‹ Autour de la plume du cardinal de RichelieuChapitre 225 sur 352 · Tallemand, Hist., t. III, p · texte numérisé non relu

Tallemand, Hist., t. III, p

2, La Maison du Gard, de Richelieu j") 129 et suiv.

voquerait un sourire ironique ; voit-on l'un des autres écrivains attitrés du cardinal et plus connus, Fancan par exemple, signer un ouvrage qui renferme le dithyrambe des jésuites français tout en disant aux huguenots leurs dures vérités ? Mathieu de Morgues, le prédicateur désordonné et violent, endosser une œuvre passionnée, il est vrai, mais relativement ordonnée, savante comme une thèse de Sorbonne, d'une mesure parfaite, sans parler de sa valeur propre ? En dehors de ces considérations, du reste, aucun d'eux ne conviendrait ; ils portent la robe comme Richelieu, et cela seul a priori les écarte. Au fond, le débat est dominé par la question religieuse, avec ses complications redoutables dont nous avons dit un mot tout à l'heure, et un ecclésiastique prêterait trop le flanc à une accusation de schisme, dont sa pourpre n'a même pas garanti Richelieu ; un simple religieux pourrait-il tenir tête à toute une partie de l'épiscopat français ? C'est un indépendant, un laïque seul qui peut prêter son nom, et nous insistons sur ce point qui nous servira plus loin à éclairer une autre question accessoire.

Ce n'est pas tout : Richelieu ne veut point d'un écrivain capable de le trahir. Ce prête-nom doit être un homme sûr, d'une discrétion éprouvée, qu'il puisse enchaîner par un lien indissoluble. Or, Ferrier réunit toutes ces conditions ; il est le théologien érudit, plus connu de réputation que par ses œuvres modestement réduites à une compilation ignorée datant de sa conversion ; il est le théologien laïque, le « pseudo-religieux ^ » rêvé, le « Père Ferrier ^ » comme le qualifiera un pamphlet postérieur, offrant à tous points de vue les garanties les plus sérieuses comme croj^ances religieuses, comme sujétion, comme discrétion. Ses violences de protestant qui excitaient l'indignation de Scaliger ^ et jusqu'au mécontentement quelque peu suspect, il est vrai, de ses coreligionnaires ^, ses ouvrages retentissants de scandale

1. « Inter quos unus privatim è fœce pseudoclevî Ferrerius, publiée quidam è cleri corpore... Scopee f errer ianœ,.., Ambosiœ, 1626, p. 19.

2 . . aut Admonitionem pâtre Ferrerio Catholico politicum spurium parituram ? Ibid., p. 33.

3. Clementem VIII. Antichristum vocaverat Ferrerius malè et inepte, quia bonus est vir. {Scaligeriana, Genevœ, 1666, p. 73 )

4. Esmotion arrivée en la ville de Nismes en Languedoc le quinziesme Juillet de l'an 1613, lettres envoyées par les sieurs Consuls dadit Nismes aux sieurs Députez centraux des Eglises Reformées de France, résidents prés leurs Majestez ave*

contre l'Eglise, tout en donnant plus d'éclat à son abjuration, lui ont fait une réputation universelle de controversiste. Il est servi même par son attitude vis-à-vis de ses anciens coreligionnaires dont il s'est séparé, par ambition d'après ses adversaires, par fidélité au roi d'après ses amis ; il a été l'ami de Henri IV et des jésuites. En même temps qu'il symbolise le parti des protestants sincèrement ralliés à la royauté, il est un exemple vivant et le plus marquant de la protection royale accordée aux religionnaires soumis ; il a déjà signé de ses initiales la Response an Manifeste du Sieur de Soubise, il personnifie « le bon Français » sans distinction de croyances religieuses ; le nom seul de Ferrier n'est-il pas aussi un gage pour les protestants royaux en même temps qu'une raillerie pour les jésuites qui ont travaillé à sa conversion et l'ont aidé de leurs faveurs ? Il a enfin le prestige des relations et des amitiés ; car il fait partie et en bonne place de ce fameux cabinet qui se réunissait auparavant chez de Thou, et où il s'est lié avec Sirmond, les frères Dupuy, Coeffeteau et Fortin de la Hoguette *.

Du côté de la discrétion, Ferrier présente toutes les garanties voulues ; Richelieu est un grand connaisseur d'hommes, et il sait qu'il n'a rien à redouter de celui-là qu'il s'est assuré par son vice, le premier de tous, parce qu'il résiste au temps, ne dépend d'aucune cause extérieure, et qu'il s'alimente lui-même ; la cupidité de l'ancien ministre protestant, ce lien qui l'attachait au cardinal, a peut-être été exagérée par Tallemant ^ et ses autres anciens coreligionnaires 3, mais elle est indéniable, et il la léguait en héritage à sa fille qui épousa plus tard le lieutenant criminel Tardieu et devait à ce motif de passer à la postérité dans les vers satiriques de Boileau et de Racine *. Les adversaires de Ferrier ne se faisaient point faute de lui reprocher les faveurs de son puissant

r Excommunication de M""* Jérémie Ferrier, telle quelle a esté prononcée en l'Eglise de Nismes, le dimanche ik juillet 1613, 1613 p. 12, Cf. Considérations d' Estât sur les mémoires envoiez par les Consuls de Nismes, aux Députez généraux... A la justification des calomnies faulsement imposées au sieur Ferrier cy devant Ministre audit Nismes, avec une exhortation à luy-mesme, le conjurant par des raisons invincibles d'embrasser la Foy et Religion catholique, 1613.

1. Lettres inédites, Tamizey de Larroque, La Rochelle, 1888, p. 57 et 60.

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