‹ Autour de la buvette [microforme]Chapitre 23 sur 53 · BRILLAT-SAVARIN · texte numérisé non relu

BRILLAT-SAVARIN

Buveur modéré !

Que de fois nous entendons dire : ‘‘ Je ne suis pas un buveur, ni un pilier de bar ; Dieu merci, je ne me suis jamais mis ivre. Je prends un coup d'’appétit le matin, avant mon déjeuner; le midi, un autre coup pour aider ma digestion, et le soir un night cap pour bien dormir!

Avec cela je me porte comme un charme. ”?

Pangereuse illusion !

L'usage répété, même à doses très modérées, conduit fatalement à l’alcoolisme.

Le coup d’appétit du matin est malfaisant. L’-stomac à jeun, en effet, subit l’influence délétère du poison.

Le coup de digestion du midi est aussi très dangereux. Il excite et congestionne le cerveau.

Quant au night cap que de morts subites n’a-t-il pas causées ?

En résumé, l’alcool est toujours nuisible : avant comme après les repas, au lever comme au coucher. Il vaut mieux s’en abstenir.

L'homme ne meurt pas : il se tue.

Dr FROISSAC

Tous deux coupables

Il est devenu classique, lorsqu'on parle d’alcoolisme, de tomber sur le dos du buvetier :

Ce pelé, ce galeux, auteur de tout le mal.

Les propriétaires de buvettes, tout le monde s’ac. ; Ve là-dessus, sont ies principaux prop. .teurs de l’alcoolisme.

Mais ils ne sont pas les seuls coupables.

Les brasseurs ont leur large part de responsabilité dans le mal que nous déplorons et qui est en train de détruire notre peuple, si nous n’y mettons promptement ordre.

Si les brasseurs se contentaient de fabriquer leur bière et de la vendre aux hôteliers, aux buvetiers et aux épiciers, nous pourrions jusqu’à un certain point excuser leur industrie. La bière contient un pourcentage d’alcool très faible comparativement au gin, au rye et au brandy. Ceux donc qui en boivent sont beaucoup moins exposés à s’alcooliser que les buveurs de boissons fortes proprement dites.

Mais il y a plus.

Dans les grandes villes, les brasseurs,

Et

pour augmenter leurs affaires et écouler promptement et sûrement leurs marchandises, achètent ou louent des hôtels ou des buvettes. Comme ïils ont des millions à leurs dispositions, ils les meublent avec un raffinement de luxe incroyable. Puis ils les afferment à des prête-noms qu’ils ramassent un peu partout. Ces individus ont quelquefois des dossiers peu recommandables.

Ces comparses ont instruction de vendre le plus possible. Messieurs les brasseurs se fichent pas mal que la loi soit observée. Vendez, vendez, vendez, tel est le mot d’ordre qu’ils donnent.

Dans la seule ville de Montréal, un magistrat de police bien informé, qui déplore la chose sans pouvoir y remédier, déclarait, il y a quelques mois, que plus de cent buvettes sur une totalité de quatre cents, étaient ainsi contrôlées par deux brasseurs bien connus. L'un de ces derniers a occupé, jusqu’à ces jours derniers une haute position dans la hiérarchie municipale de la métropole. lei, à Québec, un brasseur, dont j’ai le nom au bout de ma plume et qui est bien connu aussi, a également de fortes hypothèques sur des douzaines et des douzaines de buvettes. Les moyens employés sont peut-être différents mais, à Québec comme à Montréal, la moitié des buvetiers sont sous la dépendance des brasseurs.

Les conditions imposées par ces brasseurs à leurs suppôts sont généralement très onéreuses. On me cite le cas d’un buvetier établi sur une des grandes rues de Québec. Cet homme n’a pas de salle à manger à l’usage du publie, ainsi que la loi l’y oblige. Toute sa recette vient done de la vente faite à son comptoir.

Or, avant de faire un sou de profit, notre buvetier a à payer chaque année $12,000. Prenez un crayon et décomposez cette somme. Vous trouverez $1,000 par mois, $250 par semaine ou un peu plus de $41 par jour. Et remarquez que malgré ces charges énormes ce buveticr met $6,000 ou $7,000 de côté par année. Aussi il faut voir de quelle ma.

nière il attire la clientèle dans son antre doré !

Dans tout cela on ne voit pas intervenir directement le brasseur. Je doute même fort que la loi telle que faite puisse l'empêcher de faire ce jeu. Tout de même, lorsqu'on parle des méfaits de l’alcoolisme, ce gros monsieur dont le luxe vous écrase a-t-il le droit de relever la tête et de dire : Je n’y suis pour rien ?

Pour moi, si je regarde avec mépris le buvetier de bas étage qui enivre ses clients pour les dépouiller, je n’ôte pas non plus mon chapeau devant le brasseur accapareur de buvettes. (Celui-ci ne vaut pas mieux que celui-là !

RS

Tuberculose et alcoolisme

Les alcooliques, nous disent les médecins, succombent beaucoup plus rapidement à la tuberculose que les abstinents et les tempérants.

Un savant allemand a donné raison aux membres de la Faculté par une expérience assez originale.

On sait que la plupart des expériences faites sur les organes des animaux ont le même résultat si on les tente sur les organes de l’homme.

Ce savant allemand, donc, a acheté douze cochons d’Inde. Il les a distribués en nombre égal dans deux porcheries différentes.

Il a nourri les six premiers très abondamment.

Les six autres ont été également bien nourris, mais il a ajouté de l’alcool à leur ration journalière.

Ce régime dura quinze jours pour les cobayes.

Le seizième jour, le savant inocula lu tuberculose à ses douze élèves.

Les animaux alcoolisés moururent au bout de 25 jours.

Ceux qui n’avaient pas eu d’alcool résistèrent 34 jours.

L'expérience fut tentée une seconde fois.

Cette fois, l’évolution fut de 17 jours chez les alcooliques et de 22 jours chez les non alcoolisés.

Avis à ceux qui craignent la tuberculose et qui continuent à prendre de l’alcool !

Les questions sociales, dont la solution inquiète notre époque, nous enveloppent. Vous n'’arriverez pas à les résoudre avant d’avoir vaincu l’alcoolisme. Par lui toutes les réformes sont vouées d’avance à la stérilité.

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