justice éternelle va commencer son règne, car le Saint des saints a reçu Tonction de son sacre sanglant, et il va régner à jamais. »

Isaïe s'avança tout rouge du sang vermeil qu'il avait répandu, lorsque le roi Manassès fit scier ce noble fils d'Amos. Saluant la grande Victime, il

s'ccria : « C'est lui, lui rEmmanuel, le Prince de la paix, le Dieu, le Fort, le Prince du siècle futur. C'est lui, lui le Médiateur de ralliance nouvelle pour renouveler la terre et remettre sous son sceptre les héritages dispersés ! »

Alors, considérant les blessures saignantes et glorieuses de ce roi de douleurs, sa voix s'éleva tour à tour plaintive et triomphante pour chanter le combat du vainqueur du péché.

« Quel est donc celui-ci dont les vêtements sont teints de cette pourpre sanglante ? Qu'il est beau dans cette parure, lui qui vient de faire éclater la force de son bras! » Entendez-le qui répond : « Je suis celui qui suis venu rétablir la justice et combattre pour le salut. — Mais, ô guerrier, pourquoi ton vêtement est-il rouge, et tes habits comme ceux du vigneron qui vient de fouler le pressoir? — C'est que je l'ai foulé le pressoir de la souffrance, et je l'ai foulé seul. J'ai regardé tout autour de moi : personne pour me secourir. Alors c'est à mon bras que jai demande le salut; mon indignation est venue à mon aide. Il s'est levé dans mon cœur le jour de la vengeance, et l'ère de la rédemption est ouverte désormais. »

Et puis j'entendis David, couronné du diadème, qui chantait sur la harpe : « Pourquoi les nations ont-elles frémi, et les rois ont-ils tenu

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eil contre leSeigneur et sonChrist? Il se moa d'euxCelui qui habite dans le ciel. Le voici i à qui le Seigneur a dit : Tu es mon fils et i engendré aujourd'hui. Demande-moi, et je )nnerai les nations en héritage. Il a bu, sur chemin, de l'eau amère du torrent, mais il ^era la tête, et du haut de Sion il étendra son tre Jusqu'aux confins de l'univers. »

DUslesVoyantsd'Israëls'avançaientpressés, ras tendus vers le Libérateur. Élie était desu de son char de feu. Elisée était revêtu du teau qu'il avait hérité de son maître. Ézél avait gardé son aspect plein d'épouvante, mie était reconnaissable à son regard plein ouleur, et je l'entendis qui disait : « Mon :tion est grande comme la mer. O vous qui passez par le chemin, regardez et z s'il est une douleur pareille à cette dou-

autres voix semblaient venir d'un lointain profond, immense, hommes des premiers » sortant du fond des siècles oubliés, pour re hommage à Celui qui fut hier, qui est aui'hui et qui sera toujours. Je reconnusMoïse icuxTables de la loi qu'il présentait au Létcur éternel, et aux deux rayons de gloire i'échappaient de sa face. Aaron portait la ue robe d'hyacinthe, l'éphod, la tiare du

240 JOSEPH DARIMATHIE.

grand-prêtre, et il tenait en main la verge avec laquelle il avait rempli de prodiges la cour du Pharaon. Job, les cheveux et la barbe hérissés de terreur, comme lorsqu'il vit passer Jéhovah devant sa face, contemplait dans sa chair le Rédempteur vivant qu'il avait prophétisé.

Derrière encore, plus loin, le vieux Jacob parut ; il regarda et se consola de ce que « le sceptre était sorti de Juda, parce qu'il voyait Celui qui devait être envoyé, l'attente des nations ». Joseph s'inclina devant Celui qui seul méritait le grand nom de « sauveur du monde ». Il était reconnaissable à l'anneau royal, à la robe de splendeur, au collier d'or que lui avait donné le Pharaon, lorsqu'il l'avait fait monter sur son char pour régner avec lui sur la terre d'Egypte. Abraham se réjouit, parce qu'il voyait enfin venu le jour de ce Fils en qui toutes les nations devaient être bénies. Isaac reconnut un frère dans Celui qui était immolé sur la montagne.

Melchisédech tenait dans ses mains le pain et le vin du sacrifice qu'il semblait offrir à la victime divine. Noé cherchait au-dessus de cette tctc, radieuse jusque dans la mort, l'arc-en-ciel de la nouvelle alliance de Dieu avec son peuple.

Enfin,dcs dernières profondeurs des temps, on entendit dans les airs un concert harmonieux. C'étaient les filles d'Eve qui chantaient et rcdi-

saient à leur première mère : « Victoire à toi, ô mère, console-toi! Le Fils de la femme ^ brisé la tête du serpent. »

Quand chacun des ressuscites fut venu rendre ainsi témoignage tour à tour, ce fut alors l'assemblée tout entière, qui se prosterna devant la croix du Fils de Thomme; et ensemble, d'une voix forte comme celle des grandes eaux, ils entonnèrent ce cantique : « Salut à notre Dieu qui est assis sur son trône, et à T Agneau rédempteur. Bénédiction et gloire, sagesse et action de grâces, honneur, vertu et force à lui, dans les siècles des siècles. Amen! »

Je compris alors que les Ecritures étaient maintenant accomplies, et que tout était consommé. La vision disparut peu à peu de mes yeux; les ténèbres s'éclaircirent : elles avaient couvert la terre de la sixième à la neuvième heure du jour. Je regardai vers la croix. Je n'y vis plus que Jean, fils de Zébédée, et Marie mère de Jésus debout aux pieds de son Fils.

Près de moi, sur le chemin, un centenier

passa qui descendait du Calvaire. C'était celui

qui venait de commander les gardes ; il marchait

la tête baissée ; et Je l'entendis qui répétait, en se

. frappant la poitrine : « Celui-là était vraiment

.le Fils de Dieu! » (i)

(i) Matth., XXVII, 54. Luc, XXIII, 117.

Disant cela, le soldat de César se tourna tour à tour vers chacun des points du ciel, comme s'il eût voulu se faire entendre de l'Empire tout entier. Et, de tous les points, de toutes les frontières de la Gentilité, c'était comme un écho qui répercutait et me renvoyait cette profession de foi : (( Celui-là était vraiment le Fils de Dieu ! »

Descendant du lieu haut où cette vision m'avait été donnée, je fus trouver Nicodème et je lui rapportai ce que je venais de voir, et comment les prophètes avaient parlé devant moi.

Son cœur n'était plus tremblant, mais intrépide et fort, comme le mien. Je lui déclarai que j'avais résolu de faire au Crucifié les honneurs du sépulcre que j'avais fait préparer dans une grotte démon jardin, après avoir enveloppé son corps sacré de bandelettes et l'avoir embaumé de parfums de grand prix.

Il sortit pour aller acheter les aromates avant l'heure à laquelle commence le repos du Sabbat. Et moi, (( me rendant près de Pilate de qui j'étais connu, je lui demandai hardiment le corps de Jésus. » (i)

(i) Matth., XXVII, 57, 58. Venit homo dives ab Arimathea, nominc Joseph, qui accessit ad Pilatum, et petiit audacter corpus Jcsu^ Marc, XV, 48; Luc, XXIII, 5o; Jean, XIX, 38.

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11 n'est pas possible qu'étant allé à Vienne, en Dauphiné, vous n'ayez vu, près d'une des portes, l'antique monument que les Viennois appellent V Aiguille, C'est un édicule carré et évidé sur chaque face, formant arcade, portant une petite pyramide ou obélisque, et qui rappelle certains tombeaux de la voie Appienne. En effet beaucoup, à tort ou à raison, le tiennent pour un tombeau romain. Il borde aujourd'hui la grande route qui va de Lyon à Marseille, en longeant presque le Rhône, lequel coule au pied des ruines de cette petite Athènes de la Gaule des Césars.

Vienne était cela autrefois. Il y avait là un théâtre, des arènes, un prétoire, un arc de triomphe, un temple à Auguste et à Livie, un beau pont sur le fleuve, des aqueducs, des thermes, dont on retrouve quelque chose. C'était plus

qu'un important municipe de province, c'était presque une capitale. Sous Claude, le préfet des Gaules y avait son palais, et le préfet maritime y surveillait sa flottille, qui remontait et souvent stationnait dans le Rhône. On y cultivait les lettres. Une petite cour gravitait autour de ces petits princes; des rhéteurs, beaux esprits, se redisaient, aux Bains, les petits vers de Martial, ce dont lui-même a tiré vanité quelque part (i). Aujourd'hui la Vigenna ou Vienna antique est une ville morte : hommes et choses d'autrefois y sont oubliés, et l'Aiguille viennoise, en promenant mélancoliquement, depuis dix-huit siècles, son ombre autour d'elle, n'a rien écrit sur la poussière qui nous fasse connaître celui dont les cendres ont reposé sous ce mausolée, Le socle ne porte pas de nom; l'histoire garde le silence; mais la tradition, elle, est encore vivace. Elle parle, et quand on demande aux gens de la ville : « Qui repose là? » ils répondent en se signant : « C'est le tombeau de Pilate! Eh! le pauvre ! »

(i) V. Malte-Brun, Géographie, liv. lui, p. i35. — Univers pittoresque, par le C*« de la Borde, p. 42. — Géographie delà Gaule, d'après la table de Peutinger, par Ernest Desjardin, p. 3 17. — L. Millin, Voyage dans le midi de la Gaule, tome II.

Martial, lib. vu, Epig. 88*.

Fertur habere meos si vera est fama libellos Inter deiicias pulchra Vienna meos.

Le tombeau de Pilate ? Comment se trouvet-il là? Ceux qui racontent, qui dissertent, qui compulsent les souvenirs, ne sauront pas vous le dire. Ceux qui devinent, qui chantent, qui demandent peu aux livres, qui demandent tout aux rêves dont le vol perce les nuages, même les nuages de l'histoire, en savent-ils davantage? Il faut du moins les entendre.

Le mens divviior dont ils se disent gratifiés a le secret des choses; et ils ont des récits qui consolent de la vérité, parce qu'ils sont plus beaux qu'elle, si toutefois il est rien de plus beau que le vrai?

C'était donc là, à Vienne, que vivait exilé le trop fameux Pilate, procurateur de la Judée sous Tibère, qui, pour ne pas déplaire à son maître, avait fait crucifier son Dieu. Ce Dieu avait eu sa revanche, et sur un signal invisible de sa main, l'ami de César avait été disgracié et proscrit par décret de César. Les princes veulent bien qu'on les serve, mais non qu'on les compromette. Pilate avait dépassé la mesure d'exactions et de vexations permises aux agents de l'Empire. Le peuple s'était soulevé, les délateurs avaient dénoncé, le sénat s'était inquiété, le

prince s'était irrité, et Pilate rappelé de son gouvernement avait été jeté, par-dessus les Alpes, dans une ville de troisième ordre, où, comme on pense bien, il était tombé fort étourdi du coup ci meurtri de sa chute.

Il ne devait pas s'en remettre. Ce n'est point que le procurateur fût sorti les mains vides de son gouvernement; les richesses de l'Orient, prélevées sur les tributaires, l'avaient dédommagé des ennuis de vivre loin de ce que Cicéron appelait la Ville-Lumière (i). Il avait rapporté de là dans l'ancienne cité des AUobroges de beaux restes de l'opulence qu'il devait à son rare talent dans l'art d'administrer,^ lequel, dès ce tempslà, se confondait avec celui de s'enrichir. Mais la domination était le fond d'un Romain, comme la liberté était le fond d'un barbare : et l'ambition de Pilate ne se consolait pas d'avoir vu les faisceaux proconsulaires se briser entre ses mains, sinon sur ses épaules, à jamais privées du laticlave.

Sa femme, Claudia Procula (2), essayait bien de panser la blessure de l'exil, et elle avait la main assez délicate pour cela; mais une autre blessure s'était ouverte dans ce cœur, une bles-

[i] Urbcm, urbcin cole, mi Rufe, in ista luce vive. (2) Une très ancienne légende des Gaules porte que Claudia Procula, femme de Pilate, était originaire de Narbonnc

sure étrange qui s'envenimait chaque jour : la blessure du remords. Lui, le Romain, lui le sceptique, s'était pourtant bien cru prémuni, cuirassé contre ce préjugé vulgaire. Il en avait tenu si peu de compte, tout le temps qu'il avait été un des maîtres de TOrient! Mais maintenant, il était seul, proscrit, brisé, loin des hommes, près de lui-même; et dans le silence de cet isolement, tout ce monde de crimes avait retrouvé une voix qu'il croyait étouffée et qui n'était que bâillonnée. C'était une voix vengeresse comme celle des Euménides; et quand tout ce sang versé, tout ce peuple écrasé, surtout ce Prophète immolé, ce Nazaréen crucifié, se dressaient devant lui, il passait sur son front une sueur froide que seule pouvait essuyer la main de Claudia. Alors le nrialheureux, comme pour échapper à lui-même, s'enfuyait effaré par la campagne, où on le voyait porter ses pas précipités, suivant de près le bord du fleuve, qu'il contemplait d'un œil avide pendant de longues heures.

Un jour de Tan Sg, sous le second consulat de Caïus César Caligula Auguste, et celui de L. Apronius Caesanius, on entendit parler,dans la maison de Pilate, d'une troupe de Juifs et de

25o LA FIN DE PILATE.

Juives qui venaient de débarquer à Marseille. De là ils s'étaient dispersés dans la vallée du Rhône, prêchant un Dieu nouveau, et opérant, disait-on, de ces prodiges surhumains que le peuple se plaît à prêter aux magiciens de l'Orient. Une femme de cette nation, appelée Marthe, était venue à Vienne qu'elle enchantait de ses récits et aussi des merveilles de son art prestigieux. Tout le peuple courait à elle et s'attachait à ses pas.

Cette nouvelle apportée à Pilate lui déplut:

« Des Juifs! partout des Juifs! s'écria-t-il irrité. Qu'est-ce que ces mendiants peuvent donc venir faire ici? Ne saurait-on trouver dans tout l'Empire un coin où ne pénètre, où ne pullule cette engeance maudite? Des Juifs! Des Juifs! Des Juifs! »

Claudia, comme toujours, s'efforça de le calmer. Elle s'assit près de lui, sous un atrium ouvert d'où de grands jardins descendaient en pente jusqu'au fleuve que l'on voyait au loin s'enfoncer entre des collines argentées par les feux du matin.

« Mais, seigneur, lui disait-elle d'une voix qu'elle rendait encore plus douce qu'à l'ordinaire, que peuvent vous faire ces pauvres Juifs qui eux ne vous connaissant pas? Pourquoi toujours penser à ce peuple? Pourquoi tant vous agiter? Ne sauriez- vous vivre heureux dans cette

villa OÙ tout respire la paix. Allons, si vous m'en croyez, nous ne songerons plus au passé, et nous jouirons au jour le jour du bonheur de vivre ensemble et de n'être plus rien...

— « N'être plus rien, Claudia! Mais comprenez-vous ce mot? N'être plus rien, au lendemain de si belles destinées, et à la veille de grandeurs plus magnifiques encore! Ces grandeurs supérieures , il les atteindra peut-être lui , ce Vitellius, ce gouverneur de la Syrie, cet ennemi de ma fortune, qui, vendant ses services à ces vils Samaritains, m'a dénoncé à Rome, où il a fallu me rendre comme un criminel vulgaire, pour me justifier. Et qu'avais-je fait, sinon réprimer la révolte de Samarie menaçante, arrêter les insurgés au pied du mont Garizim, décapiter leurs chefs et servir ainsi Rome, TÉtat et le Prince? (i)

— « Il est vrai que vous avez fait beaucoup pour le Prince...

— « J'ai fait tout, Claudia. C'est pour lui que je me suis fait un ennemi de ce peuple qui ne prononce plus le nom de Pilate qu'avec horreur. Ce sont ses images sacrées que j'avais introduites de nuit à Jérusalem, malgré la religion de cette race superstitieuse. Et quand toute la ville en

(i) Josèphe, Histoire des Juifs, livre XVIII, ch. V.

deuil se porta à Césarée, enveloppa mon palais, se jeta à terre autour de ma demeure et resta ainsi durant cinq jours et cinq nuits, pleurant, gémissant, mêlant de la cendre à ses cheveux, déchirant ses vêtements, me suppliant d'enlever de la Cité sainte ces signes sacrilèges, vous m'êtes témoin que je ne fléchis point, je montai sur mon tribunal, et j'ordonnai à la cohorte d'envelopper cette troupe et de tirer Tépée... Si je cédai enfin, si à la vue de ces Juifs qui, prosternés à terre, présentaient d'eux-mêmes leur gorge aux légionnaires, je leur fis grâce de la vie, c'est moins pour eux que pour lui, car je craignais une sédition et une nouvelle insulte aux aigles de César (i).

— « Il est digne de vous, seigneur, d'avoir été cle'ment. Je sais bien, d'ailleurs, que vous n'êtes pas cruel. »

En disant ces paroles, Claudia avait mis sa main dans celle de Pilate-, il comprit ainsi qu'elle était contente de lui et qu'elle le remerciait.

— « Oh! non, je ne suis pas cruel; reprit-il aussitôt. Je n'aime pas le sang, Claudia, il ne faut jamais verser le sang inutilement. Et puis, ne serait-ce pas dommage de souiller un glaive

(i) i osèphe, Ibid., ch. IV.

romain du vil sang de ce peuple? Je le méprise trop pour cela. Témoin celte insurrection que je réprimai, à Jérusalem, mais à coups de bâtons simplement. Vous en sou venez- vous? »

Claudia baissa les yeux.

Pilate se frottait les mains, et, s'efforçant de rire : « Cette populace ! Croyez-vous qu'elle avait eu l'audace de murmurer contre moi, parce que — belle affaire ! — j'avais enlevé quelques drachmes à ce qu'ils nomment leur corban, leur trésor sacré, pour avec cela construire des acqueducs et leur donner de l'eau. Les ingrats ! J'aurais pu tirerd'eux une sanglante vengeance. Je préférai n'armer nos soldats déguisés et mêles à la foule que de bâtons au lieud'épées, avec ordre de frapper au premier cri séditieux. Il est vrai qu'ils frappèrent fort. Quelle collision ! quels cris! quel tumulte! quelle déroute! Il fallait voir ces circoncis s'enfuir sous cette grêle de coups, ou se traîner à demi-assommés et rompus! Plusieurs restèrent sur place. Du moins les autres n'y revinrent plus ; la leçon était donnée. En vérité, ce n'est pas une race comme les autres celle-là. » (i)

La matrone se taisait; sa main avait abandonné celle de son époux.

pilate, lui, s'applaudissait : « N'est-ce pas

^i) Joseph, La guerre des Juifs, liv. II, ch. XIV. 8. E. n. i^

bien joué? demandait-il. Vous ne dites rien, Claudia, vous détournez la tête? Est-ce que vous allez encore plaindre ces misérables? Vous avez montré toujours quelque faible pour eux.

— « Il est vrai, seigneur; et vous daignerez pardonner cette faiblesse chez une femme. Mais je ne peux m'égayer du supplice de Tinnocent.

— « L'innocent! L'innocent! Mais de qui voulez-vous parler? J'ai supplicié Tinnocent? quel est donc cet innocent ? »

Claudia regarda son époux : il était agité.

— « O seigneur, pardonnez-moi si j'ai réveillé en vous quelque souvenir pénible. Mais vous me semblez souffrir. Pourquoi, grands dieux! ces regards, ce tremblement, ce trouble: Vous ai-je offensé, seigneur? »

Pilaten'entendaitrien, et continuant toujours: c( L'innocent! L'innocent! Je vous ai compris, Claudia : vous pensez à votre protégé, à ce juif, ce Galiléen,ce séducteur des foules que vous me recommandiez jusque sur le tribunal où je siégeais pour son affaire, et qu'aujourd'hui vous venez encore m'accuser d'avoir crucifié. Vous êtes cruelle, Claudia. »

Ayant dit cela, Pilate allait, venait, s'animait, parlait tout seul comme s'il plaidait un procès personnel devant je ne sais quel juge importun,

invisible, celui de sa conscience et celui de Tavenir :

« Cet innocent, Claudia, qui vous lient tant au cœur, qu'aî-je de commun avec lui et avec son supplice? Vous savez bien que moi, je ne voulais pas le faire mourir; et que je refusai formellement de me mêler de cette affaire. Lorsque les Juifs envieux ramenèrent à mon prétoire, me le dénonçant comme un malfaiteur, je leur dis pour toute réponse de le prendre eux-mêmes et de le juger selon leur propre loi. Ils me répondirent alors qu'ils n'en avaient plus le droit : c'était vrai. Il fallut bien ainsi commencer l'instruction. Elle fut bénigne. Quand ils vinrent l'accuser ridiculement d'élever des prétentions à la royauté, lui ce pauvre ouvrier, je ne pus les prendre au sérieux, et je leur déclarai à tous que cela ne me regardait pas. Est-ce que j'étais juif, moi, pour me mêler de leurs querelles?

Quant à lui, ce monarque pour rire, je l'interrogeai sur son royaume. Lorsqu'il m'eut dit que ce royaume n'était pas de ce monde, je ne vis plus en lui qu'un rêveur; et j'eus le courage de déclarer qu'il n'y avait en lui aucun sujet de condamnation. Est-ce vrai, Claudia, est-ce vrai?

— « Il est vrai que vous avez publiquement reconnu son innocence : vous êtes juste, seigneur.

256 LA FIN DE Pli\TE.

— « Que pouvais-je de plus? J'allais de cet homme au peuple et du peuple à cet homme :

il était vraiment extraordinaire. Je le pressais de se justifier, mais lui ne répondait rien. Pourquoi ne se justifiait-il pas? Il semble qu'il avait pris le parti de mourir; pouvais-je le sauver malgré lui? Je m'avisai d'un expédient. On venait de me dire qu'il était de la Galilée, je le renvoyai à Hérode comme à son juge naturel. Hérode se moqua de lui et peut-être de moi, et il me le renvoya : la fatalité me poursuivait. Une ressource toutefois me restait encore. Je proposai de lui faire grâce, à l'occasion de la Pâque, comme c'est la coutume des Juifs. Mais eux, les insensés! préférèrent à celui-ci je ne sais quel scélérat, pris dans une sédition les armes à la main. Ils s'acharnaient sur leur proie. Des voix criaient dans le prétoire : « Crucifiez-le! cruci- « fiez-le! »

— « Oui, les voix de cette populace que vous aviez su tant de fois mépriser et réprimer...

— (( C'est vrai ; mais je ne me sentais plus le maître, ni de la foule ni de moi. Il fallait les satisfaire au moins en quelque chose. Vous voyez bien, Claudia, que je ne cédais que pas à pas, et ne reculais qu'en bon ordre. Ne voulant pas prendre sur moi de faire mourir ce malheureux,

je le fis battre de verges; et, espérant que cela apaiserait cette plèbe de le voir ainsi flagellé, meurtri, épuisé, sanglant, je le lui présentai en disant : « Voilà Thomme ! » Rien ne put les attendrir; j'essayai donc de les faire rire. C'était une tactique de ma clémence de rendre ce pauvre prétendant ridicule, afin de le rendre pardonnable. Je le fis revêtir, non, pas moi, mais je laissai ma garde Taffubler d'une pourpre de dérision, Tarmer d'un sceptre de roseau, le couronner d'épines, en le saluant roi. Cette fois encore, comptant désarmer leur colère par le rire ou la pitié : « Voilà votre roi! » leur dis-je. Rien n'y fit. Je dus m'entendre de nouveau crier par mille voix : (c Crucifiez-le! crucifiez-le! » — « Quoi, « crucifier votre roi !» — Je disais cela par ironie, mais eux ne riaient pas : « Au nom de la loi, « reprenaient-ils, il doit mourir! »

— « La loi! Quel autre que vous en était Tinterprète, seigneur? Etait-ce à cette multitude à

vous imposer la sienne?

— « J'étais plein d'épouvante, je me sentais poussé à une extrémité que je voulais éviter; car ils hurlaient toujours: « Enlevez-le, crucifiez-le! » Ce qui m'impressionnait, c'est que, parmi ces voix, il y en avait de plus savamment perfides qui disaient : « Nous n'avons pas d'autre roi que « César. » Celles-là m'entraient dans le cœur

comme un glaive. Il y en eut même quelques-uns qui me dirent clairement que, si je faisais grâce, je n'étais plus ami de César. Je sentais comme le fantôme du dénonciateur qui rôdait autour de moi, tenant la délation suspendue sur ma tête. C'était trop fort. Que faire? Est-ce que je pouvais me perdre moi-même pour le plaisir de sauver un homme de Nazareth? Et, après tout, ditesmoi, n'avais-je point fait mon devoir? Le devoir! Peut-il y en avoir d'autre, pour un magistrat romain, que défaire respecter la souveraineté de Rome? Est-ce qu'il y a pour nous, mandataires de rÉtat, une autre autorité, une autre majesté, uns autre divinité que la sienne?

(( Non; c'était trop longtemps avoir pris ce juif au sérieux. Vous savez le reste, Claudia : ce concurrent de César, ce prétendu roi des Juifs, je lui donnai un trône, il monta sur une croix. Et pour montrer le cas que je faisais et d'eux-mêmes et de lui, je fis lire au-dessus de sa tête : Jésus Nazarékx, roi des Juifs. Le soir, justice était faite, et il avait vécu »

Pilatc se drapait et se redressait, affectant l'assurance, comme s'il venait de sauver l'Empire. H regarda sa femme : « Mais vous semblez pleurer, Claudia? Vous tremblez, qu'est-ce cela? Eh quoi? voyons, n'avais-je pas fait ce que je devais? Qu'eussiez-vous fait vous-même? »

Claudia releva sa tête qu'elle tenait dans ses mains : « Ce que j'aurais fait, seigneur? Ce que vous deviez faire? Mais j'avais pris, dès lors, la liberté de vous le dire. Ne venez-vous pas de rappeler qu'à cette heure même je vous envoyai prier à votre prétoire : « De grâce, qu'il n'y ait « rien entre vous et ce juste! »

— « Ce juste, dites-vous, Claudia? Ce juste, disiez- vous? oui, c'est le nom que vous lui donniez. Mais qu'en saviez-vous donc? Est-ce qu'on est juste encore du Jour où Ton devient un danger pour l'État? Et vous, femmes, qu'entendezvous aux affaires de ce genre?

— « C'est vrai, seigneur; et voilà pourquoi vous- voudrez bien me pardonner de n'avoir vu dans ce malheureux qu'un homme de bien à ménager, sinon un sage à admirer.

— « Un sage? eh bien, oui, peut-être, ce n'était pas un homme vulgaire. Il aurait pu devenir un personnage dans son pays, s'il eût su comprendre son rôle. Mais pourquoi s'est-il aliéné à plaisir tous les puissants de sa nation? Pourquoi ces idées de réforme et ce rêve insensé d'un royaume de Dieu? Il a soulevé la colère, il a déchaîné la vengeance. Il s'est perdu lui-même.

a6o LA FIN DE PILATE

— « Oui, seigneur, mais cela pour le salut de son peuple.

— « Il Teùt sauvé en le dominant, car il avait de réloquence, de la puissance, de l'empire. On l'a bien vu après lui. Enfin, faut-il que je vous Tavoue? moi-même, je ressentais une certaine impression étrange devant lui. Son regard entrait dans mon âme, et y jetait des troubles dont je n'étais pas le maître. Il se disait roi, et il en avait l'autorité, la grandeur; une grandeur qui s'imposait et qui me subjuguait. Je n'ai jamais vu de criminel comme ce criminel-là. Il se disait descendre d'en haut et venu en ce monde pour témoigner de la vérité , comme s'il y en avait une ! Qu'est-ce que la vérité, et que voulait-il dire? Je souriais, et pourtant je me sentais aux prises avec un terrible mystère. Je ne pouvais deviner ce que c'était que cet homme. Quand je lui parlais de mon pouvoir, il me parlait du sien. Il me disait, lui ce juif, à moi magistrat romain, que je n'aurais nulle puissance sur lui, si elle ne m'avait été conférée d'en haut, par lui apparemment! Il me parlait, le croiriez-vous? à moi son juge, de mon péché et d'un autre péché encore plus grand que le mien ! C'était à ne plus savoir qui était Taccusé. Je vous l'avoue, Claudia, je n'étais pas tranquille. Mais que craignais-je donc? On parlait, il est vrai, beaucoup de cet

homme singulier, depuis trois ans dans le pays; on en faisait un prophète. Mais qu'est-ce qu'un prophète pour nous? Un voyant de l'avenir?

Mais l'avenir, qui le connaît, Claudia? Ah! vous peut-être. Oui, vous croyez aux songes, je devrais m'en souvenir. Car enfin n'est-ce pas à un songe que vous vouliez m'intéresser, d'un songe que vous prétendiez me faire peur, lorsque vous vous empressiez ta.nt de me l'envoyer dire, séance tenante, à l'audience? (i)

— « Ah! mon ami, ce songe, cette vision, que j'en ai souffert cette nuit-là, à cause de vous! Ne m'en parlez Jamais.

— « Quel était-il, Claudia? Vous en souvenez-vous?

— « Ah! Dieu! si Je m'en souviens! Je le porte sans cesse devant les yeux, sans pouvoir m'en distraire. Mais il restera mon secret jusqu'à mon dernier jour.

— « De secret entre vous et moi il n'en peut exister, Claudia. Dites-moi ce songe, je le veux. »

Claudia se taisait.

« Je le veux, » dit Pilate, et d'un geste souve- •ain il lui commanda de parler.

Elle obéit : « Eh bien, dit-elle, ce même

(i) Matthieu, XXVII, 19 : Sedentc autem illo pro tribulali, misit ad eum uxor ejus dicens : Nihil tibi et justo illi. lulta enim passa sum hodie per visum propter eum.

homme, qui à cette heure, comparaissait devant vous, moi, pendant ce même temps, je le voyais, je ne sais comment, sur des hauteurs célestes, plein de gloire et de majesté! Il me semblait qu'il portait des cicatrices dans ses pieds et dans ses mains, mais des cicatrices desquelles s'échappaient des gerbes de lumière. Son visage avait l'éclat du soleil, sa robe la blancheur de la neige. Des esprits innombrables formaient autour de lui comme une armée d'étoiles qui Tenveloppaient de clarté et d'harmonies inénarrables. Une grande foule l'environnait, et j'eus alors le spectacle d'un triomphe tel que Rome n'en vit jamais de semblable. Cet homme que des millions de voix appelaient le Roi des siècles, je vis les siècles, un à un, défiler devant lui, tous les siècles du passé, tous les siècles de Tavenir, un nouvel ordre de siècles qui tous dataient de lui et portaient son signe sur le front. C'étaient des mulritudes sans nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, qui venaient tour à tour déposer leurs hommages d'adoration à ses pieds. Il y avait des soldats, des philosophes, des esclaves, des empereurs, des rois, des impératrices, des vierges, des veuves, des mères, des prêtres, des magistrats, toutes les langues, tous les âges, toutes les conditions. Il en venait du midi et du septentrion, de l'orient et du couchant, de l'Asie, de

TAfrique, des îles lointaines et inconnues encore. Il en venait toujours, et je ne pus compter le nombre des siècles successifs qui arrivèrent ainsi apporter à ses pieds Tor, l'encens et la myrrhe... »

Pendant qu'elle parlait de la sorte, Pilate s'efforçait de sourire, mais sa face pâlissait, mais ses traits se contractaient, mais ses membres tremblaient. Claudia ne le voyait pas; elle avait les yeux au ciel comme si la vision était encore devant elle. Elle continuait disant :

« Vous et moi étions là, seigneur, contemplant ce défilé céleste dans une stupeur muette, quand ce Souverain du monde tourna son regard vers vous. Et je crois entendre encore de quel accent il vous dit : « Tu me demandais si j'étais roi : <( suis-je Roi maintenant? » Ses yeux lançaient des éclairs.

« Au même instant, tous ces siècles, tous ces peuples, tous ces mondes entonnèrent un hymne qui remplit la terre et les cieux. Cet hymne commençait par cette parole : Credo! qu'ils répétaientensuite comme un refrainàchaque strophe de l'immense cantique. On lui chantait, à cet honime glorieux, qu'il était Dieu, Fils de iffilï^ lumière de lumière et vrai Dieu de vrai Dieu. On le bénissait de ce qu4l était descendu des cieux, afin de se faire homme pour le salut des hommes.

A ce moment, Timmensité se prosternait et adorait...

« Poursuivrai- je, seigneur ?... Tout à coup, ce chantdes mondes se continuant sur un mode plaintif, les harpes gémirent, les cieux frémirent, la terre trembla, les esprits se voilèrent la face, et Tunivcrs chanta tout d'une voix, avec stupeur : Et il a été crucifié sous Ponce-Pi late!

« Ponce-Pilate! Votre nom, seigneur, votre nom vénéré, voué à l'exécration du ciel et de la terre, de tout ce qui est, de tout ce qui sera! J'en reçus un tel coup, que je m'éveillai de ce songe, si toutefois ce n'était qu'un songe. Et y voyant une sorte d'avertissement du ciel, — pardonnez à la superstition d'une femme, — j'envoyai aussitôt à votre tribunal un message qui vous apprît le grand tourment que je souffrais, que je souffrais pour vous, au sujet de cet homme qui maintenant était plus qu'un homme pour moi. »

Pilate était atterré. Il branlait la tête, il serrait les lèvres, il y avait dans ses yeux, de la colère, de la terreur, du dédain; il y avait un feu sinistre, mais il n'y avait pas de larmes. Il essuyait son front, il disait des mots confus, il parlait dç tonibeou qu'il avait fait garder, de soldats

qu'il avait placés, de sceau qu'il avait posé sur la pierre du sépulcre, de fausses nouvelles, de dires de femmes, de disciples trompeurs : c'était incohérent.

Puis, éclatant tout à coup : u Est-ce ma faute à moi si les Juifs me Tont livré? Est-ce moi qui Tai tué? Ne m'ont-ils pas dit eux-mêmes au prétoire qu'ils prenaient sur eux cette affaire? Ne se sont-ils pas écrié : « Que son sang retombe sur « nous ! » Et moi, pendant ce temps, qu'ai-je fait ? Tout le peuple Ta vu : je me suis lavé les mains; et j'ai ajouté : « Vous voyez, je suis innocent du « sang de ce juste-, arrangez- vous ! » (i)

En prononçant ces derniers mots, Pilate était étrange. Ces mains dont il parlait, ces mains qu'il avait lavées à son prétoire, ces mains qu'il disait pures, il les tordait, les secouait, les regardait sans pouvoir en détacher les yeux. Il les retournait, les rapprochait, les éloignait, puis les ramenait encore, et y fixait des regards pleins d'épouvante. Quelque chose, je ne sais quoi, une tache sanglante peut-être, que lui seul voyait, y demeurait toujours. Use mit à frissonner :

— « Je sors, dit-il à Claudia d'une voix altérée. Ces pensées me fatiguent. Ne me parlez

(i) Matthieu, XXVII, 24 : Accepta aqua, lavit manus coram populo, dicens : Innocens ego sum a sanguine justi hujus : vos videritis.

plus de ces choses. La paix de la campagne me rendra le repos. Je veux être seul ; Je sors. »

Et comme Claudia, le voyant partir, lui présentait la main, Pilate retira la sienne, qu'il craignait de montrer.

Il sortit effaré, et marchait à grands pas, comme s'il était poursuivi par des êtres invisibles-, et, descendant la colline qui portait ses jardins, il ne s'arrêta plus qu'il ne fût parvenu auprès du fleuve profond. Claudia Tavait suivi et se tenait à quelque distance, inquiète de ce qui arriverait. Elle le vit qui descendait au bord du Rhône, et là penché, il trempait, plongeait ses deux mains dans le courant. Puis le malheureux les retirait, les regardait, gémissait, les replongeait encore, les tordait l'une dans l'autre comme un insensé, s'irritait, blasphémait, contemplait d'un œil fixe les vagues succédant aux vagues, puis ouvrait ses deux bras comme pour leur demander de le cacher dans leur sein et de Ty engloutir.

Un cri d'eflroi l'arrêta. Sa femme était près de lui. Elle ne lui dit rien, elle pleura. Elle prit ses mains dans les siennes, les arrosa de ses larmes, les essuya de son voile, dans lequel elle les enveloppa comme pour les dérober aux regards de Tinfortuné. Lui sç laissait faire, semblable à un blessé dont on bande les plaies. Sa pensée était ailleurs, absorbée tout entière par

je ne sais quel souvenir terrible qui le poursuivait en le torturant. Mais son œil était sec et il ne pleurait point.

Il se calma peu à peu, au contact pacifiant de cette douce bonté. « Venez, dit Claudia, rentrons. Vous paraissez tant souffrir! Il ne faut pas qu'on puisse vous apercevoir en cet état. Aussi bien, voici qu'un rassemblement extraordinaire se forme au bord du fleuve. Qu'y a-t-il donc là? Venez, remontons chez nous, vous vous y reposerez. »

Près de là, en effet, les gens de la ville se pressaient autour d'un spectacle qui semblait absorber toute leur attention. Un jeune homme venait de se noyer dans le fleuve. On avait déposé son corps sur le rivage, étendu sur une natte; et son père et sa mère à genoux auprès de lui s'arrachaient les cheveux de désespoir, poussant d'affreux gémissements. Ce jeune homme était connu et aimé dans la ville. On racontait qu'attiré par les merveilles qu'opérait la Juive récemment arrivée à Vienne, il se rendait précipitamment auprès de l'étrangère pour se faire initier, quand la barque qui le portait avait chaviré dans le

a68 LA FIN DE PILATE.

fleuve, d'où Ton n'avait plus retiré qu'un cadavre, (i)

Pilate et Claudia entendirent cette multitude qui poussait de grands cris de supplications. Ils s'avancèrent instinctivement de ce côté.

Une femme était là, qu'à son costume ils reconnurent pour une des filles des Hébreux. « Rendez-le-nous! lui répétait ce peuple suppliant. Vous nous dites que votre Dieu est le Dieu très bon et très grand : qu'il le montre! c'est le moment. Aurait-il moins de puissance que Proserpine qui rendit la vie à Adonis?

— « Ne blasphémez pas, dit la Juive. Le Dieu que je vous annonce s'est nommé lui-même \i Résurrection et la Vie. Je l'ai vu, à Béthanie, ressusciter mon frère qui, depuis quatre jours, était dans le tombeau. »

Pilate et Claudia s'étaient approchés de cet attroupement. — « De quel Dieu parle-t-elle? demandèrent quelques voix.

— (( Cest de Jésus, le Dieu béni dans tous les siècles, reprit-elle en s'inclinant. Et à ce nom

(i) Raban Maur, De vita Beatx M, Magdalenx et sororis ejits sanctœ Marthx, place ce fait à Avignon, apud Avenionem Viennensis provincix civitatem. Il dit : Juvcnis qui erai trans Rhodanum volens audire verbum Dei et videre miracula, Rhodani flueniis undae se committens, subito aestuantis Rhodani turgentibus intercipitur undis, submersusque

ecatus est(v. M. Paillon, t. II, p. 454).

divin, tout genou doit fléchir, sur la terre, dans le ciel et dans les enfers. »

En entendant ce nom, Claudia dit à son époux : « Ne restons pas ici. » Et elle l'entraînait.

— « Non, demeurons,- dit Pilate; je veux voir la fin de tout cela. Ces Juifs sont audacieux de raconterde telles choses. Déjà, étant en Judée, j'avais entendu parler de ce mort de Béthanie; certaines gens en avaient fait grand bruit à Jérusalem. Mais ici il n'yaplusplace à la supercherie. Que va faire cette magicienne devant ce corps sans vie? Je Tattendslà. Jeveuxjouirdesa confusion. Restons. )i

C'était irrésistible. Pilate se sentait enchaîné, mais enchaîné à son supplice. En effet, la Juive racontait à la foule comment ce Dieu inconnu avait passé en ce monde en faisant le bien, faisant voir les aveugles, marcher les boiteux, entendre les sourds, parler les muets et revivre les morts. Elle et sa sœur Marie Pavaient reçu sous leur toit, servi à leur table, oint ses pieds de leurs parfums; puis, quand leur frère s'était endormi du suprême sommeil, il était venu pleurer avec elles sur son sépulcre, puis il avait frémi, puis il avait commandé d'autorité à Lazare de sortir du tombeau, et Lazare était sorti. Pour prix de tant de bienfaits, ses ennemis jaloux Pavaient livré entre les mains du gouverneur de la ville, nommé Ponce- Pilate, qui après l'avoir

reconnu innocent, Pavait néanmoins fait mourir du supplice de la croix. Mais, il s^était, selon sa promesse, ressuscité le troisième jour. Enfin, après s'être montré pendant quarante jours en Judée et en Galilée, il s'était élevé au ciel, à la vue de tous ses disciples. Mais il avait laissé des héritiers de sa puissance dans des apôtres, qu'il avait envoyés prêcher son nom par toute la terre, avec le pouvoir de faire éclater sa gloire par des miracles, afin que tous croient en lui et aient la vie par lui. C'est pourquoi son frère Lazare le ressuscité, Marie sa sœur, et elle, menacés de mort par les Juifs, étaient venus sur ces rivages, avec d'autres disciples, apporter la bonne nouvelle du Royaume des cieux....

Pendant qu'elle disait ces choses, le père et la mère de la jeune victime Técoutaient avidement, embrassant ses genoux. La Juive les releva : « Ayez confiance, dit-elle, cette mort n'a pas été voulue de Dieu pour votre malheur, mais pour que la gloire de son Fils soit manifestée aujourd'hui. »

Elle se tut. Un frémissement intérieur l'avertit que la puissance d'En-haut était en elle: « Ecoutez, peuple! Si, au nom de Jésus, je dis

à ce mort de se lever et de vivre, croirez-vous que Jésus est le fils du Dieu vivant qui est venu en ce monde?

— a Nous le croirons tous! dit la foule, et nous l'adorerons ! »

La Juive leva les yeux au ciel : « O Maître, qui avez daigné vous faire notre ami sur la terre, je me souviens que, le jour où je pleurais sur mon frère Lazare au tombeau, vous m'avez dit à moimême : (( Je suis la résurrection et la vie, celui <( qui croit en moi, fût-il mort, revivra. » A quoi je vous répondis: « Je sais que vous pouvez tout, « et que votre Père vous donnera tout ce que « vous demanderez. » Alors levant les yeux, ô Maître, vous fîtes à Dieu cette prière : « Maintece nant voici que Theure est venue et déjà je vous « rends grâces, ô Père tout-puissant, car je sens « que vous m'exaucez, à cause de ce peuple, afin (c qu'il croie que c'est vous qui m'avez ence voyé (i). » O Jésus, dites de même, et que votre nom soit glorifié ! »

Un immense silence planait sur toute la foule. La Juive s'inclina vers le mort, et lui prenant la main : « Au nom de Jésus de Nazareth, lèvetoi! » dit-elle d'une voix forte.

Et le jeune homme se leva, ouvrit les yeux,

(i) s. Jean, xi.

comme s'il sortait d'un lourd sommeil, et il tendit les bras à son père et à sa mère. Puis tous trois tombèrent ensemble aux pieds de Marthe, en prononçant un seul nom : « Jésus! »

— « Jésus est Dieu! s'écria la multitude. Il est Dieu, il est Dieu! » Ce fut une immense clameur, et le fleuve la porta au loin sur ses rives (i).

Claudia elle-même n'avait pu se contenir.

Fendant la foule, elle était maintenant auprès de la Juive, dont elle pressait les mains avec tremblement, n'osant parler, mais pleurant; et prononçant avec transport le nom de ce Dieu Jésus, qui se manifestait à elle dans sa puissance surhumaine, pour la seconde fois.

Elle revint vers son époux : mais il n'était plus là. A ce cri : « Jésus est Dieu ! » poussé par tout le peuple, Pilate s'était dérobé et avait pris la fuite. Quelques-uns l'avaient entendu répéter : « 11 est Dieu ! Il est Dieu; et je l'ai fait mourir! » Puis, tournant le dos au miracle et s'échappant à grands pas, il s'était dirigé seul sur le bord du fleuve, où il avait fini par disparaître aux yeux.

(i) Raban Maur, loc. cit. Corpus inventum est, et allatum Marthae sanctissimae est oblatum. Convenit universa civitas, et nobiliores urbis obsecrant, flexis genibus, ancillam Christi, ui Christi salvatoris magnalia liceret eos cernere, in juvenis hujus resurreciione. Annuitilla etc.

Quod vidcntes populi conclamaverunt Jesuh Christum Deum esse.

On le chercha, les jours et les nuits suivantes, mais en vain. Des pêcheurs racontèrent que le cadavre d'un homme avait été vu flottant pendant quelque tenîps sur les eaux, tenant ses mains fermées et crispées convulsivement, mais qu'à mesure que la vague le poussait sur la rive, la terre le rejetait, cçmme si elle avait eu horreur de lui. Alors les gens s'étaient dit que sans doute cet homme était un parricide, et ils avaient laissé passer la justice de Dieu (i).

Comment retrouva-t-on ensuite le corps du déicide? Qu'est-ce qui resta de lui? Comment ses cendres furent-elles déposées dans le tombeau élevé aux portes de la ville? Y reposèrent-elles jamais? L'histoire ne nous Ta pas appris.

Claudia resta dans ce lieu pendant quelque temps, à prier et pleurer. Puis elle alla retrouver Marthe de Béthanie, qui était à Avignon, où elle prit le voile des veuves dans TEglise chrétienne.

(i) Eusèbe, Histoire Ecclésiastique, lib. II, cap. vu : Pilatus qui Conservatorem nostrum morti addixit, postmodum, imperante Caio, in tantas incidit calamitates ut mortem sibi consciverit, suorum ipse scelerum vindex..: è5 àY^yy-y); çovevtriv eàuTov, xat TijjLwpôv àvTOxeipa Y^^^^^*'»"

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ROMAINE DE TODI (i)

Charité mène à Dieu.

Du temps que Constantin le Grand était empereur et que le Pape saint Sylvestre gouvernait l'Église, il y avait à Rome un Préfet, à qui l'histoire que je traduis donne le nom de Calpurnius. Il était, paraît-il, de la famille des Pisons, célébrée par le poète Horace; et son antique noblesse, non moins que son attachement aux traditions nationales, lui avaient valu une notoriété qui le porta aux premières dignités de TEmpire. Bien que, depuis quelque temps, le

(i) Ecrit à Cannes en 1862, au retour de mon premier voyage en Italie, et dédié aux jeunes Patronesses des pauvres de la paroisse Sainte-Croix, d'Orléans.

La légende de Sainte Romaine de Todi qui a fourni le cadre à ce récit, est aux Bo//a«âfi5^e5, tome VI, 2 3 février, p. 38o.

christianisme commençât à couronner de ses lueurs célestes les cimes de la société, le Préfet était païen. Ce n'est pas qu'il portât dans le culte de ses dieux de bien chaudes convictions, mais son patriotisme s'était habitué à voir dans le paganisme la loi fondamentale de l'État, et dans le christianisme un crime de lèse-majesté contre les institutions de la Ville éternelle. Du fond de ses catacombes ce culte souterrain minait Rome par sa base, creusant sous elle un abîme où allaient s'effondrer les mœurs et la gloire antiques, avec les temples et les dieux, si le vieux patriciat, et en particulier si lui. Préfet urbain, ne prenait ses mesures pour sauver la patrie en danger.

C'est plein de ces graves soucis, et le front chargé de nuages, comme un Jupiter-Tonnant, que le VP jour des Ides de février de Tannée 3 1 3, le Préfet rentrait chez lui, après une longue délibération du Sénat assemblé dans l'enceinte de la basilique Ulpia.

Vous avez pu, comme moi, admirer, sur le forum de Trajan, au pied du Capitole, cette double rangée de belles colonnes de granit, debout mais décapitées, et émergeant du sol où elles marquent le champ de la première victoire de la religion chrétienne. C'est là en effet que venait d'être promulgué le nouvel édit de Milan, qui mettait

ROMAINE DE TODL 279

le culte du Christ sur le pied d'égalité avec Tancîen culte quirite. Le Sénat qui, depuis Tavènement de Constantin, se croyait libre parce qu'on parlait toujours de liberté, eut toutefois la haute prudence de ne pas en user pour faire opposition ouverte à un Empereur victorieux et tout-puissant. C'était tout bas qu'il murmurait contre une tolérance religieuse qu'il taxait à la fois de dangereuse et de sacrilège; et personne en secret ne s'y montrait plus contraire que Calpurnius, lequel d'ailleurs, en sa qualité de Préfet de la ville, se trouvait avoir alors la pénible charge d'indemniser de leurs pertes les chrétiens spoliés, selon les termes de Tédit.

A peine rentré dans sa demeure, il déchargea ses ennuis dans le sein de son épouse, laquelle toutefois ne prêta à ses longues doléances qu'une attention distraite. Tranquillement assise sur la terrasse appelée solarium, que les riches Romains élevaient sur les maisons, elle tenait sur ses genoux la tête blonde d'une petite fille dans sa huitième année dont, sans trop y prendre garde, elle dénouait par jeu la chevelure bouclée. De là, le regard plongeait sur les mille carrefours de la ville tumultueuse, tandis que, dans le lointain, s'étendaient à l'horizon de grandes bandes couleur de feu que le soleil en se retirant traînait au-dessus des cimes bleuâtres du Latium, comme

28o ROMAINE DE TQDI.

les dernières franges de son manteau de pourpre. Mais ni les tons nuancés de TOccident ni les longues lignes d'aqueducs qui coupaient la campagne, ni le parfum des fleurs qui redressaient leurs tiges dans leurs vases d'Étrurie,et encore moins les doléances politiques du Préfet ne la pouvaient détacher de cette contemplation de son unique enfant. Aussi fut-ce bien en vain que le Sénateur s'offrit la consolation de débiter devant elle les tirades «d'une harangue que le respect du divin Empereur avait arrêtée sur ses lèvres. Sempronîe eut le mauvais goût de paraître moins touchée de la confidence de cette éloquence rentrée, que des espiègleries de Fenfant adorée qu'elle tenait devant elle. Pour toute réponse, elle-même assit la fille sur les genoux de son père, avec un geste nonchalant et un sourire qui semblaient dire : « Eh bien, oui, l'Empire est malade, c'est vrai, mais regardez donc comme notre Romaine est belle ! »

L'enfant, on le devine, avait eu le bonheur de ne pas comprendre un mot de toute cette politique. Mais avec ce tact exquis qui, chez les filles surtout, devance les années, elle avait deviné un nuage sur le front de son père. Aussi elle l'enlaça si résolument de ses bras, elle se pendit si joyeusement à son cou, elle cacha sa tête mutine dans les plis de sa toge avec une grâce

si câline, que la gravité du magistrat se fondit toute aux rayons de cet astre charmant. Elle rit, elle fit rire, elle donna au nom de père cet accent particulier qui en dit encore plus que le mot; elle lui chanta enfin je ne sais quelle vieille scolie du temps des Gracques; et si bien que le père, se prêtant à ce manège aimable, tomba absolument sous le charme. Perdant de vue peu à peu les affaires et les dieux, il ne vit plus que sa fille, et il n'entendit plus rien,dans son cœur apaisé, que récho de ce gazouillement de Talouette qui se balançait sur ses bras.

Cependant la nuit se faisait, les étoiles montaient dans le firmament une à une, puis se déployaient en chœur au-dessus de la Sabine déjà noyée dans Tombre. Sur la terre, d'autres flambeaux s'allumaient graduellement sur les places, dans les rues et aux portes des temples; Les cris du champ de Mars expiraient dans le lointain, avec le bruit des chars et les voix de la foule. Une vapeur transparente enveloppait les maisons de cette atmosphère humide qui chaque soir jette un voile sur les collines de Rome. Il était temps de rentrer. C'est dans ce moment qu'une jeune esclave parut sur le solarium pour emmener l'enfant.

Le Préfet et sa femme demeurèrent quelque temps encore pour se dire leurs impressions et

282 ROMAINE DE TODl.

les nouvelles du jour. Pendant qu'ils s'entretenaient, penchés Tun près de Tautre au-dessus des maisons sans nombre, ils aperçurent briller, à la lueur d'une torche, la lance en forme de croix que portait la statue récemment élevée à Constantin vainqueur. « Voilà donc, dit le Préfet, le nouveau palladium delà ville des Césars. Nos pères nous ont élevés sous l'aile de nos aigles, et nous, nous laisserons nos fils, nous laisserons nos filles à genoux devant une croix!

— « Les dieux nous en préservent, répondit Sempronie. Romaine sait trop bien de quel sang elle est issue pour que le culte des esclaves puisse jamais séduire une fille des Pisons. »

Puis elle ajouta, plus bas : « Que le fils d'une hôtelière devenu empereur adore un crucifié et lui brûle son encens, je ne vois pas qu'en cela il déroge beaucoup à son illustre origine. Mais à chacun son rang! Que le dieu des parvenus protège les siens, c'est justice : les anciennes familles garderont les anciens dieux! »

Ils s'entretinrent encore de l'Empereur, du sénat, de la religion, des affaires civiles et domestiques, puis de ces mille riens importants qu'ont à se dire ceux qui s'aiment, quand ils ont vécu une journée sans se voir. Ils se dénoncèrent l'un à l'autre avec horreur les déserteurs de plus en plus nombreux de l'ancien culte natio-

nal. Même des patriciens et des patriciennes de marque n'entraînaient-ils pas dans leur apostasie leur maison tout entière! « La nôtre sera plus fière », se récria la matrone. C'était ramener la pensée et l'entretien sur leur fille, et dès lors courir le risque d'éterniser le discours... Mais il fallait finir. On se sépara sur cet adieu et sur cette espérance.

Cependant, demeurée seule avec son esclave, qui était une jeune Gauloise, Romaine près de s'endormir lui raconta son innocent triomphe de tout à l'heure sur les soucis de son père, en refaisant toute cette scène avec une mimique pleine de gaieté :

— « Mais, Galla, dites-moi, quel était donc ce Dieu dont mon père parlait à ma mère avec tant de couroux? J'en ai peur maintenant : ne me fera-t-il point de mal? »

Galla rougit. Puis, après un moment de silence : « Ne craignez pas, enfant, c'est un Dieu qui vous aime; et je vais le prier pour que vous aussi l'aimiez un jour. »

Alors elle s'agenouilla auprès du lit de bois de citre, d'où Tenfant la regardait avec un étonnement mêlé de vénération. « Ma Galla, disait-

elle en éteignant sa voix, comme pour ne pas troubler un religieux mystère, que dis-tu à ce Dieu? Que lui demandes-tu pour moi? Lui demandes-tu qu'un jour je sois grande et riche comme mon père, et belle comme ma mère?

Veux-tu lui demander que je sois sage et bonne? »

Elle crut entendre soupirer sa servante fidèle : « Mais pourquoi pleures-tu? Que désires-tu de ton Dieu? Lui parles-tu de ton pays, que tu as quitté si jaune? Lui recômmandes-tu ton père et tes frères que le méchant Maximin a fait tuer, comme tu m'as raconté, dans la légion Thébaine? Ils sont bien malheureux!

— « Ce n'est pas eux que je plains, répondit à demi-voix la Gauloise, ceux-là sont avec Dieu. Mais je pense aux âmes qu'il aime, qui sont dignes de l'aimer, et qui cependant peut-être ne le connaîtront jamais. »

Romaine tout étonnée leva sur elle ses grands yeux tout pleins de questions. Mais quand elle vit que Tesclave ne lui répondait point, elle s'en prit aux deux belles figures d'ivoire sculpté qui ornaient son chevet et elle se mit à jouer tranquillement avec elles comme avec des amies familières de chaque soir. Peu à peu ses yeux se fermèrent, tandis que sa bouche balbutiait encore des mots inarticulés, comme le bourdonnement de l'abeille dans une fleur. Lorsqu'elle

fut endormie, Galla, silencieusement suspendue sur un pied, se pencha sur Tenfant qu'elle contempla longtemps. Puis écartant de son front quelques cheveux égarés et humides de sueur, elle y fit de son doigt un signe religieux, ferma le conopéum, revint à la fenêtre qui dominait la ville, et se tournant du côté de la colline Vaticane qu'éclairait une sorte de météore céleste, elle se recueillit encore dans une longue prière.

La matrone Sempronie entra dans ce moment.

Elle venait, elle aussi, de prier de son côté. Dans la partie la plus secrète du gynécée, Sempronie, comme beaucoup de grandes dames romaines, avait un ovatoivcnommé penetrale, dans lequel elle avait entassé tous les dieux connus et inconnus de TOrient et de TOccident, sous leurs . formes les plus mystérieuses ou les plus monstrueuses : griffons aux yeux éclatants et aux ailes déployées, pierres informes tombées du ciel, pygmées de Syrie, serpents de Phénicie. Il se passait peu de jours sans que la pieuse païenne ne vînt les implorer suppliante pour son enfant; et, allant de Tun à Tautre, elle jetait devant eux dans un petit trépied aux pieds de chèvre quelques grains de cinnamone cueillis, près du Liban, par les prêtres Sabéens avant le lever du soleil. Ce jour-là elle remarqua que la vapeur parfumée s'é-

tait élevée droite vers la voûte : le présage était heureux. Elle se retira donc contente, et^ refermant la porte incrustée de nacre, elle eut soin de recommandera un jeuneesclave de rester là toute la nuit, tenant à la main une branche de natrix pour chasser de la maison les malfaisants génies qui auraient pu troubler les rêves de son enfant.

Dès qu^elle vit sa maîtresse, le visage de Galla se colora soudain de cette douce rougeur qui ne manquait jamais d^écrire sur ses traits les émotions de son âme captive : « Vous étiez à prier, Galla, et vous faisiez bien, dit la mère en entrant. Il faut tâcher de nous rendre tous les dieux favorables, et n'en mépriser aucun, car qui sait si celui que nous aurions dédaigné ne se trouverait pas être le plus puissant de tous? On dit que le vôtre est grand : il est très en faveur auprès de certaines gens, et quoique je l'aime peu, je ne lui refuserais pas une place dans mon sanctuaire s'il n'avait pas aujourd'hui la prétention étrange de régner seul sur la ruine de ses rivaux de TOlympe. »

Elle s'arrêta un moment, puis elle reprit plus vivement : '( Non, je ne puis supporter que ce dieu chasse les autres. Cela nous attirera un jour de grands malheurs. Aussi veuillez me comprendre et ne Toublier jamais : Je vous défends

de prononcer jamais le nom de voire Christ en présence de ma fille. Vous êtes bonne, Galla, et je ne regrette pas de vous avoir confié ce trésor de ma vie, pour former son esprit et cultiver son cœur. Mais au premier mot que vous oseriez lui apprendre de vos funestes erreurs, je vous séparerais d'elle, et je vous enverrais si loin, si loin de cette enfant, que c'en serait fait à jamais! »

La chrétienne baissa la tête en signe de soumission. Elle se tenait debout au chevet de Romaine endormie ,^ comme on représente l'ange gardien; et elle regardait tristement Tenfant prédestinée qu'on venait de lui défendre de conduire au paradis (i).

Les deux femmes se séparèrent.

A mesure que Romaine grandissait sous cette double influence, de nouvelles facultés s'éveillaient dans son âme comme une nichée d'oiseaux qui chantent confusément au lever du soleil.

Elle avait maintenant une douzaine d'années.

Elle entendait en elle mille murmures intérieurs à peine articulés, sans que ni elle ni d'autres

(i) Bolland, t. VI, p. 38i. Romana fidei mysteriis a pueritia fere, clam parentibus, instituta est.

autour d^elle pussent encore savoir vers quel être monterait cette vague harmonie, et quelle grande affection en ferait un concert. Contente du présent, insoucieuse de l'avenir, elle aimait à se mirer dans cet éblouissement de la vie, heureuse et pure comme une colombe qui se regarde dans Teau sans penser à la fange.

Rome la fascinait par sa grandeur et son éclat. Du haut d'un char léger que traînaient deux petits chevaux noirs de Numidie, la jeune patricienne ne se lassait pas de voir cette cité reine des cités, pleine de mouvement et de bruit, et elle glissait rapide entre les temples, les portiques de marbre, les riches basiliques, les palais fastueux, et ces milliers de statues d'empereurs, de grands hommes, de héros et de dieux formant un peuple mort au milieu d'un peuple vivant. On la voyait passer, comme la jeune sœur des Grâces, à travers ce flot mouvant d'une population de trois millions d'hommes de toute langue et dz tous pays qui saluait en elle tous les charmes de l'enfance et les espérances de la fortune.

Elle s'en allait ainsi, tantôt sur le Forum dont les colonnes blanches projetaient leur ombre tournante sur la foule affairée, tantôt parmi les Thermes de Titus et de Caracalla, ou dans ceux que venait de bâtir Dioclétien avec une magnificence digne de son génie. Chaque pas variait

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l'aspect de la ville et de la foule. Ici une matrone se reposait à Tombre des superbes étalages des plus fameux tissus de Babylone. Là une autre s'extasiait devant des vases de porphyre, récemment venus d'Asie et dont le prix eût nourri une famille d'esclaves. La veuve d'un sénateur se balançait mollement dans une litière à franges d'or que quatre rudes Sarmates portaient sur leurs épaules en courant. Plus loin des chars brillants fuyaient emportés par des chevaux de Sicile aux crins dorés et aux housses écarlate. Un petit Grec parfumé coudoyait un Germain à la longue chevelure rousse, ou un Breton ou un Batave encore vêtu de peaux de bêtes. Un brillant escadron de la garde prétorienne traversait rapidement la foule mutinée, paradant avec grâce sous les yeux des curieuses. La toge patricienne heurtait la saie grossière du paysan de la Sabine; et la tunique de l'esclave froissait récharpe de la fille d'un consulaire. Quelquefois ces costumes de mille formes et de mille couleurs s'échelonnant sur les marches d'un temple, d'un portique ou d'un amphithéâtre, les bonnets thessaliens, les mitres phrygiennes, les légers bandeaux grecs s'agitant à la fois, présentaient au regard l'image d'un coteau chargé de fleurs variées qui ondoyaient au vent, (tétait là un spectacle que nul autre n'a égalé.

s E. R. ij

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Et quand le ciel d'Italie, étendant sur cette scène son vaste dôme d'azur, couronnait de sa lumière élyséenne cette reine des nations, Romaine sentait s'élever sourdement dans son cœur la fierté de sa race; et son cœur emporté par le brillant tourbillon se surprenait dans des rêves qui l'enivraient longtemps et lui laissaient un trouble qu'elle ne comprenait pas.

« Galla, que Rome est belle! » disait-elle chaque soir à sa fidèle esclave, en lui redisant toutes les merveilles qui venaient de s'étaler à ses regards charmés. Celle-ci l'écoutait avec un intérêt affectueux et sincère. Elle lui expliquait ces miracles des arts, elle lui donnait le sens de ces souvenirs antiques, avec ce goût supérieur que la {possession de la vérité pleine ajoute aux âmes religieuses. Mais on devinait que son cœur était plus haut que ces choses. Romaine ne résistait pas à l'ascendant de cette supériorité dont elle ignorait la cause; et quand elle demandait à son esclave comment elle pouvait faire pour regarder ces merveilles sans être transportée, Galla se contentait de lever son regard vers le ciel et de répondre avec un tranquille sourire : « Je connais une Cité plus belle, où nous irons un jour. ))

Un malin, de bonne heure, la Gauloise se rendit à l'église des chrétiens. Elle y allait prier

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pour l'enfant qu^elle aimait, plus que jamais inquiète de savoir oii se porterait Tessor de ce cœur qui déjà sentait pousser ses ailes.

A quelques pas des ruines des Thermes de Domitien, on voit encore à Rome une petite chapelle dédiée à saint Sylvestre. C'était là en effet que le pieux pontife avait coutume de réunir son troupeau naguère caché au fond des catacombes dont elle rappelait les pauvres et simples proportions. Quand vous la visiterez, vous ne trouverez là ni les trésors des arts, ni les riches ornements des basiliques impériales. Vous descendrez dans une sorte de sous-sol sombre et froid; et sur les murs verdis par l'humidité, vous distinguerez à peine quelques pâles peintures au fond du sanctuaire. Telle fut donc la première cathédrale du Pontife élevée à la hâte sur le terrain d'un prêtre nommé Equitius. C'est là, sur ce pavé de petites dalles de lave, que Galla s'agenouilla aux pieds du saint Évêque pour décharger son cœur. Elle lui disait : « Mon Père, il me semble que cette jeune âme m'est plus chère que la mienne. Je ne prie pas pour moi comme je prie pour elle, et je ne la regarde pas sans chercher sur son front la place de la couronne que Dieu met à ses Anges. Vous qui parlezàDieu, demandez-lui cette enfant, et dites-moi par quelle route je conduirai vers lui celte brebis

aimée qu'on m'a défendu de faire entrer dans votre bercail. »

L'Évêque la regarda plein de compassion. Il lui demanda: « Etes- vous courageuse et patiente, ma fille?

— « Je le serai, mon Père ; mais peut-être pas assez pour braver la colère de mes maîtres en lui prêchant l'Evangile, et courir ainsi le danger de me voir éloignée d'elle à jamais.

— « Vous ne la prêcherez pas, puisqu'on vous

le défend. Vous ne lui enseignerez pas les mystères de la foi, mais vous l'initierez aux sublimes mystères de l'universel amour. Ne savez-vous pas, ma fille, qu'il y a plusieurs chemins qui conduisent à Dieu, mais que le plus court est le chemin de la charité? Faites-lui trouver Dieu dans les pauvres, les petits, les infirmes, les faibles, faites-lui une âme chrétienne; Tesprit s'illuminera quand la flamme sera au cœur, car le divin Maître dit : « Heureux sont les cœurs (( purs, parce qu'ils verront Dieu, et les miséri- <c cordieux de la terre attirent sur eux les miséri- « cordes du Ciel. »

Quelques instants après, la foule remplissait l'oratoire chrétien, le Pontife élevait vers le ciel THostie pure, une voix chanta ces mots que le Maître avait laissés jadis comme une espérance, et qui allaient enfin se réaliser dans le monde :

ROMAINE DK TODI. 293

« Je VOUS donne ma paix! » Galla reçut dans son cœur le gage divin de' cette paix; le Poniife la bénit; elle quitta ce lieu sacré plus heureuse, et quand elle se retrouva aux côtés de Romaine, elle sentit que jamais elle ne l'avait plus fortement, mais aussi plus chrétiennement aimée.

La jeune fille l'attendait déjà dans Tatrium : « Il y a longtemps, Galla, que j'étais là, me promenant et pensant à vous; et je ne sais d'où me venaient toutes les folles idées qui assiégeaient mon âme pendant toute votre absence?.. Allons, sortons ensemble, car la journée sera belle. Mon père me Ta dit et mon père doit le savoir, puisqu'il fait partie du collège des Augures.

— a Où voulez-vous aller, lui demanda l'esclave? Vous plaît-il de visiter le Forum, le Champ- de-Mars, k Vicus Patricius, ou la Suburra ?

— (c Non, je suis lasse du bruit, je préfère aujourd'hui des quartiers plus tranquilles.

— « Allons, si vous voulez, vers la porte Capène où Ton voit ces pauvres Juifs si misérablement couchés dans leurs corbeilles. Ils sont d'une race haute et forte.

— « Non, Galla, j'aime mieux monter sur

rAventin, d'où le ciel est si beau et la ville si grande! Nous nous y reposerons dans le bois sombre qui entoure le vieux temple de Diane; et, assise sur le bord de la fontaine des Faunes, vous me raconterez l'histoire de Cacus auprès de Tantre où il fut étoufifé par Hercule. »

La jeune fille et Tesclave étaient déjà assises dans le char aux chevaux noirs; et pendant qu'ils descendaient vers la vallée du Tibre, Galla disait à Tenfant : « Il y a cent ans, il s'est passé ici une histoire bien autrement touchante que celle de Cacus. Sur le mont Aventin vivait une jeune dame d'une vertu parfaite. Elle s'appelait Sabine, et elle avait comme vous une esclave chrétienne appelée Séraphie. Comme vous aussi, chère Romaine, elle avait un père riche qui habitait là-haui un magnifique palais. Mais, chose étrange ! Sabine n'aimait pas la richesse. Quelqu'un lui avait dit qu'il est meilleur pour Thomme de donner que de recevoir, et elle donnait beaucoup aux pauvres, aux petits, aux orphelins, aux veuves qui regardaient en elle une envoyée de Dieu et s'agenouillaient de reconnaissance à son passage. Je crois bien en effet qu'elle venait du ciel, car elle s'ennuyait tellement sur cette terre qu'elle ne tarda pas à retourner vers sa patrie. Il y eut des méchants qui la mirent à mort sous prétexte, je crois, que le Dieu qu'elle adorait n'était pas le

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bon Dieu. Mais pour prouver le contraire, avant que d'expirer, elle bénit tous ses pauvres et même ses bourreaux. Je sais qu'elle a trouvé un autre Père dans le ciel, j'espère que sur la terre elle trouvera des sœurs qui lui ressembleront, et je connais un lieu où Ton garde ses restes, devant lesquels les pauvres se mettent à genoux chaque jour. »

Pendant ce récit, Galla avait souvent senti une main d'enfant qui frémissait dans la sienne; mais cette esquisse rapide était loin de satisfaire la curiosité de Romaine. Elle pressait les questions avec impatience, et à chaque trait nouveau que Galla ajoutait à cette figure céleste, Romaine se prenait pour elle d'une sympathie presque fraternelle. Elle se surprenait à trouver dans son âme les mêmes sentiments, sinon les mêmes vertus, et elle souriait d'aise à se regarder ainsi, comme sourit et s'étonne l'enfant à qui sa nourrice présente une glace où il se mire pour la première fois.

Elles arrivèrent de la sorte presque sur le bord du Tibre près du Pont Palatin. Elles se trouvèrent bientôt sur une petite place oblongue où de grands boeufs du Clitumne aux longues cornes étaient couchés nonchalamment, léchant leurs poils au soleil. Quelques jeunes Romains, à peine revêtus de la prétexte, sortaient tumul-

tueusement de l'école grecque qui s'élevait à côté des vieux temples de Cérès et de Proserpine.

Presque en face on voyait des esclaves à demivêtus, accroupis sur les marches du temple de la Fortune virile et se demandant entre eux quand arriverait leur tour d'être enfin visités par cette capricieuse déesse. « Ils vont être vendus dans un instant peut-être, dit Galla d'une voix triste, car c'est en ce lieu que se tient le marché aux esclaves. Regardez ; ils s'en inquiètent peu, car à nous misérables, qu'importe à qui nous sommes? Nous changeons si rarement de sort en changeant de maîtres ! »

Romaine la regarda avec étonnement :

— « Que dites-vous, Galla? Ne suis-je pas bonne avec vous? Ne parlez plus ainsi. Descendons en ce lieu; je n'ai plus peur maintenant de voir des haillons en face, vous m'avez aguerrie par rhistoire de votre Sabine. Venez, nous nous reposerons près du petit temple de Vesta ; j'ai quelques mots à dire à cette chaste vierge de rOlympe. Nous remonterons ensuite le Clivus Publicius sur la pente de l'Aventin qu'on aperçoit d'ici. »

Quand elle eut cessé de parler, la jeune fille entendit une voix de sanglots qui partait d'auprès d'elle. Assise sur les degrés du petit temple circulaire, une jeune femme pleurait, la tête cachée

dans ses mains. Deux petits enfants charmants et semblables entre eux l'entouraient de leurs bras, cherchant à consoler une douleur qu'ils ne pouvaient comprendre. La mère promenant ses regards de Tun à l'autre les embrassait l'un après l'autre dans une étreinte passionnée, contemplait le ciel implacable, puis se remettait à pleurer en prononçant deux noms qu'elle venait déjà de prononcer mille fois. Romaine s'approcha d'elle avec timidité et ne sachant que lui dire, elle prit un sesterce d'or qu'elle déposa dans sa main. La jeune mère la regarda :

« Soyez remerciée, Madame. Oh! que ne puisje avec cet or racheter ces petits esclaves, ces chers jumeaux que Ton veut séparer aujourd'hui pour la première fois? Je n'ai plus qu'eux au monde, je ne vivais que pour eux; il y a dix ans que leur chère et douce ressemblance trompait souvent mes yeux. Ma condition est dure, mais quand je les regardais, je ne me souvenais plus de ma misère. Ah! je iv'avais jamais pensé que ces deux existences commencées le même jour pussent être jamais séparées. Hélas ! elles vont l'être. J'ai un maître. Madame; vous ne savez pas, vous, ce que c'est que d'avoir un maître. Mon maître a déclaré qu'il lui fallait vendre un de ces infortunés; et sa cruelle pitié me laisse à choisir celui que je dois condamner à ne

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plus me revoir. Est-ce que je ne les aime pas tous deux, comme les deux yeux de mon cœur? Est-ce que je n'ai pas vu leurs deux lètes dans le même berceau? Est-ce que je ne les ai pas nourris du même lait, dans cet âge, hélas ! où les enfants donnent à leurs parents la plus douce joie? Claudius, Martius, n'êtes-vous pas tous deux mes enfants adorés? Ces hommes ne savent donc pas que vous séparer c'est vous faire mourir. »

La mère sanglotait. Elle embrassait tour à tour Tun et l'autre et disait :

fli Pauvre orphelin sans mère! Ils remmèneront donc je ne sais où, là-bas, sans une âme qui Taime. Il aura faim et soif, il aura froid Thiver, et je ne serai pas là pour réchauffer son corps auprès du mien. Le pauvre enfant esclave est l'esclave de tous. Je te vois, mon fils, accablé de travaux, pensante ton jeune frère, redemandant aux dieux l'autre moitié de ta vie, pendant que moi ici je te tendrai mes bras à travers les montagnes, les fleuves et les mers, sans pouvoir rejoindre les tiens, sans t'embrasser jamais! Ah! vous pleurez, Madame, et cependant vous n'êtes pas mère ; vous ne savez pas ce que c'est qu'une mère condamnée à sacrifier elle-même le plus cher de ses fils. Car, le plus cher, je le sens, sera celui que je n'aurai plus... Sera-ce toi? Sera-ce toi?»

Et en disant ces mots, elle les contemplait tour à tour pleurante, violente, désespérée, telle que Ton représente la triste Niobé voyant ses dernières filles tomber à ses côtés sous les flèches d'un dieu.

Romaine fondait en larmes. Tout à coup d'un geste souverain attirant à soi les deux pauvres enfants : « On ne les prendra pas, c'est moi qui vous le dis-, j'y mettrai tout ce que j'ai, mais on ne les prendra pas, ces hommes ne viendront pas. »

— « Ils viennent! » répondit l'esclave en poussant un grand cri, et elle montrait du doigt Tinlendant des esclaves de la maison de son maître, qui s'avançait tranquillement, en s'entretenant d'afifaires avec un trafiquant d'esclaves étranger.

Romaine marche droit à lui, par un mouvement rapide comme l'élan de son cœur; elle redresse sa tête, et tâchant d'affermir sa voix qui tremblait :

a Je m'appelle Julia Romana Calpurnia, fille de Calpurnius votre Préfet urbain. J'achète ces trois esclaves, et je demande qu'ils me soient livrés à l'instant... »

L'intendant se mit à rire. Mais Galla se tournant vers cet homme : « Mon maître est riche, dit-elle, il adore sa fille. Elle va lui demander ces esclaves qu'elle désire, et elle peut tout obtenir, si vous voulez attendre. »

3oo ROMAINE DE TODI.

« Attendez, attendez! » s'écria la jeune fille, s adressant en même temps aux esclaves et au maître. Puis elle remonta sur son char, et un instant après elle était près de son père qu'elle suppliait à genoux. Quelques esclaves de plus n'étaient pas une grosse affaire; le préfet se laissa fléchir : « Puisque tu le veux, ma fille, ils seront dès ce soir tous trois à ton service. Mais gardetoi désormais de cette émotion d'enfant. Sénèque n'a-t-il pas dit que la compassion était une faiblesse?» — a Une faiblesse divine, » se dit tout bas Galla, en portant à ses lèvres une croix qu'elle cachait pieusement sur son cœur.

Il arriva que cet événement fit du bruit à Rome. Ce n'était pas pourtant un fait bien singulier, et il aurait passé sans doute inaperçu dans d'autres circonstances. Mais l'opinion chrétienne avait soulevé de toutes parts la question de l'esclavage. On commençait à croire que ces rebuts de rhumanité pouvaient bien être des hommes comme les autres; et les sages s'unissaient aux chrétiens pour penser qu'ils avaient le droit de s'aimer et qu'il était humain de ne pas briser les liens de la famille et du cœur. Le Sénat s'en émut, on cita cet exemple, et je trouve justement dans l'histoire de ce temps- là une loi de Constantin qui est ainsi conçue : « En partageant les biens entre différents possesseurs, veillez à ce

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que chaque famille d'esclaves demeure entière 50US le même maître. Qui permettrait que les fils Fussent séparés de leurs pères, les frères de leurs sœurs, le mari de sa femme? Faites cesser toute séparation qui aurait, rompu des liens de cette Famille, et désormais veillez à ce que les esclaves ne soient plus troublés dans leurs légitimes affections. » (i)

A peu de jours de là, Sempronie reçut un billet de Timpératrice Hélène. La mère de Constantin venait d'apprendre faction généreuse de la jeune fille, et elle reprochait aimablement à la mère de ne lui avoir pas encore fait connaître la noble enfant. Elle l'attendait donc le lendemain à son palais, où Romaine trouverait la société de jeunes vierges de son âge. « J'ai hâte de ^embrasser, Madame, disait-elle à la fin; d'avance je la bénis, la bénédiction d'une septuagénaire ne saurait porter malheur à votre enfant. »

II n'y a pas de voyageur qui, dans une fraîche matinée de printemps, ne soit allé promener ses

(i) Constantin, I, Code Théodosien, De Communi diviiundo. — V. M. de Champagny, La Charité chrétienne dans !es premiers siècles de VÉglise, p. 2, 9.

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méditations ou ses rêveries dans ces vertes solitudes qui environnent Sainte- Croix en Jérusalem. C'est là, sur le lieu même où s'élève la vénérable basilique, que se dressait autrefois la demeure d'Hélène, à quelques pas seulement du palais de Fausta, femme de Constantin, et de Tancienne maison du riche Lateranus. Hélène vivait retirée dans ce qu'on appelait jadis le palais Sessorien, et elle avait fondé autour d'elle un asile pour les vierges chrétiennes sous les ombrages des Horti Variant, comme pour sanctifier ainsi les lieux souillés par les orgies d'Héliogabale.

Secrètement flattée des avances d'Hélène, Sempronie oublia ses dédains de patricienne pour ne voir que Tinsigne honneur de cette invitation, et n'écouter cette fois que son orgueil de mère. Le lendemain, un char richement attelé l'amena, elle et sa fille, au palais Sessorien, où elles furent introduites par deux jeunes chrétiennes vêtues de blanc.

La princesse accueillit Tenfant et la mère avec cette noble bonté qui est le cachet de la vraiegrandeur. Elle était simplement enveloppée de Tample manteau qu'on appelait jt?a//a, la tête à demicouverte du voile blanc des veuves, sans autre parure que la longue robe ou stole. de laine rattachée sur répaule par une agrafe d'argent. L'im-

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pératrice n'avait rien perdu de cette jeunesse d'âme qui l'avait élevée d'une humble condition jusqu'au trône des Césars, et le souvenir constant de ses premières années attendrissait son cœur pour les misères qu'elle-même avait touchées de près. Elle portait dans sa personne un mélange de dignité et de simplicité qui tenait à la fois de la grande souveraine d'aujourd'hui et de l'humble paysanne d'autrefois. Romaine en fut frappée.

« Je désirais vivement vous connaître, ma fille, lui dit l'impératrice, mais je n'ai pas attendu à ce jour pour vous aimer. »

Elle l'embrassa alors, et elle la fit asseoir sur un siège de bois de cèdre recouvert d'un tapis de simple laine des Gaules. Elle lui parla à peine de sa belle action, pour ne pas évaporer ce parfum de charité qui ne doit s'exhaler que vers Dieu . Mais elle l'entoura de si délicates prévenances que la timidité respectueuse de Tenfant se fondit peu à peu, comme une gelée de printemps au lever du soleil. Seulement, de temps en temps elle détournait les yeux de cet auguste visage pour les reposer sur la vaste plaine du Latium, qui se déroulait devant ses yeux toute semée de villas éclatantes au soleil, et traversée par les arches rougeâtres des aqueducs. Hélène s'en aperçut.

« Ce spectacle vous plaît, et je ne m'en étonne pas. Je l'aime beaucoup moi-même; il me re-

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rie .'t s: rDc rrr»:**::. is -C ne moatrant du mo.nde riit li r-it d Tî;::;x Tôcr. J'a: tu dans ma longue T.-* û* rei-ii £î rr^zTKS piys, mars peu d'autres txi-t"-* ^^ ^:t5 rzoooîparabîe. Vous savez bien • îi-î: "Tî. ivî>z:ia-t-el!c arec un sourire modeste, zjt''<: z. sL ras UKiîocrs habité des palais. »

P-:5. par ce moairement qui reporte les \ieil- .ards Tcrs Le temps passé, elle se mit à raconter \t sé'osr qu'elle avait fait dans les Gaules avec le César Coastance-Chlorc. Elle rappela comncr.t elle avait habité dans la ville de Lutèce, sur ]es rives d'un fleuve qu'on appelait la Seine et presqu'âj faite de la colline Lucotitius. a II y avait aussi, dit-elle, de Tautre côté du fleuve, une autre montagne célèbre appelé le Mont de Mars. Mais les chrétiens de ce lieu rappellent le Mont des Martyrs, parce qu'il y a sur ce coteau les traces d'un sang versé pour l'honneur de notre Dieu. Je m'y rendais souvent, car les souvenirs m'attirent, ajouta-t-elle vivement. »

Dans ce moment, ses traits s'animèrent tout à coup, SCS yeux reprirent le feu ardent de la jeunesse, sa voix prit un accent d'enthousiasme religieux et d'éloquence virile : « Même aujourd'hui , dit-elle, mes vieilles années ne m'empêcheront pas de faire connaissance avec les grandes routes de rOrient. Je vais partir bientôt, j'irai à Jérusalem, et je n'en reviendrai pas sans en rap-

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porter, coûte que coûte, la croix de mon Sauveur. N'est-il pas indigne que moi, sa pauvre servante, j'habite parmi ces marbres, tandis que là-bas le bois sur lequel mourut mon Dieu est profané!. Je la retrouverai, fallût-il pour cela descendre au fond de la terre et obtenir des miracles. Ce sera rhonneurdema vie, et jene veux mourir que lorsque je me serai reposée à son ombre sacrée. »

Elle s'arrêta soudain : « Ah! Sempronie, ditelle, je m'égare et j'oublie que vous n'êtes pas chrétienne. Vous me le pardonnerez. Vous ne pouvez pas comprendre ce que c'est que d'aimer un Dieu qui vous a aimé jusqu'à cette folie d'être supplicié pour vous ! Vous ne pouvez pas savoir quelle ardeur on peut mettre à chercher, à baiser ce gibet des esclaves, quand Tesclave fut un Dieu et qu'on est son enfant ! Alors, plus il s'est fait petit, méprisé et souffrant, plus bas on se met à genoux pour lui dire qu'on l'aime et essayer de le lui prouver un peu. Désormais les grands amours sont là. Vous autres, refoulés dans les brillants souvenirs d'une grandeur terrestre, comment pourriez- vous comprendre ces abaissements qui feront le relèvement de l'avenir? Pourtant, l'avenir est là. C'est là, au pied de l'arbre sacré que j'irai élever de terre, que viendra s'abriter la Rome des temps futurs. Nos enfants y viendront, et ils y apprendront que la vraie

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grandeur d'âme n'est pas dans les honneurs, les plaisirs et l'orgueil, mais dans la gloire de souffrir et de s'immoler en s'oubliant soi-même pour servir les autres. »

Romaine buvait chacune de ces paroles ardentes. Jamais semblable langage n'était venu jusqu'à elle. Ses yeux étincelaient, ses lèvres s'entr''ouvraient tremblantes de questions qu'elle n'osait articuler, son visage rougissait sous le feu d'une émotion dont elle ne pouvait pas deviner le foyer. Elle semblait suspendue à ces lèvres qui paraissaient rendre des oracles, bien qu'ils fussent encore enveloppés de mystère. C'était la première fois qu'on exaltait devant elle le nom de ce Dieu nouveau ; mais je ne sais pourquoi il la remuait jusqu'au fond le plus intime de son être-, et, elle le sentait bien, ce n'était pas pour elle le nom d'un étranger.

Hélène vit cette impression et ne parla plus. Les deux patriciennes furent invitées par elle à visiter les vastes jardins ombragés où se promenait alors sa cour joyeuse de vierges. Romaine eut le bonheur de reconnaître parmi elles quelques filles des plus nobles familles de la ville, dont elle avait souvent remarqué la modestie. Celles-ci lui firent accueil avec une grande joie. « Ce sont mes Vestales chrétiennes, dit Hélène, mais celles-là n'ont pas de sièges d'honneur à

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Tamphithéâtre. En retour, vous auriez pu les rencontrer souvent chez les pauvres qu'elles nourrissent, chez les veuves qu'elles consolent, et chez les orphelins à qui elles servent de mères. Vous voyez cependant qu'elles sont de bonne maison. »

L'impératrice désigna de la main une sorte de tertre champêtre sur lequel elle convia Sempronie à venir se reposer. « J'espère que d'autres viendront s'y agenouiller un jour, car c'est à cet endroit que je bâtirai un temple pour déposer le trésor que j'apporterai de la Judée. »

Pendant qu'elle conduisait Sempronie sous l'ombrage de ces arbres, parmi les plantes rares, les marbres, les bassins, les fleurs aromatiques dont Alexandre-Sévère avait orné ce lieu, les jeunes vierges confiaient secrètement à Romaine : « L'impératrice ne montre pas ce qu'elle a de plus précieux. » Et en disant ceci, elles indiquaient l'endroit où Hélène gardait les pauvres vêtements de sa jeunesse. Puis une d'elles raconta tout le détail d'un festin où la mère de Constantin avait voulu servir les vierges de son palais, avec cette robe de servante, la même qu'elle portait le jour qu'elle eut l'honneur de fixer sur elle le regard de Constance-Chlore.

Quand elle sortit de là, Romaine se sentait à la fois heureuse et troublée. Elle repassait en

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elle-même toutes ces impressions dont le secret lui échappait encore. Mais qui ne sait ces riches suppléments que le cœur ajoute à la mémoire, quand on le met de moitié dans les souvenirs heureux? Elle s'entretenait sans cesse avec ces souvenirs comme Tenfant qui s'amuse et converse avec récho qui redit ses syllabes. Ce qu'elle n'entendait pas encore, elle le devinait, et le soir elle disait à son esclave chrétienne : « Galla, sais-tu pourquoi je me prosternerais volontiers devant ton Dieu? C'est qu'on vient de m'apprendre que ce fut un Dieu souffrant et supplicié par amour. »

Depuis ce jour-là, Romaine continuait bien de parcourir chaque jour quelque quartier de Rome, mais elle s'étonnait de n'y voir plus les mêmes choses. Ce n'est pas que la ville eût changé, mais ses yeux allaient maintenant au delà de cette riante surface pour pénétrer dans le fond où se cache tout ce qui souffre. Ses traits prirent peu à peu une expression de douce et tranquille gravité, qui est le charme profond de cet âge. Elle ne répudiait pas les joies de sa jeunesse et de son rang, mais elle savait maintenant que la meilleure de toutes était celle de donner. On la voyait donc aller avec Galla dans ces entassements de

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misérables maisons, ces îles comme on les nommait, séparées par des ruelles, et d^où, à chaque pas s'élevait contre Rome un long cri de colère et de malédiction.

— « Cest une déesse, disaient quelques femmes esclaves, dont elle assistait les enfants : les déesses doivent être belles et bonnes comme elle.

— « C'est une fille des Gracques, disait un vétéran; elle aime le peuple comme ses aïeux, et elle reprend à sa façon l'œuvre des lois agraires.

— « Non, c'est une chrétienne, soutenait un mendiant : je l'ai bien reconnu aux conseils de vertu qu'elle donne à mes filles.

— « Mais non, objecta une autre, elle ne fait pas ses largesses au nom de Jésus-Christ. »

C*est ainsi qu'on parlait de Romaine dans toute la ville. Sempronie le savait, et lui en faisait reproche. « Pourquoi, lui disait-elle, te donner un souci qui n'est pas de ton âge? Veux-tu nous faire revenir aux distributions des patrons d'autrefois? Ce temps est passé, ma fille; c'est l'affaire des chrétiens de le ressusciter, s'ils en ont le loisir; mais toi, noble, jeune et belle, que fais tu parmi ces pauvres femmes des Liburniens et des gladiateurs?

— « Je fais comme Titus, lui répondait Romaine, je gagne ma journée. )>

Toutefois, secrètement flattée de la popularité de sa fille, la mère se rassurait en pensant qu'à peine savait-elle le nom de Jésus-Christ. Déjà même elle caressait Tespérance du grand jour où elle parerait Romaine de la robe de laine blanche ornée de bandelettes; et, plaçant sur sa tête le voile couleur de flamme, elle la conduirait dans la famille de l'époux pour y rompre avec lui le gâteau de Talliance.

Dans une de ses tournées de bienfaisance, Romaine arriva auprès d'un édifice de modeste apparence, précédé d'un portique sous lequel se tenaient des infirmes et des pauvres qu'elle ne connaissait pas. Elle s'approcha et vit que chacun d'eux, ayant reçu l'aumône de ceux qui entraient, les remerciait à voix basse avec une formule qu'elle ne put entendre. Elle alla droit à eux, comme c'était son usage, et leur ayant glissé quelques deniers dans la main, elle les entendit qui la saluaient ainsi : « Deo grattas ^ grâces à Dieu. » — « Me prennent-ils pour un Dieu? »

se demanda-t-elle en riant.

Au même instant elle vit une noble matrone se pencher doucement vers une veuve en haillons, en l'appelant ma sœur, et mettant une pièce de monnaie dans la main de son petit enfant, lui demander tout bas de prier pour elle. La dame entra ensuite dans le saint édifice où elle

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fut aussitôt suivie par des personnes de tout rang et de tout âge. « Qu'est-ce que ceci ? dit Romaine, où sommes-nous ? dites-moi : aurions-nous surpris quelque mystère? — Il n'y a ici, ma fille, lui répondit Galla, que des mystères d'innocence; vous êtes à Tentrée d'une église chrétienne. »

Au même instant, la porte s'ouvrit devant la jeune fille. Elle était déjà prête à franchir le seuil, mais Galla l'arrêtant : « Vous n'êtes pas initiée, retirons-nous, » dit-elle, et, lui prenant la main, elle cherchait doucement à entraîner Tenfant.

Celle-ci lui opposait une résistance suppliante; elle levait sur elle des yeux pleins de regrets, et, d'une voix encore plus éloquente que ses paroles, elle lui disait : « Laisse-moi, pourquoi m'arrêtestu, tu vois bien que c'est ton Dieu qui m'a conduite ici. Je le connais assez pour savoir qu'il est bon, il ne me repoussera pas. Il sait bien que je l'aime, puisqu^on dit que c'est Taimer que de chérir ceux qui souffrent. Laisse-moi le saluer pour qu'il me bénisse. »

Galla résistait mal. Sa main n'opposait plus aux désirs de l'enfant que des efforts si timides qu'on sentait qu'ils étaient désavoués par son cœur. Romaine allait entrer, quand de l'intérieur un diacre prononça à haute voix la formule :

« Hors d'ici les profanes! » La jeune fille aussitôt s'arrêta interdite, comme si cette parole ne

3i2 ROMAINE DETODI.

s'adressait qu'à elle seule. D'un regard elle plongea jusqu'au fond du sanctuaire d'où le Pontife assis sur un siège de bois enseignait les fidèles. Il leur annonçait que des jours mauvais étaient proches : « Encore un peu de temps et vous me reverrez; encore un peu de temps et vous ne me reverrez plus. Le temps est arrivé où ceux qui sont dans la ville doivent fuir sur les montagnes; mais votre tristesse bientôt se changera en joie. Ayez confiance, c'est moi qui ai vaincu le monde. » Dans ce moment, un ministre ferma la porte de l'église. Le dernier regard de la vierge rencontra au-dessus de l'autel l'image d'un Pasteur qui portait une brebis sur ses épaules. Elle se retira, comme durent se retirer nos premiers parents quand le chérubin les chassa du paradis terrestre. Humiliée, mécontente, elle baissa la tête, affectant devant Galla une attitude boudeuse. Elle marcha longtemps auprès d'elle en silence, et quand elle le rompit ce fut pour demander : « Du moins ne puis-je savoir quel est le beau berger que j'ai vu peint à la voûte et qui semblait tourner ses yeux vers moi? — C'est notre bon Pasteur, reprit la Gauloise. — Et la brebis qu'il porte avec tant de tendresse? — C'est l'image de tout cœur souffrant et de toute âme blessée. — Alors pourquoi ne veut-il pas se charger de la mienne? »

ROMAINE DE TODI. 3i3

Ce que le Pontife avait annoncé aux fidèles dans ce jour mémorable, s'accomplit promptement. Pendant que Constantin était à Sirmium, une grave tempête se déchaîna sur TÉglise privée de son soutien. Un jour d'été de Tannée 3 14, une foule nonchalante se reposait à Tombre d'une des salles immenses des Thermes de Dioclétien, en s'entretenant de toutes les nouvelles de la ville et des affaires de l'Empire. Mille propos se croisaient dans cette multitude de toute race et de toute âme, et l'on pouvait remarquer que réloignement de l'Empereur n'avait pas peu contribué à donner libre carrière à la conversation, à travers tous les champs permis et défendus.

— « N'est-il pas temps enfin, disait une voix grêle, de réduire les chrétiens au rôle de leurs devanciers, et de faire rentrer sous terre ces gibets sacrés dont le spectacle offense les regards des hommes et attriste la face du ciel? »

Celui qui parlait ainsi était un poète de Corinthe, qui préparait une pièce pour le théâtre de Marcellus.

Un grave sénateur parla : « Bientôt dans la

Curie, dit-il solennellement, il n'y aura plus de

place que pour ces nouveaux venus, ni d*àutre loi dans T Empire que celle du Juif de Galilée pendu sous Ponce-Pilate.. Ce n'est pas, ajoutat-il avec un sens prudent, que je veuille faire à TEmpereur la moindre opposition, mais je ne serais pas fâché que q;uelqu'un ou quelque chose éclairât Constantin que son entourage aveugle.. On pourrait lui donner de très utiles conseils.

— « Des conseils? reprit un prêtre, coiffé de la mitre orientale, en faut-il d'autres que ceux que nous donne le Ciel même ? Les dieux se sont prononcés-, ils demandent l'extermination de cette race impie.

— « Vos dieux ont donc enfin réussi à s'entendre? dit un vieillard toscan avec un fin sourire. Pour moi, j'aimerais mieux que Rome en revînt simplement aux primitives traditions religieuses de TEtrurie. Cette religion des aïeux a fait ses preuves, et j'estime, qu'en fait de culte comme en fait de vin, le plus vieux est le meilleur.

— « Le meilleur, quel est-il? demanda un philosophe, en soulevant les flots d'une barbe qui inondait les plis de son manteau.

— « Ne valait-il pas mieux, reprit un vétéran, combattre comme autrefois à l'ombre de nos aigles, que sous ce nouvel étendard d'importation barbare, qui doit faire peur à la Victoire?

— a C'est le signe des esclaves et ils sont fort

ROMAINE DE TODI. 3i5

en faveur, reprit un affranchi qui, à force de dédains, voulait faire oublier son origine servile. «

On entendit une voix qui osa prononcer le nom de liberté. Elle n'eut pas d'écho.

« Soyons francs, dit quelqu'un qu'à sa chevelure blonde et à sa haute taille on pouvait reconnaître pour un homme du Nord : il nous est déplaisant qjue l'influence nous échappe, pour passer à ces prêtres qui n'étaient rien hier et qui sont tout aujourd'hui.

— (( Et qui de plus, ajouta un jeune chevalier, en épilant sa barbe et faisant étinceler les bagues de ses doigts, et qui de plus endoctrinent les plus nobles filles de Rome, lesquelles bientôt ne sauront plus fréquenter que les esclaves et aimer que les haillons.

— « Vous avouerez du moins qu'ils ont la main heureuse, repritun prétorien. Connaissezvous la fille de Calpurnius, cette charmante enfant de quinze ans, déjà plus belle que sa mère? Eh bien, il n'y a pas quatre jours que je Tai vue sur le seuil de l'église des Chrétiens, où elle distribuait ses largesses opimes à cette engeance d'affamés, qui lui ouvrait la porte. »

Le sénateur protesta : » Calpurnius est le plus ardent champion de notre cause; son nom est un drapeau. Et je ne souffrirai pas qu'on parle ainsi devant moi de ceux de sa famille!

3i6 ROMAINE DE TODI.

— (f Ne VOUS fâchez pas, dit le Gaulois, on ne dit point que le Préfet ait trahi son parti. Il s'est contenté seulement de donner un gage à l'autre. Et qui pourrait le blâmer de tourner cette belle fleur vers le soleil levant?

— « Par Hercule, je vous jure de nouveau qu'il n'en est rien. Du reste, justement je vais souper chez lui, et la chose sera éclaircie dès ce soir. »

Ce soir là, en effet, Calpurnius sut tout. Il ne put contenir une violente colère en apprenant la quasi-défection qu'on lui prêtait, et le démenti flagrant que sa fille infligeait à toutes ses convictions : « Est-ce là, répétait-il, la fille des Pisons! Quel rôle me fait jouer cette enfant, et cela à la veille de l'affaire...

— (( Chut, répondit son ami en étouffant sa voix : on pourrait nous entendre; et il faut assourdir le plus possible le coup que nous allons porter. Nous forcerons le Pontife à abandonner nos murs, car il est évident que, tant que Sylvestre demeurera à Rome, le Préfet ne sera rien, et l'Empereur lui-même peu de chose. Quant à Romaine, rassurez-vous, c'est une pauvre enfant qu'on aura éblouie. Une jeune fille de cet âge est si facile à tromper ! Mais pourquoi vous êtes-vous si longtemps obstiné à la laisser aux mains d'une esclave chrétienne? »

Dans ce mot il y avait l'arrêt de proscription de rinfortunée Galla.

Le lendemain, quand Sempronie apprit ce qu'on disait, elle éclata en reproches contre la trahison de Tesclave gauloise.- Il y avait quelque temps qu'elle dissimulait mal son dépit de l'influence que Téirangère avait prise sur son élève chérie. Il n'y avait plus à attendre : elle pressa le Préfet d'en finir à l'instant.

Galla fut appelée. Dès qu'elle eut vu la violente émotion de sa maîtresse, elle comprit ce qui l'attendait. Elle rougit, et courbant légèrement la tête, elle attendit l'orage. Il éclata, sans l'ébranler. Mais lorsque Sempronie en vint à formuler le reproche d'avoir trompé s,a fille, afin de l'attirer à sa secte maudite, Galla se redressa :

a Ne maudissez pas ma secte, comme vous l'appelez, Madame, vous serez peut-être heureuse de la bénir un jour. D'abord, rassurezvous, votre fille n'est pas chrétienne. Si on l'a crue chrétienne, parce qu'on la voyait bonne, vous avouerez. Madame, que c'est une confusion qui nous est glorieuse. Elle n'a jamais reçu de moi d'autres leçons que les leçons de la charité; et si j'ai un reproche à me faire devant Dieu, c'est celui de vous avoir trop fidèlement obéi, en ne lui nommant pas même cet adorable

Jésus-Christ, à qui je demande maintenant de

3i8 ROMAINE DE TODI.

me le pardonner. N'accusez donc que Dieu qui a façonné lui-même le cœur de la noble enfant, que vous devez être fière d'appeler votre fille. Accusez-en aussi ces pauvres, qui la nomment dans chacune de leurs prières et de leurs larmes de reconnaissance. Voilà, Madame, une puissance bien autrement sérieuse que celle de mes paroles. Si c^est de cela néanmoins que vous me croyez coupable, vous pouvez me punir : chassez-moi loin de cet enfant que, sans doute, j'aimais trop, puisque Dieu m'en sépare. Je puis lui donner encore et vous donner. Madame, une plus grande preuve d'amour que de lui consacrer ma vie, c'est de vous obéir et de souffrir pour elle, hélas! et. loin d'elle! »

En achevant ces mots, sa voix se mit à trembler comme une feuille d'automne; elle fondit en larmes. La pensée de quitter sa chère catéchumène avait vaincu son âme. Elle cachait son visage dans ses deux mains, pleurant et sanglotant comme une mère.

Quand la matrone eut prononcé l'arrêt définitif, la Gauloise sortit. Le lendemain elle quittait le palais du Préfet et la ville de Rome avec une troupe d'esclaves que le riche Préfet allait embarquer, pour l'exploitation d'un bien de campagne qu'il avait en Sicile.

Pendant cette exécution, une pitié cruelle avait pris soin d'envoyer Romaine à une villa suburbaine, afin de lui épargner ces rudes déchirements.

Avez-vous visité Albano, Larricia, Castel Gandolfo, et la villa Chigi, dans la fraîcheur de sa floraison printanière? J'ai rencontré rarement un site qui réunisse plus de charme et de grandeur. On va, on revient, on s'égare dans cette obscure vallée ombragée d'arbres immenses, dont le pied est dans les fleurs et qui entremêlent leurs têtes, seules baignées de lumière. L'âme se recueille comme dans un sanctuaire sous cette ombre profonde, entre ces troncs séculaires que le temps a dénudés jusqu'à la racine, mais que le printemps revêt de sa riante jeunesse.

Sortez de là; l'horizon déborde de toutes parts. D'un côté, c'est la grande et fameuse montagne où fut Albe-la-Longue et que, seule aujourd'hui, une maison de prière couronne de ses tours. De l'autre, Larricia jette sur toute la largeur de la vallée ses arches colossales dont les trois étages, se superposant à une effrayante hauteur, semblent faire rivaliser le travail de l'homme avec le travail de Dieu.

Au delà, il n'y a plus que Timmensité de la plaine et rimmensité de la mer. Seulement, une masse indistincte de lignes harmonieuses, dorées par le soleil, se perd dans un nuage de brume transparente. C'est Rome éternellement assise dans Tauréole. Une immense jonchée de ruines en marque le chemin, où se pressent et se suivent les antiques tombeaux de la voie Appienne, semés là comme ces pierres qui guident dans rOrient la marche des caravanes.

Cette villa était celle du préfet Calpurnius. Des merveilles plus vivantes s'étageaient sur ces collines, au quatrième siècle, mais le cadre était le même. Romaine "ne se lassait point d'en repaître ses yeux, en y mêlant je ne sais quel sentiment nouveau qui germait dans son cœur avec une nouvelle foi. Elle aimait de passion Dieu, la nature et Thumanité, mais son âme cherchait le lien qui les pouvait unir en un amour unique. L'aurore d'un jour naissant flottait sur les sommets de son intelligence, mais en laissant encore la vallée dans Tombre. Romaine ne savait comment se rendre compte de cet état, seule et abandonnée qu^elle était maintenant; et elle se demandait si elle devait ouvrir ou fermer son oreille à ces voix intérieures qui, semblables aux harpes balancées par le vent, lui apportaient des sons sans lui dire des mots.

ROMAINE DE TODl. 32 t

Un des repos de Romaine était de venir, au déclin du jour, s'asseoir à Técart, près de la tour d'Ascagne ou au pied des Pila Horatiana^ pour écouter les bruits lointains qui venaient de Rome. Un jour qu'elle était là, de nombreux paysans qui arrivaient de la Ville lui apprirent qu'une émeute venait d'y éclater contre les chrétiens. On ne s'était pas porté aux dernières violences, par crainte de représailles lors du retour de l'Empereur, et par crainte du peuple qui recevait de grandes aumônes de la main des fidèles. Mais une populace aveugle, de complicité avec le Préfet urbain, secrètement excité lui-même par le Sénat, avait forcé Sylvestre à sortir des remparts de Rome, et un grand nombre de disciples l'avaient accompagné.

Romaine sentit vivement le contre-coup de cette nouvelle. Par la pente de son cœur elle prenait parti pour les persécutés. Elle demanda donc à revenir à la ville, pour embrasser Galla qu'elle y croyait encore présente, et y chercher des victimes à sauver ou à consoler.

La première nouvelle qu'elle apprit, en mettant le pied sur le seuil de sa demeure, fut que Galla n'y était plus depuis plusieurs jours. En ce moment elle sentit se briser ce qu'elle portait déplus pur dans son cœur. Elle pleura d'abord, elle courut ensuite se jeter aux pieds de sa mère, re-

demandant son esclave à grands cris, et faisant parler pour elle cette éloquence éplorée à laquelle d'ordinaire les mères ne résistent pas.

Sempronie sWorça d*abord de consoler sa fille, s'étonnant de l'importance qu'elle paraissait donner à cette femme, cette esclave. Puis, voyant que ses dédains ne faisaient qu'ulcérer le cœur de son enfant, la mère s'exaltant passa de la plainte au blâme, et en vint à reprocher amèrement à Romaine de lui avoir préféré cette femme de service. Elle voyait bien aujourd'hui qu'elle seule depuis longtemps avait la clef de son cœur. Mais elle ne pouvait plus sacrifier désormais à cette affection contre nature l'honneur de sa famille et la paix de sa maison. Elle avait sur sa fille d'autres pensées que celle d'en faire la reine des mendiants et l'esclave du Crucifié. <( Voilà pourquoi, dit-elle d'une voix aiguisée par un cuisant dépit, vous ne reverrez jamais votre chère séductrice; votre mère désormais redeviendra votre mère. Et si jamais ma fille songe à se faire chrétienne, je lui conseille de songer également à chercher qui se chargera de Taimer en lui servant de mère. »

Romaine n'avait jamais entendu Sempronie tenir un semblable langage. Sa poitrine se souleva sous le poids de sanglots, qui semblaient dire : « Est-ce que vous pouvez croire que je

ne VOUS aime pas? » Hors d'elle-même elle laissa retomber sa tête entre ses mains; et, dans son égarement, elle appela Galla qu'elle nomma trois fois... Quand elle se releva, sa mère n'était plus là, elle venait de sortir avec la flèche dans le cœur.

Romaine restée seule alla demander asile à la chambre recueillie qui était devenue la discrète confidente de toutes ses joies d'enfant et de ses peines de Jeune fille. C'était là que naguère Galla venait la visiter, et elle n'en sortait jamais sans y laisser après elle une lumière ou un parfum des deux. Ce souvenir se représenta plus vivant que jamais. Tout ce que la pieuse Gauloise lui avait appris, tout ce qu'elle lui avait témoigné de bontés et montré de vertus, se redressait devant ses yeux, consacré par la souffrance et agrandi par l'absence de celle qu'elle pleurait.

C'est alors que, se mettant à genoux, elle rencontra près de son chevet l'image du Bon Pasteur que Galla avait déposée là pour être son dernier souvenir et sa dernière espérance. Le premier mouvement de Romaine fut pour y coller ses lèvres... Elle s'arrêta soudain, le visage irrité de

324 ROMAINE DE TODi.

sa mère lui revint à Te^rit : cette adoration du Dieu des chrétiens ne serait-elle pas une révolte contre des ordres vénérables?

Son père entra alors. Il était agité, tremblant. Sempronie venait de lui apprendre l'obstination de sa fille, et vingt sentiments opposés se combattaient dans son cœur : l'amour paternel d^abord, mais avec lui l'orgueil blessé, rattendrissement et la colère, la compassion . et la violence. Il allait, venait dans cette chambre; et, comme se parlant à lui-même, il disait des parotes entrecoupées, mystérieuses, dont Romaine n^ratendait que quelques syllabes brisées, desquelles elle avait peine à reconstituer le sens :

« Celte enfant me perdra.. . Et si elle ne perdait que moi! Mais tous nos projets qu'elle entrave! Notre moment était bien choisi. L'Empereur est loin : à son retour, il eût, bon gré mal gré, tout accepté ou tout subi... Rome se ressaisissait ellemême. Le Sénat redevenait encore une fois le libérateur de la patrie... Sylvestre est déjà en fuite, et son Christ avec lui. Et tout cela, tout ce retour des choses reposait sur moi, sur moi!... Et c'est chez moi, près de moi, que mon enfant conspire avec mes ennemis contre moi! Fille imprudente, cruelle enfant, qui fais douter de moi! Que n'es-tu loin d'ici? »

Entendant cela, l'enfant n'osait lever ses yeux

ROMAINETDE TODI. 323

sur ces yeux irrités; mais tout son corps tremblait, et sa bouche entr'ouverte n'osait proférer les protestations filiales qui brûlaient sa poitrine.

Le père s'adressa à elle, semblant se radoucir : « Si tu renonçais à ce Christ?.. Si tu voulais encore être ma fille, mon honneur, mon espérance, ma Joie? Si tu disais bien haut que cette esclave t'a séduite, à mon insu, malgré ta mère, malgré moi? Ce Christ des misérables, ce Christ l'ennemi de ton père, de ta famille, de ta patrie, si tu proclamais ouvertement que tu le maudis, que tu le hais ? »

A ce dernier mot Romaine répondit seulement par un geste énergique qui voulait dire ; Jamais!

A cette vue, hors de lui, le préfet s'avança vers elle : « Va-t'en, s'écria-t-il. Je ne te reconnais plus; Je ne te reverrai plus, va-t'en! »

L'enfant se Jeta à genoux. Mais déjà son père n'était plus là.

On la laissa longtemps seule à ses réflexions. La dernière parole du préfet s'éclairait d'une lueur sinistre : Elle était donc répudiée, chassée, et sans retour? Dans l'égarement de sa douleur, elle n'en pouvait douter. Abandonnée, désespérée, elle pria le Dieu du Ciel de lui tenir lieu de père désormais et de guider ses pas ; puis, se levant, elle s'échappa en pleurant et disparut.

3a6 ROMAINE DE TODI.

Elle s'en allait devant elle au hasard, secrètement attirée vers les lieux que Galla avait beaucoup aimés et qui pourraient encore lui parler d'elle. C'est ainsi qu elle se trouva, après quelques détours, à l'entrée de l'église qu'elle avait naguère entrevue. Elle la trouva fermée. Seulement les mêmes mendiants stationnaient à la porte. Elle leur donna l'aumône, en leur demandant la cause de cette solitude. Ceux-ci, qui la croyaient du troupeau des fidèles, lui apprirent que les Chrétiens s'étaient retirés vers le nord, avec le pape Sylvestre, et qu'il fallait peu de temps pour aller les rejoindre. A chaque pierre milliaire, elle trouverait d'ailleurs un pauvre, posté là pour indiquer le chemin, selon l'usage du temps de la persécution. Ils lui livrèrent le mot d'ordre qui la ferait reconnaître par ces guides chrétiens, et lui souhaitèrent ensemble la paix de Jésus-Christ et la main de son Ange pour soutenir ses pas.

La légende, en effet, raconte que des Anges marchaient à ses côtés pour lui montrer la route (i). En ctait-il besoin? De distance en distance, elle rencontrait les guides qui lui avaient été désignés. C'étaient des estropiés, des aveugles,

'i) Bollandistes, tome VI, p. 376 : Abiverat se eo tempore S. Silvester pontifex in quoedam montis Soracti latibula, cum nonnullis e clero, uttempcstatem declinaret... Eo igiiur Romana iter intendit, ductoribusangelis usa, et ad speluncam devenit.

des vieillards, des esclaves abandonnés de leurs maîtres, de pauvres enfants, des veuves qui cent fois l'ayant vue faire la charité, ne s'étonnaient aucunement de la voir aujourd'hui demander le chemin de Téglise de Jésus-Christ. Ils étaient échelonnés au pied de vertes collines, sous les touffes de lauriers-roses, à Tombre des figuiers, le long des haies de lentisques, entre les vignes grimpantes; et leurs haillons formaient avec cette riche nature un contraste navrant.

Romaine s'attendrissait à chaque misère nouvelle qui se présentait à ses yeux, et tour à tour regardant les mendiants du chemin et se souvenant de l'Homme de douleurs, elle se disait:

« Étrange religion! Est-ce Dieu qui s'est fajt pauvre, ou le pauvre qui est devenu un Dieu? »

A quelques milles de Rome, une montagne se détache de la chaîne des Apennins et descend dans la plaine par des pentes ondulées que sa cime couronne d'une tiare étincelante. Les vers les plus connus des anciens poètes de Rome l'ont saluée et décrite; et du stibadium, où ils buvaient le petit vin de la Sabine, les Romains aimaient à la voir, au fort de Thiver, élever au-dessus de la Ville sa tête blanchie de neige.

On rappelait le mont Soracte. On le connaît aujourd'hui sous le nom de mont Saint-Sylvestre, parce que c'était ce lieu qu'avait choisi le pontife des Chrétiens pour se dérober à Thosillité du Sénat, pendant ces mauvais jours. Une grotte de vaste dimension, creusée dans la montagne, lui servait à la fois de retraite et de temple. Il en sortait rarement; seulement, aux grands jours, se transportant sur le seuil, et contemplant de loin Rome qui le proscrivait, il étendait les mains, et bénissait de ces hauteurs la Ville et l'univers.

Un soir, il était là au milieu de ses clercs. Quelques évêques venus de l'Espagne et de rOrient y réglaient avec lui les affaires de la foi. Les fidèles priaient près d'un autel rustique, sur lequel tombait la lueur pâle de petites lampes suspendues à la voûte et affectant la forme symbolique d'une colombe; de grands lierres humides formaient une draperie sombre sur les parois de la roche : les vieillards se rappelaient le temps des catacombes.

En ce moment, on vit apparaître tout à coup, au fond de la caverne, une jeune fille vêtue de blanc, telle que l'on représente l'Ange de la Résurrection dans la grotte du Sépulcre. Elle glissa comme une ombre à travers le dédale de ce séjour obscur, et la légende ajoute qu'en effet le pon-

tife crut voir TAnge de Dieu, car la beauté de son âme la faisait doucement resplendir au dehors.

La vierge s'avança doucement vers l'homme sacré. Mais quand elle fut devant lui, elle ne put prononcer une seule parole.

<( Qui êtes-vous, mon enfant? lui demanda le Pontife. D'où venez- vous? Que voulez- vous? Prenez confiance, car la charité de Jésus-Christ nous presse. »

La jeune fille reprit courage, et dit ces paroles qu'on rious a conservées :

« Je m'appelle Romaine. Je suis la fille de Calpurnius, préfet de la ville. J'ai tout quitté pour l'amour de votre Jésus, qui m'a conduite. Je suis prête à tout pour le voir un jour dans son royaume. Or, c'est à vous, mon Père, que je viens pour que vous daigniez me laver de mes fautes et me consacrer à Dieu. »

Quand elle eut dit ces mots. Romaine baissa la tête. Elle laissa lentement retomber ses mains jointes, qu'elle avait tenues élevées comme une suppliante, et elle se mit à penser aux choses qu'elle venait de dire, presque sans les comprendre. La foule silencieuse la contemplait, comme une apparition de la grâce divine sous les traits de rinnocence, et le prêtre attendri ne savait que la regarder et rendre grâces à Dieu dans son cœur:

Il lui dit à la fin qu'elle était la brebis attendue

33o ^ ROMAINE DE TODI.

depuis longtemps dans la bergerie du bon Pasteur, et que plus d'une fois il avait entendu parler d'elle par Tesclave chargée de l'instruire. Galla n'était pas dans ce refuge des chrétiens : on Tavait exilée loin de Rome, mais avant de partir, elle était venue se jeter aux pieds de TÉvêque pour lui recommander la fille de ses larmes. (( S'il faut une victime pour racheter cette enfant, pourquoi ne serait-ce pas moi? avait-elle dit. J'ai la confiance que mon sacrificesera bien reçu. » — <( Elle ne s'est pas trompée, ajouta" le Pontife, puisque je vous vois ici. Vous ne la reverrez peutêtre que dans l'autre vie, mais il faut que ce soit pour vous la vie heureuse, et je vais vous en ouvrir la porte par le baptême. »

Après qu'on eut achevé de Tînstruire, Romaine fut baptisée par l'Evêque de Rome. Les jeunes vierges chrétiennes lui firent ce jour-là un cortège d'honneur. Pendant que la noble fille se consacrait à Dieu, un diacre ordonna de chanter l'hymne nouveau que venait de composer dans son Banquet des Vierges le vénérable évêque de Tyr, Méthodius.

Se partageant en deux chœurs, elles redirent ce cantique :

« C'est pour toi que je suis chaste et pure.

C'est pour toi que brille ma lampe; Epoux chéri, je viens à toi!...

« Vierges, encendez-vous retentir du plus haut des deux la trompette qui appelle les morts? Cest votre Époux aussi qui vous appelle. Mettez vos robes blanches, prenez vos lampes, TÉpoux va venir.

c< C'est pour toi que je suis chaste et pure. C'est pour toi que brille ma lampe; Epoux chéri, je viens à toi!...

« Adieu, joies mortelles et périssables! Adieu palais resplendissants d'or! C'est à toi que je viens, Époux chéri.

« C'est pour toi que je suis chaste et pure. C'est pour toi que brille ma lampe; Epoux chéri, je viens à toi !

« Toi qui habites la demeure du ciel, qui n'as point de commencement, et dont la force éternelle embrasse tout l'univers, Dieu tout- puissant, daigne avec ton Fils me recevoir au séjour de la vie.

« C'est pour toi que je suis chaste et pure.

C'est pour toi que brûle ma lampe; Époux divin, je viens à toi{i)! »

Quand les chants eurent cessé, l'écho de la caverne répéta : « Je viens à toi. » On en tira le présage que Romaine ne serait pas conservée longtemps à la terre.

(i) Saint Méthodius de Tyr , Banquet des Vierges. Saint Méthodius fut martyrisé en 3 12.

Ceux qui les premiers ont raconté la vie de sainte Romaine nous disent qu'elle ne revint pas à la maison de son père, qui l'en avait chassée. Ici je ne fais plus que transcrire le récit de sa précieuse fin, tel qu'ils nous l'ont laissé, avec les circonstances extraordinaires dont ils se portent garants.

La persécution devenait plus menaçante. Les chrétiens fuyaient la Ville. Romaine, sachant que ses parents la voulaient contraindre à abjurer rÉvangile et renier Jésus-Christ, prit le parti de se dérober par la fuite, en attendant le retour prochain de meilleurs jours. Elle pria des chrétiens qui sortaient de Rome de Temmener avec eux, sans leur dire son nom,' résolue de se tenir cachée, tant que durerait Torage.

Elle arriva ainsi, en remontant le Tibre, jusqu'à vingt-cinq lieues de Rome, proche d'une ville de rÉtrurie appelée Tudertum, bâtie sur une colline qui domine le cours du Tibre et de la Naja. C'est aujourd'hui Todi, dont on admire la cathédrale avec sa place carrée et ses trois enceintes de murailles. Mais arrivée là elle ne put aller plus loin. La pauvre enfant était brisée de fatigue et de souffrance. Elle s'arrêta, malgré elle,

à cinq milles des remparts, et pria ses compagnons et compagnes de route de la déposer dans une grotte que Ton visite encore au flanc de la colline.

— « Allez à la ville, dit-elle, et laissez-moi ici. Je n^ai plus besoin que de Jésus-Christ, car je vais bientôt mourir. Allez chercher les prêtres, afin que je reçoive le corps de mon Dieu, avant de me réunir éternellement à lui. »

Deux prêtres revinrent apportant l'Hostie sainte, recouverte des plis de la stole sacrée. Quand ils entrèrent dans la grotte, ils trouvèrent la vierge à genoux. Ils s'agenouillèrent euxmêmes; puis Tun d'eux déposa sur ses lèvres brûlantes le Pain descendu du ciel.

En ce moment ils virent une colombe planer sur la tête de la vierge, en même temps que ces paroles se faisaient entendre : « La joute est ouverte qui va te mener au Ciel. » (i)

Aussitôt la colombe s'éleva dans les airs.

Romaine se tournant alors vers les deux prêtres : « Vous avez entendu la voix de l'Époux qui m^appelle. Je pars. Je ne reverrai pas Rome. Le Seigneur m'a fait connaître que ma mort sauvera mon père des grands maux qu'il s*est attirés par la guerre qu'il fait à Jésus-Christ et

(i) Bollandistes, Ihid., n» 6. Nivea e caelo advolans columba, supra Romanae caput adstitit, atque ipsas protulit vo- CCS : Sanctorum semita, qua ad caelum venias, parata!

à l'empereur chrétien. Je sais aussi que son âme et celle de ma mère seront rachetées au prix du sacrifice que j'offre pour leur vie éternelle. J'ai tout donné. Je me donne moi-même pour ceux que j'aime. Les voici ! Ils vont venir, ils viennent. Dites-leur que je vais au Ciel, et qu'ils m'y suivront. »

Dans ce moment, en effet, le Préfet et sa femme entraient au même lieu. Il y avait de longues journées qu'ils cherchaient leur enfant. Déjà, ils se livraient à un grand désespoir, quand ils apprirent qu'une jeune vierge de l'âge de Romaine avait été vue sur le chemin de Todi.

Ils arrivent auprès d'elle. Sempronîe reconnaît sa fille, l'appelle, lui tend les bras. Mais il était trop tard. Elle venait de rendre l'âme.

Or, voici ce qu'ajoute son histoire, écrite par deux plumes savantes :

Le père et la mère regardaient ce corps inanimé qu'ils arrosaient de leurs larmes, appelant leur enfant avec des sanglots. Ce que voyant, un des prêtres leur dit : « Ne pleurez pas, votre fille est au port. Bien plutôt priez pour qu^elle vous fasse entrer dans la même lumière et dans le même bonheur. » (i)

(i) Bollandistes, Ibid., n» 7. Calpurnius cum conjuge illuc properat. Sed ut illuc venit, jam expiraverat. Cujus corpus parcns uterque efFusis lacrymis rigarunt, etc.

ROMAINE DE TODl. 335

Les deux prêtres donnèrent la sépulture à la sainte dépouille qui devait ressusciter un jour. Puis ils se dirent entre eux : « Pourquoi ne resterions-nous pas dans cet endroit où nous avons été témoins de tant de merveilles? Demeurons dans la grotte, pour garder un tombeau qui sera glorieux dans le temps à venir. » Et, faisant ce qu'ils avaient dit, ils élevèrent un autel sur les reliques que chaque nouveau printemps couvrait de lis et de roses.

C'est alors qu'un lépreux, qui depuis dix-huit ans vivait retiré loin des hommes, leur demanda d'intercéder en sa faveur auprès de celle qui jadis faisait tant de bien aux misérables. Sa lèpre fut guérie et il vécut encore sept ans en pleine santé.

Cependant Constantin était revenu à Rome, qu'il avait fait promptement rentrer dans le devoir, La mort de Calpurnius avait été résolue dans son conseil. Mais sa mère Hélène le supplia de lui faire grâce en faveur de la jeune chrétienne qu'elle avait aimée et qu'on commençait à vénérer comme une sainte de Dieu. Ainsi le Préfet rebelle fut-il sauvé du supplice par son enfant.

Lui et son épouse vinrent en rendre grâces au tombeau où de grands miracles ne cessaient de s'accomplir. Un des prêtres en prit sujet de leur dire que le dernier vœu de leur fille avait été que sa m ort servît à leur salut et qu'ils allassent

336 ROMAINE DE TODL

trouver le Pape Sylvestre pour recevoir le baptême. Le saint Pape, les ayant instruits de nos mystères, les régénéra dans le lieu même où il avait donné le baptême à leur enfant (i).

La fête de sainte Romaine se célèbre le xxni^ jour de février. Il est écrit qu'elle n'avait guère que onze ou douze ans quand elle mourut; mais je soupçonne, d'après ce qu'en rapporte son histoire, qu^elle devait bien avoir quelques années de plus.

En Tannée de Notre-Seigneur i3oi, le 19 du mois d'août, le Sénat et l'Évêque de Todi, qui était ' Angelo Cestio, firent transférer son corps dans réglise de saint Fortunat. C'est là qu'elle repose encore dans son tombeau de marbre. On y vient prier de fort loin; et le grand annaliste de rÉglîse, Baronîus, dit avec raison que « c'est la plus belle fleur que Sylvestre ait plantée dans le jardin de Dieu »• (2)

(i) Bollandistes, Ibid., n« 8 : Monuit eos sacerdos summe id in votis filiae fuisse ut ipsi quoque baptismum suscipiant, adeantproindeSilvestrumpontificem in Soracte latentem,etc.

(2) Baronius, t. III, Annal. , ad an. 333 : De Silvestro non praetermittîmus ejus plantationem fuisse nobilissimam virgineiM Romanam.

Voir J. B. Possevin, Vies des saints de Todi, — Lud. Jacobilli, Vies des saints de VOmbrie. — Ph. Ferrari, Cotai, des saints de V Italie.

PAUL ET SÉNÈQUE (l)

Tacite raconte au livre xiii de ses Annales, à la date de la 812^ année de la fondation de Rome, que « le figuier du Ruminai, placé dans le Comice où, plus de 840 ans auparavant, il avait abrité Tenfance de Romulus et de Remus, vit mourir ses dernières branches et son tronc se dessécher, ce qui fut regardé à Rome comme un présage sinistre (2) ».

(i) Il est superflu de dire que, dans cette fiction, nous n'entendons nullement prendre parti dans le savant débat soulevé entre M. Amédée Fleury, dans son ouvrage Sénèque et saint Paul, où il affirme les rapports du philosophe et de Tapôtre, et M. Ch. Aubertin qui les nie dans son Etude critique sur le même sujet (un vol. in-8*, Eug. Belin, iSSy).

(2) Hoc anno Ruminalem arborem in Comitio, quae, super octingenta et quadraginta ante annos, Rémi Romulique infantiam texerat, mortuis ramalibus, arcscente trunco diminutam, prodigii loco habitum est, donec in novos fétus revivisceret. {Annal, lib. xiii, 58.)

Qu'était-ce que le Ruminai? Je me souviens qu'au mois d'avril 1862, m'étant rendu à Rome pour la Semaine sainte et les fêtes de Pâques, j'eus l'honneur d'accompagner dans plusieurs de ses excursions archéologiques M. Jean-Jacques Ampère, auprès duquel j'avais été introduit par une lettre de l'excellent doaeur Butura son ami, que je venais de beaucoup connaître à Cannes. M. Ampère avait vraiment la divination de l'ancienne Rome; et non seulement il voyait, mais il savait faire voir les lieux, les choses et les personnages d'autrefois, dans une vérité de peinture si vivante que c'en était presque la résurrection. Naturellement ses premières observations se portèrent sur la première page de l'histoire romaine; et la première excursion qu'il me permit avec lui fut vers l'endroit légendaire où Tite-Live fait sortir la Ville éternelle d'un bourbier sédimentaire, et ses premiers rois de la hutte d'un berger.

C'est entre le Palatin et l'Aventin que nous nous arrêtâmes. Là, son Tite-Live à la main, cherchant parmi ces rues entrecroisées à s'orienter dans une Rome qui n'était plus, il suivait à la piste, avec son flair infaillible, la trace, visible pour lui seul, d'un âge préhistorique dont il semblait le revenant. S'avançant du pied du Pa- ^ latin vers la Cloaca maximay il nous amena —

nous étions deux avec lui , — dans un des quartiers les plus abandonnés, autrefois marécageux, en présence d'une vieille église encore humide et moisie à Tintérieur : « C'est San Giorgio in Velabro, nous dit-il; le Vélabre était ici. C'est ici qu'il y a vingt siècles, le berceau de Romulus s'arrêta près de l'antre Lupercal. Le Lupercal, la grotte aux loups, s'enfonçait ici sous une roche consacrée par les Pélasges à leur dieu Pan. Au bas était un figuier, le figuier de Romulus, ou Ruminalis^ comme on l'appela plus tard. C'est ce figuier sauvage sous lequel le pâtre Faustulus trouva les deux nouveau-nés qu'une louve allaitait, le figuier qui fut le premier et rustique abri du lointain ancêtre des Césars. »

La légende primitive ainsi localisée, reportée dans son cadre par ce prestigieux magicien , pénétrait, il m'en souvient, mon imagination d'une poésie redoublée par celle d'une belle soirée, rheure favorable entre toutes pour visiter les ruines. Nous étions descendus, par une déclivité aujourd'hui gardée et fermée d'une grille, vers une voûte d'égout de profondeur obscure et impénétrable, qu on dit être le plus ancien débris de la Rome des rois. Tout est triste et abandonné à Tentour de ces lieux, abandonné comme le furent, au bord de ce marais, les jumeaux dont nous croyons presque entendre les vagissements :

vastae soliiudines in iis locis erant, dit Tiie- Live. Cest encore cela.

— « Voyez- vous, disait le maître, et vous représentez- vous ici, non pas un débordement du Tibre, comme Tite-Live le suppose, mais un grand marécage que dessécha plus tard la C/ojcj maxiina? En reconnaissez-vous encore les eaux stagnantes, noirâtres, recueillies ici, sous cette voûte antique? » Et il nous la montrait sombre, froide, tapissée de mousses, de scolopendres, de grandes herbes qui frissonnaient dans la nuit.

— « Vous représentez-vous les saules et les roseaux qui penchaient leurs têtes sur ses bords? C'est à travers les arbres et les plantes aquatiques que, sortant du Lupercal, la louve se glisse pour venir boire à cette eau; puis les jumeaux qui sont là, deux robustes garçons, vagissants, affamés... Vous savez le reste. » (i)

Certes Taspect de ces lieux sauvages avait bien changé, à la date où nous reporte le passage de Tacite que nous avons cité. Le Vélabre se confondait alors avec ce monde d*édifices, temples, basiliques, palais, portiques, colonnes et statues

(i) Voir la description qu'en donne M. Ampère lui-même: Histoire romaine à Rome, tome 1*% p. 270 et suiv.

de bronze, de pierre, de marbre, qui faisait ressembler cet antique quartier à un Olympe de dieux et de héros. Au fond du Comitium^ l'ancienne place des comices, près de la Voie-Neuve, et à Tangle de la Curie Julia, un groupe de bronze représentait la louve et les deux enfants nus attachés à ses mamelles : c'était le lieu du mystère. Le figuier, le vieux figuier plus de huit fois séculaire, était encore là alors, mais décrépit et cherchant à réchauffer au soleil ses bras tremblants et décharnés. Enfin, à quelques pas plus loin, un lion de pierre marquait. la tombe du berger Faustulus, le père adoptif des deux abandonnés.

C'est làqu^un jour des ides de Mars de Tan 65 de l'ère chrétienne. Tannée 817 de la fondation de Rome, sous le principat de Néron Auguste, un peu après la neuvième heure romaine, correspondant à notre troisième heure de l'aprèsmidi, passait gravement un homme d'une soixantaine d'années. Il avait une belle tête brune que sillonnaient des rides profondes, des yeux ardents creusés par la pensée, des traits fatigués plus fins que forts, des lèvres que plissait un sourire d'ironie et de dédaigneuse amertume (i). Il avait d'ailleurs grand air sous sa

(ï) D'après un buste de Sénèque du musée de Naples, — s*il est authentique?

toge de laine fine, qu'il portait très ample, à la manière espagnole, et dont il se drapait avec une distinction qui n'était pas sans recherche. On devinait en lui un personnage de marque.

Plusieurs des passants le reconnurent, et se le nommèrent entre eux : c'était le philosophe Annœus Lucius Sénèque. Il était seul, ayant jugé plus prudent de renvoyer sa litière dorée, incrustée d'ivoire et tendue de pourpre et de soie. Aussi bien, il ne faisait pas bon de paraître trop riche sous Néron. Et puis le peuple, lui non plus, ne pardonnait pas ce déploiement de faste au riche parvenu, qu'on avait vu à dixsept ans arriver maigrement de son pays d'Espagne, sans autre bagage que la petite Rhétorique de son père, et dont aujourd'hui on évaluait la fortune à dix-sept millions cinq cent mille drachmes. On se racontait ses bassesses suppliantes durant son exil en Corse, ses grossières insultes à la mémoire de Claude son bienfaiteur d'autrefois, son ostentation de philosophie et de vertu au sein d'une insolente opulence. Mais ce que surtout l'on ne lui pouvait pardonner, c est que récemment Néron ayant osé adresser au Sénat une lettre justificative du meurtre de sa mère, cette lettre, on le disait du moins, cette lettre était de la main de Sénèque lui-même, lui créature d'Agrippine (i)! C'est pourquoi nul ne le

plaignait de ce qu'aujourd'hui son crédit était en baisse et sa peirsonne menacée, à la cour de son impérial élève. Ce jour-là même l'ancien précepteur de Néron put remarquer que les salutations se faisaient rares sur son passage. C'était un homme fini.

Il s'arrêta précisément devant le figuier Riiminalis, ce vieux témoin de plus de huit siècles de l'histoire romaine. Qu'il était triste à voir! C'était bien le tronc aride et les branches desséchées que Tacite a décrites. Cependant le patriotisme n'avait pas voulu désespérer de ses jours. Par ordre des édiles, on l'avait entouré, étayé, émondé, arrosé, protégé comme un être sacré : c'était le palladium de la ville éternelle. Les flamines étaient venus et avaient fait autour de lui des conjurations aux divinités protectrices de l'Empire. Quelques pousses nouvelle^ étaient parties de son pied; Tacite le dit encore : donec in novos fétus i^evivisceret. Mais l'embrasement du Forum, en l'an 64, les avait étouffées dans une atmosphère de feu. Le printemps était revenu sans lui rendre une feuille. En était-ce fait de lui? Sénèque contemplait silencieux ce débris vénérable, qu'un souffle pouvait briser. Songeait-il

(i) Tacite, Annales, xiv, 11 : « Nero litteras ad scnatum misit, quarum summa erat Agrippinam luisse pœnam scclcris quod paravisset. Non jam Nero sed Seneca adverso, etc. »

à la patrie? songeait-il à lui-même? Nul n'aurait pu le dire.

Quelqu'un le tira de ses pensées. C'était un homme de petite taille, plutôt pauvre, mais tout âme, tout feu , et de qui l'apparence, bien que chétive et grêle, laissait l'impression de la grandeur et de la force. L'étranger s'approcha, s'inclina, noble et réservé à la fois, et porta sa main à sa bouche eq signe de révérence et de salut.

Sénèque le reconnut : — « Quoi! Paul de Tarse, vous ici, vous de nouveau à Rome!...

Mais avez-vous oublié?..

— « Je n'ai pas oublié, illustre Sénèque, que, par votre crédit et par celui de Burrhus, j'ai naguère échappé à la gueule du lion (i). Et c'est pour vous en remercier que je me permets de vous aborder en ce lieu.

— (( Mais, Paul, le lion n'est pas mort. Prenez garde! II veille plus menaçant que jamais. Partez et ne revenez plus, si vous tenez à la vie.

— (( J'étais parti, je reviens. Le Seigneur m'avait donné l'ordre de me rendre en Espagne,

(i) s. Paul, ad Tim., iv, 17 : Et liberatus sum de ore leonis.

votre Espagne, Sénèque, pour Tévangéliser.

Mais voici que son Esprit m'ayant fait connaître la grande iribulation qui est tombe'e sur mes frères, et celle qui les menace encore, je reviens la partager.

— « Qu'une grande tribulation vous menace, je n'en suis pas surpris, car qui donc à Rome n'est point menacé dans ce temps? L'Empire s'en va, tout le présage. Les signes se multiplient, et des signes effrayants... Regardez donc, Paul, regardez! »

Paul regarda le figuier que, moitié moqueur, moitié sérieux, le philosophe lui désignait de la main. L'Apôtre cependant paraissait ne pas comprendre.

— « Quoi! vous ne voyez pas? Vous ne connaissez donc pas les prédictions antiques qui disent que l'arbre sacré qui a vu les commencements de la puissance romaine en verrait aussi la fin? Que du jour de son dépérissement daterait notre décadence; et que, dès qu'il aurait disparu tout à fait, ce serait autre chose qu'on verrait, un nouvel ordre de choses, un autre Empire, que sais-je? »

Disant cela, Sénèque s'efforçait de sourire, de l'air d'un homme qui est au-dessus de la superstition et des croyances vulgaires. Mais il était visiblement impressionné, troublé.

Paul ne riait pas : « Je me souviens, dit-il, avoirentendu raconter, moi aussi, que mon Maître, un jour qu'il s'en allait de Béthanie à Jérusalem, rencontra le long de la route un figuier qui n'avait que des feuilles et ne portait pas de fruits. Et parce qu'il ne portait pas de fruits, le Seigneur le maudit. Et, le soir, lorsque les disciples repassèrent par le même lieu, ils furent étonnés de voir le figuier entièrement desséché sous cette toute-puissante malédiction de mon Maître.

— « Par là que voulez-vous dire?

— « Je veux dire, Sénèque, que Rome est ce figuier stérile, que sa brillante civilisation, étendant ses branches sur l'univers entier, n'a donné que des feuilles, et pis que cela, des fruits empoisonnés pour les générations qui se sont assises à son ombre; et qu'à cause de cela Dieu la réprouve, et qu'elle est, comme ce pauvre arbre, condamnée à bref délai à se dessécher et à périr. »

Sénèque semblait réfléchir : « Cela est grave, dit-il, et demande qu'on s'en explique. Allons en causer là -bas, à l'ombre de la Basilique. Vous savez, Paul, combien j'ai aimé vos entretiens; nous les reprendrons aujourd'hui... pour la dernière fois. II y a peu de monde au Forum, à cette heure ; et ceux qui nous y rencontreront par hasard feront bien rire Rome, demain

matin, quand ils raconteront qu'ils ont vu Sénèque philosophant sérieusement avec un des maîtres de la religion de Jésus. »

La Basilique Émilia n'était qu'à quelques pas du Comitium. Trois Sybilles de marbre en gardaient le seuil, attentives, semblait-il, à des événements nouveaux, et comme prêtes à prophétiser encore. L'Apôtre et le Philosophe vinrent s'asseoir entre deux colonnes du portique. « Restons là, dit Sénèque. Les Sybilles qui nous font face nous tiendront compagnie. Nous les prendrons, s'il vous plaît,- pour arbitres de nos différends, si nous en avons quelqu'un. Voyez! On dirait déjà qu'elles prêtent l'oreille. L'audience est ouverte: commençons. »

La basilique Émilia voyait se déployer autour de sa colonnade de marbre phrygien, comme une végétation d'édifices de tous les âges. C'était l'arc de Fabius, la Cgria Julia rebâtie par Auguste, les Rostres, le temple de la Fortune, le temple de Saturne, le temple de Jules César, celui de Castor et de PoUux près du lac de Juturne, autant de pages d'histoire écrites elles-mêmes sur d'autres pages effacées par le temps.

C'était là que s'était arrêté l'incendie qui, l'année précédente, avait commencé à éclater entre le Cœlius et le Palatin, et avait dévoré tout ce

vaste quartier de la Ville éternelle. L'immense

?ro LE RUMINAL.

chaos de décombres était encore là, dans tout son désordre et son horreur, sous les yeux. La flamme avait souillé ce qu^elle n'avait pas détruit, et Ton suivait sa trace aux longs sillons de fumée qui noircissaient jusqu'au faîte les palais éventrés, les colonnes décapitées, les temples à demi-écroulés, et les maisons sans nom qui ne formaient plus qu'un monceau de briques calcinée3 et de pierres croulantes.

Sénèque en prit occasion de rappeler avec horreur ce qu'il avait vu de ses yeux : le feu consumant d'abord les boutiques remplies de matières inflammables dans la vallée qui sépare le Palatin et le Cœlius; bientôt Tovale immense du grand Cirque tout embrasé; Tincendie dévorant les constructions entassées entre les collines, puis gagnant les sommets, entourant le Palatin d'une ceinture de flammes, se détournant du Capitole, courant à travers le Forum, consumant les maisons de la Voie sacrée, détruisant la région alors si peuplée dlsis et de Sérapis, ravageant le (lœlius, TAventin, la vallée qui sépare le Palatin et TEsquilin, n'épargnant que les monuments isoles et enfin ne s'arrêtant, faute d'aliments, que devant le grand abattis de maisons qu'on lui avait oppose au pied de cette dernière colline. Rome avait flambé durant six jours et six nuits.

Paul ne se lassait pas de contempler cette

vaste tombe où étaient couchées tant de victimes, et de laquelle s'exhalait encore une odeur de mort.

— « Vous ne me dites pas tout, répondit-il à ce récit. Après le grand fléau, vous ne me dites pas le grand crime. Vous ne dites pas, Sénèque, les chrétiens mes frères livrés comme incendiaires à la fureur populaire; les chrétiens mis en croix, enveloppés de peaux de bêtes pour être exposés aux déchirures des chiens; les chrétiens enduits de poix et de bitume, comme autant de torches humaines, et ainsi, attachés à des poteaux dans les jardins de César, éclairant la course des chars où triomphait Néron Auguste, quatre fois consul, proclamé vainqueur et immortel! »

Le philosophe rougissait. Paul lui demanda pardon : — « Excusez-moi, Sénèque, je ne devrais pas oublier que, lorsque de cruels devins inspirés par l'enfer poussaient Néron à multiplier les supplices, vous l'en avez détourné, et arrêté son bras (i). Non, vous n'êtes pas de ceux qui, dans l'impuissance de nous convaincre d'aucun crime, nous déclarent convaincus de haïr le genre humain, pour se donner le droit de nous vouer de ce chef à tous les genres de supplice. » (2)

(i) Dion Cassius, Histoire romaine, lix, 18.

(2) Suétone : Afflicti suppliciis christiani genus hominum superstitionis novae et maleficae. Nero. i6. — Tacite, Annales^

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