‹ Autour de la plume du cardinal de RichelieuChapitre 123 sur 352 · Mémoires, t. I, p · texte numérisé non relu

Mémoires, t. I, p

3. François Garreau^ La vie contemplative des trois Maries. Dédiée à la Royne, Paris, 1616, p. 112.

DU CARDINAL DE KiCHELlEU 169

contre les Infidèles. Ces mots évoquent le P. Joseph dont le nom se trouve ainsi rattaché intimement à ce livret par son rêve de conquête des Lieux saints, et sa campagne ardente à Rome et en France pour la réalisation de ce projet. L'idée n'était pas nouvelle en 1618, date du Manifeste de la Reine mère ; le P. Joseph arrivé de Rome à la Cour de France un peu avant le 7 juin 1617, avait fini par la rallier à ses idées enthousiastes ; il avait alors conquis le roi auprès duquel « il invoquait des révélations * qui désignaient celui-ci comme le « futur libérateur des Lieux saints, « et le pieux monarque ouvrait une oreille ravie à ces exhortations « et à ces prédictions -, » mais c'est dans les premiers mois de 1618 seulement, qu'à la suite d'un Conseil de cabinet où le P. Joseph et le duc de Nevers avaient été appelés, le gouvernement se déclarait ouvertement et s'engageait ofîiciellement dans ce projet de croisade ; le P. Joseph se mettait en route pour l'Espagne, avec mandat ofliciel de négocier dans ce but vine alliance offensive de la France avec cette puissance. Le 13 avril 1618, il écrivait au Pape pour lui demander sa bénédiction, et il quittait Paris le 18. Or, Richelieu avait déjà reçu le 7 de ce mois son ordre d'exil à Avignon, et son départ marquait précisément l'arrêt définitif des publications de son factum. La coïncidence ne peut être plus complète, et elle est entourée de telles circonstances qu'elle ne peut être l'effet du hasard. Depuis longtemps, Richelieu est au courant des aspirations de politique religieuse de son ami le P. Joseph ; il les partage, car il a été mêlé personnellement à ses menées, et d'une manière active, ayant été l'un des artisans du pacte conclu entre le capucin et le duc de Nevers aux conférences de Loudun ; ces liens étaient encore resserrés par l'adhésion de la reine mère aux idées du P. Joseph, qui avait déjà reçu d'elle en 1616 mission d'aller plaider la cause de la croisade auprès du Pape 3.

Richelieu choisissait donc le moment psj^chologique, en faisant vibrer cette corde dans le cœur du roi, au moj^en du Manifeste de

1. Louis Batiflbl, Le roiLouis XIll à vingt ans, Paris, 1910, p. 259.

2. Fagniez, Le P. Joseph et Richelieu, t. I, chap. m, Le projet de croisade, 1616-1625, p 120 et suiv.

3. Mathieu de Morgues, devenu plus tard lennemi de Richelieu et du P. Jo seph, rappelait contre ce dernier ce détail avec des précisions. (Très humble. Remonstrance au Roy, 1631, p 39. Vrais et bons advis de François Fidèle, 1631, p. 43 et 53. Div. pièces pojir la défense de la Reijnr wère.. , Anvers, 1643 )

la Reyne-mère de 1618; il savait la toucher alors sur un point accessible, et qui le réunissait à la fois avec le favori et la reine mère dans une communauté de sentiments consolidée par d'ardentes convictions religieuses; le terrain était on ne peut mieux trouvé pour tenter, entre la mère et le fils, un rapprochement facilité par la médiation toute-puissante du P. Joseph avec son influence désintéressée. Luynes, soupçonneux et pénétrant, comprit-il le péril? Voulut-il couper court à une tentative de réconciliation possible, en écartant définitivement l'évéque de Lucon que ses antécédents, sa valeur et sa faveur auprès de la reine mère désignaient naturellement comme le conseiller et le porteparoles de celle-ci ? En allant plus loin, et en serrant de plus près le problème, n'est-il pas vraisemblable aussi de voir dans la mission qui était confiée subitement et simultanément au P. Joseph, un prétexte pour éloigner aussi ce dernier, et soustraire le roi à son influence très efticace dans ce moment d'enthousiasme passionné pour ses projets ? Il est assez logique d'admettre que la mesure prise à l'égard de Richelieu vis-à-vis de la reine mère avait sa contre-partie toute naturelle dans celle que l'on prenait à l'égard de son ami le P. Joseph vis-à-vis du roi; cela expliquerait naturellement pourquoi l'on renonçait brusquement, et sans motif plausible connu, à demander au Pape de choisir l'un des deux capucins présentés par le P. Joseph pour effectuer en Espagne la mission décidée, et cela pour en charger le P. Joseph luimême.

Ce point mj^stérieux qui, à notre connaissance, n'a jamais été abordé, mériterait d'être éclairci ; l'explication que nous en proposons est toute hj'pothétique, mais l'on ne peut nier son extrême vraisemblance confirmée encore par le fait que, l'année suivante, c'était précisément le P. Joseph qui obtenait de Luynes que Richelieu fût rappelé d'Avignon auprès de la reine mère.

L'on ne saurait invoquer contre elle le silence que Richelieu a gardé sur ce point dans ses Mémoires ; il a, au contraire, en l'espèce, d'autant plus de poids en sa faveur, que Richelieu a pris grand soin, dans ses relations de la lutte de la reine mère et du roi, de dissimuler le pluspossible la part effective de son rôle, en la reportant toute au bénéfice de la cause royale, et en faisant ressortir sa réserve et sa passivité vis-à-vis du roi ; nous en avons cité plus haut un exemple typique au sujet de Barbin. Ses ennemis

contemporains n'ont pas manqué de signaler ce parti pris, et de le lui reprocher aigrement, en dévoilant sa cause intéressée'*.

Dans ces conditions, son silence sur le Manifeste ressemble fort à un aveu de paternité, qui est même renfermé implicitement dans son exposé des causes de son exil à Avignon. Tout prouve qu'il a essayé de donner le change sur elles ; il l'attribue bien à la crainte qu'inspiraient les menées dont on lui reprochait d'être le centre et le fauteur 2, ce dont il ne se défendait que faiblement 3, à la détermination bien arrêtée de la part de Luynes d'ôter à la reine mère toute espérance de revoir le roi, en rendant toute communication impossible entre elle et son conseiller, mais tout cela n'explique point une particularité curieuse de la mesure qui le frappait et qu il a rapportée sans commentaires ^ : il recevait l'ordre de partir « incontinent sous la menace d'y pourvoir par autre voie » ^ ; seul, un fait nouveau, grave et imprévu tel que l'imminence d'un danger soudainement révélé à de Luynes, pouvait avoir provoqué chez ce dernier cette résolution arrêtée brusquement sous une forme aussi brutale. C'est en vain qu'on en cherche la trace dans les Lettres aussi bien que dans les Mémoires. Avenel a fait remarquer, en les rapprochant, les différences entre la lettre de soumission que Richelieu écrivait au roi avant de partir pour son exil, et le sommaire qu'il en a donné dans ses Mémoires ^ ; alors que dans la première, il ne fait pas la moindre allusion au motif de la mesure prise contre lui, se contentant d'invoquer la sécurité de sa conscience, il dit, dans ses Mémoires, SLWoir demandé au roi d'ordonner une enquête « sur les menées qu'on lui reprochait d'avoir fait en « ces quartiers contre son service ». Un mot d'amertume pour l'oubli dont il était l'objet de la part delà reine, et son afîirmation qu'il fut impossible de rien trouver contre lui, aussi bien en ce qui concernait ses relations avec « ceux qui maniaient les affaires » que sur la question des bienfaits qu'il avait pu recevoir « en servant », montrent bien tous deux son parti pris de laisser dans le

1. Lumières pour V histoire de France. (Div. pièces pour la défense de la Reyne-mère .. 1637, t. I. p. 35.)

2. Cf. Batiifol, Le roi Louis XIII à vingt ans, Paris, p. 588.

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