‹ Autour de la plume du cardinal de RichelieuChapitre 332 sur 352 · La Vérité défendue, p. 10. Div. pièces... Anvers · texte numérisé non relu

La Vérité défendue, p. 10. Div. pièces... Anvers

comme sur son entourage, bien que donnant quelque lumière sur certaines personnalités subalternes de sa maison *. Il semble que le pamphlétaire ait voulu réserver toute sa faconde et toute sa verve pour le Cardinal lui-même ; là, en effet, il a été intarissable au point qu'on fera dire plus tard à son ennemi, dans une pseudoconfession satirique, que « le compagnon le connaît quasi-mieux « qu'il ne fait luy mesme » et qu' « il a tant barbouillé de papier « pour le bien peindre au naturel qu'il ne s'en trouve tantôt plus, « ny en Anvers, ny à Bruxelles ^. »

La figure ne pouvait être plus juste, car le recueil des pamphlets de Morgues ne peut mieux se comparer, dans le décousu de leur composition désordonnée, qu'à un carton volumineux d'eaux-fortes où le curieux voit apparaître, en les feuilletant, une série d e notations séparées prises rapidement d'après un même modèle ; la pointe du graveur ne s'est jamais complu à effleurer délicatement la planche pour adoucir le trait ou pour varier ses effets ; sous la lourde main de l'artiste, l'outil a toujours brutalement et sans ménagement labouré la cire, comme pour faciliter la morsure de l'acide, sans d'autre préoccupation que de rendre son travail visible. On les sent sincères, ces esquisses qui, dans leur préci sion naturaliste, rappellent les études sur vif que Philippe de Champaigne nous a léguées de l'ossature du visage du Cardinal et cette impression instinctive se fortifie par une remarque singulière ; dans cette collection de documents de gestes, destinés à

1, L'un d'eux est Seneschal ce valet de chambre, ancien boulanger de la rue de la Mortellerie, qui d'après de Morgues, aurait joué un rôle mystérieux dans Les rapports intéressés de Richelieu avec la Chambre des comptes ; il était en même temps entrepreneur des écuries et charrois de la maison {La Maison du Card. de Richelieu, p. 235 et suiv ) ; un document inédit nouveau, que nous donnons à l'Appendice III, complète cette phj'-sionomie ; il avait en 1635 l'entreprise partielle des charrois de l'Artillerie de France commandée par le cardinal de la Valette, un ami de Richelieu ; ce nouveau détail confirme ce que nous avons écrit au sujet de la maison de Richelieu qui a été pour lui une pépinière d'énergies destinées aux services de l'Etat^ en même temps qu'un champ d'expériences pour ses idées : Intendance, Armée régulière, Inspection des armées, Prévoyance sociale et même Finances publiques, quoiqu'on en ait dit.

De Morgues nous fournit également le nom du jeune page, qui d'après Pontis, lui servait d'espion {La Maison du Card. de Richelieu, p. 334j et qui s'appelait Maniquet (Vrais et bons advis de François Fidèle, 1631, p. 19). {Div. pièces pour la défense de la reyne-mére, Anvers, 1643.)

2. Remerciement du Card. de Richelieu, Div. pièces... Anvers, 1644, t. II, p. 214 et 215.

inspirer raversion, le mépris, et la pitié tout ensemble, aucun d'eux, aussi exagéré qu'il soit, n*arrive au ridicule et n'amène le rire ; un artiste médiocre, ou inférieur comme caractère, n'aurait pas échappé à cet écueil. Non seulement de Morgues y a résisté, malgré sa passion haineuse qui lui a fait accueillir, sans y insister, il est vrai, une partie des calomnies odieuses de 1626 contre le Cardinal, mais sa première esquisse est un hommage à son ennemi, et elle dépeint naïvement l'enthousiasme aveugle qu'il avait eu longtemps pour lui et qui en avait fait sa chose ; il lui fallait expliquer l'engouement général qui avait porté Richelieu au pouvoir, malgré les préventions du roi, et le concert unanime d'espérances qui voyaient dans l'aurore de sa fortune le retour de l'âge d'or ; loin de diminuer son ennemi, en attribuant ses succès aux circonstances extérieures, il lui en rapportait tout le mérite, en le représentant comme « d'esprit sublime, et qu'on « ne peut aisément surprendre, parce qu'il est toujours en garde, « qu'il dort peu, travaille beaucoup, pense à tout, est adroit, « parle bien, et est assez instruit des affaires estrangères * » ; jamais courtisan de Richelieu n'a fait de lui un portrait à la fois plus enthousiaste, et sur un ton plus sincère...

De Morgues n'avait point d'intérêt, il est vrai, à rabaisser la valeur intellectuelle du Cardinal qu'il attaquait presque exclusivement au point de vue moral ; en l'exaltant, il y gagnait, au contraire, de montrer le danger pour le roi et pour l'Etat d'une puissance pareille mise au service d'un caractère ambitieux, égoïste et sans scrupules ; mais son impartialité n'allait pas jusqu'à faire entre ces deux terrains une distinction trop subtile pour sa courte vision, et il s'en prenait à des petits côtés avec une maîtrise qui fait plus d'honneur à son talent d'observateur qu'à la hauteur de ses vues. Dans ces esquisses éparses, quelques-unes méritent qu'on s'y arrête ; c'est ainsi qu'on y retrouve notée avec une vie saisissante cette passion de Richelieu pour la minutie, et son souci de ne rien laisser au hasard, qui semblentune anomalie, comparés à la grandeur de ses desseins, et que de Morgues interprétait dans sa haine naïve, comme un indice de bassesse de caractère ; « Il s'occupe jour et nuit à chercher ce qu'il doit dire, non seu- <( lement à Vostre Majesté pour luy couvrir la vérité, à tous les grands

1. Très-humble Remonstrance au Roy, 1631, p. 4. Div. pièces..., Anvers, 1643.

« avec lesquels il doit traiter, jusques à méditer sur les compli- « mens qu'il doit faire aux plus petits pour les amuser ^. » L'on pense en lisant ces lignes à ces formules de harangues ou de lettres, en apparence insignifiantes dans leur banalité impersonnelle, que l'on est étonné de trouver dans le Recueil d'Avenel^ grâce aux soins de Le Masle qui les a précieusement conservées ; cette sollicitude s'explique avec la remarque du pamphlétaire ; elles sont le fruit de quelques heures de veille du Cardinal qui n'a jamais dédaigné les petites choses...

Le pamphlétaire n'a pas été moins heureux en peignant comment, en pratique, Richelieu faisait pour lui-même l'application de sa maxime célèbre « que le secret est l'âme des affaires ». Il a souvent, dit-il, « confessé à ses familiers qu'il estoit en cela sem- « blable aux singes, qu'il ne pouvoit jamais marcher par les droites « lignes et suivoit toujours les obliques » ; aussi, ajoute-t-il, « n'eut-il jamais sincérité ny en ses paroles, ny en ses actions, ne «faisant pas mesmes les plus naturelles sans quelque desguise- « ment... Après avoir apporté dans vostre conseil et fait apporter « par ceux qui dépendent de luy des raisons fortes en apparence « pour un dessein, et des faibles au contraire, il ne veut pas estre « tenu pour Conseiller hazardeux, il désire d'avoir toute la gloire « d'un bon succez ; et fait en sorte, s'il est mauvais, qu'il a moyen « de dire, qu'il avoit bien préveu les difîicultez, et que c'est «contre son sentiment qu'on a entrepris ce qui n'a pas réussi. « Tels sont les traicts de sa dissimulation, que nous ne rejeltons pas « entièrement, et advouons qunn grand Conseiller d Estât s en doit « servir quelquefois ; mais nous ne pouvons approuver que celle « qui cache le secret, et qui fait bonne mine en l'adversité'^)).

La dernière réflexion est à retenir; de Morgues n'a pu s'empêcher de donner une marque d'admiration â l'habileté des procédés de son ancien maître qu'il avait pu jadis constater de près, et il allait plus loin, en condamnant implicitement par ses derniers mots la divulgation des moyens de diplomatie, ce qui n'était autre chose que la besogne à laquelle il se livrait lui-même. Il était difficile d'être plus naïvement sincère, et l'on peut constater une fois de plus combien le pamphlétaire se découvrait autant dans sa

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