CHAPITRE IX
La polémique politique : L'Espagne et les protestants. — Le véritable ou le mot en amy ; La Cabale espagnole ; le Discours sur Voccurrence des affaires présentes ; Mysieria politica ; Le Discours sur la Valteline ; la Responce au Manifeste de Soubise ; La Ligue nécessaire.
Avec Richelieu au pouvoir, nous abordons la partie pour ainsi dire historique de sa plume ; ce qui précède n'en est en réalité que la préface. Jusqu'ici Ton n'a vu de lui que des manifestations personnelles et isolées que l'on pourrait qualifier d'épisodiques, si elles n'étaient reliées entre elles par la persistance de son caractère et de ses patientes ambitions ; elles permettent de suivre ses débuts comme diplomate et comme homme d'Etat, et d'étudier avec le germe de ses vues futures, son tempérament, sa souplesse, ses ressources ingénieuses pour ne point perdre pied et résister à ses ennemis jusqu'au jour où il pourra s'imposer au roi. A ce point de vue, elles présentent un intérêt psychologique plus considérable que celles qui vont suivre, parce qu'elles émanent plus intimement de lui, et qu'il n'a pas encore à son service les plumes qu'il va utiliser autour de lui ; la recherche de leur attribution en est par là plus facile, malgré le soin qu'il a apporté à y dissimuler sa personnalité ; toute cette première œuvre est, du reste, œuvre d'opposition ; c'est ainsi que nous l'avons vu successivement comme théologien contre les protestants d'abord dans son diocèse puis dans sa retraite, comme orateur contre le Tiers et contre les Princes, comme diplomate enfin contre les favoris dans les trois derniers libelles que nous venons de voir, en laissant de côté comme hors-d'œuvre VInstruclion du chrestien qui correspond à la courte période de défaillance où il s'est avoué vaincu dans cette lutte. Chacune de ces pièces en marque les étapes ; elles sont comme une série de duels dont l'œil peut saisir les péripéties,
et où il est relativement aisé de ne point perdre de vue sa lame. Maintenant la scène change ; au lieu d'une succession d'engagements isolés et distincts, la polémique devient une mêlée confuse ; Richelieu ne peut y descendre, trop absorbé par son labeur et les préoccupations multiples du pouvoir, obéissant aussi à la circonspection que lui impose sa situation ; il se contente de diriger la nuée de bretteurs entre lesquels il a le choix ; par moments, il saisit l'arme de l'un d'eux pour une passe rapide, mais c'est l'exception, et même alors, est-il difficile de lui attribuer la part qui lui revient, au milieu des coups dont plusieurs sont aussi dus à l'initiative ou au zèle exagéré de ses tenants . Une autre considération explique combien serait vaine toute étude en vue d'une recherche complète de ce genre ; avant d'arriver au pouvoir, tout l'effort de Richelieu est concentré vers un seul but ;au fond sa personnalité seule est en cause, et qu'il attaque ou qu'il se justifie, elle offre au curieux un repère à peu près infaillible pour la découvrir avec ses caractéristiques accusées. Une fois Richelieu au pouvoir, la physionomie de la lutte change avec ses causes qui deviennent multiples ; le conflit des idées et des principes se mêle à celui des personnalités, avec toute la violence des passions ; son théâtre embrasse toute l'Europe, et l'enchevêtrement confus d'éléments aussi nombreux et aussi complexes achève de dérouter le curieux, sans parler des ruses de toutes sortes emploj'^ées de part et d'autre pour atteindre plus sûrement l'adversaire ou parer ses coups.
On voit de combien de réserves il convient d'entourer l'affirmation d'une attribution définie, dans l'étude qui va suivre, et la fréquence des cas dans lesquels on doit se contenter de noter Tinspiration de Richelieu ; encore, même pour ceux-là, des restrictions s'imposent-elles, car il a pu se produire fréquemment que des œuvres isolées aient reflété ses pensées ou ses idées politiques, sans qu'il ait en rien influé sur leur production. Ce n'est pas à dire que certaines pages ne présentent des caractères tels que le doute ne soit pas possible, mais elles constituent l'infime minorité, et l'on est amené à poser en principe général la nécessité de se borner à des conclusions hypothétiques pour l'attribution de la majorité de ces œuvres, en s'attachant surtout à signaler le rôle qu'elles ont joué dans la politique de Richelieu.
La partie de ce travail qui a pour titre Le pouvoir peut se diviser en deuxpériodes bien distinctes :1a première va de l'arrivée de Richelieu au ministère jusqu'au siège de la Rochelle ; la seconde correspond à la lutte contre la reine mère et le duc d'Orléans ; celle qui suit jusqu'à la mort de Richelieu est remplie par la guerre de Trente ans et par des polémiques religieuses ; comme nous l'avons dit plus haut, celle-ci sort de notre cadre ; aussi ne lui consacrerons-nous que quelques pages.
Chacune d'elles se subdivise à son tour ; dans la section de la remière qui fait l'objet des chapitres suivants, la polémique est tout d'abord, sinon presque uniquement, au moins principalement politique ; les Mysteria politica qui la dominent synthétisent les attaques dont Richelieu est le point de mire dans sa lutte contre l'Espagne pour la question de la Valteline, contre l'Autriche pour la défense des protestants de l'extérieur, dans ses efforts pour assurer la réussite du mariage d'Angleterre, et la neutralité des protestants de l'intérieur. La polémique est ensuite portée sur le terrain théologique et religieux avec VAdmonitio ; K cette seconde phase se partage elle-même en deux séries parallèles de factums ; l'une d'elles reste purement doctrinale et sérieuse, tandis que l'autre, satirique, prend à partie la personnalité de Richelieu, d'abord comme ecclésiastique et dignitaire de l'Eglise, puis comme personnage privé. Une fois la paix conclue, d'une part avec l'Espagne, de 1 autre avec le parti protestant, Richelieu reprend son projet primitif de la réduction des protestants au droit commun et de la pacification intérieure définitive ; le ralliement de l'élément catholique et le rapprochement avec la cour de Rome en sont le prélude ; et cette évolution marque la troisième phase qui aboutit au siège de la Rochelle. Telles sont les grandes lignes de la période que nous allons examiner.
En prenant la direction des affaires \ Richelieu, suivant en 1 . 28 avril 1624.
cela la ligne de conduite du roi ^, ne faisait que continuer la politique générale de ses prédécesseurs contre la maison d'Espagne ^, mais sans leurs hésitations, avec une ténacité et un esprit de suite inconnus avant lui ^ ; il est donc tout naturel qu'on rencontre, antérieurement à cet événement, des écrits qu'il semble avoir inspirés, tant ils rentrent dans l'ordre d'idées vers lequel il allait diriger l'opinion publique * ; en tout cas, il les utilisait certainement, comme le prouve leur insertion dans le Mercure français. Dès son entrée au conseil, Richelieu, avec sa perception lumineuse de la puissance de la presse, avait assurément mis la main sur cette publication périodique, qui donnait l'histoire de l'année précédente, et le tome de 1624, imprimé en 1625, peut par suite, être relié directement à l'histoire de sa plume ; le fait seul que ce volume renferme une critique violente des actes de la Vieuville montre la part qu'il y a prise et permet de le regarder comme le premier volume des pièces que Richelieu a fait recueillir, commenter ou même signaler, soit en vue de sa propre histoire, soit pour influer immédiatement sur l'opinion et justifier sa politique. A ce point de vue, cette collection présente un intérêt considérable, par le caractère d'assentiment quasi officiel qu'elle donne aux pièces recueillies, ou par les commentaires dont elles sont accompagnées ; cette remarque générale trouve sa première application avec les factums qui ouvrentle premier volume de la série; Le Discours de VEslat de tous les princes chresliens au commencement de Van 1624 qui arrive en tête, prend place à ce titre dans notre travail. L'abbé Dedouvres l'attribue au P. Joseph ^ qui s'était rendu en octobre 1623 auprès du Cardinal et sur sa demande, avec l'autorisation du supérieur de son Ordre et rinvitation du nonce dupape; l'importance du rôle du P. Joseph auprès de Richelieu est indéniable, mais il
1. Batififol, Le roi Louis XII I à vingt ans. Paris, 1910. p. 180 et suiv. 2 Zeller, Le connétable de Luynes, Paris, 1879, p. 60. Fagniez, Le P. Joseph et Richelieu.
3. Maximes d'état et fragments politiques, Hanotaux, LXXXII, p. 771, CXXXVI, p 788.
4. Il la dirigeait déjà ofificiellement, ainsi que le montre un document du 8 septembre 1623 découvert par M. Delavaud et donné par lui {Quelques collaborateurs de Richelieu. Rapports et notices sur l'édit. des Mémoires de Richelieu, Paris. 1914. t. II, p. 102).
5. Abbé Dedouvres, Le P. .Joseph polémiste. Paris, 1895, p. il cl suiv.
semble diilicile, pour ce motif même, d'admettre que ce dernier ait pu même seulement inspirer un ouvrage semblable, alors que, se maintenant sur la lisière du pouvoir, bien qu'il fût le centre de tous les regards, il avait pour tactique de s'effacer, et de laisser s'épuiser en efforts ridicules le surintendant qui l'avait appelé à son aide, dans le sentiment de son impuissance. La publication intégrale de cette œuvre didactique ^ nous semble bien plutôt avoir été due au désir de Richelieu de commencer sa campagne politique par cette sorte de position de thèse en utilisant une pièce qui lui était étrangère; et ce but est encore accusé par la reproduction d'une partie du Dessein perpétuel ^ qui n'était lui-même qu'une seconde édition du même factum paru en 1623 sous un autre titre.
En revanche, c'est bien au P. Joseph qu'il y a lieu, avec l'abbé Dedouvres, de restituer le Discours d'Esial contenant les raisons pourquoy la France ne doit entrer en aucune guerre ny contre les Huguenots ny contre les Espagnols; la thèse qui en fait le fond, l'union des couronnes de France et d'Espagne contre le Turc, correspond trop bien aux efforts du P. Joseph pour ne pas émaner de lui ; il était logique qu'il manifestât de la sorte le rêve de toute sa vie, au moment où il devenait le conseiller, en quelque sorte autorisé, de Ihomme qui avait autrefois partagé ses projets, qu'il avait si efficacement aidé dans sa rentrée à la vie publique, et qui était désigné par tous comme le futur premier ministre ; en accueillant ce factum dans le Mercure français ^, Richelieu n'acquittait pas seulement une dette de reconnaissance envers son ancien protecteur ; l'œuvre ne servait que trop ses desseins ; elle lui permettait, en y répondant, de faire ressortir la duplicité de la maison d'Autriche qui reprochait à la France l'alliance avec les Turcs, alors qu'elle ne cherchait qu'à la supplanter auprès d'eux, et à utiliser contre elle cette alliance ; cette réplique semble, du reste, coïncider avec l'admission de Richelieu au conseil avant le