R. P. HUGOLIN
Au chevet d’un alcoolique
—Mon pauvre ami, vous voyez où vous a conduit votre passion pour la boisson. Tous vos tissus sont empoisonnés par l'alcool que vous ingurgitez peut-être depuis dix ou quinze ans. Mais, dites-moi done comment a pris naissance chez vous, à un âge relativement avancé, la passion alcoolique qui vous mène si rapidement à la tombe.
__Ecoutez mon histoire, docteur.
Elle ne sera pas longue. J'ai été élevé dans la haine de la boisson. Rendu à l’âge de quarante ans, je n’avais pas pris encore un verre d'alcool. J'avais cru à la parole de mon père, un fervent de la tempérance, qui n'avait cessé de me dire que l’alcool est un poison. En 19...le buvetier X, qui tient le débit du coin, vint me demander de signer sa demande de licence. Je le refusai énergiquement en le traitant d’empoisonneur. Ilse moqua de ma naïveté. Moi, un empoisonneur, me dit-il, en me passant sa demande de licence sous le nez.
Si les liqueurs que je vends étaient des
poisons, croyez-vous que le docteur A.
qui est un honnête homme, et le docteur G., qui a étudié à Paris et est un savant,
auraient signé ma demande de licence { Je ne suis pas instruit, moi, mais l’argument du buvetier X me sembla irrésistible. En effet, si la buvette de X avait été dangereuse pour la population, ces deux éminents médecins n'auraient pas demandé son maintien. Je signai donc là demande de licence à la suite des docteurs A. et G. Le buvetier X m'en eut beaucoup de reconnaissance.Je fréquentai sa buvette. Les médecins m'étaient des garants qu'elle n’était pas dangereuse. C’est là que je pris mon premier verre d’alcool. Je m'intoxiquai petit à petit. Si je suis dans l’état où vous me voyez, j'en tiens les docteurs A. et G. responsables. J'ai cru en leurs signatures.
Voilà la conversation qu’entendit mon ami L., un soir, dans une salle d’hôpital, au chevet d’un alcoolique.
Ah ! médecins, si vous saviez quelle exploitation les buvetiers font de vos signatures quand vous avez la faiblesse de signer les demandes de licence, jamais vous ne voudriez commettre pareilie erreur !
Il ne boira pas de vin, ni rien de ce e peut enivrer, et il sera rempli du
aint Esprit.
SAINT UUC
Conscience trop large
‘ B. L., hôtelier de X, a été trouvé coupable d’avoir vendu de la boisson, en contravention à la loi, à des enfants de 11, 13 et 16 ans. Il a été condamné à $30.00 d’amende et les frais. ”?
Voilà ce que je lis dans les colonnes de nouvelles d’un journal quotidien.
La loi défend aux hôteliers de vendre des liqueurs enivrantes aux personnes âgées de moins de dix-huit ans. Elle va même plus loin. Tout individu âgé de moins de dix huit ans, surpris dans une buvette, est passible d’une amende ou d'emprisonnement.
Pour tout homme qui n’a pas un bandeau épais sur les yeux, il est facile de distinguer un enfant de onze ans d’un jeune homme de dix-nuit ans.
L’hôtelier de X, condamné à l’amende pour vente de boisson à des mineurs de 11, 13 et 16 ans, est donc un être sans coeur, indigne de tenir un hôtel.
Et, cependant, il n’y & que quelques semaines, il a trouvé vingt-ciny ou trente de ses concitoyens pour attester qu'il était ‘‘ honnête, sobre, de bonne réputation et avait qualité pour tenir un hôtel. ??
Lisez ce que disent les Pères du Deux-
ième Concile Provincial de Québec de ceux qui signent les certificats de licences :
‘“ Sont indignes d’absolution, les citoyens qui, par leurs suffrages, contribuent efficacement à faire accorder des licences d’auberges à des personnes qu’ils savent entretenir de grands désordres dans leurs maisons, comme vendre les dimanches et fêtes, de souffrir
»# excès de boissons, des jeux défendus, et autres choses scandaleuses. ””
Parmi ceux qui signent les certificats de licences combien y en a-t-il qui prennent ia peine de s’assurer si l’hôtelier est un homme sobre, honnête, ferme, capable de faire régner l’ordre et la morale dans sa maison ?
Les théologiens sont unanimes à déclarer que les signataires de certificats de licences sont responsables devant Dieu de tous les désordres et les fautes qui se commettent dans les hôtels qu’ils ont contribué à faire ouvrir.
Beaucoup de ceux qui ont la conscience assez large pour signer tous les certificats de licences qu’on leur présente seront surpris d’arriver devant le juge suprême les épaules lestées d’un bagage que, dans leur coupable candeur, ils croient appartenir à leurs voisins.
Là où il n’y en a pas
La petite ville de Saint-Lambert, près de Montréal, a un peu moins que la moitié de la population de L...Iei, pour une population d’environ 8,000 âmes nous avons six hôtels avec bar et quinze épiceries avec licence.
Là-bas, à Saint-Lambert, dont la population est d’environ 4,000 âmes, savez-vous combien il y a de débits de boisson ? Aucun.
J'entends les partisans des buvettes mecrier : Et les choses vont-elles mieux qu’à L... !
Mais, oui, certainement. En voulezvous une preuve convaincante ? À Saint- Lambert, on compte 130 familles ouvrières. Or, sur.ces 130 chefs de familles ouvrières, 125 sont propriétaires (le l'immeuble occupé par leur famille.
Au lieu .de laisser le quart, quelquefois la moitié,.de son salaire à la buvette, l’ouvrier de Saint-Lambert met son argent à la Caisse d'Epargne. Il peut ainsi s'acheter un chez lui et se moquer de Ja hausse des loyers.
Ne croyez-vous pas que l’ouvrier de notre ville pourrait lui aussi en faire autant s’il n’avait continuellement dans son chemin ces buvettes maudites qui lui se US son salaire et le pain de sa famille
Ce qu’on y dépense
eee
Une buvette ou une épicerie licenciée de plus ou de moins, disent ceux qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre, qu'est-ce que cela fait ? Le nombre des buveurs n’en est pas augmenté ou diminué.
Combien de braves gens qui ne boivent pas et déplorent amèrement les méfaits de l’alcool sont tentés d’ajouter foi à cet argument irréfléchi et égoïste !
La buvette la mieux tenue et l’épicerie licenciée même irréprochable causent des dommages considérables.
Ecoutez bien le fait suivant dont je pourrais garantir l’authenticité par cent et peut-être deux cents personnes.
Dernièrement, M. le curé de L... obtenait l’ädmission d’un brave citoyen de 60 ans à l’Hospice Saint-J ...
Cet ouvrier avait toujours gagné un assez bon salaire. D'une santé de fer, il n’avait pas perdu une journée de travail en quarante ans. Il n’avait eu que six enfants morts en bas âge et sa femme avait conduit son ménage avec une extrême économie. Tous les gens de son quartier étaient sous l'impression que le
Père X avait $2,000 ou $3,000 à la banque. Aussi, furent-ils stupéfaits lorsqu'on leur apprit que le vieillard avait été admis par charité à l’Hospice Saint- 5 24
La vérité vraie c’est que le Père X, rendu à 60 ans, incapable désormais de travailler, était réduit à la mendicité.
Voulez-vous savoir maintenant ce que l’ouvrier avait fait de son argent ?
VS
Fivcs de l’usine où le Père X avait travaillé toute sa vie, une buvette était ouverte les jours ouvriers de cinq heures à minuit. À la sortie de l’usine, les ouvriers s’engouffraient dans cette buvette comme les mouches se jettent sur un papier empoisonné. Le Père X ne s'était jamais dérangé, mais il y prenait chaque jour ses trois coups d'appétit.
Egalement, dans le voisinage de la modeste résidence de l’ouvrier X il y avait une épicerie très achalandée. Chaque samedi soir, lorsqu'il allait y faire ses emplettes, il en remportait une bouteille quelconque qui lui coûtait $0.40.
Celle-là, c’était pour recevoir les parents et les amis le dimanche.
Con-me on le voit, le Père X n’avait jamais abusé. Trois petits conps par jour et un très modeste flacon le dimanche ! Des douzaines d’ouvriers préten-
dus sobres gaspillent, chaque semaine, deux fois plus que le Père X ne dépensait.
Et, cependant, calculez ce que déboursait le Père X pour la boisson : $0.15 par jour à la buvette et $0.40 à l’épicerie le samedi, soit $1.30 par semaine.
I1 dépensait donc par année la modique somme de $67.60.
Si le Père X avait pris la tempérance totale à l’âge de 35 ans, et prêté sen argent ainsi épargné au taux de six pour cent, savez-vous quelle somme il aurait eu devant lui à l’âge de 60 ans ?
Voyez la gradation :
A la fin de la première année, $67.60.
A la fin de la deuxième année, $139.25.
À la fin de la cinquième année, $295.71.
À la fin de la dixième année, $7,891.14.
À la fin de la quinzième année, $1.- 573.61.
À la fin de la vingtième année, $2.- 432.14.
À la fin de la vingt-cinquième année, $3,702.74.
Ainsi, à l’âge de 60 ans, s’il s'était privé pendant vingt-cinq ans de ses petits coups d’appétit et de son flacon du samedi, il aurait eu en mains le joli capital de $3,702.74.
Père X aurait pu vivre en honnête rentier jusqu’à la fin de ses jours tandis
qu'aujourd'hui il est à l’Hospice Saint- J...à la charge de la charité publique.
Jeunes ouvriers, qui commencez gagner, ne suivez pas l’exemple du Père X : fuyez la buvette, entrez le moins souvent possible à l’épicerie licenciée.
Dépoez plutôt vos économies à la Caisse Populaire, à la Caisse d’Economie, et quand vous serez rendu à la vieillesse, vous pourrez vous reposer grâce au petit capital que vous aurez amassé.
Si l’on pouvait citer devant un juge cette boisson détestable, qu’une condamnation fut possible et qu’on put la faire disparaître de la surface du globe, j’aimerais bien à assister à la sentence, et cela pour les raisons suivantes: 10 l’alcool ne renferme absolument pas d’azote ; 20 l’alcool est le plus fort et le plus mauvais des excitants; 30 l’alcool est excessivement nuisible à l’organisme; 4e l’alcool ne s'en prend pas seulement au corps qu’il cherche à détruire, mais il réduit aussi les facultés morales et intellectuelles à l’état le plus pitoyable.
Mgr $. KNEIPP
Les enfants de parents buveurs deviennent buveurs eux-mêmes.