MORT A PARIS LE XV JUILLET MDGGCXXVIII
Enfin, sur la dernière façade :
CE MONUMENT A ÉTÉ ÉRIGÉ PAR SOUSCRIPTION EN l'honneur du SCULPTEUR JEAN HOUDON SOUS LES AUSPICES DE l'association ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE AVEC LE CONCOURS DE LA VILLE DE VERSAILLES ET DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE XXVIII JUIN MDCGCXCI Tony Noël, statuaire. Paul Favier, architecte.
Il n'y avait plus qu'un point noir à Thorizon : M. Delaunay pourrait-il assister à la cérémonie et pourrait-il dire les vers que M. Claretie avait composés spécialement à son intention lors de la représentation de Trianon?
Plusieurs fois, M. Alphonse Bertrand était allé chez Téminent artiste, mais toujours souffrant, celui-ci n'avait pu le recevoir. Nous commencions presque à désespérer, lorsque je reçus la lettre suivante, qui vint heureusement mettre fin à nos incertitudes :
« Vendredi 26 juin 1891 y
y> Cher Monsieur Terrade, )) Je serai dimanche à deux heures au square Duplessis et le soir à six heures et demie à l'Hôtel des Réservoirs.
» J'aurais désiré vous répondre plus tôt. . . Mais il faut pardonner à un convalescent qui vient seulement d'obtenir l'autorisation .
» Veuillez agréer et faire agréer tous mes remerciements à ces Messieurs du Comité ainsi que l'assurance de mes meilleurs sentiments.
» Delaunay,
» de la Comédie-Française. »
Dès lors, la fête était complète ; le square Duplessis fat orné, dès le samedi, de nombreux mâts au centre desquels se détachaient des drapeaux français et russes ; à Versailles, on préludait en quelque sorte aux fôtes de Cronstadt ; près de la statue à gauche on dressa une grande estrade tendue de velours rouge grenat et de crépines d'or, destinée à recevoir tous les personnages officiels ; en face, une petite loggia recouverte d'un vélum ; c'est là que viendront se faire entendre les orateurs, protégés ainsi des ardeurs du soleil.
Dès le matin du dimanche 28, Versailles regorge de monde^ les trains de la banlieue semblent jeter tout Paris dans notre ville ; c'est d'abord la revue qui attire le monde et l'avenue de Paris, les rues Saint- Pierre et de la Pompe sont envahies ; puis, vers onze heures, tous les visiteurs partent se restaurer.
Dès une heure de l'après-midi arrivent les membres du Comité, chargés du service d'ordre et du placement des invités.
La circulation est arrêtée à la hauteur de la rue des Missionnaires et la grille de la ville, placée à l'extrémité de la rue Duplessis, restera fermée pendant toute la
cérémonie. Environ mille chaises sont placées à l'intérieur du square ; dans une heure, elles seront toutes prises.
Nous empruntons à VÉcho de Versailles ainsi qu'au Courrier le récit complet de cette journée.
<:< Dimanche, à une heure moins cinq, arrivait de Paris la députation que l'Institut avait considéré comme un devoir d'envoyer pour rendre hommage au nom de V Académie à la mémoire d'un des hommes qui Vont le plus honorée au commencement de ce siècle.
L'Institut avait délégué M. Bailly, président de l'Académie des Beaux-Arts ; M. Paul Dubois, vice-président; M. le comte Henri Delaborde, secrétaire perpétuel, et MM. Cavelier, Jules Thomas, Jules Breton, Chaplain, Daumet et Normand ; M. Duplessis, de l'Institut, avait tenu à accompagner ses collègues.
M. Gustave Larroumet, directeur des Beaux-Arts et membre de l'Institut luimême, avait été délégué par M. le Ministre de rinstruction publique pour représenter rÉtat.
Cette députation était reçue à la gare de la rive gauche, par M. Alphonse Bertrand,
président de TAssociation artistique et littéraire, et M. Bosquet-Luigini, vice-président, qui conduisait les membres de Tlnstitut à l'Hôtel-de-Ville où l'appartement du Président des Assises était mis à leur disposition pour revêtir les habits à palmes vertes que deux huissiers de l'Institut avaient apportés le matin.
Quelques instants après, M. le Maire de Versailles recevait, dans la Galerie municipale, la visite de la délégation de l'Institut et lui faisait les honneurs des salons de réception de la Mairie qui frappèrent vivement ces visiteurs si compétents, par leur élégante architecture et leur exquise décoration.
De là, ils se rendaient à la Préfecture, où ils étaient reçus par M. Bargeton et où se formait le cortège officiel.
A deux heures et demie, le cortège arrivait en landaus rue Duplessis et défilait entre la haie formée par les sapeurs du génie et les sapeurs-pompiers.
M. de Laboulaye, ambassadeur à Saint- Pétersbourgj assistait à la cérémonie.
M. de Mohrenheim, ambassadeur de Russie, qui avait accepté l'invitation du Comité dans les termes suivants: «Votre
grand sculpteur, Jean Houdon, n'est presque pas un étranger pour la Russie; je ne saurais mettre assez d'empressement à accepter avec reconnaissance l'invitation que vous me transmettez pour cette solennité », avait dû, à son grand regret, s'excuser au dernier moment.
S'étaient fait également excuser :
MM. Barthélemy-Saint-Hilaire, Jules Simon, Jules Ferry, Bardoux, Gochery, Besnard, etc.
Parmi les personnalités présentes, on remarquait les généraux Gallimard et Pagès; M. Bargeton^ préfet de Seine-et- Oise ; M. Lefebvre, mairé de Versailles; MM. Haussmann et Gauthier de Clagny, députés de Seine-et-Oise, MM. Journault et Maret, sénateurs; les membres du Conseil municipal : jMM. Lenoir, Victor Bart, etc. ; M. Perrin-Houdon, ingénieur en chef des mines, représentant de la famille Houdon; M. Jules Glaretie, administrateur de la Comédie-Française; M. Delaunay, l'éternel jeune premier, ex-sociétaire de la Comédie- Française, toujours souriant, toujours jeune; notre éminent confrère, M. Philippe Gille, du Figaro; M. Achille Taphanel, conservateur de la Bibliothèque de Ver-
sailles; M. Délerot, ex-conservatear de cette Bibliothèque ; M. Couard-Luys, archiviste du département; M. Pierret-Scapre, conservateur du Musée égyptien du Louvre ; M, Messines, pasteur de TEglise réformée; tous les membres du Comité Houdon et de l'Association artistique et littéraire: M. Alphonse Bertrand, président; Bosquet, vice-président; MM. Albert et Charles Terrade, Victor Renault, Gaston Renault; les poètes Auguste Jehan et Georges Mazinghien ; MM. Wannez, Léonardon, de Willot de Beauchemin, Triboulet, Cerf, Georges Moussoir, Firmin Javel, Dubief, Marcel Lambert, Tiercelin, RémyLandeau, Henry Le Roy, F. Prodhomme, Cousin, Ramin, Meister, Planchet, etc., etc. ; d'Aigremont, de Vaux et de nombreux membres de la presse parisienne.
Le service d'ordre était assuré par M. Baudat, commissaire central, un détachement du 5® régiment du génie, commandé par un lieutenant, un détachement de gendarmerie, les sapeurs-pompiers.
A deux heures précises, le voile qui cache la statue tombe aux applaudissements de toute la foule; la musique du
131^ de ligne fait entendre la Marseillaise^ suivie de VEymne national russe.
Cette statue, due au ciseau de Tony Noël, est vraiment superbe. « L'attitude, dit » M. Philippe Gille, est belle et simple ; » Houdon est représenté en tenue d'atelier, )) le bras nu et dégageant du marbre une » tête où pointe déjà le sourire de Vol- » taire. C'est une œuvre très réussie et qui )) fait véritablement honneur au sculpteur, » ainsi qu'à son collaborateur, M. Paul » Favier, l'architecte distingué, auteur du » piédestal. »
(Tout le monde sait que M. Tony Noël a fait, à Versailles, la restitution du Dragon dans le bassin de ce nom.) »
.Immédiatement M. Larroumet donne la parole au Président du Comité.
M. Bertrand, au milieu de l'attention générale, prend la parole et prononce le discours suivant :
« Monsieur le Maire, » Messieurs, L'Institut qui compte dans ses rangs tant d'hommes illustres et qui n'a jamais cessé d'être l'une des gloires les plus pures de la nation, — lès représentants des puis-
sances amies de la France, les délégués du gouvernement de la République sont aujourd'hui réunis pour rendre un solennel hommage à Jean-Antoine Houdon, né à Versailles le 23 mars 174] ; notre première parole doit être un remerciement; nous Yous l'adressons, Messieurs.
» L'on pouvait s'étonner que dans cette ville historique qui compte tant de statues, il n'y en eût aucune en Thonneur du maître dont le nom, à lui seul, évoque la vision de tant de chefs-d'œuvre immortels.
» Il n'y avait pourtant là. Messieurs, ni oubli, ni indifférence. Dès longtemps le nom de Jean Houdon avait été donné à l'une des rues de sa ville natale; une collection de moulages de ses principaux chefs-d'œuvre a été réunie dans notre Musée municipal où une salle porte son nom. Dès longtemps aussi, nous avons demandé qu'une statue lui fût élevée sur une de nos places publiques.
y) J'en atteste ici M. Emile Délerot, l'un des hommes qui font le plus d'honneur à notre cité et qui ont le mieux gardé, à Versailles, la tradition de ces bons citoyens que notre ville ne cessera de regret-
ter et qui se nommèrent Bersot, Scherer, Emile Deschamps, Laboulaye, Edouard Gharton — Edouard Charton qui fut notre président d'honneur et qui nous a légué l'inoubliable souvenir de sa bonté, de son grand cœur, de son amour du bien public.
» Dès 1855, en effet, M. Délerot, dans un mémoire qu'il écrivit en collaboration avec M. Legrelle et qui fut couronné par la Société des Sciences morales de Versailles, réclamait, en termes pressants, en l'honneur de Houdon, le monument qui vient de lui être élevé. *
)) Houdon n'a rien perdu à cette attente ; il est de ceux dont la gloire peut être patiente, parce qu'elle est durable et forte, patiens quia fortis,
y> C'est toutefois, Messieurs, un rare bonheur, pour l'Association artistique et littéraire de Versailles, d'avoir, en dix-huit mois, grâce à votre concours à tous, réussi à élever cette statue, qui personnifie d'autant mieux l'admiration de Versailles pour son illustre fils, que ce monument est l'œuvre d'un architecte versaillais, M. Paul Favier, et d'un sculpteur qui aime se souvenir qu'il doit beaucoup à notre cité et qui, en l'honneur de Houdon, pourrait
répéter la parole adressée par Dante à Virgile : Tu dicca è tu maestro I
» Messieurs, nous sommes fiers de le rappeler, c'est à une des portes du Château, dans un modeste réduit, au sein d'une famille aussi humble que le fut celle de Hoche, que naquit Jean-Antoine Houdon.
» C'est à Versailles que, tout enfant, il apprit à voir et à penser; c'est à Versailles qu'il modela ses premiers essais et que naquit en lui ce sentiment de la grandeur et de la force, cet amour de la beauté et de la grâce, dont Talliance, si rare, caractérise son œuvre.
))De même qu'ici, dans cette ville, on allait un peu plus tard remplacer l'adoration des vieilles idoles par le culte de la patrie et de la liberté, de même Houdon, par la puissance de son génie, substitua à la mode du convenu et du factice l'observation et l'amour du vrai.
» C'est ainsi que ce grand maître régénéra l'Art français, ou plutôt l'Art lui-même. N'en est-il pas de l'Art comme de ce géant qui, lorsqu'il se sentait vieillir, ne retrouvait des forces qu'à la condition de se rapprocher de la Terre, sa mère, c'est-àdire du réel et du vrai?
» Tout à l'heure des orateurs autorisés vous retraceront la vie de Houdon. Je n'ai qu'à m'acquitter d'une tâche plus modeste ; elle consiste, Monsieur le Maire, à vous remettre la statue de Houdon, en la confiant, au nom de l'Association, à la Ville de Versailles.
» Je me reprocherais cependant de ne pas rappeler qu'au xviii® siècle, on vit rayonner, au-delà même des limites de l'Europe, la renommée de ce Versaillais, et qu'aujourd'hui encore, ce n'est pas seulement la France, mais le monde entier qui salue sa mémoire.
» N'en avons-nous pas un frappant témoignage dans l'envoi de la souscription remise à notre ambassadeur, M. de Laboulaye, — un nom cher à Versailles, — par S. M. l'Empereur de Russie en l'honneur du sculpteur français dont plusieurs des plus belles œuvres sont à Saint-Pétersbourg, grâce à la munificence de la grande Catherine, de celle que nos écrivains et nos poètes appelaient la Sémiramis du Nord.
» En voyant icile sympathique représentant d'un souverain dont le nom est chez nous justement aimé, comment ne nous
féliciterions-nous pas de l'occasion heureuse que nous devons à cette statue, de nous rappeler qu'il y a entre la France et la Russie une communauté de relations et d'admirations, plus que séculaire, et dont la mémoire, aujourd'hui rajeunie, reste pour nous tous, au-delà même du domaine de l'art, une patriotique espérance.
» A cette espérance, il s'associerait avec nous, le grand sculpteur qui porta si haut et si loin le nom de la patrie française.
» Ce fut à Houdon que, durant de longues années, de tous les points de l'Europe, on vint demander de rendre vivante, — de rendre immortelle l'image de tous les hommes qui furent grands ou de toutes les femmes qui furent belles !
» N'est-ce pas lui qui, pour ne citer que quelques-uns de ses modèles, nous a légué les traits de Jean- Jacques Rousseau, de Diderot, de d'Alembert, de Franklin, de Mirabeau ?
» Mais, entre tous, il est deux hommes dont Houdon, le grand sculpteur, — tel que nous le voyons apparaître aujourd'hui dans la statue de Tony Noël — sut, pour la postérité la plus lointaine, fixer rim.age, je dirai plus : le caractère.
» L'un, c'est Washington, calme, digne, imposant l'admiration et le respect par sa simplicité fière et bienfaisante.
)) Houdon, vous le savez, eut le suprême honneur d'être appelé, au lendemain de la guerre de Tlndépendance, par le Congrès des États-Unis pour fau^e la statue da chef du gouvernement qui personnifie le Nouveau-Monde, ou, pour mieux dire, le monde nouveau.
» Il est un autre homme dont le nom est lié à jamais à celui de Houdon. Celui-là, c'est Voltaire, — Voltaire que nous voyons ici même sortir du marbre, vivant et railleur.
» Il est déjà là, dans cette ébauche, ce'sourire empreint, non pas de ce scepticisme qui stérilise toutes choses, mais de cette ironie généreuse qui fut comme Tépouvantail des abus, des injustices, des cruautés matérielles et morales que 1789, de son souffle puissant et terrible, allait, tout à l'heure, balayer.
)) Oui, le voilà bien, Messieurs, au jour de son triomphe à l'Académie et à la Comédie- Française, à l'heure où il s'écriait : « Parisiens, vous me ferez mourir de plaisir », — - le voilà cet homme unique qui, malgré
tout, garde Thonneur d'avoir plus fait, pour rhumanité et la tolérance, qu'aucun autre homme à cette époque et même à toutes les époques.
» Cette fois encore, cette fois surtout, Houdon fut dans la vérité, il vit juste, et il faut remercier M. Tony Noël de s'être, en sculptant la statue de Houdon, souvenu de Voltaire, — de celui de la Comédie- Française, de celui qui est ici, de celui qui est partout, de celui qui vivra toujours.
» Entre Voltaire et Houdon, il y a, d'ailleurs, une autre affinité, une autre ressemblance. Au xviiP siècle, partout on lisait Voltaire; partout on réclamait, pour les admirer, des bustes, des statues, des œuvres de Houdon.
» Aujourd'hui, la sculpture le fait revivre • à son tour, notre grand sculpteur, non loin de ces bois qu'il affectionnait comme une source de calme et de repos, — à quelques pas de ces jardins et de ces palais où il trouva tant de modèles et en faveur desquels, s'il les revoyait aujourd'hui, délabrés et menacés par le temps, il vous adresserait à vous, les représentants de TArt, les représentants de l'État, une suprême prière. Il vous supplierait, en y
mettant toute son âme, toute sa conviction, tout son amour du beau, — il vous supplierait de faire un nouvel effort pour ne pas laisser s'efTriter et disparaître cette partie du patrimoine national, ce Versailles qui, au xix^ comme au xviip siècle, a vu le palais des rois devenir le berceau des libertés françaises, ce Versailles que d'inoubliables malheurs nous ont rendu encore plus cher, — je puis le dire en m'adressant à vous, Monsieur le Maire, qui, aux côtés de ce vaillant patriote, M. Rameau, avez combattu et souffert pour notre ville, à l'heure où la force semblait primer le droit.
» Il me reste un devoir que je voudrais savoir mieux remplir, c'est de remercier, au nom du Comité, tous ceux qui ont contribué à rédiflcation de cette statue.
)) Comment exprimerais-je, par exemple, notre gratitude envers la Comédie-Française, qui s'est associée à nous pour contribuer à recueillir l'argent nécessaire et pour payer sa dette, comme Fa dit M. Jules Ciaretie, à celui qui, dans le foyer du Théâtre-Français, a fait revivre pour Téternité Molière et Voltaire ? Tout à l'heure encore, n'allons-nous pas entendre des
vers charmants de l'administrateur général de la Comédie, récités par l'incomparable artiste, gui semble avoir emprunté au xviiP 'siècle un reflet de sa spirituelle élégance.
» Comment oublier aussi celles et ceux qui, naguère, de l'Opéra et de l'Opéra-Comique, vinrent à Trianon pour ressusciter, avec tant d'éclat et tant de grâce, des souvenirs dont la mélancolie ajoute encore au charme pénétrant ? Messieurs, nous regardons, nous écoutons, nous applaudissons encore. Une fois de plus, il aura été donné à Fauteur de la Diayie de faire redescendre les déesses sur la terre, — pardon, sur la scène de Trianon.
» Ainsi encore, Houdon aura ajouté à notre dette envers lui. Tous, vous nous aurez aidés à l'acquitter, Messieurs, en venant ici décerner un hommage, digne de sa mémoire, à un homme qui, aux yeux du monde entier, honore FArt, la France, la Patrie. »
Le discours de M. Alphonse Bertrand fut couvert d'applaudissements.
M. le Maire monte à son tour à la tribune et s'exprime en ces termes :
<( Monsieur le Président,
» Au nom de la Ville de Versailles, je reçois de l'Association artistique et littéraire la statue élevée à Jean Houdon et j'ai riionneur de vous en remercier.
)) Grâce à l'heureuse initiative que vous avez prise et à laquelle le Conseil municipal s'est associé avec tant d'unanimité, grâce à un admirable concours de bonnes volontés, grâce aux nombreux et empressés souscripteurs, parmi lesquels vous avez eu la rare fortune de voir figurer le nom d'un souverain puissant et ami de la France, votre jeune association nous dote aujourd'hui d'un véritable chef-d'œuvre ayant à tous les degrés, si j'ose dire, la marque, le cachet versaillais.
» Le beau monument que nous inaugurons est dû, en effet, vous venez de le rappeler, à la collaboration d'un grand sculpteur qui se déclare lui-même un Versaillais adoptif, et d'un architecte distingué, enfant de notre ville, — je suis heureux aussi d'avoir à les féliciter au nom de nos concitoyens.
» La ville de Versailles, entrée si tard dans l'histoire nationale, et où se sont accomplis, cependant, des événements si
mémorables, est justement flère des grands hommes qu'elle a produits. Elle a donné à l'art militaire, avec Hoche, un de ses héros les plus purs, les plus magnanimes ; à la philanthropie, avec Tabbé de l'Épée, une de ses figures les plus saintement rayonnantes ; à la littérature, avec Ducis , un de ses poètes les plus délicats ; à l'art musical avec Kreutzer, un de ses compositeurs les plus remarquables, en même temps qu'un violoniste d'un immense talent ; à la statuaire, avec Jean Houdon, un de ses maîtres les plus féconds, les plus universellement reconnus.
» Comme l'abbé de l'Epée, comme Hoche, Houdon fut à la fois un grand talent et un grand caractère. Il est allé à la gloire par la vertu et par le travail. Le Versaiilais illustre entre tous, le prodigieux artiste dont le nom a franchi toutes les frontières et traversera tous les temps, était parti de l'origine la plus humble, — le génie seul ne suffirait pas à expliquer ses triomphes, sa vie est un exemple de ce qu'ont pu l'effort patient, la persévérance, la franchise, le dévouement aux nobles causes, aux grandes idées.
» C'est surtout de nos jours, après l'œuvre
émancipatricè de nos pères du xviii'^ siècle, c'est dans notre démocratie appelée par eux à un avenir illimité, que ces vertus sont devenues d'une application commune, un levier irrésistible à la portée de toutes les intelligences, de toutes les probités. . .
a A toutes les gloires de la France », dit une inscription placée dans la cour de notre admirable château.
y) Parmi ces gloires, les statues déjà élevées dans nos rues célébraient deux des plus belles, des plus incontestées. Le monument que vous venez d'édifier répond au même idéal. Il ne rappellera pas seulement à l'émulation de quelques-uns de nos enfants le plus éclatant souvenir : il sera pour tous la plus utile leçon.
» Je m'empresse de céder la parole à Téminent Directeur des Beaux-Arts, venu ici pour honorer, au nom de l'Etat, la mémoire de notre grand concitoyen, et qui parlera de son œuvre incomparable avec une compétence et une éloquence auxquelles je ne saurais prétendre. ))
A plusieurs reprises Tallocution de M. E, Lefebvre est soulignée d'applaudissements unanimes et au moment où le Maire
de Versailles va rejoindre sa place sur l'estrade, M. Larroiimet, qui venait de quitter la sienne, lui serre la main et le complimente.
Le jeune directeur des Beaux- Arts, tout nouvellement nommé membre de l'Institut des Beaux-Arts, monte les degrés de la tribune.
Il n'a pas encore parlé que déjà un courant sympathique s'est établi; un religieux silence se fait pour écouter cette parole sonore, enveloppée d'un léger accent méridional plein de grâce et de charme.
Le Directeur des Beaux-Arts commence son discours:
a Messieurs, )) Si jamais un artiste mérita de la postérité le grand honneur d'avoir son image dressée sur la place publique de sa ville natale, c'est assurément Jean Houdon, et cet hommage, parfois trop prodigué, n*est aujourd'hui qu'an acte de justice. Ceuii qui, pendant un demi-siècle, lutta de fécondité avec une des époques de noire histoire les plus riches en grands hommes, pour conserver à jamais, par le marbre et le bronze, l'empreinte que le génie, la
beauté ou la race gravaient sur la physionomie humaine, celui-là devait recevoir à son tour la consécration qu'il a lui-même donnée à tant d'autres et votre pieux souci des gloires de Versailles a bien choisi son objet. Les amis de l'art français ont répondu avec empressement à votre appel ; l'Etats'estjoint à vous,et, par un acte de générosité impériale, le souverain d'un grand pays ami de la France a consacré l'admiration que votre compatriote excitait jadis dans le monde entier. Il y a là pour vous un motif de grande fiei'té ; nous en prenons tous notre part, et nous prions M. l'Ambassadeur de Russie de se faire en haut lieu l'interprète de notre respectueuse gratitude.
» Quant au sculpteur que vous avez choisi pour représenter un maître de la sculpture, il s'est acquitté de sa tâche d'une manière digne d'elle. M. Tony Noël nous a représenté Houdon dans la force de l'âge et du génie, dans le feu du travail, avec sa vivacité, sa bonhomie, son fin sourire, cette vie qu'il répandait dans tous ses travaux, et faisant sortir du marbre la tête de son Voltaire, Ce n'est pas seulement une idée ingénieuse ; c'est la traduction fidèle
du souvenir qu'éveille le seul nom de l'artiste , en mettant sous nos yeux son titre le plus connu.
» Les premières années de Jean Houdon s'étaient passées dans votre ville, Messieurs, au milieu d'un peuple de statues qui semble fait pour provoquer la vocation d'un sculpteur. La sienne fut rapide et toute spontanée.
» Au moment où il abordait son art, deux influences entièrement opposées se partageaient la sculpture française et auraient fait courir de graves dangers à une nature moins originale que la sienne ; d'autant plus que ses premiers maîtres, Pigalle et Slodtz, étaient justement les chefs des deux écoles rivales: Pigalle, réaliste hardi et puissant, mais qui s'attachait au vrai jusqu'à lui sacrifier le beau; Slodtz, représentant d'un genre gracieux, mais fade et maniéré. Entre ces deux voies Houdon se fraya la sienne, sans ambition excessive ni programme affiché, mais avec une sûreté d'instinct qui le conduisit sans erreur ni défaillancejusqu'au bout d'une des plus longues et des plus fécondes carrières qu'il ait été donné à un artiste de parcourir. Cette voie était celle où se rencontrent pour s unir la vérité.
qui doit être la règle suprême de l'art, et l'idéal sans lequel la vérité est incomplète. Il joignit à ces dons essentiels une habileté de main et un charme d'exécution merveilleux, ne cessant d'étudier deux choses qu'il regardait comme essentielles, l'anatomie et les procédés matériels de la sculpture, exécutant, encore élève, sonÉcorché, devenu classique, et recherchant les meilleurs procédés de pratique et de fonte, en un mot, artiste complet, comme au temps où les maîtres ne se croyaient dignes d'exercer leur art que lorsqu'ils excellaient également dans toutes ses parties, les plus modestes commue les plus élevées.
» Grand prix de sculpture à vingt ans, Houdon arrivait à Rome pendant que les leçons et les découvertes de Winckelmann offraient à l'étude des artistes une antiquité plus complète et plus familière, partant plus vraie. Quoi qu'on ait pu dire, il dut beaucoup à cette seconde Renaissance et il suffît de regarder le Voltaire et la Diane pour y retrouver ce que la contemplation des modèles antiques, conservés au Vatican ou retrouvés à Herculanum et à Pompéi, lui avait appris comme science du nu, justesse des poses et disposition
des draperies. En attendant, pensionnaire de l'Académie de France, il débutait par un chef-d'œuvre, ce saint Bruno que Rome a gardé et que notre pays connaît trop peu, mais que les meilleurs juges mettent à côté, peut-être au-dessus de ses plus célèbres figures et dont ClémentXIV disait spirituellement : « Si la règle de son ordre ne lui prescrivait le silence, il parlerait. » C'est, en effet, un modèle de vérité religieuse, de simplicité expressive et de grandeur morale dans l-liumilité. De retour en France au bout de dix ans, Houdon présentait à l'Académie des Beaux-Arts, qui le prit bientôt au nombre de ses membres, un gracieux Morphée dormant sur ses pavots, et au public une première série de bustes, qui attestaient du premier coup un maître incomparable dans l'art du portrait sculpté. Il restera, dès lors, exclusivement fidèle à cette première révélation et ne donnera guère que des statues isolées et des bustes. Par modestie, en effet, il ne s'attachait qu'à ce qu'il faisait excellemment, à ce qu'il sentait et rendait le mieux, c'est-àdire de belles attitudes et des physionomies expressives.
» Sa première exposition est de 1771 et la
dernière de 1812. Durant ces quarante années, il ne cessa de produire avec une fécondité prodigieuse; toutes ses œuvres méritent l'intérêt, beaucoup Tadmiration et plusieurs prennent aussitôt place parmi les chefs d'œuvre les plus incontestables que le statuaire nous ait laissés. Dans la série de ses bustes, tous ceux de ses contemporains qu'un titre quelconque désigne à l'attention de l'artiste épris de vérité observée et vivante sont reproduits par lui, tandis que, d'autre part, il emprunte au passé, pour les ressusciter par un prodige de divination et de création quelques physionomies de grands hommes dont il ne restait que des images incomplètes ou infidèles. Ce sont, dans le présent, des souverains comme Louis XVI, Gustave III, Napoléon 1^% des hommes de guerre comme Lafayette, Washington, le bailli de Suffren, Soult, Ney ; des hommes d'Etat comme Turgot, Mirabeau, Necker, Jefferson, Franklin, Barnave, Boissy d'Anglas ; de grands écrivains comme Diderot, d'Alembert, Jean-Jacques Rousseau, Buffon; des savants et des inventeurs comme Lalande, Tronchin, Montgolfier, Fulton et Pilâtre des Rosiers ; des artistes comme Gluck, Larive, Sophie Ar-
nould et M'^° Olivier; des figures d'actualité et de mode, comme Cagliostro, le président Dapaty, Paul Jones, Lise l'ingénue et la belle M^'^ Odéoud. Dans le passé il s'attache à deux génies français par excellence et que son art ne sépare pas plus que notre admiration, La Fontaine et Molière. Parmi ses figures, moins nombreuses, mais dont le nombre eût rempli la carrière d'un autre artiste, la postérité ratifie le jugement de ses contemporains en mettant au nombre des œuvres de premier ordre ou des chefsd'œuvre, Dia7ie, Voltaire, la Frileuse, ToitrvilLe, Washington.
» Je rappelais tout à l'heure, Messieurs, la part que l'empereur de Russie veut bien prendre à une œuvre française ; ce m'est un devoir de dire expressément de quelle manière Houdon l'a méritée. Un de ses premiers bustes fut celui de la grande Catherine et un des derniers celui d'Alexandre I^'; dans l'intervalle il reproduisait l'image des princes Galitzin, du général et du comte Soltikoff, de la princesse Aschkoff, etc. C'est sur la commande de l'impératrice Catherine que fut exécutée la première statue en marbre de la Diane; c'est elle encore qui demandait à l'artiste le buste
de Voltaire, cette même tête qui devait être celle du Voltaire assis. Ainsi, Messieurs, à son entrée dans la vie européenne la Russie demandait à la France sa première initiation de la pensée et de l'art; sa souveraine consultait ou appelait près d'elle Diderot, Voltaire et d'Alembert ; c'est Falconet qui exécutait pour Saint-Pétersbourg la statue équestre de Pierre le Grand ; quant à Houdon, il envoyait au palais de l'Ermitage les plus parfaits modèles de ce que notre race peut réaliser dans le domaine de la force ou de la grâce plastiques. Cette initiation, la Russie est en train de nous la rendre par la littérature. A cette heure, son âme pénètre lame française ; elle nous apporte une impression profonde de charité et de solidarité humaine ; elle nous unit dans la communauté des mêmes sentiments.
» Messieurs, je n'ai fait qu'énumérer les œuvres capitales de Houdon ; je ne saurais les caractériser en détail sans sortir des limites qui me sont^ tracées. Je dois, cependant, justifier devant vous l'hommage que nous rendons à l'artiste par la brève appréciation de ses principaux titres. Dans l'art du portrait, Houdon est un novateur
hardi. L'antiquité nous avait laissé d'admirables bustes ; il n'était possible de les égaler qu'en concevant autrement le portrait sculpté. Les maîtres d'autrefois s'efforçaient de reproduire dans une physionomie tout un caractère et toute une existence par un petit nombre de traits expressifs et largement simphfiés. Houdon, lui, atteignait le même but par le nombre et la précision des détails, sans viser au tour de force, ni tomber dans la minutie. Avec une intelligence qui semblait lire jusqu'au cœur de ses modèles, traduisant les plis du front, animant les yeux, donnant le mouvement aux lèvres, il produisait l'illusion de la pensée, du regard et de la parole ; idéaliste et vrai, il reproduisait à la fois le visage et l'âme dans une exécution précise et souple, énergique et gracieuse. Gliick, avec sa belle figure incorrecte et ravagée, J.-J. Rousseau, le regard méfiant, la bouche fine et bonne, Molière surtout, ce « Molière de la postérité », avec son expression mélancolique comme l'expérience, passionnée comme l'art, noble comme le génie, produisant l'émotion par l'intensité d'esprit, de raison et de bonté qui s'en dégagent, ces bustes sont au nombre des
plus belles images, vraies et créées, que Tart ait à la fois empruntées et ajoutées à la nature, en lui donnant ce qu'elle n'a pas, la vie augmentée par le génie humain. Le Voltaire assis, drapé dans un vêtement d'apothéose et avec une attitude que Ton devine familière, les mains au repos et prêtes à lancer le corps pour l'attaque, l'ironie et la raison sur les lèvres, les yeux brûlants d'esprit et de génie, c'est l'incarnation complète d'un homme dont la nature prodigieusement variée semblait rebelle à toute synthèse artistique. Parmi ses statues, TourvUle, c'est l'héroïsme ; la Frileuse est une trouvaille d'attitude, un rêve fugitif de grâce et de jeunesse saisi et fixé, une merveille de modelé ; la Diane enfin, nue et chaste, svelte et robuste, posée et courante, est un prodige de rythme, d harmonie et de variété; avec le Voltaire, elle est, comme on l'a dit, une des vingt ou trente statues qui suffiraient à caractériser, par un petit groupe de chefs-d'œuvre, toute l'histoire de la sculpture française.
» Messieurs, l'histoire des grands artistes n'est parfois, en dehors de leurs œuvres, que celle de leurs luttes et de leurs
souirrances, de leurs injustices ou de leurs erreurs. 11 semble pour quelques-uns d'entre eux, et des plus grands, que leur génie ne puisse s'exercer que par Tégoïsme et que la vie leur fasse payer en épreuves le don qu'ils ont reçu. Houdon échappa entièrement à cette loi trop vérifiée.
» Modeste, inoffensif, avec cette bonhomie et cette naïveté qui ne sont parfois « que le masque modeste et discret d'une grande finesse d'esprit », il n'eut, lui, d'autre histoire que celle de ses œuvres. A travers une existence si laborieuse que, dans un seul Salon, il lui arriva d'exposer jusqu'à trente ouvrages, il exerça son génie avec une fécondité facile, sans envie, sans orgueil, sans autre ambition que celle d'exceller dans son art ; aimé de tous, à peine s'il eut à souffrir quelquefois d une critique ignorante ou mal motivée, mais il recevait avec une égale quiétude le bien ou le mal qu'elle disait de lui. Au terme d'une longue existence, il retrouvait l'ingénuité de l'enfant; il s'éteignait enfin, entouré d'affections domestiques et de respect.
» Vous avez bien fait. Messieurs, de rendre à un tel homme un hommage public et durable. Ce fut un grand artiste
et qui demeurera toujours Tlionneur de l'art français.
» Entre les diverses branches de cet art, la sculpture est, à cette heure, la plus haute, la plus vigoureuse et la plus féconde. Le moment était donc bien choisi pour marquer le rang que Jean Houdon occupe au milieu de nos maîtres présents et passés. Ce rang est des premiers, comme l'artiste lui-même, et, en le constatant, la ville de Versailles a bien mérité de l'art français. »
La péroraison de M. Gustave Larroumet est unanimement applaudie.
Ce discours, remarquable à tous les points de vue, démontre une fois de plus que le directeur des Beaux-Arts est non seulement un de nos hommes de lettres les plus distingués mais aussi un critique d'art hors de pair.
A M. Larroumet succède le secrétaire perpétuel de FAcadémie, le comte Henri Delaborde.
(( Messieurs,
» Après ce qui vient d'être dit sur le grand artiste dont ce monument achève aujourd'hui de consacrer la gloire, il serait
au moins superflu de relever à nouveau des titres et de rappeler des chefs-d'œuvre présents, à l'heure où nous sommes, au souvenir et à la pensée de chacun. Je ne me donnerai pas cette tâche inutile ; mais, interprète des sentiments de l'Académie des Beaux-Arts, j'ai le devoir de saluer en son nom, avec un respect profondément reconnaissant, la mémoire d'un des hommes qui Pont le plus honorée par la dignité du caractère comme par Téclat du talent. Houdon a, pendant plus de trente années, appartenu à notre compagnie. Il y était entré, à l'époque même de la fondation de l'Institut de France, avec David et Méhul, avec quelques autres maîtres illustres encore, nommés par arrêté du gouvernement d'alors pour former le noy slvl des diverses sections de la future classe des Beaux-Arts, et pour procéder, sous leur propre responsabilité, à l'élection de ceux qui devaient ensuite y siéger auprès d'eux.
» Quoi de plus nature], d'ailleurs, quoi de plus légitime que l'autorité exceptionnelle qu'on lui reconnaissait ainsi ? Certes, dans la seconde moitié du xviii® siècle, aucun sculpteur n'avait, autant que lui,
accru au dedans et propagé au dehors la gloire de notre art national ; aucun ne jouissait d'une réputation personnelle aussi vaste que celle qu'il s'était acquise depuis le temps où il exécutait à Rome son admirable samt Bruno ou, un peu plus tard, à Paris, son" incomparable statue de Voltaire^ jusqu'au jour où il complétait, en 1791, par le buste de Mirabeau, cette belle série de bustes en terre cuite ou en marbre qu'il avait ouverte par celui de Diderot, vingt ans auparavant. Il était donc en 1795 un des chefs tout désignés d'avance, un des ancêtres de droit, pour ainsi dire, qu'il convenait de donner à la famille naissante et qui devaient pendant les années suivantes, mêler, au grand profit de tous, les souvenirs de leur riche passé aux preuves faites dans le présent et aux succès obtenus par des talents plus jeunes. Houdon a assez vécu pour que, — sans parler d'autres artistes nés vers la même époque, — David d'Angers et Pradier aient pu devenir ses confrères. Dans Thistoire de l'Académie, il représente à la fois la période de ses commencements et celle où ses traditions ont achevé de s'établir ; où, tout en se renouvelant à certains
égards, l'art, tel qu'il l'avait lui-même compris et pratiqué, ya être continué par des successeurs dignes de recueillir sou héritage. Aucun d'eux, ni alors, ni plus tard, n'a été tenté de contester la puissante utilité des exemples légués par Houdon à notre école, et ceux-là même n'ont jamais hésité à le tenir pour leur maître qui eussent été ou qui seraient, aujourd'hui encore, le plus près de paraître ses égaux, » Soixante-trois ans se sont écoulés depuis la mort de Houdon. Quatre fois, dans cet espace de temps, le fauteuil qu'il avait occupé a changé de destinataire (1), tandis que le personnel des autres sections se renouvelait dans les mêmes proportions ou, souvent, à des intervalles plus courts encore. La génération académique à laquelle les anciens confrères de l'illustre sculpteur avaient fait place a elle-même disparu, ou n'a plus parmi nous que de rares représentants ; mais, quels qu'aient pu être ces changements successifs, le souvenir de Houdon n'en est pas moins resté vivace et unanimement vénéré dans cette Académie dont il avait été l'un des fondateurs. Les
(l) Voir aux pièces justificatives.
membres qui aujourd'hui la composent tiennent à honneur de se dire les descendants d'un aussi noble aïeul. En venant, devant ce monument dédié à sa mémoire, apporter le tribut de leurs hommages, ils ne font donc que remplir un devoir de piété filiale, en même temps qu'avec vous, Messieurs, avec tous ceux qui ont au coeur Famour de la France et le zèle patriotique de ses gloires, ils applaudissent à la consécration publique et définitive d'un des plus beaux talents dont notre pays puisse s'enorgueillir. »
Il était difficile de résumer la vie si longue de Houdon en moins de mots ; aussi est-ce dans le plus grand silence que le discours du secrétaire perpétuel de l'Académie a été écouté; les applaudissements sympathiques de la fin ont dû prouver au comte Delaborde que tous comprenaient les finesses de cette argumentation serrée, le propre du talent de l'éminent secrétaire perpétuel»
Mais tout à coup émerge la tête si spirituellement fine de l'un des plus grands sociétaires que la Comédie-Française ait jamais possédés dans son sein. Nous avons nommé Delaunay. Il y a une certaine res-
semblance indiscutable entre celui qui interpréta jadis Fortunio, et l'homme de marbre que Versailles célèbre en ce jour. Houdon, c'est l'artiste de son siècle, Delaunay, c'est l'artiste du dix-huitième siècle transporté dans le nôtre.
Un silence profond s'établit dès que M. Delaunay apparaît ; le public est haletant, le mot n'est que juste, car il va lui être donné d'entendre celui qui s'est obstinément tu depuis le jour de sa retraite de la Comédie, et d'un autre côté l'artiste est ému, profondément ému ; c'est presque en tremblant qu'il lance à la foule le titre de la poésie : La Comédie à Trianon,
Cela dit, M. Delaunay, complètement maître de lui, récite, tantôt avec force, tantôt avec grâce, les vers de la charmante pièce de M. Claretie ; en un mot, il y met tout son esprit, et qui plus est, tout son cœur 1
Non 1 Depuis qu'il est des théâtres Dont la Muse, la lyre en main, Vers des jeux sombres ou folâtres Aux foules apprit le chemin ; Que Thespis, lasse de voyage Et par le soleil étouffant, Sous quelque verdoyant ombrage Arrêta son char triomphant,
Je ne crois pas que sur la terre Nul autre théâtre ait été Aussi digne d'être chanté, D'être fêté, d'être vanté Que ce théâtre solitaire Depuis un siècle déserté.
— Mais pour vous dire son histoire,
Plutôt que Taustère Clio,
11 faudrait à sa douce gloire
Le chantre de Fortunio.
Lui seul, en ses rimes légères,
Conterait le flot gracieux
De déesses et de bergères
Pour qui ces murs avaient des yeux :
« Les grandes dames radieuses,
Les rois, les princes, les prélats,
Et les marquis à grands fracas,
Et les belles ambitieuses
Qui d'amour s'y parlaient tout bas . . •
« Que de duchesses, de caillettes, De talons rouges, de paillettes, Que de soupirs et de caquets, Que de grands seigneurs, de laquais, Que de plumets et de calottes, De falbalas et de culottes, »
Se pressèrent dans ce décor Etincelant d'azur et d'or !
C'était ici le doux empire Des sourires et de l'amour Et, disait-on. Flore et Zéphire En composaient toute la cour.
On y venait, loin de la ville, Cacher en toute liberté La grandeur et la majesté Que célébrait l'abbé Delille.
Au trône on préférait l'ormeau Sous lequel, en claire toilette, La reine Marie-Antoinette Ayant pour sceptre une houlette Semblait la reine d'un hameau.
Pour coiffure un cbapeau de paille,
Pour falbalas un tablier,
On fuyait l'ennui de Versaille,
Et, dans ce décor familier
Que chérissait la cour entière,
La Souveraine était laitière,
Caraman était jardinier.
Séjour plein d'ombre et de mystère !
Là, plus d'une idylle à Cythère
Comme un gai ruisseau prit son cours.
Puis ici, dans ce petit temple
Or et blanc, parsemé d'Amours,
Pèlerin attendri, contemple
— Ou plutôt écoute tout bas —
Rousseau, ce Wagner d'un autre âge,
Jouant son Devin du Village. . .
Devin qui ne devinait pas!
Là-bas, très loin, dans la bruyère,
Par Tété chaud ou l'hiver froid,
Le paysan de La Bruj^ère
Peinait sur le dur sillon droit.
Si Colin disait sa souffrance,
Le vrai Colin — Tépouvantail —
Vite on ouvrait un éventail, . .
Et l'éventail cachait la France !
De peuple? La foule. , . un détail 1 Quelques-uns disaient : un bétail !
Hier laitière^ à présent actrice,
La Reine a changé de caprice
Et nous la retrouvons encor
Sous ces lambris de neige et d'or
Comédienne d'une troupe
Où vos noms paraissaient en groupe,
Coigny, Lauzun et Luxembourg.
0 l'artistique République
Où les grands seigneurs tour à tour
Gaîment se donnaient la réplique,
Où, des sots bravant le haro,
Pimpant apparut Figaro !
O la charmante République!
Renais, fantôme gracieux Du siècle charmant et futile Où la sagesse des aïeux Préférait l'aimable à Tutile ; Où, dans un décor printanier, La Belle, dont l'amour se joue, Passait, une mouche à la joue Et des roses à son panier ; Où, parmi les odeurs exquises Et dans la poudre des cheveux, Sur l'éventail clair des Marquises Flottaient des serments et des vœux.
Siècle dont Boucher fut l'Apelle ; Siècle des roses et des lis, Dont ce temple coquet rappelle Les plaisirs, hélas ! abolis ;
Siècle dont la gaîté fut brève, Aux clairs matins d'avril pareil, Et dont la mémoire est un reve D'amour furtif et de soleil !
Spectre gracieux d'un autre âge Par qui ce séjour est hanté, Houdon attendait un hommage, Lui, le sculpteur de la beauté !
Pourquoi ne pas tirer de l'ombre, Pour que son nom y soit fêté, Ce théâtre désert et sombre Où soudain renaît la clarté ?
Afin que la sérénité Vienne à son fantôme morose, Faisons jaillir, effort tremblant, Des trois marches de marbre rose.
Le bloc exquis d'un marbre blanc !
A son Foyer dont elle est fière.
Où le soleil de l'Art a lui, La Comédie a, grâce à lui, Voltaire à côté de Molière.
Marbre ou bronze, pierre ou métal, Que Noël pour lui s'évertue !
Houdon a donné la statue :
Nous lui donnons le piédestal !
C'était là-bas, dans la pénombre,
Que devaient être dits ces vers,
Faits pour le théâtre un peu sombre,
Et non pour les cieux grands ouverts. . .
Il leur fallait l'ombre secrète,
La scène remplie à demi
Et la complicilé discrète D'un petit auditoire ami.
Mais, de Trianon à Versaille, Ont-ils, ces vers sans lendemain, Perdu leur parfum? 0 semaille Des aubépines en chemin ! . . .
Au marbre, qu'un doux reflet dore, Nous les offrons comme à l'autel .
Ils peuvent célébrer encore Le sculpteur à l'Œuvre immortel Puisque, désormais, près de Hoche, Le héros au sabre vermeil, Se dressera sous le soleil, Après le soldat fans reproche, L'artiste au ciseau sans pareil ! . . .
Devons -nous dépeindre ici le succès obtenu par l'ancien sociétaire de la Comédie? — Non, n'est-ce pas.
Au reste, le mot succès est trop faible pour traduire notre pensée, c'est un triomphe, un grand triomphe que Tartiste a remporté, et si ce triomphe en a rappelé d'autres à M. Delaunay, gageons qu'il ne compte pas celui du 28 juin comme Tun des moindres de sa belle carrière artistique.
M. Delaunay peut enfin regagner sa place sur l'estrade, après avoir nommé Tauteur de la poésie, sur l'insistance réitérée de la foule.
A l'issue de la cérémonie, M. Larroumet donne, au nom du Ministre de l'Instruction publique, les palmes académiques à MM. Arsène Bosquet, compositeur de musique, vice-président de l'Association artistique et littéraire de Versailles, Adrien Leroy, architecte, conseiller municipal, secrétaire de la même association, et Albert Terrade, homme de lettres, secrétaire du Comité de Jean Houdon, fondateur de l'Association artistique et littéraire.
Ces distinctions accordées à nos concitoyens sont accueillies, dit le journal VEclio de Versailles, avec des applaudissements chaleureux, surtout lorsque M. Bailly, en qualité de confrère, remet les palmes à M. Leroy et que M. Ciaretie donne l'accolade à M. Terrade.
La cérémonie est terminée, et la foule se répand dans la ville^ dont les rues présentent une animation extraordinaire.
Tous les invités au banquet du soir se donnent alors rendez-vous à l'Hôtel des Réservoirs.
A sept heures, les salons de l'Hôtel présentent un coup d'œil des plus pittoresques. Les membres du Comité et de l'Association artistique et littéraire re-
çoivent les invités, au nombre de cent environ.
Parmi les personnalités les plus connues, nous voyons : MM. Thomas, Jules Breton, membres de l'Institut, qui avaient bien voulu rester ainsi que M. Larroumet, directeur des Beaux-Arts ; M. Bargeton, préfet de Seine-et-Oise ; puis, MM. Perrin- Houdon, ingénieur en chef des mines, représentant la famille du célèbre sculpteur; Jules Claretie ; Edouard Lefebvre, maire de Versailles et la municipalité ; nombre de conseillers municipaux entourent le maire ; Marcel Lambert, architecte du Palais de Versailles ; le colonel Roblastre^ régisseur de Trianon ; Sortais, président du tribunal de commerce; Chrétien, procureur de la République ; Délerot ; Paul Laffltte ; Jules Charton ; Hansen, le maître de ballet de l'Opéra, invité spécialement par TAssociation pour le remercier encore de son concours dévoué à la représentation de Trianon ; la presse locale est représentée par MM. d'Aîgremont, de YEcJio de Versailles, Moussoir, du Petit VersaillaiSy de Vaux, du Courrier, Dubief, du Journal de Versailles, auxquels étaient ^ yenus se joindre M. Acker, de la Lanterne,
et notre camarade de rA^ssociation, Firmin Javel, reprf^sentant le Gil Blas.
Nous empruntons au Journal de Versailles le compte-rendu des toasts successivement portés au moment du dessert.
M. Dubief, le rédacteur en chef du journal, les a transcrits d'après la copie de MM. Dréolle et Grignan, sténographesréviseurs du Sénat, qui, très gracieusement, se sont transformés d'invités en écrivains.
L'heure des toasts venue, M. Alphonse Bertrand se lève, et prononce l'allocution suivante :
c( Messieurs,
^> Lorsqu'il y a trois ans, l'Association artistique et littéraire de Versailles fut fondée, je formulai, en sa faveur, un vœu que j'ai eu le rare bonheur de voir exaucer, grâce au concours de toutes vos bonnes volontés et aussi de votre amitié.
D Ce souhait me revenait à la mémoire cette après-midi, au cours de cette belle fête, pour nous tous inoubliable, et alors que nous applaudissions le grand artiste qui nous a dit d'une façon si charmante, — je devrais dire d'une façon unique, — les vers
de M. Jules Claretie, à Tégard duquel nous avons contracté aussi des obligations si nombreuses. {Applaudissements .)
» Ce vœu, c'était que PAssociation artistique et littéraire de Versailles pût prendre pour devise ce mot d'Alfred de Musset : c( Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre. )>
^ » Oui, cette espérance s'est réalisée, et nous en avons eu une preuve éclatante lors de cette représentation de Trianon, qui restera une date dans les annales de notre Société. (Très lien !) Cette représentation nous a coûté quelques peines et aussi quelques amertumes ; elle nous a donné de grandes satisfactions, de rares jouissances. N'y avons-nous pas éprouvé le plaisir d'y applaudir les sociétaires de la Comédie-Française dans un cadre unique, incomparable?
» Alors, il est vrai, nous avons eu le vif regret de ne pas entendre M. Delaunay ; mais il nous a bien dédommagé aujourd'hui en nous récitant, au pied de la statue de Jean Iloudon, des vers qui, tout en évoquant le souvenir de ceux que Musset adressait aux Trois marches de marbre rose, portent cependant le cachet d'une
originalité personnelle et puissante. [Ap-
platidissements.)
)) Nous avons encore eu, ce jour-là, à Versailles, les artistes de l'Opéra et de rOpéra-Comique.
» En voyant interpréter sur la scène de Trianon le Devin du Village, et aussi ce ravissant ballet Psyché et Aynoiir, dont le souvenir enchanteur ne s'effacera jamais de nos yeux, — en voyant M. Hansen apporter à la mise en scène de son œuvre tant d'ardeur, tant de bonne grâce et de bon goût, nous ne pouvions nous défendre de songer à ce mot d'un écrivain du xviii^ siècle, qui venait d'applaudir le fameux Vestris : <( Que d'esprit dans un menuet. » [Vifs applaudissements.)
» Aujourd'hui, nous avons eu l'honneur de recevoir la visite de l'Académie des Beaux-Arts et de son vénéré président,,
M. Bailly {Vifs applaudissements)
à qui nous gardons une profonde reconnaissance d'être venu rendre à Houdon un suprême hommage, malgré la fatigue, malgré la chaleur. Que M. Bailly et ses collègues en reçoivent nos plus sincères remerciements^ ainsi que M. le comte Delaborde, qui a prononcé, au nom de l'Aca-
démie, de si éloquentes paroles, [Applati" dissements.)
» Vous m'en voudriez aussi, Messieurs, de ne pas remercier particulièrement, en votre nom, M. le Préfet de Seine-et-Oise, qui nous a prêté un concours si actif, si dévoué, et qui s'est montré pour nous le plus bienveillant des administrateurs. [Appy'Obalîon générale.)
» Je n'oublierai pas non plus le Conseil municipal et M. le Maire de Versailles; sans leur persévérant appui, nous ne serions peut-être pas parvenus à élever la statue que nous venons d'inaugurer. \T7^ès Men ! très bien !)
» Si nous avons eu un tel succès,- comment n'en saurions-nous pas aussi beaucoup de gré à l'honorable directeur des beaux- arts, M. Larroumet, qui s'est toujours montré pour nous plein de bienveillance et d'amitié? Le discours qu'il a prononcé aujourd'hui, pour rendre, au nom de l'État, un éclatant hommage à Jean Houdon, et dans lequel Toeuvre du grand sculpteur est marqué d'un trait définitif, restera comme le complément du remarquable mémoire publié autrefois par M. Délerot dont j'ai, cette après-midij éprouvé tant de joie
à entendre acclamer le nom. {Applaudis^ sèment s.)
» La solennité d'aujourd'hui n'eût-elle fait que me fournir l'occasion de rappeler les noms de quelques Versaillais qui nous sont restés cliers que je m'en féliciterais encore. Entre tous, c'était pour moi un cher devoir de saluer du plus sympathique souvenir le nom d'Edouard Charton, que nous regretterons toujours, et dont j'ai le plaisir de voir ici le gendre que nous aimons tous, M. Paul Laffltte, et le digne flls, mon bien cher ami, Jules Charton. [Applaiidissemenis, )
» S'il me restait, en terminant, un
vœu à exprimer, ce serait de voir grandir et se développer ce mouvement d'opinion publique né parmi nous, et auquel M. le directeur des Beaux- Arts donnait tout à l'heure un encouragement si précieux en faveur de la conservation et de la restauration de nos belles statues, de nos admirables objets d'art, de nos magnifiques monumentSj si délabrés et parfois si tristes à regarder dans nos parcs, surtout à Trianon où ils tombent en ruines.
» Oui 1 vous avez déjà fait quelque chose pour Versailles ; faites plus encore, il est
temps, il est grand temps ; tout Theure il serait trop tard. [Très Hen ! très dieu !)
» En terminant, laissez-moi dire merci, encore merci à MM. Tony Noël et Favier, les artisans de cette fête. Sans eux, je n'aurais pas eu l'occasion de porter votre santé à tous, en vous adressant, à tous aussi, l'expression de la plus vive et de la plus sincère gratitude du Comité et de l'Association artistique et littéraire, y) [Applaudissements.)
M. Larroumet prend alors la parole pour répondre au discours du Président du Comité.
Malheureusement, nous n'avons pu nous procurer le discours du directeur des Beaux-Arts.
M. Larroumet, dans une improvisation pleine d'esprit et d'à-propos, fait allusion au discours de M. Bertrand, relatif à nos restaurations du Palais et des Parcs de Versailles.
Si cela ne dépendait que de moi, a-t-il dit, l'ordre serait bien vite donné de se mettre de suite au travail, mais je ne suis pas seul et il faut se conformer aux décisions prises par les Chambres. Il reconnaît
que déjà elles ont fait beaucoup pour Versailles et qu'elles feront encore tout ce qui sera en leur pouvoir, car Versailles est un chef-cVœuvre qui appartient au monde entier, et notre devoir est de le conserver intact, non seulement à notre génération, mais à nos générations à venir. Il faut qu'on sache que la République est un gouvernement aussi soucieux, pour ne pas dire plus, de nos gloires artistiques que les autres gouvernements qui se sont succédé. L'honorable directeur des Beaux- Arts achève en disant qu'il espère bien que Tannée ne se terminera pas sans voir de nouveaux crédits affectés à la restauration de C9 Palais sorti des mains des plus grands artistes du grand siècle de Louis XIV.
Ce discours est vigoureusement applaudi.
A M. Larroumet succède M. le Maire de Versailles, qui s'exprime en ces termes :
<( Au nom de la ville de Versailles, je porte un toast à l'Association artistique et littéraire.
» Déjà, grâce à son initiative, de brillants résultats ont été obtenus, des noms versaillais ont été glorifiés et remis en lu-
mière ; hier, c'était celui de Francine, créateur des merveilles hydrauliques de nos parcs, — aujourd'hui, c'est celui de Jean Houdon, le grand artiste, l'illustre sculpteur.
» Mais succès oblige.
» Le champ ouvert à l'intelligente activité des membres de la Société est immense et le but à atteindre digne d'eux. Unis par une pensée féconde, unis dans la continuité de l'effort, ils provoqueront la restitution, la restauration des merveilles artistiques qui font la gloire et la richesse de Versailles. {Applaudissements .]
» Encouragés par la bienveillance dont l'administration des beaux-arts vient de leur donner de précieux témoignages, ils continueront leur œuvre avec une persévérance que rien ne découragera. Ils auront ainsi bien mérité de l'art et acquis des titres imprescriptibles à la reconnaissance de nos concitoyens.
» Je bois à la prospérité, à l'union, aux succès de l'Association artistique et littéraire.
» A la santé des Marmousets. » (Rires et nouveaux applaudissements.)
M. Claretie prend ensuite la parole :
<c Vous m'avez remercié, Messieurs, et c'est moi qui vous devais un remerciement. Vous avez inscrit le nom dè la Comédie- Française sur le socle de la statue du grand sculpteur qui fut un des habitués, un des familiers, un des admirateurs de la Comédie-Française. Houdon, vieilli, venait chez nous écouter Molière ; la maison de Molière devait bien son hommage à Houdon immortel. [Apiolaiidlssements .)
» Nous avons fait de notre mieux. Nous vous avons tour à tour apporté le concours de Victor Hugo et de Sedaine, que j'appellerais volontiers le bon Sedaine, comme votre compatriote, le bon Ducis, un des enfants illustres de votre illustre Versailles , si bien célébrés par M. le Maire. (rr^5 Men ! très Men !).
» Pour moi, je n'ai pas de mérite à vous avoir apporté des vers. J'avais l'égoïsme de m'entendre interpréter par un charmeur qui a fait applaudir nos chefs-d'œuvre et, à entendre prononcer mon nom par l'admirable artiste qui a jeté à la foule tant de noms applaudis ! Je n'aurais pas cédé aux amicales instances de votre Comité et de
son président, quej'aurais cédé à la tentation de revoir et de réentendre un comédien que le public regrette et qu'il a bien raison de regretter, M. Delaunay. [Vifs applaudissements.)
» J'avoue que je suis heureux du triomphe personnel qu'il a obtenu. Il a eu, comme les peintres de la nouvelle école, un admirable succès de plein air. [Bravos répétés,)
» Quelle voix juvénile ! Quel geste précis, harmonieux et large ! J'aurais voulu que tous les jeunes premiers de Paris fassent là pour prendre une leçon de diction et de jeunesse. {Très bien ! très bien!)
» Je me rappelle, mon cher Delaunay, de quels applaudissements le public vous salua, lorsque, dans V Impromptu de Versailles — Versailles et la Comédie, deux noms prédestinés à l'amitié [applaudisse^ ments) — celui de vos camarades qui représentait Molière se tourna vers vous, qui représentiez La Grange et, après avoir donné des conseils à tous, ajouta :
» Pour vous, je n'ai rien à dire.
>: Ce que Molière pensait de La Grange, le public le pensait de Delaunay, Fartiste à qui l'on n'a jamais eu rien à dire, si ce
n'est un seul mot: (c Bravo ». {Vifs ap" plaudissemeyits,)
» Et je suis fier d'avoir, clans mon existence d'écrivain, eu pour interprète -— rêve d'une journée d'été — l'interprète exquis de Musset, le comédien sans reproches, lai aussi, le sociétaire honoraire de la Comédie-Française, comme l'a salué tout à l'heure M. le directeur des Beaux-Arts, — le sociétaire qui, présent et absent, trop tôt absent, trop tôt parti, a toujours donné Texemple du dévouement à la maison de Molière, n'a jamais joué depuis son entrée à la Comédie que pour la Comédie et à la Comédie, et n'a voulu reparaître encore une fois devant le public — reparaître, aussi jeune qu'autrefois et plus entraînant que jamais, — que pour dire des vers de l'administrateur général de sa chère Comédie française. (Applaudissements.)
)) Messieurs, je bois à M. Delaunay parce qu'en bavant à lui, je porte un double toast à Versailles dont il est une des parures, à la Comédie dont il a été, dont il est une des gloires. [Applaudissements répétés.)
M. Delaunay se lève à son tour :
<( Messieurs, M. le Président me donne la
parole, ce sera pour peu de temps, car je ne m'attendais pas du tout à parler devant vous; j'avais déjà parlé cette après-midi, et cela m'avait paru très suffisant ; mais vous m'avez un peu gâté et on a bien voulu me répéter, dans plusieurs speechs, que je n'étais pas de trop dans votre réunion. J'en ai été très touché, je dois vous le dire ; j'en suis très ému et très reconnaissant, et je vous demande la permission de vous dire à tous combien ce ressouvenir de mes anciennes soirées m'a été doux, et combien j'aime notre bonne ville de Versailles. [Vifs applaudissements.)
» Je causais, tout à l'heure, avec M. le Maire, qui partage mes sentiments affectueux, et j'échangeais avec lui des souvenirs d'un temps où nous étions jeunes et où nous n'avions pas d'aussi jolis cheveux blancs. . . [Rires et applaudissements,)
» Je voudrais, Messieurs, pouvoir vous remercier tous, mais permettez-moi de revenir à mes anciennes affections et de porter ici un toast à cette belle, à cette noble Comédie-Française, qui a été heureuse de vous aider dans l'organisation de la fête que vous avez donnée et qui, grâce à M. Claretie, a pris des proportions vrai-
ment dignes et de la Comédie et de la Ville dé Versailles. {Applaudissements.)
» Je bois à M. Claretie et je le remercie bien cordialement. » {Nouveaux et vifs applaudissements. )
M. Bargeton se lève alors :
«Messieurs, votre Président ne veut pas que nous nous séparions sans que j 'aie pris la parole ; il paraît qu'il faut régler nos comptes — je le ferai bien volontiers ; c'est moi qui reste votre débiteur. — Tirez sur moi, Messieurs, et soyez assurés que ma bonne volonté ne vous fera jamais défaut.
» C'est votre dévouement, votre bienveillance, c'est le concours que vous m'avez toujours prêté, qui vous ont permis de surmonter ou d'écarter les petites difficultés auxquelles on a fait allusion tout à l'heure.
)) Je suis persuadé qu'avec l'aide dotant de bonnes volontés, nous sommes par avance assurés du succès, chaque fois qu'il s'agira d'organiser des fêtes comme celle-ci, pour Versailles, pour l'art français et pour notre chère patrie. » {Salve d'applaudissements.)
M. Delerot, dont la voix se fait trop rarement entendre à Versailles, s'adresse en ces termes aux auteurs du monument :
a Messieurs et chers confrères,
» Nous avons rendu aujourd'hui de justes hommages au grand statuaire du xviiP siècle. Mais il me semble que si Houdon pouvait, ce soir, venir un instant parmi nous, il nous dirait ceci :
>■) Vous m'avez glorifié comme un aïeul qu'on vénère, je vous remercie de tout cœur, je désire maintenant que vous ap-plaudissiez aussi celui que je peux appeler avec fierté mon digne petit-fils i Tony NoicL.
» Il faut qu'il soit vraiment de ma famille pour avoir su si bien me ressusciter 1 . . . Et comme je lui sais gré, à ce disciple qui est plutôt un émule, de m'avoir fait reparaître devant vos yeux, non pas dans la froide gravité d'un costume officiel, mais à un de ces moments bénis où, dans mon atelier, le maillet d'une main et le ciseau de l'autre, j'étais tout entier, tout frémissant, à la joie suprême et divine de l'artiste : la création !.. . Combien pour moi, en effet, cette création était enivrante,
quand j'avais à faire surgir du marbre tous ces génies, séducteurs et puissants, qui venaient me demander de sculpter ieur âme avec leurs traits ! , . . Avec quelle émotion je fouillais ces regards, où venaient affleurer tant de vie et d'enthousiasme, tant de passions ardentes, et surtout, tant d'amour de l'humanité 1 . . .
» On m'a reproché parfois d'avoir poussé mon art au-delà de ses limites vraies, en forçant le marbre, dans la reproduction de certains détails du regard, à des effets qui sont, dit-on, le privilège réservé de la peinture... Ah! si vous aviez connu mes modèles, vous comprendriez et jugeriez mieux mes efforts, car vous sauriez combien était difficile la lutte avec ces physionomies si spirituellement vivantes du ' plus français et du plus intellectuel de tous les siècles !... Il fallait appeler à son secours des ressources nouvelles pour saisir et fixer ces flammes si fugitives qui couraient dans les regards de ces visages si passionnés. . . Ce combat que j'ai livré chaque jour avec toutes ces grandes âmes était laborieux, mais plein de bonheurs secrets, de trouvailles heureuses, et en revoyant mon image, telle que Tony Noi^L me l'a rendue,
je retrouve toutes mes émotions de mes meilleures années, lorsque mon atelier était comme le rendez-vous obligé de tous ceux que la gloire attendait dans l'avenir... J'éprouve une autre illusion non moins chère, car cette statue parlante qui dit si bien ma pensée, je suis presque tenté de croire que c'est ma main qui Ta modelée, dans un de mes bons jours. . . Je reconnais et salue dans cette œuvre les qualités que j'avais toujours cherchées : la simplicité familière et vivante, la délicatesse et l'élégance de l'exécution, la pénétration profonde du caractère. . . Je retrouve là tout ce que j'ai mis dans les œuvres où j'espérais avoir presque atteint mon idéal.. . Que Tony NoiiL, désormais mon statuaire reconnu de tous, soit donc parmi vous mon successeur légitime, puisqu'il a su si bien m'offrir à moi-même pour ainsi dire une de mes œuvres. . . S'il a replacé dans mes mains mon maillet et mon ciseau, c'est qu'il les a retrouvés sans doute quelque part à Versailles, où je les avais oubliés pour lui.— Je les lui lègue de grand cœur ; personne n'est plus digne de les manier d'une main savante et légère. . . Avec son excellent ami Favier, l'élégant architecte,
qu'il se consacre comme moi à donner la durée éternelle du marbre aux grands et beaux génies de son temps. Son siècle vaut le mien. Il est plus triste ; il a connu des amertumes sans nombre ! . . . Nous avions eu, nous^ les belles et folles espérances, et vous avez eu, vous, les dures et inévitables déceptions ! . . . Mais si les fronts sont moins sereins que de mon temps, ils portent autant de pensées, et ils sont toujours tournés, quand môme, avec foi, vers l'avenir ! . . . Comme moi , mon cher Tony Noël, laissez donc au xx^ siècle la galerie des génies du xix® : ce sera aussi un musée splendide 1 Et un jour, sur une autre place de Versailles, une statue nouvelle s'élèvera, statue que la mienne saluera comme celle d'un petit-flls bien aimé ! . . . »
Pour être rigoureusement exact, ajoutons que ce toast, remarquable entre tous, a eu les honneurs d'applaudissements tout spéciaux. Ces applaudissements, ou, pour mieux dire, cette ovation, étaient bien dus au lettré charmant, au critique délicat et compétent qui, le premier à Versailles, a consacré à Houdon une étude restée classique ; qui, le premier, a réclamé une sta-
tue pour notre grand sculpteur et qui, doué de rares talents, aussi bon citoyen que fin littérateur, n'a peut-être eu dans la vie qu'un seul tort : celui de se trop oublier.
L'Association artistique et littéraire, ainsi que le comité Houdon, avaient désiré qu'un toast, dieu mérité, fût porté à la presse parisienne. Ce fut M. Dubief qu'ils désignèrent. Celui-ci se lève et s'exprime ainsi :
(( Messieurs,
» Prendre la parole en cette fin de journée après tout ce qu'il nous a été donné d'entendre de beau, de touchant et de spirituel, serait assurément une tâche périlleuse si, par une heureuse coïncidence, il ne se trouvait que les choses que j'ai à dire rendent cette tâche relativement facile.
» C'est un peu, si j'osais risquer une comparaison aussi familière dans une réunion que j'ai bien le droit d'appeler ^o^di^émiqxxQ [sourires], c'est un peu comme une de ces chansons à la mode, qui dispensent la chanteuse d'avoir du talent, parce que l'auditoire bienveillant est prêta entonner en chœur, avec elle, les passages principaux et le refrain [rires] .
» Voici ce que j'ai à vous dire :
)) Olil sans doute, il ne faut pas l'oublier non plus, la presse versaillaise tout entière — et il m'est très doux d'avoir à lui rendre cette justice' — la presse versaillaise tout entière a fait de son mieux pour seconder les efforts dont nous célébrons aujourd'hui le brillant succès. Mais, pour produire le magnifique élan d'opinion qui a amené ce succès, toutes les fois qu'il s'est agi d'annoncer au public lettré, au public artiste de toute l'Europe ce que nous préparions ici, lorsqu'il s'est agi surtout d'annoncer cette fête magique de Trianon, dont on rappelait tout à l'heure l'inoubliable souvenir, qu'aurait pu faire, je vous le demande, notre modeste trompette si la presse parisienne n'avait consent^ à nous prêter, de grand cœur, comme toujours, sa vibrante sonnerie de clairon ? [ApplaU" dissements.)
» Vous le voyez Je disais bien : voilà déjà mon auditoire qui fait chorus ! {Rires approbatifs,)
)) Oui, la presse parisienne a beaucoup fait pour nous. Peut-être n'avons-nous pas fait assez pour elle, particulièrement pour la représentation du Petit-Trianon; mais
qu'elle me permette de le lui dire, la faute en est à elle et non à nous ; la salle était très exiguë et la presse de Paris nous a envoyé trop de monde. . . : il ne restait plus de place pour elle.
» Une autre fois, nous tâcherons de lui être plus hospitaliers.
» En attendant, on a voulu qu'il lui fût dit, ici, ce soir, en toute simplicité, mais en toute sincérité, un « merci » bien cordial, bien reconnaissant. On agongé, pour s'acquitter de cette tâche, à s'adressera un représentant de la presse versaillaise : le sort tomba sur le plus jeune! . . . [Rires et applaudissements,)
ï) Maintenant, Messieurs, ma chanson est finie et il ne me reste plus qu'à yous inviter à vous associer au refrain : A la presse parisienne I » {Applaudissements répétés.)
M. Acker répond au rédacteur en chef du Journal de Versailles et s'exprime ainsi dans une charmante improvisation :
« Messieurs, je vous demande pardon de prendre la parole, mais je suis chargé par mes collègues de remercier notre confrère de Versailles des paroles trop flatteuses
qu'il vient d'adresser à la Presse parisienne.
» Permettez-moi aussi. Messieurs, de remercier M. Alph. Bertrand, président de l'Association artistique et littéraire, du magnifique accueil qu'il nous a fait aujourd'hui et dont nous conserverons le meilleur souvenir.
» Au nom de tous mes camara^ies, Messieurs, je vous adresse l'expression de notre sincère gratitude et je porte la santé de M. Bertrand ; de M. Lefebvre, Maire de Versailles, dont nous sommes en ce moment les hôtes ; de M. Claretie, dont nous sommes ]es modestes, très modestes disciples ; de M. Delaunay, de M. Larroumet, et de vous tous, Messieurs, que nous remercions encore une fois du fond du cœur. » {Applaudissements . )
M. Bertrand, reprenant la parole, répond au toast du rédacteur de la Lanterne :
« Je remercie d'une manière toute particulière M. Acker, des paroles qu'il vient de prononcer. J'ai la conviction que, sans le concours de la presse parisienne, qui nous a été acquis sans réserve, nous n'aurions pu mener à bien l'œuvre qui
est aujourd'hui accomplie. » [Bravos répétés,)
Il appartenait à un poète de clôturer dignement cette série de discours ; l'Association avait chargé antérieurement un de ses membres, M. Auguste Jehan, dont le talent aussi souple que distingué se pliait admirablement à cette délicate mission, de préparer une pièce de vers qui devait être dite au pied du monument, le jour de l'inauguration de la statue.
M. Auguste Jehan, avec une délicatesse et une modestie qui lui font le plus grand honneur, ne voulut pas prendre la place de MM. Claretie et Delaunay, il réserva ses vers pour le banquet du soir.
A titre de remerciements, le Comité fit imprimer la pièce du poète, précédée d'une lettre que nous sommes heureux de reproduire.
L'une et l'autre ont été remises à chaque invité.
A Alphonse BERTRAND, président
de l'Association artistique et littéraire de Versailles.
Mon cher Président, Ce n'est pas seulement à nos chers amis, Tony Noël et Paul Favier, qui s'immorta-
lisent par leur chef-d'œuvre, la statue de Jean Houdon, que reviennent l'honneur et l'éclat de cette belle journée, de cette touchante manifestation artistique ; c'est à vous aussi, à qui nous avons confié le gouvernail de notre Association et le salut de ses laborieuses et loyales ambitions, à vous dont le succès couronne aujourd'hui les généreux efforts.
Si vous ne méritiez que des éloges, nous serions unanimes à vous les prodiguer ; mais j'estime que votre exquise modestie vaut mieux que des compliments et sera plus touchée de trouver dans nos cœurs l'assurance de notre inaltérable amitié et de notre profonde gratitude.
C'est pourquoi j'écris en tôle de cette pièce de vers votre nom qui doit rester inséparable de ceux de Houdon, de Noël et de Favier, et je vous prie d'accepter ce faible et du moins sincère témoignage de mon dévouement.
Vous savez combien j'aurais désiré que ces vers, si modestes qu'ils sont, fussent dits à la cérémonie d'inauguration. Mais M. Jules Glaretie qui est devenu des nôtres par Tempressement et le désintéressement de son précieux concours, avait retenu avant moi cet honneur auquel il a tous les droits du talent et de l'âge. J'ai été heureux de m'incliner devant ce charmeur, et cet
autre charmeur, — j'ai nommé M. Delaunay ~ qui viennent d'évoquer les lointains souvenirs de Trianon.
Du moiDS, s'il me reste l'honneur de dire ce soir ces stiophes à Jean Houdon devant un auditoire d'élite qui prête à notre banquet tout son prestige, je vous le dois encore, et je vous en remercie ainsi que tous mes collègues.
A vous, mon cher Président, de cœur et d'esprit.
Auguste Jehan.
Versailles, ce 28 juin 1891.
M. Jehan se lève et lit sa pièce de vers au milieu du plus grand silence :
HOMMA&E
Devant ce marbre pur et ce blanc piédestal Que l'admiration élève à ta mémoire.
Je viens, enfant aussi de ton pays natal, Payer ma dette et rendre un bommage à ta gloire.
Je sais bien que déjà nos aîr^és t'ont fêté Quand brillait sur ton front l'étoile du génie, Lorsque tu travaillais pour l'immortalité, Gardant au cœur la foi par tant d'autres bannie.
Tu n'avaiâ pour orgueil que ton ciseau puissant, Que le Beau pour amour, pour Dieu que la Sculpture Et tu soufflais ton âme et tu coulais ton sang Dans le marbre soumis à la forte nature.
Tu consacrais ta vie à l'Art que tu conquis, L'Art qui te doit toujours sa jeunesse et sa grâce, Et dont l'aile, ô penseur épris d'un rêve exquis, Pour toi planait toujours et n était jamais lasse.
Les noms fameux tentaient l'essor de ton esprit Comme autant de soleils qui brillaient sur la terre : A ton ciseau la gloire éclatante reprit Molière plus sublime et plus puissant Voltaire.
Dédaigneux des jaloux que tu n'entendais pas, Tu t'ignorais toi-même et tu fermais l'oreille Aux murmures flatteurs qui chantaient sur tes pas. Et qui rendaient ta joue à la pourpre pareille.
Car si tu fus conduit aux honneurs immortels, 0 poète du marbre, ô prêtre de l'Idée, L'encens que l'on brûlait sur tes fervents autels Ne vint jamais troubler ton âme intimidée.
Si tu peuplais les cours des rois et les salons De chefs-d'œuvre créés par ton profond génie, Indépendant et fier tu n'usas tes talons Que sur les tapis verts des bois pleins d'harmonie.
Modeste et sans désirs, le bruit le faisait peur Hormis le grincement du ciseau dans le marbre, El la rude chanson de ton maillet frappeur, Elles concerts plus doux qu'on entend sous les arbres.
Aussi, nous qui n'avons pas oublié combien Tu fus l'ami très simple et vrai de la Nature,
A l'artiste puissant comme à l'homme de bien Nous offrons la statue et le nid de verdure.
Versailles, dont tu fus un des plus chers enfants, 0 naïve et grande âme à l'antique frappée. Te garde comme il garde à jamais triomphants Ces simples héros : Hoche et l'abbé de l'Epée.
Entre le soldat pur et le pur bienfaiteur Dont la sérénité doit nous servir d'exemple, Pour toi que le génie élève à leur hauteur, Nous ajoutons un culte et nous ouvrons un temple.
Et puisque tout près d'eux, au respect mérité Aujourd'hui nous rendons ton image attendrie, Nous saluons encor dans cette trinité Vos communes vertus, l'honneur de la Patrie !
Ces vers ont obtenu auprès du public d'élite de ce banquet, un succès qui n'étonnera personne.
Neuf heures sonnent au moment où tout le monde se lève, ravi, enchanté de cette soirée charmante dont la cordialité si grande eut, de Tavis de tous, un caractère si exceptionnel ; on va passer dans un autre salon de l'Hôtel, où les artistes membres de TAssociation vont se faire entendre, dans de délicieuses compositions musicales, des pièces de poésies, des contes inédits, etc., pendant qu'au loin retentissent les échos du feu d'artifice tiré
sur la place d'Armes, où le général Hoche est uni dans une môme apothéose au sculpteur Houdon.
Qui donc aurait dit que le génie, dont la mission avait été, sur la terre, de détruire, (bien malgré lui hâtons-nous de le dire) donnerait un jour la main à cet autre génie qui n'est passé parmi nous que pour créer?