‹ Autour de la plume du cardinal de RichelieuChapitre 331 sur 352 · Lettre de change protestée..., p · texte numérisé non relu

Lettre de change protestée..., p

tactique inconsciemment perfide qui lui permettait de faire ressortir à l'analyse tout l'odieux apparent des procédés du Cardinal ; mais il faut bien le reconnaître, elle s'imposait à lui, comme répondant à son caractère superficiel, et ce serait une grave erreur que de lui faire un mérite de ce qui n'était en réalité qu'une lacune dans son intelligence, comme hauteur de conceptions.

Au point de vue objectif, de Morgues s'est cantonné à peu près exclusivement dans la question des rapports de Richelieu avec la reine mère ; ce cercle assez étroit ne prêtait pas aux considérations politiques, et, sur ce terrain même, de Morgues n'a vu dans leur rupture qu'une querelle quasi domestique dont le caractère presque familial lui fournissait le prétexte d'une accusation d'ingratitude monstrueuse ; il n'a point saisi là davantage que, dans cette lutte dont le trône était l'enjeu, le sentiment maternel était le prétexte qui servait à abriter la ruée des intérêts privés lésés par le cardinal, ou qui se sentaient menacés par lui ; de Morgues n'aurait eu qu'à méditer froidement le passage du Coup cCEslat de Louis XIII où Richelieu avait mis le doigt sur la plaie avec son ironie profonde : « Veut-on faire changer de langage à ces « graves censeurs, qui portent sur le sourcil le restablissement du « Roj'^aume, et remédier promptement aux malheurs qu'ils déplo- « rent ? Il n'est pas besoin d'une convocation d'Estats, ou d'une « Assemblée de Notables ; cela seroit trop long. Que l'on coiffe « seulement d'une Mithre la teste de l'un, que l'on envoyé un bre- « vet de Mareschal de France à l'autre, qu'on laisse entrer au « petit coucher celuy-là, qu'on permette à celluy-cy de grabeler « à son ayse sur les deniers qu'il manie ; ce n'est desja plus ce « que c'estoit : tout va le mieux du monde : le Roy ne fut jamais « mieux conseillé, ny jamais le Royaume plus florissant... * ».

Pour de Morgues, Richelieu homme d'Etat n'arrive qu'au second plan ; il le voit toujours chef du Conseil de la reine mère, parvenu grâce à elle et lui devant tout. La politique de bascule qu'avait suivie le Cardinal de 1624 à 1627 eût été pourtant de nature à alimenter largement ses pamphlets, avec sa diplomatie subtile dont il aurait pu faire ressortir la duplicité ; mais sur ce c hapitre, de Morgues ne pouvait que rester muet, comme ayant

1. Le coup d Estât de Louis XIII, 1631. Recueil de div. pièces..., 1635, p. 280.

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été l'un des comparses de Richelieu, son collaborateur, et Tayant suivi docilement, en lui servant d'auxiliaire, dans sa volte-face. Son nom n'avait-il pas été accolé au sien dans ces pamphlets latins de 1625 qui les désignaient tous deux à l'indignation du parti des catholiques zélés ? N'avait-il pas écrit la France au désespoir, a\^ni l'Advis du théologien sans passion 7 Quelle allusion timide, et presque honteuse il y faisait, lorsqu'il rappelait avec une satisfaction naïve que le Cardinal l'avait « flatté et avait fait imprimer « plusieurs fois quelques-unes de ses œuvres ^ », lui, le terrible pamphlétaire, à la voix si puissante ?

Pressé sur ce terrain 2, il finissait par déclarer, il est vrai, que « l'on a loué le Cardinal jusques à l'an 1626, et on le reprend depuis « l'an 1628 », mais la suite de cette défaite est à lire ; « il a eu du « temps pour changer ou pour se faire cognoistre ; c'est un sujet « qui a pu recevoir des qualitez contraires, ou il a esté assez arti- « ficieux, pour faire paroistre quelque vertu, qui le pouvoit porter « à la puissance, qui n'a plus dissimulé lorsqu'elle n'a rien « craint 3 ».

Si Richelieu savait dissimuler, et avec quel art, de Morgues en était bien incapable, et ce que nous avons dit plus haut de son rôle inconscient auprès de celui-ci est bien confirmé par ce mot â^artifices qui est un aveu dans sa bouche. Son passé le lie à son ancien maître, et le souvenir de cette dépendance l'empêche d'exhaler sa rancœur autrement que par des allusions voilées, d'un ordre général, que l'on sent contraires à son tempérament ; n'en était-ce pas une qui venait sous sa plume, et qu'il s'appliquait à lui-même, alors qu'il écrivait en répondant à Hay du Chastelet, l'un des écrivains de Richelieu : « Le Cardinal veut « que ses escrivains s'obligent à périr avec luy et que ceux qui le « servent luy fournissent les moyens de le perdre quand il vou- « dra, pour les crimes qu'il leur a fait commettre * »?

L'on a vu, dans un chapitre précédent, à propos du Catholique d Estât, la complicité tacite de Richelieu et des Jésuites, ses adversaires d'alors ; la même particularité se retrouve maintenant

1. Lettre de change protestée, 1637, p. 15. Div. pièces..., Anvers, 1643.

2. Response à la très-humble Remonstrance, 1633, Div. pièces pour la défense de la Rej ne-mère.. , Anvers, 1643 t. II, p. 56, 69, 72, 74, 78. 126, 128, 130.

3. Jugement sur la Préface et diverses pièces, 1635, p. 8. Ibid. 4 La Vérité défendue, 1635, p. 6. Ibid.

avec de Morgues, car sa discrétion au sujet de ses relations antérieures avec le Cardinal était partagée parles écrivains de ce dernier ; l'auteur de la Response à la très-humble Remonslrance au Roy se contentait de dire de lui : « C'est un Jésuite renié qui en « ses entretiens, n'en avoit point icy de si ordinaire que de parler « contre la puissance du Pape, sous le prétexte delà défense des « privilèges de l'Eglise gallicane, jettant par ce moyen tant qu'il « pouvoit des semences de division entre l'Eglise et l'Estat * » ; plus tard, Jean Sirmond, celui qui le prenait le plus directement et personnellement à partie, jusque dans sa vie privée, était également muet sur ce point ; il ne lui reprochait que l'AvTippoTcov, écrit avant ses relations avec Richelieu, et en dehors de celui-ci, afin de montrer sa haine contre les Jésuites, ses anciens confrères, et ses sympathies pour les protestants ^. La riposte eût été facile ; ces sentiments n'étaient-ils pas précisément ceux que Fancan avait exploités habilement au bénéfice et pour le compte de la politique temporaire de Richelieu qui les partageait alors ? A cela, de Morgues, le terrible lutteur, à la plume intempérante, qu'il suffisait d'effleurer pour allumer sa fureur, répondait par un silence obstiné, et il s'avouait vaincu, en déclarant qu'il ne poursuivrait plus pareille polémique 3. Une fois seulement, il avait fait allusion, une allusion bien vague, et avec une modération inaccoutumée, à cette communauté d'idées avec son ancien maître, et sur les protestants seuls, en dévoilant sa répugnance à la guerre de la Rochelle, à l'encontre de la résolution de la reine mère, « n'estant pas, disait-il, beaucoup ennemy des Huguenots*. »

L'œuvre satirique de Mathieu de Morgues n'apporte donc en réalité aucune contribution à l'histoire politique de Richelieu, mais en revanche, sous les réserves déjà formulées, elle est une mine de renseignements précieux sur le caractère du personnage lui-même ; ils sont malheureusement trop rares sur sa vie privée,

1. Response an libelle intitulé très-humble, très-véritable et très-infportante Remonstrance au Roy, 1631. Rec. de div. pièces •., p. 568.

2. Première lettre de change de Sabin à Nicocleon. Rec. de div. pièces..., 1635, p. 744.

3. Lettre de change protestée, 1637, p. 22. Div. pièces .., Anvers, 1643.

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