ARISTOTE
Avec les morts sans baptême
Le 14 octobre 188- . . un brave marin de B . . . revenait chez lui après une absence de plusieurs semaines.
A peine avait-il ouvert la porte de son l(^is qu'il recula devant le spectacle qui s'offrit à ses yeux.
Dans la première pièce de la maison, sa femme, son fils, âgé de 24 ans, et un voisin étaient étendus sur le plancher, complètement ivres, se roulant comme des brutes et n'ayant pas même la force d'articuler quelques mots.
Le pauvre diable n'eut pas le courage de supporter la vue de ce spectacle dégoûtant et, comme fou de douleur, il courut jusqu'à son navire accosté à un des quais du Passage.
Toute la journée du lendemain, on n'entendit aucun bruit dans le logis du marin. La mère indigne, le fils ivrogne, et la canaille de voisin avaient probablement continué à boire.
Ce n'est que le soir, vers dix heures, qu'une des fenêtres de la maisonnette s'ouvrit et qu'un voisin occupé à scier du bois, entendit l'ivrognesse lui crier :
— Venez vite, mon fils est mort.
Le voisin appela quelques hommes de bonne volonté et, tous faisant taire leur dégoût, pénétrèrent dans la maison.
La plume se refuse à décrire l'état de la première pièce dans laquelle ils entrèrent. Le plancher était couvert de débris de bouteilles, d'immondices, etc., etc. Les murs étaient marquetés comme si on avait pris plaisir à les tacheter.
Et le fils !
Le jeune honùne était étendu mort dans une petite pièce non éclairée, au fond de l'habitation. Il avait encore à la main un flacon de gin à moitié vide. A ses pieds, le voisin qui avait pris part à l'orgie de trois jours, était allongé, ivre-mort.
La mère, encore dans le délire de la boisson, fut arrêtée et conduite en prison.
L'enquête du coroner eut lieu le surlendemain. L'indigne mère fut entendue. Elle expliqua comme suit la mort de son fils :
L'orgie avait commencé le dimanche pendant la grand 'messe et s'était prolongée jusqu'au mardi soir. Le jeune homme s'était senti tout à coup gravement malade. Il avait demandé de l'eau. La mégère avait essayé de se traîner jusqu'à lui, mais elle avait dû y renoncer. Son fils lui avait alors dit :
— Je vais mourir.
Et la misérable femme avait répondu :
— Meurs, je suis incapable de bouger.
Détail bien triste. Il fut prouvé à
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l'enquête (lue le défaut avait ol)tenu la boisson qui avait été la cause de sa mort ,1e dimanche, chez un épicier, à l'aide d'un certificat donné par un médecin complaisant. Et l'épicier, entendu à l'enquête, avoua que plusieurs fois il avait vendu de la boisson le dimanche à cet individu reconnu comme un ivrogne avéré, grâce au certificat du même médecin. Que de responsabilité !
Le jury du coroner rendit le verdict suivant :
" A. T. a été trouvé mort de congestion pulmonaire causée par hypertrophie du coeur, résultant de l'usage immodéré de boissons alcooliques et que la dite congestion a été aggravée T>ai* les mauvais traitements de M. T., sa mère, et que la dite M. T. a félonie usement tué le dit A. T."
Le corps du malheureux fut inhumé au coucher du soleil dans le cimetière des enfants morts sans baptême. Il y a un quart de siècle de cela et je vois encore le pauvre marin suivant, seul, en sanglotant, jusqu'au cimetière Mont- Marie, la dépouille de son fils.
Si tu verses à boire, ne mets pas d'abord le vin dans la coupe, mais mets-y premièrement l 'eau : et tu y verseras le vin ensuite.