‹ Autour de la buvetteChapitre 31 sur 39 · SAINT LUC · texte numérisé non relu

SAINT LUC

Conscience trop large

" B. L,, hôtelier de X, a été trouvé coupable d'avoir vendu de la boisson, en contravention à la loi, à des enfants de 11, 13 et 16 ans. Il a été condamné à $30.00 d 'amende et les frais. ' '

Voilà ce que je lis dans les colonnes de nouvelles d'un journal quotidien.

La loi défend aux hôteliers de vendre des liqueurs enivrantes aux personnes âgées de moins de dix-huit ans. Elle va même plus loin. Tout individu âgé de moins de dix huit ans, surpris dans une buvette, est passible d'une amende ou d 'emprisonnement.

Pour tout homme qui n'a pas un bandeau épais sur les yeux, il est facile de distinguer un enfant de onze ans d'un jeune homme de dix-huit ans.

L'hôtelier de X, condamné à l'amende pour vente de boisson à des mineurs de 11, 13 et 16 ans, est donc un être sans coeur, indigne de tenir un hôtel.

Et, cependant, il n'y a que quelques semaines, il a trouvé vingt-cin(| ou trente de ses concitoyens pour attester qu'il était " honnête, sobre, de bonne réputation et avait qualité pour tenir un hôtel."

Lisez ce que disent les Pères du Deux-

ième Concile Provincial de Québec de ceux qui signent les certificats de licences :

" Sont indignes d'absolution, les citoyens qui, par leurs suffrages, contribuent efficacement à faire accorder des licences d'auberges à des personnes qu'ils savent entretenir de grands désordres dans leurs maisons, comme vendre les dimanches et fêtes, de souffrir des excès de boissons, des jeux défendus, et autres choses scandaleuses."

Parmi ceux qui signent les certificats de licences combien y en a-t-il qui prennent la peine de s'assurer si l'hôtelier est un homme sobre, honnête, ferme, capable de faire régner l'ordre et la morale dans sa maison ?

Les théologiens sont unanimes à déclarer que les signataires de certificats de licences sont responsables devant Dieu de tous les désordres et les fautes qui se commettent dans les hôtels qu'ils ont contribué à faire ouvrir.

Beaucoup de ceux qui ont la conscience assez large pour signer tous les certificats de licences qu'on leur présente seront surpris d'arriver devant le juge suprême les épaules lestées d'un bagage que, dans leur coupable candeur, ils croient appartenir à leurs voisins.

Là où il n^y en 2L pas

La petite ville de Saint-Lambert, près de jMontréal, a un peu moins que la moitié de la population de L . . . Ici, pour une population d'environ 8,000 âmes nous avons six hôtels avec har et quinze épiceries avec licence.

Là-bas, à Saint-Lambert, dont la population est d'environ 4,000 âmes, savez-vous combien il y a de débits de boisson ? Aucun.

J'entends les partisans des buvettes me crier : Et les choses vont-elles mieux qu 'à L . . . î

]\Iais, oui, certainement. En voulezvous une preuve convaincante ? A Saint- Lambert, on compte 130 familles ouvrières. Or, sur ces 130 chefs de familles ouvrières, 125 sont propriétaires de l'immeuble occupé par leur famille.

Au lieu de laisser le quart, quelquefois la moitié, de son salaire à la buvette, l'ouvrier de Saint-Lambert met son argent à la Caisse d'Epargne. Il peut ainsi s'acheter un chez lui et se moquer de la hausse des loyers.

Ne croyez-vous pas que l'ouvrier de notre ville pourrait lui aussi en faire autant s'il n'avait continuellement dans son chemin ces buvettes maudites qui lui soutirent son salaire et le pain de sa famille ?

Ce qu'on y dépense

Une buvette ou une épicerie licenciée de plus ou de moins, disent ceux qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre, qu'est-ce que cela fait ? Le nombre des buveurs n'en est pas augmenté ou diminué.

Combien de braves gens qui ne boivent pas et déplorent amèrement les méfaits de l'alcool sont tentés d'ajouter foi à cet argument irréfléchi et égoïste !

La buvette la mieux tenue et l'épicerie licenciée même irréprochable causent des dommages considérables.

Ecoutez bien le fait suivant dont je pourrais garantir l'authentieité par cent et peut-être deux cents personnes.

Dernièrement, M. le curé de L. . . obtenait l'admission d'un brave citoyen de 60 ans à l'Hospice Saint- J. . .

Cet ouvrier avait toujours gagné un assez bon salaire. D'une santé de fer, il n'avait pas perdu une journée de travail en quarante ans. Il n'avait eu que six enfants morts en bas âge et sa femme avait conduit son ménage avec une extrême économie. Tous les gens de son quartier étaient sous l'impression que le

Père X avait $2,000 ou $3,000 à la banque. Aussi, furent-ils stupéfaits lorsqu'on leur apprit que le vieillard avait été admis par charité à l'Hospice Saint- J...

La vérité vraie c'est que le Père X, rendu à 60 ans, incapable désormais de travailler, était réduit à la mendicité.

Voulez-vous savoir maintenant ce que l'ouvrier avait fait de son argent ?

Voici.

Près de l'usine où le Père X avait travaillé toute sa vie, une buvette était ouverte les jours ouvriers de cinq heures à minuit. A la sortie de l'usine, les ouvriers s'engouffraient dans cette buvette comme les mouches se jettent sur un papier empoisonné. Le Père X ne s'était jamais dérangé, mais il y prenait chaque jour ses trois coup.i d'appétit.

Egalement, dans le voisinage de la modeste résidence de l'ouvrier X il y avait une épicerie très achalandée. Chaque samedi soir, lorsqu'il allait y faire ses emplettes, il en remportait une bouteille quelconque qui lui coûtait $0.40.

Celle-là, e 'était pour recevoir les parents et les amîs le dimanche.

Comme on le voit, le Père X n'avait jamais abusé. Trois petits coups par jour et un très modeste flacon le dimanche ! Des douzaines d'ouvriers préten-

dus sobres gaspillent, chaque semaine, deux fois plus que le Père X ne dépensait.

Et, cependant, calculez ce que déboursait le Père X pour la boisson : $0.15 par jour à la buvette et $0.40 à l'épicerie le samedi, soit $1.30 par semaine.

11 dépensait donc par année la modique somme de $67.60.

Si le Père X avait pris la tempérance totale à l'âge de 35 ans, et prêté scn argent ainsi épargné au taux de six pour cent, savez-vous quelle somme il aurait eu devant lui à l'âge de 60 ans ?

Voyez la gradation :

A la fin de la première année, $67.60.

A la fin de la deuxième année, $139.25.

A la fin de la cinquième année, $295.71.

A la fin de la dixième année, $7,891.14.

A la fin de la quinzième année, $1,- 573.61.

A la fin de la vingtième année, $2,- 432.14.

A la fin de la vingt-cinquième année, $3,702.74.

Ainsi, à l'âge de 60 ans, s'il s'était privé pendant vingt-cinq ans de ses petits coups d'appétit et de son flacon du samedi, il aurait eu en mains le joli capital de $3,702.74.

Le Père X aurait pu vivre en honnête rentier jusqu'à la fin de ses jours tandis

qu'aujourd'hui il est à l'Hospice Saint- J ... à la charge de la charité publique.

Jeunes ouvriers, qui commencez à gagner, ne suivez pas l'exemple du Père X : fuyez la buvette, entrez le moins souvent possible à l'épicerie licenciée.

Dépoez plutôt vos économies à la Caisse Populaire, à la Caisse d'Economie, et quand vous serez rendu à la vieillesse, vous pourrez vous reposeii grâce au j)etit capital que vous aurez amassé.

Si l'on pouvait citer devant un juge cette boisson détestable, qu'une condamnation fut possible et qu'on put la faire disparaître de la surface du globe, j'aimerais bien à assister à la sentence, et cela pour les raisons suivantes : lo l 'alcool ne renferme absolument pas d 'azote ; 2o l 'alcool est le plus fort et le plus mauvais des excitants ; 3o l 'alcool est excessivement nuisible à l 'organisme ; 4e l 'alcool ne s en prend pas seulement au corps qu'il cherche à détruire, mais il réduit aussi les facultés morales et intellectuelles à l'état le plus pitoyable. Mgr S. KNEIPP

Les enfants de parents buveurs deviennent buveurs eux-mêmes.

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