La Noblesse commerçante
raie pure est ici remplacée et sans déguisement par celle de la dignité de caste ou des conventions de rang social accentuée avec un dédain non dissimulé.
Il en est de même de la tolérance conditionnelle d'usure réservée aux marchands, question dans laquelle les idées de l'auteur, avec sa présomption du profit cessant et du dommage émergeant, correspondent à des conceptions économiques autrement adaptées à la réalité de la vie que celles de saint Charles Borromée et de saint François de Sales qui condamnent indistinctement dans le prêt toute sorte de rémunération excédant les dédommagements K
Ces idées aboutissent, en fin de compte, d'un côté à la reconnaissance implicite de la nécessité sociale du crédit et de l'autre à la régularisation du prêt ; l'on ne peut moins faire que de rapprocher la j^remière de l'histoire économique de Richelieu qui s'est ingénié toute sa vie et de toutes les façons à satisfaire aux besoins pécuniaires de l'Etat ; quant à Tautre question déjà soulevée dans l'intervalle aux Etats de 1614 ^, il faut mettre en regard la sollicitude qu'il apportait vingt ans plus tard à la solutionner ; il tentait alors de proscrire les abus énormes de l'usure, et de mettre fin à ses ravages en France, par l'établissement de monts-de piété à l'instar de ceux de Rome, d'Italie et des Pays-Bas 3.
Ne semble-t-il pas enfin que Richelieu s'incarne déjà ici avec l'Etat, dans cette conception toute personnelle de l'usure à laquelle il appliquera plus tard, et de la façon la plus absolue, la raison d'Etat * ?
1. Conduite des confesseurs dans le tribunal de la pénitence selon les insti'uclions de saint Charles de Borromée et la doctrine de saint François de Sales, Edit. de 1702, Paris, p. 8, 10, 11. Il en est de même du P. Benedicti, op. cit., p. 378.
2. Proposition au tiers Etat de la part de la Noblesse pour l'établissement d'un mont-de-piété (Florimond Rapine, Recueil de tout ce qui s'est fait et passé de singulier et mémorable en l'assemblée générale des Estats tenus à Paris en 16U, Paris, 1651, p. 348-355).
3. De Saiat Lucien, Moyens d'extirper l'usure ou projet d'établissement d'une caisse de prêt public, Paris, 1775, p. 50.
4. Après avoir sévèrement défendu l'usure et fixé comme intérêt maximum possible le denier seize, l'article GLI de l'Ordonnance royale de 1629 (p. 78) conclut : « N'entendons toutesfois comprendre en cet article les traitiez que les « nécessitez de nos affaires nous obligent de faire, et les profils que nous accor- « dons pour raison de ce avec ceux avec lesquels nous faisons lesdits traitiez « en nostre conseil ».
D'autres circonstances plus rapprochées comme date et se reliant aussi intimement à la vie privée de Richelieu ont certainement influé sur le choix de certains cas de conscience ; ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, la médecine est une des sciences qui l'intéressent le plus particulièrement dans l'évêché de Luçon, vu son état de santé déjà précaire, compromise encore par le climat de sa nouvelle résidence ^ ; ses conversations avec Citoys , le médecin de la Faculté de Poitiers, dont il fréquente la famille lors de ses nombreux voj^ages dans cette ville, et qu'il a attaché à sa personne, ont dû rouler certainement, souvent sur des particularités professionnelles d'ordre technique, et souvent même d'actualité ; n'est-ce pas un écho de quelqu'une de ces dernières que cette mention spéciale des « médecins, chirurgiens, et apothi- « caires qui, par ignorance de la profession qu'ils doibvent sça- (( voir, puisqu'ils l'exercent, causent la mort ou quelque mal fort « notable, beaucoup plus si c'est par malice, employant des dro- « gués éventées et corrompues pour user d'espargne... 2 » H semble même qu'on peut voir, sans témérité, dans ce dernier détail, quelque rancœur secrète provoquée par une mésaventure personnelle qui ne serait que la suite d'une fâcheuse tradition corporative presque locale, signalée précisément au public, un demisiècle auparavant, par un médecin de Fontenay ^ et qui l'a peutêtre décidé à se confier exclusivement aux soins de Citoys. Et si ce n'est aller trop avant dans une recherche minutieuse, le même ordre d'idées n'a-t-il pas inspiré aussi plus loin la mention de ce cas d'irrégularité pour celui « qui avance la mort des malades, « pensant les délivrer des douleurs de l'agonie, ou au préjudice (( delà défense du médecin, leur donne quelque chose qui avance « l'heure de leur mort » *.
Un autre trait personnel, non moins typique, s'il était pris iso-
1. René Riou, Les Marais desséchés du Bas-Poitou, Paris, 1907.