‹ Autour de la plume du cardinal de RichelieuChapitre 122 sur 352 · Le Manifeste, p · texte numérisé non relu

Le Manifeste, p

très voisine en date, et qui, à ce double titre, a dû être surtout l'objet de l'effort de Richelieu dans ce sens. Malgré les rapports très étroits des deux ouvrages, et comme idées et comme forme, un collationnement rigoureux ne permet d'}^ saisir aucune de ces répétitions caractéristiques que nous avons signalées ; la lecture donne, au contraire, et d'une façon très accentuée, cette impression de démarquage intentionnel, qui, par sa nature, rend impossible toute preuve par citation de détails ^.

Il en est autrement pour la Harangue aux Etats de 1614 plus éloignée comme date et comme sujet de la Restauration de l'Etat ; son exorde se rapproche singulièrement du préambule de cette dernière ; la même figure capitale, tirée de la médecine, a servi d'entrée en matière dans les deux œuvres ^ ; dans toutes deux également, se trouve une même comparaison historique, tirée de l'antiquité classique 3, suivant la mode du temps, comme les affectionnait Richelieu, dans leur concision ; ainsi qu'une même image appliquée à la reine mère dans un beau mouvenent oratoire *.

Parmi les épithètes dithyrambiques adressées au roi, dans la Restauration de VEtat, l'une d'elles, reproduite dans une lettre postérieure de Richelieu, a retenu l'attention d'Avenel ; elle lui a paru assez typique pour l'autoriser à lui attribuer une lettre de son frère, le marquis de Richelieu, où il constatait à

1. Un exemple parliculièrenienl saisissant de ce que nous avançons ici se retrouve dans une partie de ï Inslrnction à Schomberg, p. 215, § 2, qui est à comparer au début de la page 9 du Manifeste de la Royne-mère.

2. «... Et d'autant qu'on ne parvient à une fin que parles moyens qui y « conduisent, et qu'entre ceux qui sont convenables pour guérir un mal, un des a principaux est de connaître sa cause... » {Harangue aux Etais de 16t^, p. 9)... « Mais ne plus ne moins que le sage médecin avant que d'ordonner des t remèdes, s'enquiert curieusement de l'indisposition du malade, et considère « quel est son tempérament, ainsi... (Le Manijeste de la Royne-mère à BloySy 1618, p. 4.)

3. « Ce qui fait qu'on dit d'eux et à jusie lîlre ce qu'on disoit ancienne-

« ment des Athéniens, qu ils sçnvent bien les choses bonnes, mais qu ils ne les « pratiquent pas... » {Harangue aux Estais delGli, p. 43), « ... afin que nous <( ne soyons semblables à ces Grecs Athéniens qui sçavoient le bien et ne le fai- « soient pas » {Le Manifeste, p. 20).

4. « ... Le Roi ajoutera aussi au titre glorieux que vous avez d'eslre sa mère « celui de mère de son royaume... » {Harangue aux Estais de 161^, p. 54). « Aussi des louables déportemens luy faisoient justement mériter le tiltre « auguste de Mère de la Patrie, comme elle s'honore de la glorieuse qualité de (' Mère de vostre Majesté ». {Manifeste, p. 7).

nouveau la même expression ^ ; ce détail, infime en lui-même, n'a qu'une importance relative -, mais il prend une signification particulière, par la date de ces deux lettres, et par le fait d'être signalé par un historien d'une compétence spéciale et hors de pair pour tout ce qui concerne l'œuvre de Richelieu.

Dans ses Mémoires, Richelieu n'avait à tenir aucun compte des considérations qui avaient pu l'engager à conserver soigneusement de son vivant l'anonymat à la Restauration de l'Etat ; mais il a eu certainement sous les yeux, en les écrivant, toutes les pièces intéressant cette partie si délicate de sa vie ; ce factum, dont il était l'auteur ajionyme , était du nombre ; plus loin, nous tâcherons d'expliquer pourquoi il ne l'a pas inséré dans ses Mémoires, comme il l'a fait pour V Instruction à Schomberg ; en tout cas, qu'il lui ait fait ou non des emprunts comme détails historiques, ce que nous n'avons pas vérifié, il n'en a pas moins reproduit presque textuellement une phrase entière '\ et l'on s'explique d'autant plus qu'elle ait eu cette faveur, que par une image un peu alambiquée, mais éminemment expressive, elle synthétisait son idéal comme écrivain et styliste.

Le changement de titre de la Restauration de lEstat était amplement justifié par la nature des variantes concernant la reine mère que nous avons étudiées; il n'en était plus de même pour les deux éditions suivantes, qar le choix du titre de la dernière obéissait à

1. « ... Vostre Majesté qui est l'image vivante du vray Dieu... » (La Restauration de l'Etat, p. 3.) cf. Avenel, Lettres..., t. I, p. 586 et note (milieu d'avril 1619).

2 La même figure se retrouve dans d'autres pièces du temps, entre autres, dans les Vœux de la France sur les heureuses fortunes de sa majesté au Roy, Paris, 1G17, p. 6.

3. « Pourtant à l'imitation des géographes qui par un seul point marquent « de grandes Régions dans la carte, je représenteray à Voslre Majesté comme « avec un simple craj'^on quel a esté le cours des affaires du Rojaume durant « sept ou huit années... » (La Restauration de l'Estat,p. 4). Cf. Mémoires, t. Il, p. 258. La même figure se retrouve dans la Lettre sur la promotion de Monseigufur de Marillac Garde des sceaux de France ; Paris, 1626, p. 12, par Pelletier qui était alors un familier de la maison de Richelieu ; nous nous bornons à constater le fait, sans en déduire qu'il l'a empruntée à son maître. Citons ailleurs . ... (( C'est le propre des Roys qui régnent comme un Caligula... » (Restauration de VEtat, p. 3.j Cf. Mémoires, t. I, p. 479.

(les considérations politiques d'un ordre tout spécial que nous examinerons toui à l'heure. Quoiqu il en soit, un fait primordial appelle sur ce point l'attention ; c'est la rapidité avec laquelle se succédaient ces éditons, car elles paraissaient en moins de6 mois, et encore ce dernier chiffre est-il un grand maximum. L'on a parlé de la conception que se faisait Richelieu de la puissance de la presse; meilleur exemple et plus typique ne peut se rencontrer dans l'histoire de sa plume et émanant directement de lui. Nous ne connaissons point de travail consacré aux éléments commerciaux qui pouvaient influer sur la publication des œuvres anonymes clandestines, plus oumoinssatiriques,etempruntant les succèsau scandale ou à l'actualité, et par suite examiner s'il pouvait y avoirune part de spéculation financière quelconque dans les rééditions de l'œuvre qui nous occupe, mais cette question est ici superflue, car le factum ne présente aucun caractère capable d'intéresser le public; comme le prouve la réimpression delà Restauration avec la mention de la dédicace omise au titre de la première édition, il était uniquement destiné au roi et Richelieu l'a confié à la presse comme l'unique moyen de le lui faire parvenir. Le changement de titre même, qui avait ordinairement pour but de provoquer la curiosité en trompant le lecteur, n'a point eu d'autre but, dans le cas actuel, que de forcer la consigne du Louvre à l'aide d'un déguisement. Il n'est pas moins intéressant de constater une fois de plus ici chez Richelieu un exemple de la persistance et de la périodicité de l'effort sous une forme variée; là encore, Richelieu a été un grand précurseur, avant Théophraste Renaudot, l'inventeur de la publicité. Le procédé n'est point nouveau chez lui; et il rappelle singulièrement ce martèlement régulier et uniforme, dans une patience inlassable, que nous avons signalée plus haut dans les Principaux points de la Foy. Cette ténacité méthodique est bien, du reste, l'un des traits saillants de son caractère; on la retrouvera fréquemment dans la suite et sous cette même forme ; il est toutefois curieux d'en recueillir directement le témoignage de sa plume et précisément à la même époque, dans une de ces lourdes heures de son exil à Avignon, où le souvenir de son dernier échec a dû le poursuivre comme une obsession ; une lettre de lui à un correspondant trop paresseux ou trop craintif nous le fournit : « Encore que je vous ave escrit deux ou trois fois sans « avoir le bien d'apprendre de vos nouvelles, je ne laisse de re-

« prendre la plume, sçachant qu'un bon importun ne se lient pas « esconduit du premier ou second coup ^ ».

Malgré son ampleur de vues, Richelieu est l'homme de détail; les variantes que nous avons signalées le montrent assez ; il en est de même pour le libellé des titres qu'il donnait à sa plaquette.

Ceux des quatre premières éditions ne mentionnaient, en effet, que l'Etat ou le roi, à l'exclusion de la reine mère, et sous une forme qui répudiait toute idée d'hostilité contre le gouvernement; la cinquième et dernière se prononçait au contraire résolument, avec une rubrique quasi menaçante : « Le Manifeste de la Rtynemère, à Bloys 1618 » et il n'était pas jusqu'au lieu d'origine, qui ne précisât encore sa signification; celle-là annonçait hautement la constitution d'un parti politique devenu assezpuissant pour s'affirmer et ne plus cacher ses revendications. A ce moment, en effet, ilapourlui MM. deRohan,de Montbazon,le ducdEpernon etleduc de Bellegarde qui viennent d'abandonner la cause de Luynes ; dans ses /Vié/noz>es,Richelieu expose longuement combien ce dernieravait senti le danger de la défection des siens, et la nécessité d'3^ parer; il l'attribue aux conseils donnés à la reine par Barbin « auquel « tous se rapportaient^ », mais le soin avec lequel il dissimule derrière celui-ci la portée de son influence est plus que suspect ; car il était au fond l'âme réelle de| intrigues qui ralliaient les mécontents à Blois ; c'est de cette ville qu'émanait le Manifeste dont l'appellation seuledonnait un corps à leur politique et rendaitpublique la constitution d'un parti nettement avoué.

Mais il y avait aussi autre chose de nouveau et d'autrement menaçant pour Luynes dans cette cinquième édition, avec les deux pages nouvelles ajoutées à la fin, à la suite du panégyrique du roi, sous forme d'une exhortation suprême ; l'auteur, faisant appel à la dévotion du roi et lui rappelant ses titres de « Juste » et de « Pieux », faisait luire à ses 3^eux la béatification de saint Louis, auquel les poètes s'étaient déjà plu à le comparer 3, en lui montrant la même voie dans un appel pressant à une croisade

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