‹ Autour de la plume du cardinal de RichelieuChapitre 224 sur 352 · Hist. de nostre temps 1626, p. 497 à · texte numérisé non relu

Hist. de nostre temps 1626, p. 497 à

veut s'abriter derrière le roi qneVAdmonitio lui reproche de diriger. Ne donnera-t-il pas raison à ses adversaires, en se défendant lui-même, et ne va-t-il pas leur fournir contre lui un nouvel argument, en personnifiant ainsi cette politique qui est en réalité la sienne, mais qu'il veut présenter et faire triompher comme une politique royale et nationale d'accord avec les intérêts catholiques français, et supérieure à sa personnalité qui disparaît devant elle?

La question était encore plus brûlante sur le terrain de la doctrine et de la théologie ; nous l'avons déjà envisagée au sujet du Mijsteria politica ; sa haute situation ecclésiastique et sa position délicate vis-à-vis de la cour de Rome donnaient aux récriminations possibles un caractère de gravité exceptionnel. Richelieu est, de plus, trop diplomate comme homme d'Etat pour se lier ainsi les mains, trop avisé comme théologien pour s'engager dans l'engrenage des arguties de la scolastique dont il connaît les subtilités et les pièges. A la question primordiale qui était soulevée, l'alliance d'une nation catholique avec les puissances protestantes, s'enjoignait intimement toute une série d'autres aussi épineuses qui déjà, en 1614, avaient mis son ingéniosité à l'épreuve; l'une d'elles était précisément la souveraineté des rois qui faisait partie de la doctrine des Jésuites, et qu'il avait toujours, après du Perron, évité d'aborder de front, avec l'emploi de tempéraments qui le font taxer de schismatique par les ultramontains, et d'ultramontain par les gallicans.

Les incidents violents auxquels VAdmonilio servait plus tard de prétexte dans l'Assemblée du Clergé, incidents que Richelieu a relatés dans ses Mémoires avec une attention trop minutieuse pour ne s'y pas sentir intéressé, sont une preuve de sa perspicacité de ce côté. En dissimulant son nom, Richelieu garde toute sa liberté ; il pourra désavouer un jour, sil le faut, un pseudocollaborateur compromettant ou même s'en débarrasser; l'exemple de Fancan n'est-il pas là ? Hâtons-nous de dire que tel n'était le cas, car tout en mettant cette œuvre sous le nom de Ferrier, il l'a en même temps abritée d'avance sous le manteau roj'^al, en la présentant comme la « Réponse du roi », approuvée par le Conseil, et cette affirmation solennelle et catégorique ^ dénonçait

1. Dans la polémique survenue entre Ferrier cl Pel?ier qne nous examinerons

à elle seule, pour les initiés du temps, sa propre personnalité.

Mais alors, pourquoi allonjaue ? D'abord parce que V Admonilio est anon3^me comme le Mysteria. Ce procédé dans l'attaque est un de ceux que redoute le plus le cardinal, dans sa terreur de l'o- I>inion publique, cette haute et inaccessible Mj'stérieuse. Ce reproche, le plus amer qu'il adresse à son adversaire, l'oblige luimême à opposer un nom à ce théologien inconnu, à donner un caractère quasi officiel à sa réplique, en la munissant du visa de la censure et du privilège royal. Puis, n'est-ce pas aussi un moyen de faire dévier le débat, et de le particulariser en l'attirant ainsi dans le domaine de personnalités connues autres que la sienne ?

Malgré son étrangeté apparente au premier abord, ce point de vue n'a rien que de très vraisemblable ; il est même permis de se demander si, avec son flair de diplomate, Richelieu n'a point prévu la suite retentissante de cette polémique, et s'il n'a point eu pour but, en adoptant l'allonymat, de désigner par avance une responsabilité étrangère, ce qui détournera de lui l'avalanche qu'il provoque et l'attirera sur la tête d'un tiers ?

A ce calcul s'en joint peut-être un autre d'un caractère plus personnel mais qui se relie au précédent dans sa crainte de l'opinion publique ; on sait combien il compte avec la critique littéraire, et qu'il ne livre ses œuvres au public qu'après avoir consulté l'aréopage qui l'entoure.

Richelieu a pensé à tout cela en inscrivant le nom d'un tiers sur son livre, et il a mis en œuvre toute son ingéniosité pour assurer le secret de cette supercherie littéraire et diplomatique ; nous verrons tout à l'heure combien ses prévisions étaient fondées, et s'il a pu y réussir complètement. Rappelons seulement pour l'instant cette similitude curieuse entre le Catholique d'Estat et la Défense du roi, dont nous avons dit un mot ; il fallait l'expliquer, étant donné la mort de Ferrier, survenue dans l'intervalle ; pour cela, un moyen seul s'offrait : attribuer les deux ouvrages à un auteur connu vivant encore ; il en ressortirait comme une conclusion naturelle et logique que Richelieu lui-même a été peutplus loin, Ferrier, lui aussi, tout en acceptant la paternité du Catholique d'Estat, insislait sur ce que l'ouvrage avait été fait « pour le Roj^ par son coiaamandement, approuvé par son Conseil » (Examen de l'apologie du sieur Peletier pour les P. Jésuites, avec permission, 1629, p. 9. Adde, ibid., p. 16, 45, 48, 49, 51.

être l'inspirateur de l'attribution, si invraisemblable a priori, du Catholique d' Estât à Jean Sirmond.

Il faut donc un nom à Richelieu ; pourquoi prend-il celui de Ferrier ? Il serait séduisant d'y voir tout simplement une fantaisie ironique de Richelieu, car s'il a été le « maître ouvrier » du Catholique d'Estat, c'est l'ancien ministre protestant qui a tenu pour lui la plume et l'a écrit au sens matériel du mot ; le plus sûr garant de cette assertion est Tallemant qui nous la révèle dans son anecdote peu suspecte de sympathie i... D'après le chroniqueur, Ferrier couche pendant une assez longue période dans la garde-robe du cardinal, et si l'on se reporte à ce que nous avons dit ailleurs des procédés de travail de ce dernier 2, l'on constate, par analogie, que Ferrier a certainement été alors l'un de ces secrétaires de nuit occasionnels qui sont en réalité des scribes et qui écrivent sous la dictée du maître, pendant les longues heures d'insomnie accoutumée ; mais cette hj^pothèse, malgré tout ce qu'elle offre de piquant, n'estpoint de mise, avec un caractère tel que celui de Richelieu ; il faut rechercher le mobile de ses actes dans des causes profondes, surtout lorsqu'on se trouve en présence d'un fait aussi grave et d'une telle portée ; les précautions dont il s'est entouré pour l'élaboration du Catholique d'Estat et pour dissimuler la part qu'il 3 avait prise, suffisent à prouver que son subterfuge n'est pas le résultat d'un caprice, qu'il a été longuement mûri, et le détail curieux de cette pseudo-collaboration semble plutôt, à la réflexion, être l'une des conséquences de sa détermination.

Les motifs du choix que faisait Richelieu du nom de Ferrier sont nombreux, et nous sommes à l'aise pour l'expliquer. Pour que cette fausse attribution soit vraisemblable, il faut d'abord le nom d'un théologien et controversiste connu et de valeur incontestée, mais qui ne doive pas sa réputation à des œuvres antérieures dont la comparaison avec le Catholique d'Estat découvrirait facilement le subterfuge ; celui de Dryon ou de Marcel pro-

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