‹ Autour de la buvetteChapitre 16 sur 39 · HENRY DE PARVILLE · texte numérisé non relu

HENRY DE PARVILLE

Le devoir de chacun

Je rencontrais tantôt un de ni» s amis, buveur très modéré, plutôt scepti(|ue sur l'efficacité des moyens einployés eu ce moment pour détruire l'alcoolisme dans notre pays. Mon ami habite une populeuse paroisse oiî depuis un quart <ie siècle on donnait des liceu'^es pour vente de boisson à la bouleill" ou au verre à tous ceux qui en demandaieiir 11 y a deux ans, à la suite d'uue retraite de tempérance prêchée par un prêtre à l'éloquence entraînante et aux arguments irrésistibles, le peuple ouvrit enfin les yeux, et la prohibition fut votée à une grande majorité. Du coup disparurent trois buvettes, sept ou huit licenciés pour vente à la bouteille et quatre licenciés pour vente de bière. Avec le système de laisser-faire qui avait prévalu dans cette paroisse depuis vingt-cinq ans, on peut croire que le dieu alcool y avait des adorateurs fervents.

— Eh bien ! dis-je à mon ami, comment va la prohibition chez vous ? L'âge d'or va-t-il renaître ?

— Ne m'en parles pas de ta prohibition ! Avant 1906, nous avions à X trois buvettes licenciées : aujourd'hui nous en avons une trentaine clandestines.

Autrefois, il se buvait, annuellement, pour $30,000 à $40,000 d'alcool ; aujourd'hui nous devons en consommer pour $50,000 à $60,000 par année.

— Tu veux blaguer, répondis- je à mon ami. Et je le mis au défi de me nommer cinq vendeurs d'alcool sans licence dans toute sa paroisse. J'étais d'autant plus certain de mon affaire que, connaissant le zèle du curé et du maire de X pour la cause de la tempérance, j'étais persuadé qu'ils n'auraient pas toléré pareil état de choses deux fois vingt-quatre heures.

Je vis par la suite de notre conversation que mon ami s'était laissé endoctriner par quelques discoureurs de X, partisans enragés de la vente de l'alcool.

J'entrepris de lui prouver, à l'aide de ses propres données, que la prohibition avait été un bienfait pour sa paroisse.

— Votre Club Amical, dont le curé et toutes les mères se plaignaient tant, s 'estil amendé un peu ? Ferme-t-il ses portes à minuit chaque soir ?

— Ah ! le raz de marée qui a emporté nos licences a aussi détruit le Club Amical. Le gérant est parti aussitôt, en prétextant que sans vente d'alcool, le Club ne pouvait subsister.

— Combien y a-t-il eu d'arrestations pour ivresse à X en 1907 ?

— Aucune.

— Quelle était la moyenne des arres-

tations pour ivresse alors que vous aviez des l)uvettes ?

— Douze à quinze. Ou en a même t'ait vingt-quatre en 1905.

— Combien votre conférence Saint- A'inei-nt de Paul a-t-elle soutenu de familh-s l'année dernière ?

— Huit, dont trois arrivées tout récemment dans la paroisse.

— Kt avant l'année dernière ?

— Environ une vingtaine par hiver.

— Et le commerce, cojnment va-t-il ?

Vos marc' mds sont-ils satisfaits de leur année ? Les crédits entrent-ils V

- — Tous me paraissent satisfaits. Les familles achètent moins à crédit. Les épiciers eux-mêmes, quoiqu'ils crient beaucoup parce qu'on leur a enlevé le droit de vendre de l'alcool, avouent qu'ils reçoivent compensation parce qu'ils sont mieux i>ayés. Quant à moi, je dois à la vérité de déclarer que tout va comme sur des roulettes à ma manufacture f^mon ami em])loie une centaine d'hommes), mes ouvriers arrivent à l'heure juste, font de bonnes journées et, changement appréciable, le lundi bien peu ne viennent pas travailler.

— Et avec tout cela, tu persistes à affirmer que la prohibition a eu pour effet de doubler la dépense pour l'alcool chez vous ?

— Les amis de la tempérance n'ont jamais prétendu que la prohibition dans

une paroisse y fait disparaître l'alcoolisme entièrement et tout d'un coup. Ils n'ignorent pas non plus qu'il y a des vendeurs de boisson sans licence un peu partout. Personne ne le déplore plus qu'eux. ]\Iais, d'un autre côté, le vendeur sans licence ne donne de l'alcool qu'à un nombre restreint de clients, qui ne font pas d'abus du moins trop apparents, car, ils le feraient vite pincer.

Parce que la prohibition pousse quelques paresseux, dans chaque paroisse, à vendre clandestinement de l'alcool, vat-on prétendre que les intérêts de la tempérance seraient mieux servis si on ouvrait une buvette dans chaque rang ou dans chaque rue ? Il suffit d'émettre cette proposition pour en faire voir tout le ridicule.

La prohibition dans nos paroisses, nous en avons le témoignage de tous les gens désintéressés, est une véritable régénération.

La vente clandestine ! Il y a un moyen bien facile de l'arrêter. On n'a qu'à dénoncer les vendeurs.

Nous nous flattons tous les jours de vivre dans un paj's libre, sous l'égide d'une monarchie puissante. Nous nous plaisons également à énumérer les privilèges dont jouissent les habitants du Canada. N'oublions pas que nous avons aussi des devoirs. Et parmi ces

derniers l'un des plus impératifs est de dénoncer les transgresseurs des lois.

Les vendeurs de boisson sans licence dans une ville, dans une paroisse, sont des lépreux qui contaminent tous ceux qui viennent en rapport avec eux. Que les bous citoyens leur fassent une guerre sans merci, et ils disparaîtront bien vite.

Canadiens, qui prétendez exercer quelque influence, et qui voulez marcher à la tête de vos concitoyens, voyez donc comment vous marchez vous-mêmes ; regardez l'abîme épouvantable dans lequel vous allez vous précipiter tous ensemble. Magistrats, hommes des conseils et des municipalités, ditesnous est-ce qu'il n'y a plus de lois pour diminuer les auberges, pour surveiller celles qui sont licenciées et pour fermer et abattre, à tout jamais, celles qui ne sont que les repaires du vice, de la licence et de l'impureté ? Nous faisons appel à votre intelligence, à votre foi, à votre honneur et à votre nationalité.

Mgr J.-C. PRINCE

Pendant vingt ans, j'ai vécu en buveur d'eau, et j'ai supporté vaillamment les plus grandes fatigues sans faire usage d'alcool.

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