Ep. lim. Au sage lecteur. Jugement sur la Préface
2. Lumières pour V Histoire de France et pour faire voir les calomnies, Flateries et autres défauts de Scipion Dupleix, 1635, Div. pièces..., Anvers, 1643, p. 7.
saire, quel qu'il fût, et celui-là, bien que moins digne que Hay de se mesurer avec lui, Tavait piqué dans son amour-propre d'écrivain, son point le plus sensible; c'était, dès lors, plutôt un tournoi littéraire qu'une passe de pamphlets, et le groupement des deux libelles, La lettre de change et son « protêt » méritent, à ce seul point de vue, de retenir un moment l'attention du curieux.
Le libelle de Jean Sirmond présente d'autant plus d'intérêt qu'il nous fait connaître sur Mathieu de Morgues, comme écrivain, l'opinion des contemporains alors autorisés ; elle n'était rien moins que flatteuse pour le pamphlétaire, bien que son adversaire reconnût qu' « il s'y rencontre parfois quelque peu de « vigueur et de force, venant de la chaleur fiévreuse de sa pas- « sion )) ; un pareil hommage sous la plume de l'apologiste attitré de Richelieu laisse à juger de l'effet produit par ces diatribes incessantes qui martelaient la gloire du Cardinal. Au point de vue pamphlet proprement dit, le reproche de « mauvais st} le » qu'y joignait Sirmond était d'importance toute secondaire, car il ne sortait pas d'un petit cercle de puristes aux yeux desquels la forme prenait une importance exclusivement exagérée ; on lui reprochait d'en imposer par son « verbe haut >■> et sa faconde, d'emploj^er sans scrupule des mots de « bas aloy » inadmissibles dans un ouvrage sérieux « où l'on ne saurait parler avec assez de « splendeur et de dignité des sujets qu'on y manie » ; puis il le disséquait pour « l'agencement des mots, l'inégalité raboteuse de « son style grossier, sans liaison et sans suite, sans ajustement « régulier des périodes ; sa méconnaissance de la pureté, de la « douceur et de la politesse », et il entrait dans son rôle de pédant jusqu'à discuter gravement sur une faute de syntaxe relevée dans ses apostilles de la Déclaration du roy réimprimée à Bruxelles. On s'explique de reste, après cela, que Richelieu, avec son sens pratique de la réalité, ait été chercher Hay dans sa prison (si le fait est exact) pour l'opposer à de Morgues ; lorsqu'il dictait au P. de Sansy « qu'il n'a pas besoin de pédagogue, et que chez lui il ne veut point de Pédant * », peut-être pensait-il
1. Response au libelle intitulé ; très- humble..., 1632. Rec. de Div. pièc.., 1635, p. 590.
amèrement à part lui à ce brave Sirmond, « poëte nullement enflé », plus préoccupé de limer une période harmonieuse avec « pureté, douceur et politesse », que de répondre à un coup d'épée par un autre. De Morgues avait beau jeu pour répondre à ce singulier pamphlétaire au style si châtié ; et il faut lire sa Lettre de change protestée tout entière où il mettait à profit la critique de son adversaire, en ripostant de bonne encre : « Je « n'écris pas tant pour les oreilles délicates, comme pour les « forts esprits ; je scay pourtant que je n'offense point celluy-là « et suis assuré que je contente ceux-cy ; c'est une petite occu- « pation de ne trier que des mots. Je ne fais point estât des pa- « rôles bien polies, ajoutait-il, je me contente de renger assez « bien les choses solides ; je laisse le fard pour les laides et « vieilles et je n'en donne jamais aux belles et jeunes. Sabin dit « quen nostre aage on prend pour défauts tout ce qui se peut mieux « dire. Par cette fausse règle qu'il establit, il condamne tous ses « escrits ^ » Il invoquait ensuite avec esprit le sens commun contre les sieurs de Vaugelas et de Boissat, et l'on éprouve quelque satisfaction à l'entendre décliner l'autorité du premier, « savovard... honneste homme et doux en conversion », et à opposer à leur œuvre inconnue de lui, celle d'Oger, de Bardin et de Faret, tout en prouvant à Sirmond, sur le terrain grammatical, qu'il était mal venu, avec ses néologismes, à faire le puriste.
Nous nous bornerons là avec de Morgues ; l'examen des pamphlets postérieurs, qui lui ont presque tous été attribués à tort, croyons-nous, n'apporterait à cette étude aucune contribution nouvelle ; il en est un pourtant que nous avons déjà cité, et qu'il convient de rappeler ici parce qu'il est l'épilogue de ce Recueil qu'il a élevé comme un monument à la haine du Cardinal ; cet A.bbrcgé de la vie du cardinal de Bichclieu pour luy servir dépitaphe, qu'il écrivait au lendemain de la mort de son ennemi, peut être mis en tête de ses meilleurs morceaux ; Sirmond, avec sa rhétorique alambiquée et ampoulée, n'aurait jamais pu s'élever à
1. Lettre de change protestée, 1637, p. 17. Div. pièces... Anvers, 1643.
cette hauteur dans la satire : s'il raillait le pamphlétaire de son « gros jargon du Velaj^ ' », et de sa « triste et sèche harangue fu- « nèbre aux funérailles d'une dame célèbre ^ », il ne nous a rien laissé qui puisse se comparer, même de loin, à ces quelques pages où le prédicateur populaire s'est rapproché de Bossuet, après s'être rencontré avec Pascal ^. Là où de Morgues s'est attaqué seulement au caractère de Richelieu, il l'a frappé comme une médaille aux contours vigoureux d'un relief énergiquement accentué ; tout n'y est certes pas à louer ; ses opinions personnelles et son parti pris excessif laissés à part, il y a mis tous ses défauts de heurt, de répétition, et même de mépris de l'ordonnance, mais aussi toutes ses qualités de vigueur farouche et humaine dans une improvisation où le mot semble avoir jailli en même temps que la pensée dans une forme presque lapidaire. Ce jour-là, il semble que, par un de ces phénomènes de suggestion mystérieuse, la plume du pamphlétaire ait été animée par le souffle qui l'avait inspirée jadis, à Pontoise, lorsqu'il écrivait sous la dictée du maître depuis abhorré, VAdvis du théologien sans passion ; quelques traits, d'une sobriété puissante, pourraient trouver leur place, sans les déparer, dans ces Maximes auxquelles Richelieu a consacré des veilles pour arriver à la limite de la concision du verbe dans l'énergie de la pensée ; nous n'en citerons qu'un qui semble identifié avec le profil émacié, triste, inquiet et ravagé par un mal mystérieux, de la sinistre figure légendaire du Cardinal : « Ne s'estant jamais persuadé qu'il fust heureux, et « n'ayant sceu faire croire à personne qu'il fust homme de « bien. »
1. Première lettre de change de Sabinà Nicocleon, 1632. Rec. de div. pièces..., 1635, p. 721.