Les aphorismes.,. d'Ant. l'erez, Paris, 1605, f
abandonner sa route. Toute sa puissance est là, issue en fin de compte des racines de sa conscience. Ces origines expliquent l'anomalie apparente que présente sa conduite, car il est le plus fréquemment l'homme des résolutions soudaines, ce qui semble contredire cette méthode d'étude minutieuse préalable, que nous venons d'exposer ; il est facile d'en donner la véritable raison et le Testament politique la fournit d'une façon frappante. Lorsque Richelieu apparaît comme coutumier des initiatives promptes (et c"'est le cas le plus fréquent qui a servi à fixer son caractère d'une manière trop absolue), c'est qu'il a à résoudre des problèmes de contingence qui, à les bien considérer, ne sont que des détails dans une tactique prévue à l'avance, ce qu'un esprit d'à propos remarquable lui permet de faire, sans même prendre pour ainsi dire le temps de se consulter avec lui-même ; le cas est différent, s'il s'agit d'une question de principe dont la solution doit fixer les bases d'un plan général ; alors il vacille, il est hésitant, il revient même quelquefois sur sa première façon de voir ; à ce moment le scrupule le domine, l'initiative lui pèse ; c'est alors qu'il sent le besoin de cette prudence que nous avons signalée plus haut comme l'une des règles de sa vie. Cette diversité radicale de méthode dans le travail, appliquée rationnellement suivant le cas, ne pouvait que passer inaperçue pour ses contemporains ; ils étaient trop suspendus à la suite des événements du jour et par suite incapables d'en apprécier la portée véritable, pour en dégager la loi ; leur ignorance même a servi les desseins de Richelieu ; de là procède évidemment, en grande partie, l'ascendant mystérieux et formidable qu'il a exercé sur eux, ainsi que sur le roi, autant et même plus scrupuleux que lui, au sens superficiel du mot, mais n'aj^ant ni son jugement, ni surtout sa mesure dans l'esprit de suite qui est la résultante de son génie.
Richelieu aj'ant traité, quinze ans plus tard, et avec beaucoup plus de développement le même sujet que la Briefve instruction dans ï Instruction du Chrestien^ un court rapprochement de ces deux ouvrages s'impose ici ; è côté de ce dernier, la Briefve instruction produit l'impression d'une œuvre hâtivement composée, en vue d'un besoin immédiat, d'une de ces œuvres de combat
dont nous avons signalé plus haut les caractéristiques, et qui s'explique par l'acuité de la lutte de Richelieu avec les protestants, surtout dans les premières années de son épiscopat. Ulnstruction du Chrestien est, au contraire, l'œuvre mûrie non pas d'un oisif, mais d'un homme disposant de son temps, isolé du milieu normal où il a eu jadis à déployer les ressources de son tempérament de lutteur, et plongé dans une ambiance relativement tranquille ; elle reflète aussi, en plus de l'étude, des préoccupations personnelles; mais d'un ordre tout spécial K Nous les examinerons en leur temps ainsi que le motif pour lequel Richelieu l'a signée et en a revendiqué bien haut et fréquemment la paternité, alors, qu'à l'inverse, il n'a jamais, que nous sachions, fait mention de l'autre et l'a même laissée volontairement dans h'oubli.
Cette omission est d'autant plus remarquable que rien ne rappelle La Briefve instruction dans VInstruction du Chrestien^ si ce n'est quelques membres de phrases isolés ^, assez rares, du reste, mais dont la reproduction presque intégrale est encore une preuve de la communauté d'origine des deux œuvres.
Nous terminerons par la question de forme ; le sujet de la Briefve instruction ne prêtait, il est vrai, à aucune recherche littéraire ; la simplicité et la sobriété du style ne peuvent donc représenter que des arguments d'ordre en quelque sorte négatif, pour la thèse de l'attribution de l'ouvrage à Richelieu, mais Tonne peut s'empêcher d'y constater, avec une netteté et un à-propos d'expressions remarquables, la concision qui lui est chère ; la façon même dont il le présente au lecteur, après le titre, dans la dernière phrase de la Préface, le trahit par le tour et la hardiesse de l'élision : « nous serons succints en paroles, estimant que ceux «auxquels nous parlons, en peu doivent comprendre beaucoup. »
Nous avons dit plus haut, en passant, que la Briefve instruction était une manifestation de la dualité de Richelieu comme prélat et comme homme du monde, au sens le plus élevé du terme, dua-
1. Instruction du Chrestien, Edit. de 1652, p. 13, 32, 35, 37 à 43, 53,77.
2. Nous citerons seulement une phrase typique déjà relevée à ce titre dans a Bviefve instruction, f« 48, et qui a trait au cas du gain au jeu avec les enfants de famille. Ibid , p. 176.
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lité qui faisait prévoir celle de l'homme d'Eglise et de l'homme d'Etat. A ce point de vue seul, et en élargissant la question, cet ouvrage trop dédaigné mérite de retenir l'attention, car il représente le premier effort de Richelieu pour concilier le spirituel et le temporel, tout en respectant leurs intérêts ; le terrain restreint sur lequel il se produit ici s'agrandira avec la sphère d'action de Richelieu, à mesure que sa fortune grandira, mais son objectif restera le même. La Briefve instruction est le premier maillon d'une chaîne qui va se dérouler ininterrompue pendant toute sa vie, dans sa lutte pour le pouvoir, et une fois au pouvoir, dans sa lutte contre les éléments extérieurs opposés qui compromettront à chaque instant cet équilibre ; à ce titre, il constitue un document historique d'une singulière importance, et il met en relief, d'une façon saisissante, dans ce modeste évêché de Luçon, le point de départ d'une orientation définitive que nous aurons à signaler à chaque page, de l'homme d'Etat et du cardinal.
Cette considération d'un ordre synthétique s'ajoute dans le même sens aux arguments d'espèce que nous avons présentés en faveur de l'attribution exclusive à Richelieu de la Briefve instructionei, sur cette conclusion, nous abordons l'étude de son troisième ouvrage.
Ainsi que son titre l'indique, les Ordonnances synodales étaient consacrées au clergé, mais, là encore, Richelieu affirmait sa volonté de ne point le séparer des fidèles, en ordonnant de les lire périodiquement tous les trois mois au prône de la grand'messe K Imprimées à la suite de la Briefve instruction, avec pagination suivie, elles étaient, comme celle-ci, écrites en français. Les statuts synodaux de Henri de Gondy, son confrère de Paris, avaient paru en 1608 en latin, mais ils étaient suivis d'un commentaire explicatif pour une partie, accompagné de la traduction française 2; ceux du cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, dont Luçon était suffragant, étaient publiés, eux aussi, en langue vulgaire^.