‹ Autour de la buvetteChapitre 8 sur 39 · PLUTARQUE · texte numérisé non relu

PLUTARQUE

Prétextes ridicules

Pierre, qui a fait une longue course qui l'a quelque peu échauffé, boit pour se rafraîchir.

Baptiste, qui vient de faire trois lieues en voiture, par un grand froid, boit pour se réchauffer.

Xavier, qui a perdu sa femme qu'il aimait beaucoup, boit pour se consoler.

Jean vient de conclure un marché très avantageux. Il boit pour s'en réjouir.

François n'a pas d'appétit. C'est un employé de bureau et il ne prend pas assez d'exercice. Il boit de l'aleool pour se donner de l'appétit.

Louis, lui, travaille au grand air. Il a un appétit tellement formidable que son système digestif en souffre. Il prend de l'alcool pour activer sa digestion.

Léon boit ferme pour se préserver des maladies contagieuses.

Antoine qui a eu une forte attaque de fièvre typhoïde boit de l'alcool pour hâter son rétablissement.

Dites 1 N'avez- vous pas quelques-uns de ces messieurs dans votre entoura^^e ?

D'un autre côté, vous pourrez peutêtre me dire que ceux-là pour boire ont au moins . . . des prétextes, tandis que vous en connaissez des centaines et des centaines qui boivent et seraient fort en peine de dire pourquoi !

Diminuons les licences

Un des préjugés les plus répandus dans une certaine classe de la population, c'est que la diminution des licences tie contribue en rien à la diminution de l 'alcoolisme. Beaucoup croient qu 'on de-vàent fatalement alcoolique. Evidemment un fils dont le père a été alcoolique est beaucoup plus exposé qu 'un autre à le devenir lui-même. Et s'il se met à boire, il deviendra en peu de temps un alcoolique parce qu'il a ce que les médecins appellent l'appétence, c'est-à-dire le désir instinctif de prendre de l'alcool.

Mais il faut être véritablement aveugle pour soutenir que la multiplicité des buvettes n'amène pas une recrudescence de buveurs. Enlevez tous les meubles d'une grande salle, faites une centaine de grandes ouvertures dans le plancher, puis après avoir plongé cette pièce dans une obscurité complète, laissez-y courir un jeune enfant. N'est-il pas vrai qu'avec cent ouvertures dans le plancher il a cent occasions de se casser le cou ? Il en est de même des buvettes. N'en mettez qu 'une dans une localité, l 'homme faible, l'ivrogne n'aura qu'une occasion

de s'intoxiquer. Ouvrez-en dix, il aura dix occasions, et ainsi de suite.

L'occasion fait le Larron, dit le proverbe. Et l'occasion pour l'ivrogne, c'est la buvette dont la porte toujours ouverte, semble le fasciner.

■' C'est au débit public, dit très justement M. Rostand, que prend naissance, que se propage, que devient chronique le mal de l'alcoolisme. Ce n'est pas chez soi, en général, qu'on boit beaucoup; et il est hors de doute que s'il n'existait pas d'endroit où la boisson fut livrée et absorbée en commun, le nombre des clients de l'alcool sous toutes ses formes, et les quantités d'alcool absorbées, seraient infiniment moindres. Le cabaret est le pourvoyeur de l'alcoolisme."

On ne peut donc espérer réduire le nombre des victimes de l 'alcool qu 'en réduisant le nombre des licences.

Dans les contrées où la statistique a pu établir l'influence de l'alcool sur la santé et la durée de la vie, on est arrivé à cette constatation effrayante que, en pleine civilisation, la neuvième partie du genre humain, et plus parfois, abrège la durée de son existence par l'usage d'un poison.

Dr VAN COILLIE

Guéris-toi, toi-même

Le docteur Forel, de Suisse, est considéré comme le champion de ceux qui font la lutte aujourd'hui en Europe contre l'alcoolisme. Sacrifiant ses loisirs, une belle situation, il s'est donné entièrement et avec un dévouement sans bornes à la lutte contre l'alcoolisme qu'il considère à juste raison comme le plus terrible fléau de l 'humanité. Savant érudit, apôtre convaincu et lutteur énergique, le docteur Forel est l'un de ces hommes qui honorent l'humanité.

Il y a un quart de siècle, alors qu'il était médecin en chef à l'asile d'aliénés de Zurich, M. Forel comptait parmi ses malades un alcoolique qui avait été déjà plusieurs fois interné comme alcoolique invétéré et qu'il considérait comme absolument incurable. Un bon jour, ce malade se trouva guéri par. . .un ministre protestant. M. Forel fut assez surpris. Peu de temps après, il faisait la connaissance d'un cordonnier auquel il offrit un verre de vin. Ce dernier refusa en disant qu'il était abstinent et, de plus, président d'une petite société de tempérance à quelques minutes de l'asile d'aliénés dirigé par le docteur Forel.

Nouvel étonnement de celui-ci. " Cora-

ment, se dit-il, il y a des abstinents qui ne boivent même pas de vin ! Et ils soûl même constitués en société de tempérance ! ' '

Le docteur Forel prit des informations sur le cordonnier abstinent et il apprit qu'il recevait chez lui les alcooliques de son asile de fous et . . . qu 'il les guérissait.

Piqué au vif dans son amour-propre, en même temps qu'émerveillé d'un tel résultat, il alla résolument trouver le cordonnier pour lui demander son secret.

Notre disciple de saint Crépin n'était pas américain car il n'avait pas songé à patenter son secret. Il le donna en riant au docteur Forel : Si je guéris vos alcooliques, dit-il, c'est que je sîiis abstinent et que vous ne l'êtes pas !

La leçon était bonne pour le docteur Forel, et il en profita. A partir de cet instant — ceci remonte aux premiers jours de janvier 1886 — il devint abstinent total ou teetotalcr. Est-il nécessaire d'ajouter que depuis cet instant aussi il put guérir ses malades sans le concours du cordonnier.

Qui que vous soyez : médecins, qui voulez guérir vos patients, pères et mères, qui désirez préserver vos enfants, simples mortels, qui brûlez du désir d'être utiles à vos semblables, guérissez-vous d'abord vous-mêmes !

Une différence !

On conduisait l'autre jour deux citoyens bien connus au cimetière de leur paroisse. Ils étaient morts le même jour.

L'un, professionnel très distingué, avait exercé sa profession pendant plus de quarante ans, travaillant ferme presque jour et nuit pour élever et faire instruire sa nombreuse famille. Il laissait aux siens un nom sans tache et une dizaine de mille piastres péniblement amassées.

L'autre, à peine âgé de 40 ans, était mort après une maladie de quelques jours seulement. Dans le commerce depuis dix ans, sans instruction aucune, père d'une nombreuse famille qui avait toujours vécu dans le luxe, il laissait à ses héritiers une fortune de plus de cent mille piastres.

Il est vrai que c'était un détaillant d'alcool !

Il n'y a pas de sot métier, dit le proverbe.

Vn peu d'eau vaut mieux que tous les nectars du monde.

SAINT LTGUORT

L'alcool et l'ouvrier

La Compagnie du Pacifique CanadieD est probablement l'organisation qui emploie le plus d'ouvriers dans tout le pays. Quand on saura que ce chemin de fer paye, chaque mois, en salaire, quelques millions de piastres, on aura une idée de son importance. Son personnel se recrute dans tous les corps de métier, mais la majeure partie de ses employés sont des journaliers.

Li'S officiers de cette puissante compagnie, qui sont eu contact journalier avec une véritable armée de travailleurs, savent donc mieux que personne quel est le mal qui ronge la classe ouvrière. Or. M. Whyte, quatrième vice-président du Pacifique Canadien, déclarait tout dernièrement que cinquante fois sur cent l'alcool était l'unique cause de la riiiin' des familles ouvrières.

M. Whyte u'a d'ailleurs que confirmé une proposition admise aujourd'hui par tous les économistes, à savoir que l 'alcool est le facteur le plus puissant de la misère.

Ce n'est pas d'hier qu'on constate ce triste état de clioses. M. Des jardins disait, en 1871, à l'Assemblée Nationale de France :

" Pendant les huit années que j'ai consacrées à l'étude de l'alcoolisme, sur 500 familles d'ouvriers que j'ai visitées, j'en ai rencontré plus de 400 réduites à la misère et livrées à tous les vices, à tous les désordres, uniquement par le fait de l'ivrognerie habituelle du chef de la famille."

La modicité du salaire, la maladie, le chômage forcé sont quelquefois les causes de la misère. Mais, le plus souvent, comme l'affirment MM. Whyte et Desjardins, la ruine des ménages est le fait de l'ivrognerie et de l 'inconduite du chef de la famille.

Un ouvrier sobre, père d'une nombreuse famille, se tire souvent très bien d'affaire avec un salaire de $2.00 par jour. Son voisin qui n'a pas d'enfants et qui gagne journellement $2.50 à $3.00, s'endette chez tous les marchands et ne met jamais un centin de côté pour les mauvais jours. Pourquoi ? Parce qu'il dépense un tiers, quelquefois la moitié de son salaire dans les buvettes.

Depuis un quart de siècle, le prix des choses nécessaires à la vie a augmenté de cent pour cent. Les salaires, il est vrai, sont aujourd'hui plus élevés qu'autrefois, mais ils n'ont pas augmenté en proportion des nécessités de l'existence. Et les denrées sont toujours à la hausse !

Dans les conditions économiques actuelles, un jeune ouvrier qui entre en

ménage et veut égaliser à peu près son budget, doit s'abstenir de toute dépense inutile.

A plus forte raison doit-il se mettre dans la tête que, quel que soit le salaire qu'il gagnera, il ne pourra élever convenablement une famille s'il fréquente les buvettes et y laisse une partie de son salaire. Qu'il examine, d'ailleurs, la condition morale et financière de ses compagnons de travail, piliers de buvettes et d 'estaminets, et il saura à quoi s 'en tenir sur ce point.

Un petit verre est pour le buveur ce qu'est le coup de fouet donné à un cheval qui ralentit sa marche, il peut le stimuler sur le moment, mais il ne le nourrit pas plus que le coup de fouet donné au cheval.

PAUL PUGNIERE

Le grand remède à tous les maux c'est la sobriété.

FENELON

Le vulgaire pense que pour devenir alcoolique, il faut être ivrogne : funeste erreur ! Les lésions de l'alcoolisme peuvent se produire, et se produisent souvent, chez des personnes qui n'ont jamais connu l'ivresse.

Dr VAN COILLIE

Prendre un coup

Il n 'y a pas de mal à prendre un coup, disent souvent ceux qui font un usage modéré d'alcool.

La chose est fort discutable, tout le monde en conviendra. Admettons, pour les besoins de la discussion, qu'il n'y a pas de mal à faire un usage modéré de liqueurs alcooliques.

Mais à quoi sert l'usage même modéré de l'alcool ?

Il est admis aujourd'hui :

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