CHAPITRE XIX
La famille royale (suite et fin). Jean Sirmond, Hay du Chastelet, et Mathieu de Morgues : Le Recueil de diverses pièces pour servir à l Histoire.
Quatre ans plus tard, Mathieu de Morgues racontait par le menu, dans l'un de ses pamphlets, ses vicissitudes qui avaient commencé avec ce qu'il appelait « la détention » de la reine mère à Compiègne ; poursuivi par Richelieu qui avait donné ordre de l'arrêter, il se cachait, pouvait rejoindre sa maîtresse, et commençait contre le Cardinal une campagne de presse acharnée qui ne s'arrêtait même pas avec la mort de son ennemi.
La mesure prise contre lui suffit à prouver qu'il était déjà redoutable pour Richelieu, et que d'autre part, son exubérance naturelle ne lui avait pas permis de dissimuler ses sentiments en faveur du parti de la reine mère : « Le Cardinal, dit-il, sçavoit bien « que Sainct Germain n'étoit pas homme du temps, que Dieu luy « avoit donné un peu d'esprit pour remarquer ce qui se passoit, « que son âme estoit assez bonne pour ne laisser point accabler « l'innocence sans souspirer, et que son courage ne seroit point si « lâche de renier sa maîtresse dans sa passion. » Les premiers mots en disentassez, et de Morgues pouvait se dispenser d'ajouter naïvement que « le Cardinal s'imagina ce qui n'estoit pas, mais ce « qui pouvoit estre... avec sa méchante prévoyance qu'on croit « estre aidée par les Devins » ; le souvenir du sort de Fancan auraitpu lui suffire comme avertissement, d'autant que par une coïncidence curieuse, Richelieu employait précisément pour justifier l'arrestation de ce dernier, les termes eux-mêmes ^ qui ser-
1. « De tout temps, il (Fancan) s'étoit déclaré plus ouvertement que ne pou- « voit un homme sage, ennemi du temps présent... » Mémoires, t. III, p. 307
vaient à de Morgues pour expliquer la mesure qui le frappait luimême à son tour.
Richelieu connaissait trop bien l'aumônierde la reine mère pour ignorer ce qu'il pouvait craindre de sa franchise brutale, intempérante et désordonnée, accommodée à la violence de son caractère, et développée par l'habitude des chaires populaires ; si de Morgues s'était quelque peu afîiné comme style à son école et à celle de Fancan, il n'en était point pour cela devenu plus diplomate ; du reste, s'il avait vécu longtemps auprès de ces deux hommes, il n'avait eu avec eux aucune de ces intimités de rapports qui fondent les tempéraments, en les obligeant à se pénétrer ; à propos delà disgrâce de Fancan, l'on a déjà vu que ses sympathies à l'égard de ce dernier étaient bien faibles, et qu'en réalité, bien qu'il reconnût l'autorité et subît l'ascendant de l'homme qui était son chef immédiat dans le cabinet de Richelieu, ce dernier, leur maître commun, était le seul lien qui réunissait leurs énergies si différentes, comme il le reconnaissait lui-même K
D'autre part, sa situation vis-à-vis de Richelieu avait été plutôt celle d'une familiarité restreinte qui n'en était jamais arrivée comme pour Fancan jusqu'à la confidence des secrets politiques et l'initiation tout au moins partielle à des desseins supérieurs ; de Morgues a plutôt vécu avec lui sur un pied de quasi-confraternité de surface sous laquelle persistait la distance du rang social et hiérarchique qu'ils occupaient tous deux dans la maison de la reine mère, et qui était pour de Morgues celui d'une domesticité subalterne. Il est à présumer que Richelieu, ce grand connaisseur d'hommes, a exploité en lui son dévouement aveugle pour sa maîtresse, et se l'est attaché à la fois par ce sentiment et par l'amourpropre, en le prenant par son faible de besoin d'expansion alimenté par sa vanité de prédicateur et d'écrivain ; on s'explique seulement ainsi, et d'une manière logique, comment, après la rupture, cette quasi-servilité pour Richelieu acceptée par de Morgues, se soit transformée brusquement chez lui en une haine farouche, sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir le mobile de l'intérêt en accordant trop de confiance au dire intéressé de ses adversaires. Là encore, certainement, l'amour-propre a joué ; après la journée
1. Reparties sur la Response à la Remonstrance au Roy, 1633. Div. pièces..., Anvers, 1644, III« vol., p. 150.
des Dupes, de Morgues a compris qu'il avait été le jouet de Richelieu, comme il l'avait été de Fancan, et s'il n'a pas impliqué ce dernier dans sa haine pour le maître commun, c'est parce que celui-ci l'en avait déjà vengé. Tout calcul raisonné était du reste incompatible avec son tempérament ; avant tout passionné dans son dévouement comme dans sa haine, il leur a sacrifié à tous deux sans mesure, avec la fougue et les exagérations que les violences accoutumées de la chaire du temps lui rendaient toutes naturelles, et il a été toujours sincère même avec un parti pris allant jusqu'à la mauvaise foi, dans une manière d'inconscience que ses allures de tribun n'ont pas peu contribué à faire taxer d'impudence audacieuse. Entre les mains de Richelieu, il n'a été, de son propre aveu, qu'un instrument autrement facile à manier que Fancan auquel il a été abandonné et qui l'a dominé tout de suite ; ses anciens maîtres d'Avignon le connaissaient bien, lorsqu'ils l'absolvaient d'avance de ses fureurs contre eux avec une indulgente et perspicace pitié ; à l'époque où il parcourait les carrefours de Paris en vociférant contre les jésuites, le P. Garasse et les auteurs de VAdmonitio, comme à l'époque où il écrivait contre eux avec ardeur la France au désespoir sous l'impression d'une conversation avec Fancan qui l'avait fanatisé, et qu'il a voulu singer ce jour-là, sa conviction était aussi robuste que dans la saison où il écrivait docilement à Pontoise l'Advis d'un théologien sans passion, subjugué par la parole persuasive de Richelieu, et frémissant d'horreur devant les calomnies accumulées contre le conseiller favori de la reine mère, leur maîtresse commune; il comprenait plus tard cet envoûtement, lorsqu'il écrivait de celuici « qu'il faut être son ennemi ou son esclave ^ » ; mais à ce moment, Richelieu le tenait encore sous le charme, comme un colosse aveugle d'une crédulité enfantine ; l'épithète familière de « Philosophe » dont il le gratifiait pour son « mépris des choses que le monde appelle grandes ^ » prouve assez en quelle commisération il le tenait au point de vue pratique, en comparant peut-être, à part lui, en même temps, cette superbe inertie désintéressée avec le génie d'intrigue audacieuse de Fancan.
1. La vérité défendue, 1635, p. 38. Div. pièces pour la déf. de laReyne mère... Anvers, 1643.