PARIS
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' Tout ce qui est imprimé est inédit! Ce paradoxe de Théophile Gautier devient souvent une vérité, pour l'histoire de MoMère en général et pour l'histoire du père de .Molière en particulier. Les publications de documents authentiques sur Jean Poquelin ont beau se répéter : elles sont et demeurent comme nulles et non avenues. La légende a pris pied dans sa biographie ; elle en dispose à son gré, malgré tout. Pour la légende, possession vaut titre. Les décrets de son bon plaisir ont force de loi. Mais (tant il est vrai qu'il ne faut jamais désespérer) si la légende est souveraine maîtresse, elle n'est pas immuable : elle consent à changer quelquefois. C'est ainsi qu'au bout d'un siècle, la tradition qui faisait du père de Molière un ■■ fripier ^ de la pire espèce, a bien voulu reconnaître qu'il était d'un peu moins basse condition, Jean Poquelin a obtenu de l'avancement à l'ancienneté.
Aujourd'hui, il est classé professionnellement à michemin du métier à l'art. On le considère comme un tapissier distingué, presque comme ^ un bourgeois -, ce qui est déjà quelque chose. Par malheur, non seulement
on lui signifie qu'à présent il n'a pas à prétendre à mieux et qu'on a fait assez et plus qu'assez pour lui, mais on lui fait en outre payer, et payer cher, les frais de son élévation professionnelle. C'est aux dépens de sa moralité qu'on le déplace et décrasse. 11 élait infime : le voilà presque infâme. La légende, en se modifiant, est en train de décréter que Jean Poquelin fut un avare abominable, un préleur sur gages, un usurier à la petite semaine, exerçant sa cupidité sordide même à l'cncoutie de ses enfants, ex|,loiIant les uns, spoliant les autres, bref le type même qui aurait servi de modèle à Molière pour son personnage d'Harpagon!
Eh bien, avec fout le respect dû aux légendes, et quoique je n'ignore pas les ménagements qu'exigent certaines manières de voir et surtout de savoir, et quoiquie je sache combien il est imprudent de déranger les habitudes prises par nombre d'esprits qui n'aiment pas à changer d'opinion, — j'ose dire et je veux prouver que le père de Molière fut un brave et digne honnête homme, commerçant adroit, mais droit, père de famille irréprochable, — un homme probe et, de toute façon, « propre ". Se pourrait-il, même aux yeux de quelques érudits, qui semblent écrire l'histoire de Molière d'un commun accord et par consentement mutuel, que les vérités historiques contenues dans cette étude fussent du nombre des vérités qui fâchent? Je mets quelque fierté de conscience à croire qu'on ne m'en voudra pas de fah-e ici le portrait d'un père de Moliire digue de son fils!
LE l'KRE DE MOLIERE.
Jean Poquelio, ué en 1595, était le premier de neuf enfants, quatre fils et cinq filles, dont la plupart n'ont pas laissé jiisqn'ici plus de trace dans l'existence de Molière que les Poquelin des autres branches. Comme lui, son V ère se prcnomraait Jean, ce prénom Taisant en quelque sorte partie de leur raison de commerce. En un temps où la profession de tapissier était considérée et considérable, puisqu'on jugeait ce corps d'état comme aussi riche à lui seul que les cinq autres classes des marchands de Paris, le vieux Poquelin, père de Jean et aïeul de Molière, n'était pas des moins achalandés. Son mariage avec Agnès Mazuel témoigne assez qii'il n'avait pas l'exclusive ambition de l'argent. Agnès Mazuel était la fille d'un artiste alors célèbre, Guillaume Mazuel, violon du Roi, et renommé comme un des trois maîtres du violon en France : ses deux émules étaient Farinel et Brulard. C'était toute une famille de musiciens que celle des Mazuel, et l'infusion d'un tel sang dans les veines d'un Poquelin aide à expliquer Molière. La fantaisie, la poésie entrèrent assurément de comp!e à demi dans la maison du tapissier.Physiologiquement, il est déjà difficile que Jean Poquelin ne soit pas assez fils de sa mère pour tenir d'Agnès Mazuel. Son mariage, à lui aussi, semble inspiré par des convenances plutôt de cœur que d'intérêt. Du moins, la distinction personnelle de sa femme lui fait honneur.
4 LEPEIÎEDE MOLIERE.
C'est le 2') avril 102 1 que lurent célébrées les fiançailles de Jean Poquelin, tapissier, et de Marie Cressé. La bénédiction nuptiale eut lieu deux jours après. Le contrat est du 22 février précédeut. Ciiacun des époux apporte en dot une valeur de 2,200 livres, soit 11 à 12,000 francs de nos Jours. Ce n'est d'ailleurs qu'en avancement d hoirie. Sur la part de Jean Poquelin est stipulée Tori^jine de 200 livres provenant du gain fait par ledit futur ". Ce détail a son parfum de probité lal)orieuse. l-cs 2,000 livres, sans compter le « gain ■■, sont représentées par " la marchandise et meubles ■ en magasin. La future a - 1,800 livres en deniers comptants -,
le surplus en meubles, habits et linge ». Il n'est pas déclaré de bijoux. Or, lorsque, dans dix ans, Marie Cressé viendra à mourir, elle ne laissera pas moins de -. 1,148 livres (G, 000 francs actuels) de bagues et joyaux ' à son avoir et pour son usage personnel : ce (jui ne fait pas supposer un grand fonds d'avarice et de ladrerie chez Jean Poquelin. Mais nous aurons bien d'autres motifs de comparaison à son avantage. Le moins qu'on en puisse conclure, c'est que Jean Poquelin était plein d'affectueuses attentions pour sa jeune femme.
Marie Cressé méritait de lui être chère. L'inventaire dressé après son décès, en nous ftiisant pénétrer dans son intérieur, a donné d'elle l'opinion d'une personne d'élite par le cœur et par l'espril. Ai sa nature ni son éducation n'étaient vulgaires. Elle était fille de riches bourgeois, 'l'apissicrs comme les Poquelin, les Cressé étaient alliés aux Mvelle, imprimeurs en renom de Troycs; et Mgr Pierre Nivelle, évéïiuedc Luçon et grand
amateur de livres rares, était leur proche parent. Il faut mettre au nombre de leurs cousins ce chirurgien du nom de Creusé, dont certaine mésaventure gfalante défraya plus tard la chronique au jour le jour de Gui Patin, qui va jusqu'à annoncer, dans une de ses lettres, que Molière « en doit faire une comédie ". Bref, Marie Cressé était de bonne maison. Le lent travail de sélection est sensible en cette bourgeoisie cossue, représentée dans les carrières libérales et, toujours, foncièrement vivante et gaie, et gauloise.
J'en ai dit assez pour marquer le parfait assortiment de cette union de Jean Poquelin avec Marie Cressé. — Je n'ajouterai plus que deux mots à propos du contrat de mariage. Ni frères ni sœurs de Jean Poquelin ne sont mentionnés dans l'acte : on ne signale qu'un ^< oncle « el, deux « beaux-frères » présents; mais il faut croire que les absences des frères et sœurs ne tirent pas ici à conséquence aux yeux des érudits, si préoccupés d'autre part de ne pas voir donner signe de vie à tous les Poquelin, à chaque affaire de famille. Du moins, cette fois, " l'oncle » mentionné appartient à l'histoire anecdotique de Molière. Le " Daniel Crespy, marchand plumassier, bourgeois de Paris, oncle maternel », est, dit-on, celui-là même qui fit cadeau au poète d'une montre, possédée aujourd'hui par M. Coquelin aine, et qui porte en lettres gravées dans l'intérieur du boifier cette dédicace d'un souvenir : « Crespy à J.-B. Molière. »
Du mariage de Jean Poquelin et de Marie Cressé naquirent : Jean (Jean-Baptiste Molière), vers et avant le 15 janvier 1022; Louis, baptisé le 6 juin 102.3; Jean,
(5 LE PERE DE IMO lu: RE.
baptise le 1" octobre 1624; Marie, baptisée le 10 août 1625; Nicolas, baptisé le 13 juillet 1627; Marie, baptisée le 13 juin 1628. On a remarqué que Louis eut pour marraine la " femme de noble homme .îeliau Lcdoux, président à Joigny > , et que ]\];irie eut pour marraine à son tour la femme du cliirurgieu Lirot, valet de chambre du Roi. Appelée à tenir un enfant sur les fonts de baptême, Marie Cressé eut pour compère (15 septembre 1631) maître Antoine Forgel, commissaire de Tartilleric, parent du " Forgct de Molière :, auteur de Polyxènc.
Ainsi l'art par les Mazuel, les lettres par les Forget, fraternisaient et sympathisaient au foyer domestique de Molière enfant. Une charge à la cour allait lui ouvrir la porte de la cjur même et lui en permettre Taccès tout jeune.
En 1631, Nicolas Poquelin, tapissier-valet de chambre du Roi, céda son office à son frère Jean Poquelin. Les gages n'étaient que de " 300 livres », mais on exerçait une sorte de fonction, et de précieux privilèges professionnels el judiciaires y étaient attaches. Les tapissiersvalets de chambre, au nombre de huit, exerçant de quartier, deux i)ar deux, aidaient à faire le lit du Roi; le g,arde-meuble royal leur était confié; entin, ih/aisaient les meubles de Sa Majesté. Or, on sail, parles musées, ce qu'élaienl les meubles de la cour sous Louis XIV : c'étaient des œuvres d'art que les amateurs recherchent et admirent aujourd'hui. De vulgaires marchands d'objets d'amciiblcMucnl, même de mobilier de luxe, eussent élé incapables el répulés indij;nes d'un tel emj)l(M. L'office privilégié iujpliquait la maîtrise es meubles el lenlures. L'importance de la charge cédée par Mcolas Poiinelin à sou frère ressort d'elle-même.
Dès avant cetle acquisition d'office, la maison de Jean Poquelin jouissait de la faveur d'une clientèle riche et brillante. De beaux et grands noms, parmi les plus illustres de l'armoriai de France, s'inscrivaient sur ses livres de comptes. La mode ne les attirait pas ailleurs; la confiance et l'estime les retenaient li. Jean Poquelin était apprécié et haut coté d.'.ns le monde élégant et le grand monde. M. de La Rochefoucauld d'Esti;,sac, M. le duc de La Rochefoucauld, père de l'auteur des Maximes, M. de La Mothe, le marquis de Fourille, M. de Langeais, !\L de Marsillac, M. du Tellay, M. René de La Suze, M. de Chastillon, M. de Billy, une foule de grands seigneurs ont Jean Poquelin pour tapissier et fournisseur ordinaire, et souvent pour des sommes rondes. Le seul M. de La Rochefoucauld d'EsIissac, en deux fois, restera débiteur de la succession de .Marie Cressé pour un total de 1,423 livres. Donc, même avant et bien avant de devenir tapissier titulaire de la cour, Jean Poquelin est en pleine réussite, en plein succès de ses affaires. C'est à l'apogée de sa florissante situation, au milieu de l'épanouissement complet de sa fortuae commerciale, qu'il perdit sa femme, le 15 mai 1632, moins d'un an après avoir reçu les ' lettres de provision » de son nouvel office.
Marie Cressé mourait âgée de trente et un ans. Outre celui qui devait être Molière, elle laissait deux fils et
une fille. Ces quatre enfants, dont un mourut jeune, eurent pour tuteur Jean Poquelin leur père, et pour subroge tuteur leur grand-père maternel Cressé, tapissier. La nomination de cette tutelle est datée du 30 décembre 1632. Ce n'est donc que sept mois après le décès de Marie Cressé qu'il fut pourvu à cette nécessité légale. Elle impliquait un inventaire des biens communs. On y procéda du 19 au 31 janvier suivant. Cet acte existe; il est du plus haut intérêt documentaire et historique, — et loin de constituer une sorte d'accusation contre la probité de Jean Poquelin, comme on a cru pouvoir le dire et le répéter, il est véritablement un admirable certificat de sa droiture et comme une page de morale en action par les chiffres. L'ordre ponctuel, consciencieux, absolu, du commerçant qui considère l'exactitude comme sa première vertu, éclate là à chaque article. Mais pourquoi cette mise en suspicion posthume, après deux siècles, de l'inattaquable et parfaite honnêteté de cet homme? Rendons-lui la justice d'avouer, d'.abord, qu'on avait confiance dans sa stricte intégrité, puisque l'inventaire se fait huit mois après qu'il a pu librement disposer des ressources de la succession. Il avait le temps de frauder s'il en eiU été capable. Non. Les choses se passent en famille, entre honnêtes gens; et il y préside, lui, en bon père de famille qui se respecte trop pour qu'on ne le respecte pas. Tout se fait au grand jour.
L'expert-priseur qui assiste les deux notaires n'est autre que François Hozon, le beau-frère même de Jean Poquelin : il avait éi)ousé sa sœur Agnès. Dans la bouche de ce sergent à verge, la mise en demeure de ne rien cacher ni dérober « sur les peines de droit " n'est pas
une injurieuse menace, mais une pure et simple formalité. On aurait pu aller jusqu'à exiger le serment de Jean Poquelin et de sa servante, comme on le voit dans Tinventaire de Joseph Béjart, où sa mère, Marie Hervé, sa propre héritière, est obligée de jurer qu'elle n'a « rien détourné >^. Or, cette recommandation de pure forme, d'avoir à déclarer sincèrement et complètement « tous les biens » se trouvant dans la maison de la défunte et de son survivant mari, c'est là la seule insinuation de doute possible sur la rectitude de conduite de Jean Poquelin, — et cette insinuation, la loi l'ordonnait. Elle était inévitable. On s'est ingénié quand même à découvrir un motif de suspicion. Et on l'a trouvé là où personne au monde n'eiU. songé à l'aller quérir! Mais laissons parler plutôt, et avant tout, l'éloquence même des chiffres de cet inventaire, et l'éloquence aussi de sa sincérité loyale.
Les époux Poquelin-Cressé étaient entrés en ménage avec un capital commercial de 4,400 livres. Tout compte fait, leur avoir s'élève à présent à la somme de 11,425 livres. Marchandises, meubles, bijoux : G,625 livres. Deniers comptants : 2,000 livres. Valeurs en papier : 2,800 livres.
Eh bien! il est dès à présent impossible de nier que Jean Poquelin dut administrer la fortune de ses enfants et prendre leurs intérêts en excellent père de famille. Les trois enfants survivants toucheront, au jour de leur établissement, chacun plus de cinq mille livres, et cela quand le père a droit à un prélèvement de moitié sur ces 11,425 livres!
Même en impliquant la valeur tacite de la charge
10 LE rp:rtE de moliehe. •
claus les paris dotales des trois culaiits de Jean Poquelin et de Marie Cressé, la réserve personnelle du père, prélevée, ne laisserait pas ^- cinq mille livres » par tète sur la successsion maternelle. Rien donc, rien ne saurait laire admettre que Jean Poquelin ait eu même l'idée de frustrer ses enfants. Au contraire, loin de retenir de leur avoir, il y met du sien.
Et qu'on me pardonne de commenter les chiffres sans insister sur les descriptions qui ont été faites de l'intérieur de cette maison, d'après Tioveutaire publié par Eudorc Soulié! On a, je crois, tiré de cette pièce historique son plein effet, et au delà. Meubles, tentures, bijoux, tout est de prix, tout est de choix; le ^olU de la femme s'y révèle avec toute l'élégance de distinction parisienne qu'on peut souhaiter chez « des bourgeois » (le l'époque. IVlème en faisant la part aux préférences professionnelles dans cet ameublemeni luxueux, vous ne liouvez pas ni:eux ni si bien, par exemple, chez le lettré et riche, e! célèbie médecin Gui Patin. La iemme de Gui l'atin n'a pas autant de bijoux, assurémeni, que Marie Cressé! La comparaison tourne à l'honneur des parents do Molière, à ce point de vue. Sans en faire bon marché, je passe outre, pour relever un détail significatif et topi lue : dans cette maison du tapissier, — tapissier de la cour, — chez cet induslriel éuiérite, mais qu'on croirait un peu « enfoncé dans la matière », selon un mot de sou fils, chez ce bourgeois, taudis (jue la femme, la mère de faniille, n'est pas assez coquette, malgré tous ses bijoux, pour oublier de faire lire la Bible à ses enfants, le père \c[ir commente Plulanjue. Car il figure un beau Plutarque à rinvcnlairc; et cela en dit plus qu'une magnifique
armoire ou une riche tenture sur cette vie domestique!
Mais revenons à l'inventaire. On appréciera, au risque de subir quelques détails minutieux, comment des biographes s'y sont pris pour déshonorer Jean Poquelin.
On prétend que l'inventaire ne s'est pas lait régulièrement, correctement. Comment s'est-il donc (ait? D'après l'ordre indiqué d'avance dans le constat de la première vacation, dès le 19 janvier: rece jsement des « meubles et marchandises, ustensiles d'hôtel, or et argent monnoyé, ou non monnoyé, lettres, titres, papiers et enseignements ". On a dressé scrupuleusement la liste de tous les objets qu'on a trouvés. Cet examen dure deux jours. Le 21 janvier, une vacation est effectuée à -' Saint-Ouen >;, où le père de Marie Cressé possède une m Json de campagne, dont « une chambre » est laissée à la disposition de Jean Poquelin et de sa famille. Là, reprise de l'inventaire; dénombrement de tous les meubles meublants et effets divers. Et cette vacation est close par l'article suivant, écrit, parait-il, d'une ' encre différente « et signé du nom de J. Poquelin: « Enpistoles, écas et douzains, deux mille livres, » Le lendemain, suite, à Paris et jusqu'à la fin du mois, de la vérification et de l'énumération de- " titres et papiers ». Le dernier jour de l'inventaire qui est aussi « le dernier jour de janvier », tout se termine à l'amiable, sans ombre ni trace d'incident imaginable ou possible, sur la déclaration de J. Poquehn disant à la bonne franquette qu'il n'a désiré " faire mémoire au présent inventaire de quelques menues dettes qui lui sont dues, etc., montant à la somme de mille livres tournois, d'autant qu'il a retenues icelles pour taxer pareille somme de mille livres qu'il doit pour m irchan-
dises qu'il a eues, pendant le vivant de ladite feue de Cressé, sa ieinme, de divers marchands, desquelles dettes il promet décharger et acquitter sa succession envers sesdits enfants; la présente déclaration être du consentement et avis dudit Cressé son beau-père » . Tout finit là et ainsi. L'accord est complet et parfait. Le beau-père, qui estime son p,endre, s'en rapporte à sa parole et n'exige pas la justification de ces mille livres de dettes, quoique mille livres soient à considérer sur un bilan lotal de onze mille. Mais ils se connaissent. Encore une fois, tout est dit. L'acte est là pour en faire foi.
Il vous semble absolument irréprochable de fait et de forme? Dclrompez-vous. 11 s'y décèle une infamie. Ce préleudu honnéle homme de Poquelin n'est qu'un abominable fourbe qui a tramé la plus noire des machinalions pour duper et frustrer ses enfants. C'est à M. Edouard Fournier (pic revient l'honneur d'avoir démasqué l'aslucieuse duplicité de ce méchant et barbare père. Enfin, tout se découvre! 11 s'était passé ceci, sans que nous nous en doutions. La vacation à Sainl-Ouen s'était terminée; on était revenu à Paris, el .lean Poquelin n'avait pas déclaré << d'argent comptant »; — il se serait même défendu d'en avoir. Mais « notaire et parents refusant de le croire, menacé d'une poursuite « en recelé » qui lui aurait fait perdre toute la somme, il AURAIT RAMENÉ SON MONDE A Saint-Ouen ct produit les 2,000 livres, cachées au fond du coffre à litu/e ' )' .
Quand je vous disais que vous ne vous doutiez de rien ! Mais on ne déjoue pas la perspicacité des érudits! La
' Eludes sur Molière, par Éd. Fouumkr, cl Ucruv des Deux Mondes, li" du 15 iiKii 188G (arlicle de M. Larroumel.)
" différence de Tcncie » a trahi les ténébreux complots du traître Poquelin. Rien ne s'oppose du reste, puisqu'on y est, à ce que le retour à - Saint-Ouen » ait eu lieu dans la nuit : la situation y gagne en palhélique : c'est même forcé, la vacation du jour s'étant opérée dans 1' " aprèsmidi % et la vacation du lendemain ayant eu lieu à Paris à l'heure ordinaire des séances précédentes. Se peut-il, d'ailleurs, rien de plus habilement combiné que ce détournement d'argent par un négociant qui a ses comptes en règle, si bien en règle que, trente ans après, on retrouvera chez lui, en bon ordre, toutes ses écritures tenues imperturbablement depuis sa première facture jusqu'à la dernière? Et Jean Poquelin cache l'argent ainsi fraudé, où? 11 le cache dans une chambre... « à la campagne i ! Chez son beau-père ! Maintenant, si vous voulez savoir l'indice révélateur de toute cette machiavélique intrigue, apprenez que c'est l'interversion de l'ordre des articles dans l'inventaire. Oui. " Le bordereau des espèces " aurait -< dû venir aussitôt après la vaisselle précieuse et les bijoux > . L'usage l'exigeait, à ce qu'il parait. Il est vrai, on néglige de spécifier si c'est l'usage des érudits ou celui des notaires.
Car l'usage des notaires, précisément, n'est pas ici eu défaut. Les deniers comptants ' sont, dans l'inventaire après décès de Marie Cressé, absolument en même lieu et place que dans l'inventaire après décès de Madeleine Béjart, pour en citer un qui ne nous écarte pas de M olière, et pour ne citer que celui-là entre cent et mille autres — Et c'est ainsi qu'on écrit l'histoire de Jean Poquelin.
Ne croyez pas en être qiiiltes pour si peu avec les érudi(s soupçonneux, à propos de Tinventaire en question! Jean Poquelin a besoin d'être présenté sous un aspect nouveau. Connaissez à fond cette âme sordide et cupide ! Voyez le dans son rôle de " prêtcuràlapetitesemaine ". Cette étude de mœurs a son agrément; et puis, vous saurez par là comment rilarpagon de V Avare n'est, après tout, que Jean Poquelin mis à la sccne par son fils, sans lui manquer de respect encore !
Donc, Jean Poquelin était un usurier. Cela ressort des papiers el titres de l'inventaire. La preuve qu'il prêtait à la petite semaine, c'est d'abord que sur le total des créances énumérées - la moitié seulement représente des opéralionsnormales, c'est-à-dire des ventesdemeubles". Le resie ne fait aucune menlion de marchandises et contient seulement cette vague formule, anormale en l'espèce, puisque l'obligataire est commerçant : " Pour les causes y portées. » On a dofic lieu de croire qu'il s'agit là de prcls, voire de prêts à la petite scmninc; car on y trouve de bien petites sommes dues par de peîiles gens. » Ainsi, c'est bien entendu. Un client doni la facture en débet se serait réglée par un billet ou une obligation à éciiéance, ^ |)our les causes y portées , — causes que personne n'a vues ni connues à l'original et qu'on déclare tout de même suspectes, — un tel client rentre de piano
LEPÈREDE MOLIÈRE. 15
dans la caicgorie des gens pressurés par l'usure! Et, parce que dans le mouvemeut d'affaires de Jean Poquelin, quelques débiteurs plus nudestes que les la Piochefoucauld, par exemple un « tailleur dhabits » ou « un vigneron » même, restaient devoir au tapissier, comme celui-ci « 24 livres 6 sous », comme celui-là " 26 livres », il est impos-^ible d'admettre une source avouable à cette dette? C s allégations si graves n'ont pas même l'excuse d'une vague apparence de raison. Le tailleur d'habits et le vigneron ont contracté - devant notaire », comme c'était la règle, leurs obligations - pour les causes et à payer au terme y porté ". Avez-vous idée de pareils prêteurs à la petite semaine par acte notarié et à échéance stipulée par contrat? Je vous fais grâce des savants commentaires que ce thème d'un Poquelin père usurier offre l'occasion de développer dans un pai-allèle fantaisiste avec Harpagon!
Toute l'existence du père de Molière a été tournée selon la logique do cette erreur capitale. Par suite, nous voyons un Jean Poquelin se remarier un peu à la manière des coureurs de dot, puis, eu toute occurrence, s'efforcer de gruger et frustrer ses enfants, puis spéculer à leurs dépens sur leurs besoins d'argent, sur leurs installatijns, sur leurs semiments même, puis, de chute en chute , s'affaisser et s'abaisser dans l'obscure malpropreté de ses trafics ignobles, au point de perdre toute dignité extérieure et personnelle dans son avilissement final! La dégradation commencerait à s'accuser même à partir de son second mariage, — et cela aboutirait à une vieillesse répugnante. Pour mesurer cet effondrement, savezvous quel terme de comparaison est mis en avant?
L'inventaire de 1632 que nous venons d'étudier. On en rapproche l'invenlaire foit à la mort de .leanPo(iutlin, — et l'on triomphe là-dessus.
Le procédé est pour le moins étrange; car quiconque sait lire et a lu ce document doit vérilablcmenl éprouver un sérieux embarras à l'invoquer pour la conclusion qu'on en tire. Mais il y a des grâces d'état avec les documents; et ce qu'on avait l^iit pour l'inventaire de l(y.V2, on le relait pour l'inventaire de 16G9. C'est en 1069 que le père de Molière mourut. ^ Triste mort après une triste vieillesse! » s'écrie un de ses biographes... tt Ce n'était chez lui qu'incurie et abandon!... Plus de hue dans les vêtements, le linge et les ustensiles de ménage... " Comme argenterie, « six l'ourcliettcs, six cuillers et une tasse »... Enfin, « vingt-cinq tableaux représentant des sujets de sainteté, sauf quatre qui figurent une Vénus, des têtes de femme et une dame «. La valeur de tout cela n'atteint pas " 2,000 livres... > Tout cela « excite la commisération dédaigneuse du sergent à verge chargé de l'estiniatiou », dit un autre moliérisle.
Raisonnons. Si .lean Pocpielin avait gardé eu sa possession les bijoux, tentures et meubles revenant aux légitimes héritiers de sa femme, Marie Cressé, il n'y iuu'ait pas assez de mots sévères pour le qualifier, destitution intégrale leur en a été faite; doit-on l'incriminer de ne les avoir plus? Veuf depuis longtemps pour la seconde fois, solitaire et vieux, peut-il être de sou goiU et de son âge d'avoir un somptueux mobilier? PSon. Eh bien, cependant, il se doit à lui même, il doit à son raug, il doit à ses enfants de garder un honnête décorum et de soigner sa tenue. Il n'y manque pas. Il s'en départ si
peu, que la comparaison des deux inventaires va devenir édifianteautrement qu'on ne s'y attendait. Les 2,000 livres auxquelles se monte la prisée de ses meubles, hardes et objets divers, en 1669, et qui le font prendre en pitié, dépassent positivement la valeur de ce qui lui appartenait individuellement dans l'inventaire de 1632. Inutile d'épilogue r à cô(é. Plus de viUemcnls de luxe ^ dites-vous. En 1632, la prisée des liabits à l'usage de J. Poquelin est de 47 livres 10 sous . En 1669, cette même prisée est de " 71 livres • » ! Tel est le luxe de ces vêtements, que Molière, vivant sur le pied de 30,000 livres de renie, Molière plein de gloire, fêté à la cour, fêté à la ville, Molière a une garde-rube bourgeoise moins riche et une toilette moins soignée. La prisée des habits de Molière est de 65 livres ■-, et sou plus bel habit de sortie n'est coté que « 25 livres " : son père en a un de « 30 « ! — En 1632, on cilait avec estime les cinq tableaux de l'appartement de la rue des Vieilles-Étuves. Ces cinq loiles, u plus la glace de Venise «, étaient évaluées ensemble ^ 27 livres ■. En 1669, Jean Poquelin possède " 25 tableaux , d'une valeur totale de« 195 livres ». On vante les splendeurs de la demeure de Molière. Ses ennemis font bruyamment d'envieuses allusions à ses meubles, à ses tentures, à ses tableaux ■■ . Combien Molière en a-t-il, de ces fameux tableaux, témoignage d'un luxe insolent? 11 en a " 18 ". Et ils valent? J'en ai fait l'addition : -- 88 livres ", ni plus ni moins. La valeur moyenne de ces tableaux-là est d'un peu plus de " 4 livres et demie pièce; la valeur moyenne de ceux
' Au laux actuel, ces 71 livres font tic 360 à iOO francs.
do Poqiieliii père est de >• 7 livres 5 sais . — Parlezvous avec commiséralioa des -■ six fourclieltes et six cuillers >!? C'est vrai, eu 1632, ou en avait davantage. Cependant, Molière marié, ayant une femme coquette, qui aime le luxe, Molière donnant des dîners, enfin, menant bon train de maison, Molière, à son décès, ne laissera que « 18 cuillers eî 18 fourchettes . Et, pour ne pas trop humilier le vieux Poq lelin, par des confronta lions extérieures, peut-être n est-il pas hors de propos de se souvenir que Madeleine Béjart, morte avec la réputation d'èlre plus qu'à son aise, n'avait pour toute argenterie que « quatre fourchelîes - quand le vieux Poquelin en a " six ; !
La vainc f.intasm;igorie des rhétoriques nuageuses l)asse un mauvais quart d'heure, parfjis, au contact des iroides réalités mathématiques. Ma foi! le plaisir d'être tranchant en l'iunucur d'un hjunêîe homme n'est pas à divlaigner. Je n'en abuserai pourtant pas. Mai^omment s'interdire nu,' dernière de ces vérités éclatantes? Jean Poquelin, do:it on s'obstine à montrer la situa!i.)n extrêmement embarrassée à la fin, laisse ' 870 livres en argent comptant «, selon un des écrivains dont je relève les erreurs incessantes. Il laisse, sebn moi, < i)lî livres ". El comme il n'est plus marchand, s'il laisse après tout " 870 livres '^ seuleuieni, on conviendra que c'e>t déjà un joli denier : cela représente près de :),000 francs d'aujourd'hui. De fort riches bourgeois ne gardent pas toujours pareilles sommes chez eux, pour leurs besoins courants. C'est donc, à tout le moins, le symptôme évident d'une gêne... absente. Or, dj l'aveu de l'écrivain en cause, les créances de l'inventaire de lOfiO font un
lolal d'caviron 8,000 livres ••. On observe aus^i que Jean Poquelia a, de plus, une maison achelée " 8,500 livres " ; mais cjmme elle est hypothéquée de 10,000 livres, on en profile pour assombrir encore le ta'.jleau noir. Comptons : 2,000 livres d'argent, 8,000 livres de créjnces, 8,500 livres de la maison : total, 18,500 livres. Faut-il en déduire le montant de riiypolhèque? Non. Les 10,000 livres empruntées, aux termes mêmes du contrat, sont applicables à un accroissemeat de valeur de Timmeuble. Par-devant notaire, Jean Poquelin s'est en- }',agé à livrer les " quittances des ouvriers », en justification des dép-nses. Donc, l'application des 10,000 livres à la maison s'opère aux fins déterminées d'une plus-value obligatoire. Cette même maison se louait mguère " 600 livres '. Réédifiée, elle ne peu! qu'oITrir unplacemeat excellent. En tant qu'opération financière, l'emprunt ne serai! donc pus une dette conlraclée, mais un moyen d'accroître les revenus déjà assurés. En tout état de cause, et fallùt-il oublier encore que c'est Molière qui, sous le prête-nom de Rohault, fait les fonds de cette hypothèque; — à tout prendre, dis-je, même tout réduit au pis aller, même en passant aux profits e! pertes cotte somme de 10,000 livres, et en oubliant qu'il manque des créances ;tu dossier, Jean Poquelin esi-il à plaindre? est-il réellement en déchéance? Non. Toutes déductions faites, il lui rcNte un avoir de 9,400 livres. Or, en 1632, l'inventaire tel quel des biens communs se chiffrait par 11,425 livres pour deux ayants droit. Jean Poquelin était donc, à sa mort, en admettant tous les déchets les plus invraisemblables, plus riche encore d'un tiers qu'au décès de sa femme. 11 est, relativement à
20 LE PERE DE MOLIEr.E.
Tinventaire de 1032 ■• tel qutl ■■, il est riche et il a pourvu à réckication et à rétablissement de tous ses enfants, visà-vis de qui il ne s'est conduit ni en égoïste ni en grincheux avare.
Enfin, où trouvez-vous qu il était, à ses derniers jours, morose et chagrin? Sa toilette est des plus soignées : le cas était rare alors chez les vieillards, et il est d'autant plus à >ignaler ici que l'on a argué du contraste en sens contraire! Au surplus, que, sur ce dernier détail, ou même sur l'appréciation générale de la dernière parlie de la vie de Jean Poqueliu, l'erreur que je combats se puisse autoriser de M. Eudore Soulié, je ne le conteste pas, et cela prouve que M. Eudore Soulié n'était pas infaillible. Les DGcumoiis qu'il a découverts et publiés parlent plus haut que lui-même. .le ne connais et ne reconnais qu'eux dans ce débat. Ils se prononcent pour Tabrogalion des fables mises en cours sur le compte de Jean Poqueliu !
Il iniporle de reprendre, où nous l'avons interrompue, cette esquisse rapide d'une noiice sur le père de Molière. On comprend qu'il ne s'agit pas ici de l'hisloire d'un tapissier quelconque, ni de la bio{;rapliie d'un père de iamille banal. Molière élait le fils de Jean Poqueliu, el l'éfroifesse tyranniquc des préjugés bourgeois et professionnels, l'insuffisance d'esprit, de cœur, d'élévation intellectuelle et morale chez cet homme pouvaient exercer une si désastreuse influence sur les deslinées du
poète et de l'artiste placé sous sa double autorité de père et de tuteur, c'est-à-dire livré à ses volontés corps et biens, — elle pouvait être si funeste, cette influence, qu'il est bien naturel de s'informer exactement de ce que l'ut l'action du père sur son fils. S'exerça-t-elle avec le despotisme de l'ignorance ou avec la sagesse raisonnée d'une paternité clairvoyante? Un mot résumera d'avance ma pensée et mes conclusions immédiates : Jean Poqueiin fit son devoir envers Molière.
Il faut réserver pour d'autres le rôle traditionnel de père baroque et rébarbatif. Instruit, bien élevé, il ne se prête pas au moule où ces types sont coulés d'ordinaire. Cet homme pratique, — il est Poquelin de sang et de sens, — n'est pas sensé sans être aussi, à l'occasion, sensible. Une apparence de fermeté, il est vrai, colore ses actes de plus de raison visible que de vive tendresse : ce caractère a néanmoins des dessous franchement bons et humains. Il aime les siens. Qu'un désaccord d'intérêt survienne entre son frère ^sicolas et lui, vous serez tout étonné de retrouver, jusque dans l'acte notarié qui scelle leur réconciliation, l'affectueux écho de leurs vœux communs : " d'entretenir l'amitié fraternelle . Il y a la note d'émotion discrète dans cette existence qu'on a dépeinte sous des traits secs et durs. On peut montrer, je suppose, les bons côtés de cette nature, sans paraître vouloir canoniser le père de Molière dès l'instant qu'on tâche de le faire mieux connaître. Ceux qui ont exclusivement attribué à Marie Cressé la direction si digne et si correcte de sa maison, durant la vie de sa première femme, doivent convenir que le sentiment, le goi\t, l'intelligence de cette correction et dignité domestiques, de cette
tenue personnelle, il ne les devait qu'à lui-même. La mort de .Marie Cressé avait été un malheur pour .lean Poquelin; elle n'avait pas pu être le signal d'une démoralisation.
Ses qualités étaient en lui et bien à lui. Il les garda jusqu'à la fin, inégalement, mais constamment. 11 resta lui-même.
Au bout d'un an de veuvage, chargé de quatre enlants dont l'aîné avait dix ans à la mort de sa mère, chargé de soins domestiques et commerciaux, Jean Poquelin se remaria. Le 30 mai 1633, il épousait Catherine Fleurette, « fille d'honorable homme Eustache Fleurette, m:;rchaud de fer ". On a vu là une affaire d'argent, il n'eu est rien.
Le 30 septembre de la même année, Jean Poquelin achetait une maison .située sous les piliers des Halles, avec la dot de sa nouvelle femme, et, ])Ius tard, en échange de cette maison, il fournit, d'accord avec la famille l'ieurelte, et par acte du 15 janvier 1655, • la somme de cinq mille livres en deniers comptants -, nécessaire à sa fille Catherine Poquelin-Fleurcltc, pour entrer comme religieuse au couvent de la AMsitation Sainte-Marie de Montargis, oii elle avait été élevée de bonne heure, et où l'avait précédée une faute de Marie Cressé. Une autre fille, morte en bas âge, était née de cette seconde union de Jean Poquelin. Les liens avec sa nouvelle famille furent, à leur commune louange, foujours étroits, et d'aufant plus (}ue l'alliance de Martin Po(iuelin, son plus jeune frère, les avait encore resserrés, en 1635, par son mariage avec Marguerite Fleurette, sœur de Catherine. Toujours étroite fut celte liaison, même après la mort de Catherine Fleurette, survenue le 12 novcm! le Ifi.Uî. Pas j)his au moral (]u'au physique.
on ne connaît le signalement de cette jeune femme, qui n'a laissé pour tout souvenir que son nom dans riilstoire de la famille de Molière.
Peu de jours après cette mort, Jean Poquelin procède à une sage mesure : afin d'assurer l'avenir de Fon fils aine, il lui fait accorder, dans les formes légales, la survivanre de sa charge. La sollicitude paternelle ne se dément jamais. Que n'a-t-on dit pour la nier, cependant! Par ladrerie, stupide calcul, défiance inepte de fout savoir, Jean Poquelin ne l'aurait pas envoyé, ce fils, aux écoles jusqu'à l'âge de quinze ans! Il est vrai qu'alors, il se serait rattrapé de ces retards. Alors, soudain, sans cause apparente, une réaction brusque se serait produite. C'est sous le coup de cette détente subite et inexplicable que le père Poquelin aurait résolument mis l'enfant au collège, puis lui aurait assuré les leçons de philosophie de Gassendi, en compagnie d'un groupe de fils de famille, puis l'auniit poussé aux cours de droit jusqu'à lui faire obtenir son diplôme d'avocat. Doit-on en conscience rendre Jean Poquelin responsable de ces incertitudes et de ces inconséquences? Les récits des biographes se contredisent trop souvent pour qu'il faille incriminer sans ombre de preuves la conduite de Jean Poquelin : il est douteux que la responsabilité d'un manque formel de logique lui incombe, à lui, plutôt qu'aux anecdotiers. Cette péripétie biographique n'est, j'en suis convaincu, pour ne pas dire certain, qu'un de ces nombreux incidents dont on a coutume de dramatiser la vie de Molière.
Jean Poquelin n'avait pas besoin d'apprendre dans Plutarque qu'il sied d'instruire les enfants.
•2', LE l'KRE DE MOLlEPxE.
II le savait par expérience. On l'eût inêpri.>^é dans toute sa parenté, il se fût méprisé lui-même d'oublier à cet égard ce qu'il devait, ne fût-ce qu'à sa position de commerçant notable et honorable, syndic de sa corporation déjà, et appelé à tenir le haut du pavé parmi les premiers et les plus riches tapissiers de Paris, à la ville et à la cour. La considération dont jouissait Jean Poquelin est à elle seule un argument sans réplique contre cette niaise invention d'un Molière enfant condamné par un calcul stupide à l'ignorance perpétuelle. Les résultats répondent pour la générosité du principe. Molière sortit des collèges et des facultés instruit autant et plus qu'un fils de bonne bourgeoisie pouvait l'être au dix-septième siècle. Et quand, chez Molière, l'instinctif entraînement de la vocation dramatique parla plus haut que les espoirs secrets et longtemps caressés de son père ; quand une autre carrière que celle du commerce ou du barreau s'ouvrit avec la fatalité d'une exigence comminatoire du sort qui s'impose et veut être obéi, — .lean Poquelin, préparé d'ailleurs au consentement par d'honorables exemples fournis à foison dans les rangs mômes de la noblesse, Jean Poquelin, aussi empêché de défendre sans scrupule que de permettre sans regret, laissa faire, sans abdiquer le droit de conseiller et de payer en conseillant.
Le 0 janvier 1043, le jour où Molière, après des essais inutiles à raconter ici, eut besoin de fonds pour la fondation ou plutôt la reconstitution à Paris de l'Illustrc- Théâtre, — la bourse paternelle s'ouvrit à son appel sans difficulté : Molière toucha « six cent trente livres... tant de ce qui lui pouvait appartenir de la succession de
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sa mère quVn avuncemenl d' hoirie fulure de sondil père n. Ces derniers mots coupent court aux hypothèses sur les termes dans lesquels le père et le fils se trouvaient dès l'entrée de Molière au théâtre. La • malédiction paternelle » se traduisant par un avancement d'hoirie, ce serait là un mode de reniement inédit.
En homme aussi prudent comme père que comme industriel, .leau Poquelin se fil délivrer par son fils aine, tapissier démissionnaire, une renonciation éventuelle et facultative de la survivance de la charge de tapissier-valet de chambre du Roi, dont le second fils, Jean, mieux disposé à rester dans la partie, devait être appelé à bénéficier. Dès lors, dans la chronique domestique de la maison Poquelin, telle que les papiers du père, précieuses archives, nous permettent de la reconstituer avec des intermittences inévitables, dès lors, .Molière ne fait guère parler de lui, sur les livres du marchand, que par ses emprunts à la caisse paternelle.
Nous avons là, du moins, une curieuse chronologie de ses besoins d'argent et de ses dettes. Le 2A décembre 1646, Jean Poquelin s'engage à pajer pour Molière, à Léonard Aubry, la somme de ^ 320 livres -. Cette obligation fut soldée le 1" juin 1649, à la demande et sur •> une lettre missive dudit sieur Molière ''. Le 4 août suivant, payement par Jean Poquelin d'une somme de
125 livres » à - la femme Pommier ^j, encore " à la prière » de Molière. Ce compte courant était arrêté et approuvé par Molière, de passage à Paris, le 14 avril 16-51. Ici, l'infaillible rectitude du commerçant, incapable de faire tort d'un sou à ses enfants, même au profit de lun deux, s'accuse imperturbablement; et vous
voilà encliQS à croire que, chez Jean Poqueliu, le cœur du père est étouffé sans pitié par l'impassible rigidité du teneur de livres, de Tagent d'affaires. Ae préjugeons rien; surfout n'oublions pas que le crédit ouvert par le comptable est accordé, sans terme, sur sa propre succession paternelle, — si Molière ne désire pas s'acquitter avant cette échéance. Cela donne même une certaine grandeur à cette comptabilité, au premier abard si prosaïque et mesquine.
Dès maintenant, comment s'expliquer cette différence d'attilude chez le père Poquelin, s'il est vrai que l'histoire de ses rapports d'intérêt avec Molière soit conforme en réalité à ce qu'elle parait être d'après la comptabilité domestique? Comment concilier la continuité d'alfecîion et de concours durant les excursions en province et l'abandon où se trouva Molière, pendant la période critique de ses épreuves et de ses déveines théâtrales de 1643 à 1(546 ? Comment expliquer la prison pour dettes?
On verra que Molière, eu 1668, n'osera pas se mettre en face de son père pour lui prêter 10,000 livres. Pas davantage, encore moins dans les moments difficiles de 1643 à 1646, il ne devait oser recourir à son crédit, — non par crainte d'un inexorable refus, car il n'avait pas motif de douter de l'affection paternelle, mais parce qu'il croyait de son devoir de fils de ne pas revenir à la charge, par un appel de fonds qu'il jugeait sans doute abusif. Les 630 livres, reçues le 6 janvier (6i3, n'excédaient-ellcs pas déjà le solde de l'héritage de sa "mère, et n'avai!-il pas louché un « avancement d'hoirie sur sondit père » ? Molière avait cet amour-propre de fils qui
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s'est placé, vis-à-vis de sa famille, dans la situatioa d'un jeune homme sûr de son avenir, et à qui il en coiUe d'avouer trop tôt sou erreur, sa défaite. L'attachement de son père ne lui rendait-il pas cette confession d'autant plus douloureuse? Il ne se résigna vraiment à demander son appui qu'à la veille de son départ pour la province et quand, ses embarras liquidés, il n'avait plus besoin que d'une caulion de forme pendant son absence, vis-à-vis d'un créancier, Léonard Aubry, peu pressant d'ailleurs. Un peu naïvement peut-être, mais très noblement, Molière s'était cru en délicatesse de bourse, sinon de cœur, avec son père, et, à aucun prix, il ne voulait le prendre pour confident, pour témoin indulgent, mais attristé, de ses déboires et de ses désastres.
Oui peut affirmer d'ailleurs que Jean Poquelin apprit jamais que son fils avait été emprisonné au Châtclet? En tout cas, qui peut prétendre qu'il en fut informé avant ou pendant l'emprisonnement, à temps uîile pour venir en aide à son fils? Est-il sûr qu'en garantissant à Léonard Aubry sa créance, puis plus tard en réglant la femme Pommier, il fi\t parfaitement au courant de la nature de ces engagements de Molière? Mais dès que le départ pour la province obligea Molière, à divers points de vue, à constituer " élection de domicile à Paris ", Jean Poquelin n'ignora plus que son fils avait besoin de quelqu'un qui fût son répondant et correspondant à Paris, et Jean Poquelin fut, pour Molière, le banquier donné par la nature.
Le compte arrêté entre Jean Poquelin père et son fils aine, au 14 avril 1651, avait suivi de près le retour de Molière à Paris. Ce refour avait-il été provoqué par des considérations de famille ou d'exploitation théâtrale? Par les deux sans doute. La date exacte de rarrivce de Molière à Paris est ignorée; mais ou peut la rapprocher de la fin de février lOôl. Le li de ce mois, sa sœur Marie-Madeleine Poquelin épousait, sans que Molière fiU là, André Boudet, « marchand tapissier du Roi », très honnête et très distingué marchand, chef d'une importante maison. Marie-Madeleine Poquelin eut « cinq mille livres » de dot de la succession maternelle, sans préjudice de ce qui lui reviendrait de son | ère. .Ican Poquelin poursuivait rétablissement méthodi(pie de ses enfants. En septembre 1054, son fils .lean, déjà survivancier de sa charge, prit la suite de son magasin de tapissier et de marchand d'ameublements de luxe. A cet effet, il s'installa dans celte maison sous les piliers des ïLillcs, acquise des deniers de Catherine Fleurette et réparée, mise à neuf. Là, le 15 janvier 165(5, il s'unissait aune jeune femme d'instruction négligée, mais d'excellente famille, Marie Maillard, nièce de Guilleminaut, commis au j;reffc de la chambre des comptes, et pupille de ALithieu Bourlon, conseiller au Parlement et père de Charles Hourlon, évé<|ue 'm jHulihitx de Césarée, coadju-
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teur de rOvèque de Soissons, auquel il succéda dès l'année suivante.
La clientèle de Poquelin, le filS;, et de Boudet, le gendre, de plus en plus belle, s'étendait dans la meilleure société, dans les plus hauts parages. Les transactions étaient organisées sur un grand pied, même en dehors de Paris. André Boudet voyageait au loin. En décembre 1053, il avait séjourné à Lyon d'abord, puis en Italie. Il faisait, pour les cuirs, « le commerce du Levant ". Et il ne faut pas mesurer à la modestie apparente des capitaux mentionnés dans les contrats, à cause des taxes fiscales, la réelle extension de leurs alfaires ni l'impor lance précise de leur avoir. Celte prospérité commerciale concordait, déplus en plus, avec les succès croissants de Molière. Le père Poquelin devait assister avec satisfaction à la réussite déjà complète de son fils aine, dont la troupe passait pour la plus remarquable et la plus brillante de la province, et dont les bénéfices étaient assez considérables pour que Madeleine Béjart fit, en deux fois, un placement de fonds à Montpellier déplus de 13,000 livres.
Tous les enfants de Jean Poquelin étaient pourvus, et lui ne s'était pas dessaisi de la majeure partie de son bien; il était donc fort à son aise. II aurait pu se reposer. Mais il était du sang des Poquelin, et le commerce était son véritable élément : l'habitude professionnelle lui était trop devenue une seconde nature pour qu'il se résignât à prendre sa retraite. Il continuait d'exercer sa charge de tapissier du Roi, dont il n'avait cédé que la survivance. Tout en prêtant le concours de sa longue expérience à son gendre, et à son fils surtout, il ne cessa
de participer aux fournitures collectives de la maison du Roi, auxquelles il avait droit par privilèp,e, et dont les bénéfices étaient d'ordinaire assez rémunérateurs pour ne pas être dédaignés. Le mobilier royal " de campagne y> était une véritable prébende pour lui et « ses compagnons d'office ■■, à cause des occasions fréquentes de le renouveler.
• Faut-il qualifier d' -' âpreté au gain » cette légitime manière de faire son métier? La passion de .lean Poquelin pour l'état qu'il exerce et aussi pour le travail, l'action en général, n'est-elle pas, autant que l'ardente convoitise des résultats, la cause essentielle de cette règle de conduite du vieux marchand, trop entraîné, depuis la jeunesse, pour n'avoir pas horreur de l'oisiveté? C'était sou devoir et son honneur de rester à son poste. Aussi Molière l'y retrouvait-il à son retour. L'accueil qu'il réservait à Molière, venant se fixer à Paris, élait prévu ; et c'est " en la maison de .lean Poquelin » que Madeleine liéjart, qui avait précéd'* la troupe à Paris, pour y louer une salle de speclacle, liiit « élection de domicile, le 12 juillet 1658 «.
Du père de Molière à ses camarades, on sent que cela se passe presque en famille, avec une sensihK' et visible nuance d'amilié. Pourquoi non? Avons-nous vu et a-t-on jamais vu que les sentiments de .Jean Poquelin fussent tout autres auparavant? Vh'lomire lujpocomlrc rappelle que, dès les premiers jours de l'ouverture de l'illustre- Théûtre, « les parents » de la troupe avaient é lé les plus assidus spectateurs : a-l-onvu, avons-nous dit, que Jean Poquelin était incapable d'être du nombre? Mais c'est jusiemeni cette capacité qu'on n'admet pas; et, étant
djDDée Topinion qu'on affiche sur la bassesse morale de riiomme, il n'est possible aux délracteurs du père de Molière que d'attribuer à une plate complaisance de son é[joisme cette réception laite à Madeleine Béjart, associée de son fils enrichi. L'erreur, cette fois encore, est une indignité!
Le savant Eiidore Soulié (beau-père de Viclorien Sardou) avait été chargé, par arrêté ministériel du 21 août 1863, d'une ' mission ayant pour but de rechercher, dans les archives publiques et privées des départements, notamment à Rouen, Lyon, Vienne, Grenoble, Montélimar, Nîmes, Montpellier, Pézénas, Réziers et Narbonne, les faits relatifs à la vie de Molière «. Mais l'infatigable investigateur, qui avait opéré dans les études des notaires de Paris de si curieuses et si importantes découvertes, bientôt rebuté par les difficultés et la stérilité de son entreprise en province, s'arrêta dès la troisième étape de la route. Après avoir visité Rouen, Lyon et Grenoble (sans même passer à Vienne), M. Eudore Soulié revint à Paris, convaincu que là seulement se trouverait encore la vérité sur cette énigmatique période de l'existence de Molière, de 1646 à 1658. Il se trompait, et les révélations qu'on a ducs depuis vingt ans aux érudits de province, à MM. Brouchoud, pour Lyon, de la Pijardière et Gandin, pour Montpellier, Magen, pour Agen, Rolland, pour Albi, Roschach, pour Toulouse, et à bien d'autres, ont prouvé l'excessive promptitude de M. Eudore Soulié à
abaudoDiicr la partie. C'est dans les déparlemenis, au contraire, que les faits relatifs à la vie de IMolière se rencontrent presque exclusivement pour ces douze années de son séjour loin de la capiiale. Les documents nouveaux se multiplient à mesure qu'on fouille dans les dépôts publics ou privés. Dans cette biographie du grand homme, où deux ou trois dates à peine se pouvaient fixer en un si long espace de temps, on serre de plus en plus les indications précises, et l'on entrevoit la possibilité prochaine de dresser enfin l'itinéraire positif et presque quotidien de ses pérégrinations incessantes à travers la vieille France, à l'ouest, au midi, à l'est, partout où nilustre-Théàf re se tit applaudir. Rien ne démontre mieux la conception restreinte et fausse qu'on avait, il y a vingt ans, de l'histoire de Molière en province, que le silence gardé sur Toulouse dans Tarrèlé ministériel qui confiait à M. Eiidore Soulié sa mission. Longtemps ou a contesté et nié le passage de Molière à Toulouse, et quand on l'aflirmail, on n'avait guère, par contre, que des conjectures et des légendes à invoquer en témoignage. Mais l'érudition a finalement tiré les choses au clair, et il reste désormais irréf'ulablement élabli que la célèbre cité capitoline fui, à reprises diverses et plus souvent qu'on ne croit, une des mémorables stations dramatiques de Molière. Qu'on me permette, selon uue expression mèuie de Molière, d' « ouvrir les idées là-dessus >.
C'est en 1646, et quand une cruelle expérience eut appris à Molière et à ses camarades que la place n'était vraiment pas tenable à Paris pour eux, que l'illustre- Théâtre, recomposé, se décida à tenter fortune en province, sous la direction de Charles Dufresne, un Normand qui s'entendait aux choses théâtrales. Dufresne exploitait la province depuis au moins quinze ans. En 1633, on le voit déjà à Bordeaux. 11 avait même pris pied et foveur dans cette ville. Sa troupe, en ces derniers temps, s'intitulait >' Troupeprivilégiéeduducd'Épernon . C'est sous sa conduite que Molière, les Béjart (la mère Marie Hervé, les frères Joseph et Louis, les sœurs xMadeleine et Geneviève), Hené Berthelot, « fils d'un bourgeois de Nantes ", Pierre Réveillon, un comédien qui n'eu était pas à ses débuts, et d'autres associés, sevirtnt agréés à la petite cour de Guyenne, où les galantes maîtresses du gouverneur, les belles d'Artiguères et de Méricourt, réclamaient à l'ordinaire le divertissement de la comédie et des ballets. Jusqu'à la révocation du duc Bernard de Nogaret d'Épernon, comme gouverneur de Guyenne (octobre 1650), Bordeaux fut le siège, le quartier d'hiver de rillustre-Théâtre. Il y résida de novembre à la fin du carnaval à peu près invariablement tous les ans. Un premier document authentique, extrait des archives d'Albi ',
' Archives communales, série CC, 495. Voir Y Histoire lilléraire d'Albi, par M. Rolland.
et qui est probant à double fin, atteste à la lois que riUustre-Théâtre est en service régulier auprès du duc et qu'il est déjà passé à Toulouse.
11 est dit dans ce document que " la troupe des comé- - diens de Mgr le duc d'Épernon estant venue esprcs de la u ville de Tholosc en cesie ville (d'Albi) avec leurs ardes et .. meubles, et estant demeurée pendant le séjour de « Mgr le comte d'Aubijoux, il leur fust accordé pour le <' dédommagement la somme de 500 livres payée et .. avancée par la susdite ville d'Alby, résultant de la ; quittance concédée par les sieurs Charles Dufresne, ù lieué Berthelot et Pierre Rébellion... >>
Le comte d'Aubijoux, un des grands seigneurs gauloisants de la joyeuse société toulousaine, connaissait Molière, et c'est pourquoi il avait sans doute tenu à l'avoir durant son séjour dans l'Albigeois, qu'il visitait en qualité de lieutenant du Roi en Languedoc. L'entrée du comte à Albi est du 27 juillet 1G47. Et qu'on ne s'imagine pas que l'Illuslre-Tliéâtre était alors une troupe à « tréteaux volants > , une bande de comédiens de foire, ou à peu près! La lettre (retrouvée encore dans les mêmes archives d'Albi) qu'écrivait le comte de Rreteuil, intendant de la province, pour faire rendre justice à Dufresne et compagnie, qu'on tardait trop à indemniser, ne donne pas une médiocre opinion de ces prétendus vagabonds : ■■ Ccsle troupe, écrit l'intendant, ccste troupe ^'. est remplie de fort /lonncstes gens et de très bons artistes. »
La tradition toulousaine qui mettait en relations d'amilié Goudelin et Molière, du fait de ces documents, devient fort vraisemblable. La logique des destinées est, certes, chose délicate à dégager après coup. Mais com-
ment ne pas remarquer que le rapprocliement des deux poètes s'explique par bien des causes d'attraction sympathique? Quoi d'étonnant à ce que le poète populaire, qui composait et débitait en comi(iue incomparable les prologues de ballets - pour le duc de Montmorency, ait apparu à Molière comme un précurseur et un modèle? Molière va, lui aussi, être le Goudelin, et plus que le Goudelin, du propre neveu et héritier de Montmorency.
— Vienne Conti k la Granp,e des Prés, et le rôle du poète parisien ressemblera au rôle a[}randi du poète méridional. La vocation d'amuseur public, chez Molière, a pris le mot d'ordre et les leçons de tous les maîtres qui pouvaient la développer et l'exalter. Goudelin fut un de ces professeurs de l'art d'amuser.
Aussi bien, l'occasion de faire connaissance se représenta pour Goudelin et Molière en 1G49. Cette année-là, encore, Molière repassa, en effet, à Toulouse au mois de mai. Un article du Livre des Recettes et Dépenses des Capitouls pour l'année 1649 en fait foi. Quoique le texte ait paru (6 mars 1864) dans un journal toulousain, il n'est point inutile de le transcrire ici, car les abréviations dont il fut l'objet ont l'inconvénient de trop couper court à de nouvelles informations. .Je cite donc intégralement :
— « Du 16 mai 1649. — Au sieur Du Fraisne (sic) et autres " comédiens de sa troupe, la somme de septante-cinq
livres que l'arrest ordonne, pour avoir du mandement " de messieurs les Capitouls joué et faict une comédie " lors de l'arrivée de Monseigneur le comte de Roure, - lieutenant général pour le Roy en Languedoc, en la " présente ville de Thse. Tout ainsy et comme est plus à • plein exposé au billet signé par quatre desdits sieurs
■ Cappitouls, attaché au mandement à moy expédié le i- quatriesmc de may mil six cens quarante-neuf. Con- « trollé et quittancé.
Dans le résumé publié par M. E. Raymond, les . septante-cinq livres ■ deviennent 't soixante-quinze livres », et le mal n'est pas grand, encore que cette lecture puisse prêter aux équivoques par son défaut d'exactitude matérielle. De plus, (lu Fraine est transformé en du Frcsne, et ceci encore ne tire pas outre mesure à conséquence, quoique la sincérité absolue soit préférable à cette liberté de transcription. Mais où commence l'abus de l'arrangement (je devrais dire du dérangement), c'est quand on tranche et retranche à son gré, sans prendre garde à l'intérêt que peut offrir la totalité du texte respecté en sa teneur. M. E, Raymond avait laissé ignorer à ceux qui n'ont pas été à la source (et combien de moliéristes prennent la peine d'aller aux archives comparer et contrôler?) qu'un billet plus explicite que le paragraphe du Livre de Recettes et Dépenses devait exister et, si on le découvrait, serait de nature à compléter les maigres renseignements qu'il faut, par induction, tirer d'un texte singulièrement laconique! Ouc le " du Fraine et ses camarades ' ici mentionnés soient le « Charles du Frrsne et ses camarades >• d'Albi et de Bordeaux, cela ne parait pas douteux. Je le crois. El cependant, je sais et je suis obligé de dire qu'il y avait alors en province un autre > du Fresne ' que le camarade de Molière! .\ la fin de celle même année 1049, « Jacques Canal, seigneur du Fresne, oculiste de la maison du Roy ", se fait autoriser par le conseil de ville de Dijon « à construire dans le tripot de « la Poissonnerie un théâtre où \\ fera j mer la comédie.
MOLIEP.E A TOULOUSE. 39
« damer des ballets, et ou il pourra débiter ses droj^^ues à « un prix raisonnable' >. Ce du Fresne était un cousin du P. de Saint-Louis, un des Grotesques de Théophile Gautier. Il était originaire du Comtal, comme un autre chef de troupe qui devint aussi le camarade, l'associé de Molière : le musicien-chorégraphe La Pierre, dit le Corntadin. La Pierre jouera, à Montpellier, en 1655, aux côtés de Molière, dans le Ballet des Incompatibles, et une l'ois Molière de retour à Paris, La Pierre figurera dans la plupart des ballets et intermèdes des comédies du maître. Un scrupule peut vous prendre devant ces circonstances où Thomonj mie de Jacques du Fresne et de Charles du Fresne ne f;iit dépendre une dislinclion nécessaire que d'une différence de prénoms. La Pierre et son compatriote Jacques du Fresne n'ont-ils jamais joué avec Molière avant 1655?Nolcz qu'en 1647, pendant que Molière est à Albi, une troupe qui ne peut être que celle de La Pierre, très en vogue en Languedoc grâce au patronage du maréchal de Schoinberg, qui avait ordonné de construire pour elle une galerie dans l'hôtel de ville de Narbonne pour que le public y fût « moins pressé » , la troupe de La Pierre représentait à Castres « un ballet » dant le prologue avait été composé par le poète populaire de Montpellier, Roudil-. Comment, en présence de ces particularités de nature à intimider les esprits portés à voir IMolière toujours et quand même avec " du Fresne ' — comme s'il n'y avait qu'un du Fresne! — comment ne pas sentir l'espèce de supercherie qu'on
' Inventaire des arcliives communales de Dijon.
-Roudil composa un madrigal sur la mort de Molière, qu'il avait connu en Languedoc.
paraît commcdre à tronquer un texte juste au point où il laisse espérer un surcroit de lumière par un document accessoire? — .le suis heureux de pouvoir dire que le savant archiviste de Toulouse, M. Hoschach, qui, le premier, avait si};nalé à M. E. Piaymond le paragraphe du Livre des capilouls, a bien voulu me promettre de rechercher et de me communiquer ce billet auxiliaire et corroboratil" qui manque si fâcheusement! La question en sérail du coup éclaircie à fond.
En Téta!, et sous bénéfice d'inventaire ultérieur, je crois que le « du Fraine dont il s'agit ici est bien le Charles du Frcsne de rUluslre-Théâtre. Des études assez nombreuses sur les excursions de Molière en province, dans chaque province, m'ont initié aux marches et contremarches de sa troupe, soit qu'il y figure en nom, comme à Nantes, soit qu'il y laisse seulement deviner sa présence, (acile, mais plus que probable. Or, quand du Fresne se montre à Toulouse eu mai 1G49, il vient de Limoges et il va selon toute ajjparence à IMonlpellier, où le comte de Houre va jjrésider les étals de Lauguedoc (du 1"^' juin au 23 novembre). Fin décembre Hill) et première quinzaine de janvier KiôO, Molière sera positivement à Narbonne, Molière et Charles du Fresne aussi. Deux baptislaires bien connus certifient doublement le fait. iMolière ne quille Narbonne que pour se rendre à Agen j)ar « ordre » du duc d'Fpernon, qui, chassé de Bordeaux, a transporté a Agen le siège de son gouvernemenl. La révolte des Bordelais ne lui a pas ùté le goilt des plaisirs. Le théùlre est la distraction préférée des galantes amies du duc. Molière et ses camarades ont trop à gagner à leurs caprices pour ne pas répondre au
premier appel. Cette fois, il ne séjourne pas à Toulouse. 11 n'y reviendra qu'an carnaval de 1G52 pour jouer V Andromède, de Corneille, avec Dassoucy, l'empereur du burlesque, devenu Languedocien d'acclimatation.
Nul contemporain de Molière n'a parlé de sa jeunesse en province, si ce n'est Dassoucy. Tous les biographes de Tun et de l'autre répètent h l'envi qu'ils se rencontrèrent pour la première lois à Lyon en 1655. Mais il est prouvé — j'ai prouvé, d.mslc Moliériste, sixième année, livraison de septembre 188 î — que Dassoucy et Molière s'étaient trouvés ensemble aux états tenus à Carcassonne, sous la présidence du comte d'Aubijoux (du 31 juillet 1651 au 10 janvier 1652). Cette preuve, ni les archives des villes, ni les archives des notaires, ni les registres des paroisses ne me l'ont fournie. Elle était tout simplement dans une lettre adressée par Dassoucy à M. de MoUercs (.s/r), lettre sans lieu ni date, mais qui ne pouvait pas être postérieure au mois de - juillet 1653 ", l'achevé d'imprimé des OEuvrcs meslées, où elle se trouve, étant de celte date-là. Depuis vingt et trente ans, du reste, Paul Lacroix (bibliophile Jacob), dans sa Jeunesse de Molière (1859), avant lui, Ludovic Lalanne, dans la Correspondance liltéraire [ISôl), bien d'autres érudits, tels que M. Péricaud, le savant bibliothécaire lyonnais, s'ingéniaient à déchiffrer cette lettre.
que les Toulousains au courant clc leur histoire locale me dispenseront de commenter, car ils n'auront qu'à rappeler leurs souvenirs pour en comprendre à demi mot l'explication. Voici d'abord cette épitre fameuse qui a mis taul de Saumaizes à la torture!...
^. A M. de Mulicrcs [sic).
" Je vous demande pardon de n'avoir pas pris coucé « de vous. .1/. Frésart, le plus froid en l'art d'obliger " qu'homme qui soit au monde, me fisi partir avec trop ' de précipitation pour m'acquit ter de ce devoir. J'eus " bien de la peine seulement de me sauver des roues « entrant dans sou carrosse, et c'est bien merveille qu'il " m'ait pu sonlTrir avec toutes mes bonnes (jualitcs, i' pour la mauvaise qualité de mon manteau, qui luy -. semblait trop lourd; cela vient du j';raiid amour qu'il . a pour ses chevaux, qui doit surpasser infiniment celui qu'il a pour Dieu, puisqu'il a vu presque périr deux de ' ses plus j<',entille> ciéaUires sans dai{',ner les .'onlajyer d'une lieue. Je ne vous saurais exprim.er avei' (pielle j>ràce le plus agile de mes paijes foisait dix lieues par " jour ny les louanges qu'il a enqiortées de sa gentil- « lesse et de sa disposition. Pour celuy qu'il y a si longtemps que je nourris, peu s'en est Calhi qu'il n'ait fait '' comme le cliien de Xenlus qui rendit l'âme pour avoir ' suivi son maitrc avec trop de dévotion. Je ne m'étonne " pas si la cour l'a député aux états |)our le bien du peuple, le connaissant si ennemy des charges. Je lui suis poiirlaiil obligé de m'avoir soud'ert avec mon bonnet de nuit, n'ayant promis que pour ma personne.
MOLIERE A TOULOUSE. i3
tt Je remercie Dieu de cette rencontre et suis... — " C. D. "
Que le lecteur se reporte à la session des états de Languedoc de 1651-52, telle qu'elle est décrite dans VHistoire du Languedoc continuée par î\l. Roschach, il n'aura pas de peine à voir que Frésart et le conseiller à la cour de Toulouse Fréznls ou Frésnls n'en font qu'un; que c'est de lui qu'il est question, car le conseiller Frésals • ennemi des charges fut député effectivement à Carcassonne par le Parlement à la fin de décembre 1651 et en revint dans les premiers jours de janvier 1652. Frésals était un lettré, et, quoi qu'en dise Dassoucy, il n'était pas homme à mieux aimer être vu - à la portière de son carrosse qu'au frontispice d'un livre . Il pratiquait les poètes. Maynard avait été son ami personnel. C'est lui qui fut un des promoteurs de la pension à Goudelin. Par sa liaison avec Bernier et Chapelle, il se rapprochait assez de Molière pour qu'ils ne restassent pas l'un à l'autre étrangers, et le ton dont en parle Dassoucy indique bien que Molière le connaît déjà. Bref, la lettre de Dassoucy est du mois de janvier 1652. Elle fut écrite de Toulouse, où, du reste, Molière ne dut pas tarder à se rendre à son tour pour y donner la comédie et des ballets pendant le carnaval.
On a remarqué sans doute la froideur de M. Frésart envers Dassoucy, qu'il supporte dans son carrosse. C'est que Dassoucy commençait d'avoir à Toulouse cette détestable réputation que son aventure de Montpellier allait parachever honteusement. Il avait eu déjà des démêlés outrageux avec les dames de Toulouse, notamment avec la femme du syndic du diocèse aux états du
44 M OLIK RE A TOULOUSE.
LanpjUedoc, madame Mamye ou La Mamye. Deux lettres, adressées par Dassoucy à cette dame i- vieille, laide et barbue ', donnent le ton de ces querelles scandaleuses et qui peignent les mœurs. Elles se trouvent tout à côté de la lettre à .1/. de MoUeres, dont elles semblent contemporaines, .l'y renvoie les curieux, et je me borne à en tirer cette conclusiou : qu'elles peuvent servir de pièces justificatives aux relations de Molière et de ses camarades avec la société toulousaine. Car Dassoucy était un camarade de Molière. Il était attaché à la troupe comme < joueur de luth en comédie . Personne ne connaissait mieux que lui le Languedoc; il pouvait être un fourrier incomparable dans la province. A dix-sept ans, il avait été maître de musique au château des Angles, près de Castres. A vingt ans, il donnait des leçons de luth aux plus belles et nobles demoiselles de Montpellier. Depuis, le Languedoc était devenu sa patrie adoptive; et comme la bonne chère " était sans pareille à Toulouse, il ne se taisait pas faute d'y aller souvent. Il fut probablement l'introducteur de Molière dans les bonnes grâces de d'Aubijoux et des aristocratiques grands viveurs du temps. L'espèce d'infamie dont est resté marqué sou nom peut rendre cette vérité répugnante ; mais il ne faut pas oublier qu'en (Oôl, Dassoucy venait d'être le collaborateur de Corneille. La musique de V Andromède est de Dassoucy. Dassoucy est du reste bien reçu partout. Ouand il n'est pas avec Molière, on a chance de le trouver avec La Pierre. Le Coinladin et lui vont ensemble jusqu'en Savoie, ils font des ballets en conmiun pour la cour de Turin. Mais l'un et l'autre reviennent de préférence en l>;niguedoc. lis sont comme du pa\s. Molière aussi.
La biof,raphie de Molière ne sortira pas sans peine de la période préparatoire, et ce n'est pas sans difficulté que ceux qui ont la prétention de la compléter feront accepter leurs travaux. Elle offre de telles lacunes, et sur la plupart des points obscurs telle est l'inscription hypothécaire des préjugés sempiternels, que toute révélation de vérités nouvelles rencontre non seulement le scepticisme le plus méfiant, mais la contradicîionla plus obstinée, la plus intraitable. Coordonner les matériaux anciens, en renouveler l'usage et la mise en place et en plan, grâce à l'appoint de particularités et de détails circonstanciés inédits, est estimé œuvre d'imagination, non d'érudition. Et la naïve intransigeance de ceux qui croient tout savoir ne s'aperçoit pas que, sur une question où il reste tant à apprendre, il serait sage et de bon goût de ne pas s'inscrire eu faux à priori, —sans examen consciencieux et positif. — Permettez-moi de revenir sur un sujet non épuisé et qui surtout, et plus qu'un autre, est susceptible de démontrer les inconvénients de la prévention sourde et du parti pris aveugle.
Il s'agit du passage de Molière à Toulouse en 1647. Le lecteur se le rappelle, sans doute, il vient d'être dit, d'après un document des archives d'Albi, que Molière avait été, selon toute vraisemblance, appelé de Toulouse
46 IMOLIERE A TOULOUSL.
à Albi pour Fentrce dans cette dernière ville du comte (rAubij( ux, l'un des trois lieulcnr.nts géuér;iuxdu l^oi eu Languedoc, l ne pièce auîiieuîique do la comptabilité municipale d'Albi, pour Tannée 1647, constate c}u'i:ue troupe de comédiens, dirigée par du Fresne, René Berthelot et Pierre Réveillon (associés de Molière qui, lui, n'est pas nommé), fut, en cette occurrence, chargée des divertissements comiques qui faisaient partie du programme de la réception solennelle d'un grand personnage à cette époque. Cette entrée du comte d'Aubijoux eut lieu « le 21 juillet >-, et la troupe reçut 500 livres pour son salaire. Voilà ce qu'on savait l'an dernier. Mais à quelle date Molière et ses camarades étaient-ils venus à Toulouse? On l'ignorait. A quelle date avaient-ils quitté Toulouse p.our prendre la route d'Albi? On ne le savait pas davantage. Jusqu'ici, nulle in(ormatiou n'a pu l'aire la lumière avec une exactitude rigoureuse, absolue. Mais si l'on veut bien se départir d'une exigence chronométrique en celte affaire et se contenter dune précision approximative de quelques jours, surtout quand sur d'autres chapitres on est réduit à ignorer des années entières delà vie de Molière; si l'on veut bien s'en tenir à ne pas réclamer une fixation d'heures de départ et d'arrivée, \\ me sera possible de poser en fait que le séjour de Molière à Toulouse, celte fois, eul lien entre le :î et le 25 juillet.
C'est -^ le 3 judlet 1047 » que le duc d'Épernon, dont du Fresne, Pierre Réveillon, René Berthelot, et Molière aussi, étaient les comédiens ordinaires, fit son entrée solennelle à Toulouse, où il élait de passage, pourafl^ures administratives.
Le Livre de dépenses des capilouls, qui enregistre les frais et débours de la commune à cette occasion, atteste ce passage, par divers articles relatifs à la ^^ collation =', aux -■ ainioiries -^ et à la • musique . Molière avait apparemment suivi le duc d'Épernon, son protecteur. Maintenant, pour saisir les véritables rapports de cause à effet, notez que le duc d'Épernon était un ami personnel du comte d'Aubijoux, et si vous découvrez, comme je l'ai fait récemment, que le comte d'Aubijoux, dont l'arrivée à Toulouse était annoncée durant le séjour du duc d'Épernon, entra à son tuur dans cette ville, avec la même solennité, • le 18 juillet -^ suivant, — vous aurez la transition logique toute trouvée entre le « service » des comédiens pour le gouverneur de Guienne et le " service " pour le lieutenant général de Languedoc. Le duc d'Épernon passe sa troupe au comte d'Aubijoux. Quant à la date du 25 juillet assignée au départ de Molière se rendant de Toulouse h AIbi, elle s'explique parla nécessité des préparatifs de la représentation à Albi, tout au moins dès la veille de l'entrée solennelle qui motive sa présence dans cette ville. — Ainsi ce que j'ai appelé ailleurs l'érudition trigonométrique ", et qui, par deux faits historiques, conduit à la détermination d'un troisième, nous autorise à fixer le séjour de Molière à Toulouse, à cette époque, entre le 3 et le 25 juillet 1647.
Il ne faut pas trop s'étonner de ce minutieux travail de reconstitution du passé. La biographie de Molière exige une patience inouïe. Peut-être siérait-il aux regratt|ers d'érudition qui ont pris à tâche de retrouver et de reproduire tout au long, dans certaine revue spéciale,
les actes noiariés déjà découverts et suffisamment analysés et utilisés par Jal, dans son Dictionnaire critique, peut-être leur siérait-il d'être plus modestes à l'endroit de ces résultats acquis an jour le jour, sur un domaine nouveau, et oii l'entreprise d'aller du cannu à l'inconnu par une série de notions positives et scieutifi- (lues, fruit d'une sérieuse enquête sur les lieux, a tout au moins le mérite do la nouveauté. Il y va, après tout, plutôt de leur intérêt que du mien. Parce qu'ils ne se rendent pas compte du dessin d'ensemble de certaines études éparses et données par fragments, s'ensuit-il qu'elles soient faites au hasard? Oh! que non, s'il vous plait! 7\vec quelques poignées de cailloux bigarrés, un mosaïste, s'il s'y entend, a de quoi composer une figure d'art. Attendons la fin...
Mais ceci parait s'adresser à quelqu'un en particulier. Eh bien, oui, cela s'adresse à (juelqu'un, voire à quelques-uns, — à ceux qui nient l'impérieuse obligation d'étudier les archives et l'histoire locale pour connaître les faits et gestes de Molière en Lanjyucdoc, durant la période la plus ignorée de son existence. C'e^t ici surtout, quand on y a pénétré profondément, qu'on s'aperçoit que tout se tient et se lient de près. Et pour appuyer d'un conseil ces rériexions qui ne sont pas sans (pielque portée pratique, j'en{;a};e par exemple tels moliéristes à se demander si, à |)r()pos de Toulouse cl d'Albi, certains magistrats ou intendants de Languedoc et de Guyenne, les Margerie ou Margueric, dont un fait acte de présence à Albi vers le temps même où Molière s'y rend, n'avaient rien de commun avec ce « Margerie, commissaire des guerres ", parent de - Pierre Béjart »,
at lâché à la fortune du duc d'Épernon dès 1646 et qui, ne leur déplaise, sert, selon moi, de trait d'union entre les comédiens Béjart, ses cousins, associés de Molière, et le gouverneur de Guyenne. Sur ce point, des recherches bien menées leur réserveraient, je leur en réponds, la surprise d'ajouter un anneau, et non des moins curieux, à la chaîne des faits successifs qui formeront la biographie définitive de Molière.
11 y a quelques années encore, tous les biographes de Molière en étaient à croire et à écrire que Molière, eu ses pérégrinations provinciales, avait tait un séjour unique dans les principales villes de l'ouest de la France. On parlait de " son voyage " à Nantes, à Fonîenay-le- Comle, à Angers (?), à Poilicrs (?), à Bordeaux (?) ; encore en parlait-on sous forme dubitative et hypothétique, surtout pour ces trois dernières villes, où nul document d'archives n'avait positivement révélé ou fait pressentir la présence de Molière. L'érudition a permis ei permet d'être maintenant moins réservé, et pour le nombre des voyages du grand comique dans l'Ouest, et pour ses actes de présence même à Bordeaux et à Poitiers. Ce n'est pas w», c'est plusieurs voyages que Molière et ses camarades ont effectués dans cette région de la vieille France. L'opinion des « moliéristes " se range désormais à cette conception nouvelle des campagnes théâtrales de Molière; et persuadé qu'il n'y a pas grand honneur à revendiquer l'humble mérite d'avoir provoqué, sinon entièrement produit ce changement d'avis, je ne mets nulle fausse modestie à confesser que je suis l'in-
sligateur de ce résultat '. Cet aveu me dispensera tout au moins de motiver plus expressément mon intervention personnelle dans la controverse, toujours pendante, relative à Titinéraire de rillustre-Théâtre et des autres troupes au bord de la Loire, dans le Poitou et la Guyenne. Toujours pendante, oui, elle l'est, cette controverse, et mieux que pendante, ardente. Un érudit du Mans, qui s'adonne avec un zèle tout spécial à l'étude des bandes comiques de province au dix-septième siècle, M. II. Chardon, après un premier volume publié voilà dix ans, revient à la charge sur un sujet qui lui est cher et, en vingt et un chapitres de la Revue du Maine, s'efforce de tirer à lui la couverture eu matière de découvertes récentes. A quoi bon dissimuler qu'ici encore je suis en cause à chaque page? C'est bien sans intention d'être désagréable à M. H. Chardon que j'ai augmenté du double ou du triple le nombre des troupes de comédiens qu'il connaissait avant de m'en occuper à mon tour. N'ayant trouvé lui-même nulle trace de Molière au Mans et dans le Maine, M. II. Chardon met uue sorte d'amourpropre irritable à repousser toute possibilité de séjour (hi comédien en ces parages. L'avenir le détrompera de ses illusions. Chaque année, de nouvelles recherches amènent des faits inédits; et sans cesse vient s'ajouter uue nouvelle vérité à la série biographique des notions acquises sur l'existence inconnue de Molière. On doutait najyuère, on niait même que Molière lïU passé à Poitiers. Mer et douter ne sont déjà plus possibles : une brochure a paru à Poitiers qui jette là-dessus une pleine et
' Voir le Molivrisic d'octobre et décembre 188î.
décisive lumière. Molière est allé à Poitiers, et non seulement iMolière, mais cinq ou six troupes de comédiens que M. H. Chardon sera tout étonné de n'avoir pas signalées.
Au reste, sans entrer dans l'examen de cette brochure, œuvre posthume d'un moliériste (M. Bricault de Verneuil), je puis certifier par moi-même qu'il existe dans les registres des délibérations municipales de Poitiers une demi-douzaine d'articles concernant des troupes de théâtre : ce qu'on ne soupçonnait pas jusqu'ici. Il m'a été donné de feuilleter, lire et étudier très consciencieusement ces recueils d'annales communales, et j'en emporte de fort curieuses notes personnelles que j'utiliserai, le moment venu. L'essentiel, actuellement, est de pouvoir affirmer que Poitiers fut en réalité une des étapes certaines de Molière parcourant l'Ouest.
Au point de vue de l'histoire de notre théâtre français eu province, au point de vue des mœurs comiques au dix-septième siècle, le contingent de particularités anecdotiques fourni par ce qu'on me permettra d'appeler le fonds poitevin, n'est pas d'un médiocre intérêt. Et il importerait qu'une enquête pareille à celle qui vient de réussir à Poitiers fût entreprise dans les autres grands centres que Molière est susceptible d'avoir visités. Certes, on a beaucoup pratiqué de fouilles dans les archives nantaises! Est-ce à dire que tout est épuisé? Les chercheurs ne doivent pas désespérer des surprises éveutuelles. La ^ réserve " de l'inexploré est féconde en révélations inattendues.
Qu'il soit permis à une conviction profonde à cet égard de négliger et dédaigner les sottes formules d'une
5i M OLIEPE DANS L'OUEST.
vanilé cFauteiir qui se dérobe par orgueil : l'érudition est, après tout, une science positive, et ou peut constater le résultat d'une recherche comme un géomètre la solution d'un théorème. Eh bien, n'est-ce pas à une date fixée par moi-même, une année auparavant, que M. de la Pijardière, l'archiviste de l'Hérault, a découvert le second autographe de Molière, daté du 17 décembre 1650? Quand la conjecture d'un séjour de Molière à Pézénas, avant même que le prince de Conti allât résider dans cette ville, fut produite dans le MoUériste, l'incurable scepticisme de quelques esprits exclusivement cantonnés dans les vieux cadres biogr.iphiques, ne prit pas au sérieux mon hypothèse formelle, vraisemblable et probable, — qui est aujourd'hui prouvée et vraie. Autorisons-nous de ces expériences pour ne pas nous décourager! Non, le dernier mot n'est pas dit sur les séjours de Molière dans l'Ouest.
On a établi, démontré que Molière était à Nantes au mois d'avril 10î8; et l'on s'en est tenu Là. C'est trop peu. Les pérégrinations de l'Illustre-Théâtre dans l'Ouest, en Bretagne surtout, furent plus fréquentes qu'on ne le suppose. On finira par reconnaître qu'elles prirent, par exemple. Hennés j)Our un de leurs objectifs. Surtout, gardez- vous de penser, comme le voudrait M. H. Chardon, que le plan des campagnes théâtrales de chaque troupe dans l'Ouest était identique pour toutes, et qu'elles suivaient une marche régulière, tracée d'avance! Oue l'opération d'ensemble fi^t préuiéditée et combinée, c'est assez naturel; mais que le hasard ne modifiât pas à ( Iiaque instant le dessein primitif, voilà ce qui est inadmissible. A Nantes, est-ce que la troupe de Molière n'est
pas empêchée déjouer, dès le 19 avril 1648, et jusqu'à nouvel ordre, à cause de la maladie du ;< gouverneur »? Dès la veille de ce même jour, du Fresne " estant à Nantes -, à domicile, prend à bail le jeu de paume de Fontenay-le-Comte pour le mois de juin, et quand il se présente, n'est-il pas obligé d'intenter une action en justice pour faire tenir au maître paumier " son engagement? La part à faire à l'imprévu est considérable en ces aventures. .Ne l'exagérons pas, surtout ne la faussons point par ignorance des causes exactes.
On se trompe, à coup siir, quand on prétend que le séjour de Molière à JNanlesfut forcément et inopinément abrégé parla concurrence d'une troupe de marionnettes dirigée p;ir « Ségale -. 11 ne serait peut-être pas difficile de démontrer que Ségale, ou plutôt» Sevalle », était une manière d'associé de Molière, — de même que le comédien « Seurot ', qui figure sur l'acte de Fontenayle-Comte, et dont M. Fillon n'a pu constater l'identité. Seurot était bel et bien un joueur de paume fameux à Paris. C'était une des célébrités du pont Neuf. 11 suivait l'Illustre-Tliéâtre, en 1648, comme le danseur gymnasiarque Mallet l'avait suivi de Rouen à Paris, cinq ans auparavant.
Aucune source, aucun moyen d'information ne d :)it être négligé. Les corrélations des faits locaux sont de nature à éclairer souvent des circonstances restées ignorées. Ainsi quand je remarque sur les registres des délibérations de Poitiers que la municipalité prend, « le 20 avril 1648 », des mesures " pour obvier à la contagion V, nesuis-je pas averti par là que Molière, s'il y est venu en allant à Nantes, a diî forcément tenir compte
56 MOLIKRE DANS L'OUEST.
des appréliensious de peste qui inquiétaient Poitiers en avril?
La lumière de la vérité se fera sur cette complexe question des voyages de Molière aux bords de la Loire et dans l'Ouest. Sachons nous y prendre pour dissiper les ténèbres!
MOLIERE À PEZENAS
On fait aujourd'hui en France, pour IMolière, comme en Angleterre pour Shakespeare. C'est à qui, parmi les lettrés et les érudits, découvrira quelque particularité inédite sur la vie inconnue du grand homme. A Rouen, à Poitiers, à Bordeaux, à Agen, à Lyon, un peu partout, les archivistes font d'activés recherches, et chaque révélation est accueillie avec un croissant intérêt, aussi bien à l'étranger que chez nous. De vives controverses s'échangent parfois par delà les frontières. Celui qui écrit ces lignes a eu maintes fois maille à partir avec tel moliériste d'Allemagne ou d'ailleurs. A tout prendre, l'attention qu'on accorde à ce qui concerne Molière me justifierait, si besoin était, d'y revenir sans cesse à nouveau. Il s'agit €ette fois d'un point obscur qui se tire au clair, grâce à un détail d'érudition locale.
Jusqu'ici, on croyait que Molière avait séjourné à Pézenas, d'abord en 165.3, puis en 1655-165G. Ennovembre 1884, dans le Moliériste, j'indiquai, avant que personne en eût le moindre soupçon, que Molière et sa troupe furent appelés en service auprès des états de Languedoc siégeant à Pézenas en 1650-1G.51; et M. de la Pijardière,
5S MOLIERE A PEZEXAS.
archiviste de ruéraiilt, a bien voulu faire remarquer récemment que le uouvel autographe de Molière, dont on lui doit la découverte, venait confirmer pleinement et à souhait ma conjecture. En thèse générale, il faut se persuader que la troupe de IMolière dut donner des représentations à toutes les sessions annuelles de l'Assemblée du Languedoc à partir de 16i9. Les deux autographes retrouvés seront probablemenîsuivisde plusieurs autres, les mêmes causes amenant d'ordinaire les mêmes effets. Mais ce n'est pas tout pour l'histoire de Molière en particulier et pour celle du théâtre eu général, ce n'est pas tout que de pouvoir reconstituer date à date la chronologie positive de la comédie errante Ix cette époque. Il imporle aussi, surtout, de bien connaître les mœurs, les lieux et les milieux oi^i elle se produisait. Le génie même de Molière s'explique mieux par l'esprit de sou temps. Dans lous les cas, c'est la vérité historique qui doit prévaloir.
Or, voici sur (juel poiul spécial la lumière commence à se faire. Lorsque Molière fut, d'après les Mémoires de Daniel de Cosnac, appelé pour la première fois à jouer auprès du prince d;î Conli, à la Grange des Prés, dans la banlieue de Pézénas, le privilège d'èîre le comédien en lilre de Son Allesso lui fut disputé, et même avec succès d'abord, par un aulre directeur de troupe du nom de " Cormier ». Molière ne l'emporta sur son rival que par l'appui de Sarrasin et de Ccsuac. Et en songeant que ce « Cormier » était peut-être le même qui, à Paris, sur le pont Neuf, jouissait de la réputation d'un « opérateur v ou charlatan fameux, Sainte-Beuve et d'autres écrivains s'étaient sentis < pris de pitié « de voir Molière mis en
MOLIÈRE A PÉZÉ NAS. 59
pareille balance. On doutait que le Cormier comédieu et le Cormier opérateur fussent le même homme. L'identité parait de plus en plus certaine. Une lettre que j'ai reçue en 1886 de M. Brouchoud, l'érudit lyonnais qui a tant fait pour les études sur la vie de Molière ', confirme à ce sujet mes pressentiments personnels.
Il y avait à Lyon, en 1644, un du Cormier, — qu'on nommait du Cornier, par suite d'une erreur que mon ouvrage [MoHère inconnu) a rectifiée le premier. Ce du Cormier était chef de troupe, et, avec ou sans la particule, il était associé avec un autre comédien, Béroin dit La Fleur, qui, lui, se trouvait à Dijon eu 1652.
Probablement après son échec à la Grange des Prés, oii la place était restée à Molière, Cormier ou du Cormier prit le chemin de Marseille. Là, il fit don, en février 1654, d'une somme de < trois cents livres » à l'hôpital de Caux, dans le voisinage imnédiat de la Grange des Prés. Et ce trait de charité, — les comédiens étaient alors très généreux pour les pauvres, — ce trait atteste du moins que si Molière avait été en concurrence avec un " opérateur ^ du pont Neuf, celui-ci n'était pas un charlatan ordinaire. Cormier ou du Cormier avait sans doute, comme cet autre opérateur, le célèbre Barry, une troupe composée d'acteurs de grand mérite et d'actrices d'une rare beauté. On sait que Barry courait les foires de France et d'Europe pour exhiber toutes sortes de merveilles en décorations et en « femmes -. A voir les choses comme elles furent, il n'était pas si humiliant pour Molière de lutter avec de tels directeurs de troupes,
' Voir les Origims du théâtre de Lyon,