CHAPITRE XV
Les défenseurs de VAdmonitio ; leur tactique et les Quœstiones qiiod libeticœ ; la controverse sérieuse : le Sapiens francus et les Scopdo ferrerianœ. Les nouveaux collaborateurs de Richelieu.
La condamnation au feu au Mysteria politica et de VAdmonitio^ y leur censure par la Sorbonne, l'arrêt du Parlement contre eux, et les incidents auxquels ils avaient donné lieu dans l'Assemblée du Clergé, avaient provoqué une recrudescence de passion dans la polémique. Les adversaires de Richelieu avaient d'abord répondu à la sentence du prévôt de Paris par la diffusion du livre condamné à travers toute l'Europe. Paris, Rome, Venise, Naples, Gênes, Madrid, Bruxelles, Cologne, Munich, Vienne, Nancy, Besançon, avaient été inondés de ce factum ^ recherché à prix d'or ^. Une avalanche de libelles nouveaux le suivaient, tous en latin comme lui et venant de pays différents. Le caractère international de l'assaut mené contre la politique française s'accentuait ainsi davantage, en même temps que, par la force des choses, la polémique gagnait en violence, tout en glissant vite sur le terrain des personnalités.
Les Quœstiones quodlibeticœ ouvraient le feu, sous la forme de questions humoristiques séparées, comme la partie la plus piquante du Miroir, qui était, du reste, le seul ouvrage visé et dès
1. Sentence de Monsieur le Prévost de Paris en Monsieur son Lieutenant civil, jeudi 30 octobre 1625.
2. Jubilus confœderatorum alias Nova novorum...^ 1626, p. H\.
3. Scopx ferrerianœ..., 1626, p. 35. C est vers cette époque, sans doute, plutôt qu'à l'apparition de l'ouvrage, que Richelieu envoyait à Cologne un émissaire bien rétribué pour en rechercher l'imprimeur {Ibid., p. 13). Aubery signale le même fait comme une mesure régulière et fréquente prise plus tard par Richelieu : « Il avoit soin d'envoyer de temps en temps un libraire de Paris à qui il « donnoit pension, aux pays estrangers, comme à Frankfort et ailleurs, pour « mieux découvrir les Autheurs des Libelles qui se publioient contre luy et « contre l'Estat. » Hist du Card. Richelieu, Paris, 1660, p. 213.
ALTOLU DE LA PLUMK DU CAUDINAL DE RICHELIEU 381
le titre. Le libelle paraissait dans les premiers jours de décembre ^, au lendemain des incidents qui avaient suivi la censure de VAdmonilio par la Sorbonne, et auxquels avait été mêlé le nonce Spada.
Par son caractère nettement pamphlétaire et sa forme fantaisiste, il rentre dans la série des libelles purement satiriques que nous allons voir se dérouler dans la deuxième phase parallèlement aux ouvrages de controverse ; il les précédait, dans l'ordre rationnel, car le pamphlet hâtif, et subitement éclos à l'actualité dans la passion du moment, précède toujours, logiquement, la thèse raisonnée, longuement étudiée et mûrie dans le silence du cabinet ; l'on vient d'en voir un exemple avec le Miroir du temps passé et le Catholique d'Eslat. Rigoureusement, les Qaœstiones devraient donc prendre rang, en tête de la polémique à caractère personnel, dans le chapitre suivant ; nous reviendrons alors sur lui, mais sa place se justifie ici par le fait que certaines de ses particularités annoncent et précisent l'un des côtés les plus intéressants de la série des ouvrages sérieux de controverse qui répondaient au Catholique d'Estat, en restant dans le même ton que lui, et que nous examinerons tout d'abord.
Jusque-là, la polémique restreinte à la France avait à peine effleuré le cardinal ; ses adversaires de l'étranger n'avaient pas les mêmes motifs que les Jésuites français et la Faiilce glace pour
1. LeP. Garasse dit qu'il fut « porté d'Allemagne » le 20 janvier 1626, Hist. des Jésuites, p. 126 ; or il avait paru auparavant et en décembre 1625, comme le prouve le titre des deux ouvrages suivants : l'' Satyra in qaœstiones qui donne la date de sa condamnation au feu, le 17 janvier 1626, et l'arrêt du Parlement qui le condamnait ; 2^ Resolutiones magistrales que,stionum quodlibe' tarum mense Decembri 1625 ill"^'^ Card. Richelieu dedicatarum , Parisiis, 1626. Le P. Garasse en donne le titre : Quœstiones politicse, quodlibeticœ, agitandsein majori aulasorbonica diehus saturnalitiis, inane et vespere, prœsidente illustrissimo domino Cardinali de Richelieu, sive de Rupella, anno 1626, cum facnltate superiorum. Ne serait-ce pointlàla première édition introuvable suivie bientôt d'une seconde, la seule connue, qui a pour titre : Quœstiones quodliheticss tempori prœsenti accomodœ adillustrissimum S. R. E. Cardinalem de Richelieu, sive de Rupella, Negotiorum Status in Regno Galliarum, Supremum Prœfectum, disputahuntur in antiqua Parisionim Sorbona anno. mense, die, loco consuetis. Respondere multovum vice conahitur Clenier s Marottns, Le Miroir du temps passé. MDCXXVI. Editio ultima. De plus, cette dernière édition porte à la fin un imprimatur différent de celui que cite textuellement le P. Garasse. Ajoutons que l'ouvrage avait certainement été écrit avant le 13déceinbre car il ne fait aucune allusion aux incidents de 1 Assemblée du Clergé et au Jugement de l'évêque de Chartres paru à cette date.
l'épargner ; aussi le prenaient-ils maintenant vivement à part dans cette suite de boutades ; Fancan avait attiré sur la tête c son maître les représailles du Pont-Neuf. Richelieu n'était atteii dans sa vie privée que par une allusion quelque peu énigmatiqi à un incident de son séjour à Avignon ^, ce qui prouve, soit d en passant, que l'auteur était bien renseigné et appartenait à u ordre religieux ; mais en revanche, il était singulièrement ma mené comme prince de l'Eglise ; le pamphlet « très ingénieux « plein de venin », comme le qualifiait le P. Garasse 2, ne le tra tait rien moins que d'apostat vendu aux Anglais et aux protei tants, de « vicaire général de la Rochelle » créé par le Souverai Pontife de Londres. Le sobriquet populaire de « l'Aluyne » éta resté aux frères de Luynes ; Richelieu avait maintenant son tour Richelieu, Rochelieu !...
Mais l'intérêt des Qiiœstiones réside ailleurs que dans ces jeu de mots, et c'est ce qui justifie sa place dans ce chapitre ; il inav gure une tactique qui va se poursuivre aussi bien dans les ouvrr ges sérieux de controverse que dans les pamphlets et qui est cal quée précisément sur celle de Richelieu dans le Catholique d'Estc et ses annexes. Les Qiiœstiones accusaient Richelieu de conni vence avec l'auteur du Miroir '■^ qu'ils représentaient comme so instrument, et s'ils n'en faisaient pas autant pour de Morgue? c'est parce que la France au désespoir était encore sans dout inconnue d'eux ; les ouvrages qui vont suivre continueront dan la même voie ; de plus en plus, ils solidariseront Richelieu ave ses comparses qui défendent sa politique en y joignant les exagc rations de leurs idées et les violences de leurs passion personnelles ; la forme sera différente suivant qu'il s'agira de pamphlets qui se rattachent aux Quœstiones, ou des thèses qu se relient directement à VAdmonitio conire les Alliances du Ro avec le TurCy la Besponse et le Calholique d'Estat, mais le fond restera le même, et nous verrons tout à 1 heure son influence su la variation de forme de la campagne de presse de Richelieu.
De plus, si les Quœstiones ouvrent la polémique personnelle ils sont relativement modérés par rapport à ceux qui le suiven dans la même série ; il est tel de ses sous-entendus humoristique