MOLIÈRE A PÉZÉNAS
gens d'esprit et de cœur, en somme. C'est là le point à dégager.
Ai-jebesoin d'ajouter qu'avant les découvertes récentes, on supposait que Molière, en disputant la faveur de Conti, avait l'air de lutter pour la vie, et qu'on sait au contraire qu'il était déjà riche à cette époque? Sainte- Beuve avait pu redouter que la carrière, la destinée même de Molière eiU été manquée peut-être, si Molière n'avait alors, à l'exclusion de Cormier, acquis et conquis « la protection du prince de Conti . il est prouvé que Molière, avant I6r)3, et même avant 1G50, était populaire en Languedoc, — et que la protection des états de la province avait déjà suifi à sa fortune.
On lit dans la Gazette du 12 août 1651 : — ^^ Le G, Leurs Maj estez, accompagnées de Monsieur, frère unique du Roy, de Son Altesse Hoyale, de la princesse de Carignan et d'une partie de la cour, furent se promener au Jardin (lu sieur Renard, d'où elles virent sur la Seine des figures de syreines [sic) et hommes marins représentant diverses sortes de danses, et que le sieur Montbrun avait préparées pour leur divertissement. «
Qu'était-ce que ce Renard et qu'était-ce que son « jardin > ? Le personnage et son établissement sont intéressants à connaître : l'homme, pour ses relations et pour ses ac(es ; l'établissement , pour les rendez-vous galants et surtout pour les spectacles de chant et de danse qui s'y donnaient avec éclat. Célèbre dans les chroniques du temps, le jardin de Renard fut, à proprement parler, le premier casino inauguré en France ; les cafés-concerts actuels des Champs-Elysées ne font que continuer ses traditions. Au double point de vue de l'histoire des plaisirs parisiens et des annales anecdotiques du théâtre français, Renard est un type curieux à étudier. Voici donc une poignée de notes historiques sur Renard et sur son fameux jardin.
Pierrc-(Jabriel îleiiard, — qui signait « sieur de Sainte-Marie -, comme son fils Louis signait « sieur d'Argouges ", du nom de deux terres voisines d'Avranches, — avait été, d'après Hurtaut et Magny, << valet de chambre du commandeur de Souvré >. 11 « avait de resjDrit, de la souplesse, de Tobligeance -, et il " se conncmxnit bien en meubles et tapisseries '). .le souligne ce détail, car il a son importance spéciale pour les érudits qui s'occupent de la biographie de Molière. C'est entre les mains du commandeur de Souvré, premier gentilhomme de la chambre de Louis XIII, que .Jean Poquelin, père de Molière, prête serment, le 24 avril 1631, pour son office de tapissier-valet de ,chambre du Roi. Plus tard, la compétence de Pierre Renard en matière de meubles et de tapisseries lui vaut un tilre et des fonclions honorables dans l'adminisiralion du garde-meuble royal. Il résulte, en elTet, d'un document découvert par M. Auguste Vilu et publié dans le Moliériste à l'époque où il honorait ce recueil de sa collaboration \ que Renard étail, à la dale du !.'> mai 1017, < commis au recouvrement et à la rél'ectian dos meubles de la couronne ' . Dans le môme documcnl, relatif'" à une mise en adjudication d'un fonds de mobilier royal, il est spécifié
■ Oclobrc 1882.
que les meubles en question, et à la réfectiuu desquels « fait travailler M. Reuard '•, seront, après inventaire, soumis à « la prisée et estimation » de « Jean Gabourg et Thomas Breban, tapissiers ordinaires de Sa Majesté et maîtres tapissiers de Paris », assistés de ^ Jean Poquelin, Jean Bourlon ' et Louis Dupont, aussi maîtres tapissiers, à présent en charges dejmez et gardes de la communauté des marchands tapissiers de Paris ». Cette fois, le commandeur de Souvré, chez qui, d'ailleurs, et pour cause. Renard n'est plus valet, est remplacé dans l'arrêt du conseil, c'est-à-dire dans l'acte que j'analyse, par " le sieur de Licncourt », chez lequel était entré comme tapissier-concierge Nicolas Poquelin, oncle de Molière et prédécesseur de Jean Poquelin dans la charge de tapissier-valeî de chambre du Roi. On voit dans quel milieu nous sommes et quels rapports personnels deviennent possibles et plausibles entre Molière et Renard. Ou va avoir une occasion prochaine de s'en souvenir utilement : la biographie indécise de Molière doit avoir recours aux faits et gestes comparés à propos.
Pierre-Gabriel Renard, à sa sortie de chez le commandeur de Souvré, avait acquis les charges " d'arquebusier ordinaire du Roy et garde du cabiuet de ses armes ' . Un logement lui avait été accordé dans le jardin ries Tuileries, vers l'emplacement occupé aujourd'hui par l'Orangerie. Les quais de la Seine n'étant pas encore construits, " l'enclos » du ' logis " de Renard avait accès jusqu'au fleuve. Par acte du 13 janvier 1613,
' Le 15 janvier 1656, Jean Poqtielin, frère de Molière, épousa une parente de ce Coiirlun : Marie Mailiai'd, qui était asiistée notamment de Charles Bourlon, évéque de Césarée.
le Roi, après avoir autorisé la survivance des cliarges de lleuard en faveur de son fils Pierre-Louis, concéda au nouveau titulaire " six toises de longueur de terrains sur cinq de profondeur, à prendre depuis Tenclos dudit logis tirant vers le logement du capitaine, du costc de Teau, pour y bastir des forges cjui estaient de l'autre costé, vis-cà-vis du palais, dans l'enclos des Tuilleries ". Bien entendu, « les forges '^ y mentionnées sont des forges d'arquebusier et d'artificier. C'est Renard, le fils après le père, qui a commission et privilège de donner les feux d'artifice royaux. Ce n'est pas une sinécure, car à chaque bonne nouvelle des armées, à chaque anniversaire de cour, à tout moment, des fêtes et réjouissances réclament le concours de " l'artillier ».
Comme le maitre Jacques de YAvare, Renard se met en deux dans l'exercice d'une profession doul)le. S'agit-il d'arquebusades joyeuses? La Gazette ne connaît en Renard que le sieur de Saint-Malo ; car Renard se « dit de Saint .Malo >; aussi souvent et plus que de Sainte- .Marie ■^. Mais par ressouvenir de son ancien état de valet, Renard juge-l-il à propos de transformer le jardin de son logement » en rendez-vous « des gens du bel air ", qui y soupent et y amènent les violons »? Renard reste alors Renard tout court. Par exemple, cette mise du jardin à la dis])osilion du public ne va pas .sans commentaires plus ou moins bienveillants. Une anecdote du Menacjiiina en fait foi; et elle a d'autant mieux sa place ici qu'elle est sijjnalée , sinon citée, dans la Notice sur le Misanl/iropr dans l'édition du IMolièrc-IIachette, à cause d'un trait d'humeur et de nneurs de Montausier, en qui d'aucuns voient le proIolNpe d'.Mceste.
« Il y a des gens, dit le Menagiana, qui se plaisent à contredire sur toutes choses, jusque-là qu'ils ne se souviennent plus du sentiment dont ils étaient auparavant pour prendre le sentiment contraire, seulement pour contredire. Un seigneur de la cour un peu contredisaot (c'était Montausier, au dire de La Monnaye), un seigneur de la cour que je ne nommerai point parce que je l'honore beaucoup, se promenait un jour avec un ami chez Renard, près des Tuileries. Cet ami lui dit que le maître du logis était bien fou d'abandonner son jardin au public, au lieu de s'y réjouir librement lui et ses amis. Le seigneur prit parti contre lui et lui prouva par belles et bonnes raisons que Renard ne pouvait mieux faire que de rendre sa maison le rendez-vous de tout ce qu'il y avait d'honnêtes gens à Paris. Le lendemain, ils se trouvèrent, sans y penser, près du même endroit. L'ami lui dit qu'on ne pouvait trop louer les soins que Renard prenait tous les jours de rendre son jardin le rendezvous des honnêtes gens. Ce seigneur, qui, en toutes choses, prenait toujours le parti contraire, reprit brusquement que Renard était un fou et qu'il le fallait être autant que lui pour trouver bon que ce jardin, dont il pouvait jouir tranquillement avec ses amis, fût inondé par tout ce qu'il y avait de fainéants à la cour et à la ville. »
L'esprit, la souplesse, l'obligeance que montre Renard dans l'exploitation de son enclos ne contribuent pas moins à sa fortune que son habileté d'artificier. La jeunesse dorée, Taristocralie mondaine apprend vite le chemin du " jardin de Renard , bientôt à la mode. Les promeneurs, les amoureux, oisifs ou non, du Cours-la-
Reine, font là leur petite station cragrément. On y vient, comme deux siècles plus tard on ira à la cascade du bois de Boulogne. Naturellement, Renard fait ses choux gras d.ins ce jardin. Mais ce n'est pas précisément pour l'an de faire bien ses affaires que celte notice lui est consacrée; et j'ai hfîte d'ajouter, pour l'excuse de ces explication'^, que, soit en tant que " Renard '-, soit en tant que « de Saint-Malo ", notre homme se retrouve dans l'entourage ou intime ou immédiat de Molière à ses débuts. Il y a là des coïncidences piquantes à noter et dont l'anecdote précédente concernant Alceste Montausier ne diminue pas l'intérêt.
On sait que, le 10 mars 1043, la veuve B(\jarl, la mère des associés et amis de Molière, introduit une requête auprès du lieutenant civil pour être autorisée à répudier la succession obérée de son mari, au nom de ses enfants " mineurs ". Renaid a un rôle ici. « Le conseil de famille, comme on dirait aujourd'hui, observe M. Eudore Soulié, le conseil de famille réuni aux termes de cette requête, est assisté de Gabriel Renard, sieur de Sainte- Marie, et de deux procureurs au Chàtelet -, sans compter cinq autres parents ou amis des Réjart. Ignorant les rapports de Renard avec la parenté de Molière et ses relations de voi-inage avec la famille Réjart (le domicile patrimonial de Ikmard était < rue Sainle-Avoie "), les moliérisles ont été fort intrigués par la présence de ce " sieur de Sainte-Marie ", dont personne n'avait jusqu'à présent établi ou pressenti l'identité individuelle. Le vrai que nous révélons est du même coup vraisemblable. 11 paraîtra assez naturel que la place de Renard soit là, en pareille occurrence.
Deux ans se passent. L'illuslrc-Théàlrc fondé ])ai- Molière et les Béjart, avec le concours d'un p,roupe d'amis, entre autres '> Ch. Beys ", dit Zit'n/sBeys.rillustre- Tlicàtrc n'a pas réussi à Paris. Ou'est-il devenu? A-t-il fait " le plongeon ", comme le suppose le dernier historien de Molière? Le ^- sieur de Saint-Malo » va nous mettre sur la trace. Dans la Gazelle du 16 septembre 1615, Ch. Beys reparait à côté de lui et dans des circonstances qui ne permettent pas d'affirmer qu'il est seul en scène, sans Molière et sa troupe. On célèbre l'entrée de Louis XiV dans sa huitième année ». Une représentation à grand spectacle et vraiment féerique est donnée à la cour par ilîazarin, « sur la rivière devant le Louvre «. .le cite le compte rendu de la Gazette : « Vhle de Colchos, celle invcnlion du sieur de Saint-Malo, artillier ordinaire et ingénieur des feux d'arîifice des plaisirs du Roy, était composée de plus de 200,000 pièces de feu entre lesquelles il y avait plus de 700 ballons tant par air que par eau; cet élément ennemi du feu s'accommodant à l'allégresse publique au point de conserver ces flammes au lieu de les esteindre... Après quoy, Leurs Majesîez, Mgr le duc d'Anjou, Mgr le duc d'Orléans et les cardinaux Bichi et Mazarini s'en retournèrent fort satisfaits, comme Leurs Majeslez le furent aussi des vers que leur présenta le sieur de Beijs sur ce sujet. » Effectivement, Charles Beys avait composé « une ode pour le sujet du feu d'artifice. Charles Beys de rillustre-Théàtre était aux côtés du sieur de Saint-Malo », et il avait raison d'y être. Ce n'est pas abuser du droit d'induction aux dépens de la saine logique, sans doute, que de ne pas trop séparer, cette fois, du camarade seul nommé les camarades non
mentionnés. VIslc de Colclws réclamait la présence de Molière et de ses associés.
Pierre-Gabriel de Sainte-Marie, dit de Saint-Malo, en dépit de sa position officielle à la cour et jusque dans l'enclos des Tuileries, ne reçoit pas exclusivement dans son jardin une société édifiante. La compagnie est forcément assez mêlée, à certains jours; et une fois sur deux Montausicr a rai.'^on. Les « fainéants de la ville « y viennent trop, même ceux de la pire espèce, avec leur suite naturelle. Aussi est-ce sans une extrême surprise que j'ai eu de ses nouvelles, en tant que « cabaretier >>, dans une délibération de réchevinage de Poitiers portant la date du 1" juin 1658. A cette époque, Molière, revenant de Nantes, devait être à Foutenay-le-Comte, comme il résulte d'une pièce justificative éditée en 1872 par M. H. Fillon; et en même temps que Molière prenait ainsi le chemin de Poitiers, où une récente monoj'jraphie croit pouvoir affirmer sa venue et sa présence dans le sec;)nd semestre de celle année 1648, en même lemps le duc de La Rocliefoucauld-Marcillac, client de Jean Poquclin, tapissier, et [youverneur du Poitou, arrivait à Poitiers pour séjourner dans ses alentours, dans l'un de ses châteaux. Et, synchronisme sinj;ulier! dans la délibéiation même où les échevins de Poitiers enre- !;istren( le fait d'avoir rendu leurs devoirs à M. de Marcillac, il est rapporté (registre 99, page 205) que certaine femme galante, Marguerite Priot, veuve du « cabaretier ') Marins ', est dénoncée par la police comme nouvellement de retour en ville avec un nommé Nicolas
' Ce nom de Marins se trouve maintes fois porté par des comédiens du temps. Un, entre autres, eut des démêlés avec Conli.
Marbeuf : après avoir « mené la vie dissolue et lubrique à Poitiers, puis à Paris >', elle est accusée d'un crime capital par le nommé Sainte-Marie ». Je n'insiste pas sur ces corrélations. Le rapprochement avait sa raison d'être : les commentaires peuvent être réservés jusqu'à plus ample informé. Je ne crois pas être dupe d'une de ces malices que le hasard se plait à faire aux érudits, en n'admettant pas ici une fortuite rencontre de noms.
Est-ce à dire que le jour où Louis XIV et une partie de la cour vont = se promener au jardin du sieur Renard », ils s'exposent à des accointances équivoques, à des promiscuités quelconques? Un peu. Le jeune roi n'était alors ni d'humeur ni de mœurs a s'en offusquer outre mesure. Il aimait à s'amuser en simple mortel, à ses heures. Le 6 août 1651, Louis XIV allait chez Renard pour se distraire, en partie de plaisir. C'était jour d'amusement pour lui; et le moment était bien choisi!
Pierre-Louis Renardétaithomme d'initiative, et il savait s'ingénier à donner à son établissement l'attrait de toutes les nouveautés. De joyeux viveurs tels que le marquis de Montbrun-Soucarrière, René Le Pays, Dassoucy ', et les Fouilloux, et Boutet, ceux-ci Poitevins, grâce à leur familiarité avec Renard, ne négligeaient aucune occasion
' Voir dans les OKuvresmeslées de Dassoucy (1653) un sonnet pompeux sur la chevaleresque conduite de Montbrun dans un duel.
opportune de lui suggérer des idées en fait de spectacles-concerts. Montbrun suriout était homme de ressources et de bon conseil , à cause de ses voyages à Télranger. Récemment, il avait obtenu de Mme de Cavoye le privilège des chaises à porteurs. Revenu depuis peu d'Angleterre, il avait désormais à cœur d'importer chez nous et d'inaugurer à Paris les casinos déjà eu vogue de l'autre côlé du détroit. Il n'eut pas de peine à convaincre Renard de l'inlérèt d'une semllable innovation dans son jardin. Aux violons, au chant, Renard, d'accord avec Montbrun, ajouta des représentations chorégraphiques; et c'est pourquoi, le 6 août 1651, le jeune Louis XIV allait, comme tout le monde, au jardin de Renard, où l'attendait un avant-goiU des Plaisirs de l'Islc enchantée. Les futures grandes fêtes de Versailles élaient là en germe, à l'essai. Ne vous récriez pas. Des poètes avaient collaboré à ces figurations de " syreines et hommes marins ". JNe vous hâlez pas trop de prétendre qu'il ne pouvail y avoir, par exemple et toutes proportions gardées, rien de commun, pas même l'inspiralion poétique, enire raj)pari(ion de ces - syreines » et la « naïade » sortant des eaux dans une coquille que personnifiera INîadeleine Réjart disant le prologue des Fâcheux... Pour sûr, Molière était à Paris à la date du 6 août 165 (, e! les amis de Renard étaient les siens, y compris, surtout, iM on (brun. « Les danses préparées ' par Montbrun chez Renard, à propos de la visite du jeune roi, n'excluaienl pas le concours deMolière. Auconiraire. Personne n'ignore qu'à celle époque Molière organisait des ballels en province. 11 élait revenu à Paris depuis le commeuccmcnl de celle année 1(:5I; cl si la
plupart des éruclits melteut au compte et au nom de son quasi-lîomonyme Molicr diverses participations de Molière aux ballets nombreux qui se succédaient à Paris dans les salons du beau monde, il n'est pas moins vrai que la gratuité de ces attributions ne résiste point à l'examen critique. Il n'est vraiment pas concevable qu on ait obstinément voulu voir, dans la Mascarade en forme de ballet, représentée le 26 février 1651, le danseur Molicr en lieu et place de Molière. L'exactitude orthographique du nom du grand comique est la moindre des présomptions d'identité. Ce qui est plus signiiicatifque tout, c'est que les figurants du ballet, tous, même les chorégraphes et acteurs de profession, tous, sont précisément en relations personnelles avec Molière : le duc de Candale, le marquis de Villequier, le duc de Mercœur, M. de Saint-Aignan, le comte de Froulay, MM. de Fouilloux, autant d'amis et connaissances de notre poêle! Les érudits qui conjecturent la présence de Molie, seraient dans l'impossibilité de prouver que celui-ci était en rapport avec un seul, — un seul! — de ces grands seigneurs.
J'ai cité les Fouilloux et Boutet, Poitevins, parmi les habitués et conseillers de Renard. Boutet, qui se disait « gentilhomme ", était un musicien de talent qu'on retrouve comme flûtiste distingué dans les parties musicales des ballets de Molière avec Lulli. Il était versificateur au besoin : son nom est inscrit parmi ceux des auteurs renommés qui, en 1655, en tête de la Lyre d'/ipullon du jeune Beauchasteau ', ' fout honneur par
' Sur ce livre, voir notre article de la Reme dan dramatique, du 15 juillet 1884.
leurs suffra{jes de poètes! " On ne s'en douterait pas; c'est pourtant ainsi. Enfin, Boutet était un artiste de marque. Ce n'est pas lui cependant qui avait pris la direction d'une « bande " de musiciens recrutés du côté de Poitiers et qui, alors, faisait florès â Paris. Grands amateurs de danses et de musique, les de Fouilloux s'étaient mis à la tète de cette troupe qu'on applaudit fort, par exemple, le 23 juin 1651 sur ' l'escalier de l'hôtel de ville ' , pendant la réception faite à Leurs Majestés, et à la fin du feu d'artifice tiré par de Saint- Malo en leur honneur. Cette troupe se composait de « huit musettes et autres instruments du Poitou ' . On la revit, le 6 aoiU, chez Renard. Plus tard, dans le lîour- (jeois gc7ililhomn>c, huit Poitevins ou Poitevines, musiciens et danseurs, paraîtront dans la cinquième entrée du ballet de cette comédie. Userait piquant de découvrir un programme des « diverses danses exécutées au jardin de Renard. Pas d'œuvres qui se ressentent plus profondément que les pièces de Molière « des lieux que fréquentait l'auteur ». Voilà pourquoi foutes ces indications, quelque minutieuses qu'elles puissent i)araitre, ne sont pas au fond vaines et futiles. La critique historique doit observer les rapports de cause à effet. L'influence morale tire à conséquence littéraire chez Molière. Dès à présent, il y a plus de raisons pour supposer que pour nier la part prise par Molière à maints spectacles-concerts donnés, d'avril à septembre ou octobre l(i.">l, chez son ami Renard.
11 était tout naturel qu'à la « haute compagnie ', revenant de la promenade au Cours-la-Reine, promenade " prolongée assez avant dans la soirée -, on ciU, tôt ou
LOUIS XIV... AU CASIiXO. 73
tard, la pensée d'offrir autre chose et mieux qu'un asile pour " se reposer et faire collation » dans ce jardin de Renard '. Quoi de plus et quoi de mieux que des « danses ■' variées, des scènes et saynètes à la mode anglaise? Dès le jour où l'aventureux etiraaginatif Montbrun-Soucarrière s'en mêla, le premier casino créé en France exista à Paris. La foule accourut; et Renard fit plus vite fortune. La présence de Louis XIV aux commencements de ce casino lui avait valu une sorte de consécration historique. Et voyez la différence des temps : en enregistrant comme un événement la visite royale au « jardin du sieur Renard ", la Gazette nous donne la mesure, moins encore de l'importance de cette sorte de cabaret du grand monde, que de la bonne grâce affable et charmante que le jeune monarque mettait alors dans sa conduite en général, et surtout à l'égard des artistes, des gens d'esprit, amateurs et amuseurs publics. Le futur Roi-Soleil qui, avant bmgtemps, en imposera trop et posera davantage, est encore franc et libre de caraclère et d'allures; il jouit de l'existence en bon garçon, insouciant des gènes de la souveraineté. Ah! non, il n'est pas le Louis XIV que " sa grandeur attache au rivage " ! Nul panache, nulles bottes à éperons, pour entrer, le fouet à la main, à la hussarde, en plein parlement! Point de perruque apollonienne, et encore moins de majestueux manteaux fleurdelisés. Messieurs les érudits qui n'avez vu Louis XIV que dans les tableaux de Rigaud, in pompis, ou dans les tableaux de Van der Meulen, non! vous ne le recounailriez pas,
1 Cousin, La jeunesse de madame de Longueville cl la société française nu dix-septième siècle.
assistant, comme un fils de bon bourgeois, aux spectacles-concerts du cashio Renard '. Or, c'était bien le Hoi en personne qui était là, le 6 août, sans trop grande cérémonie, — en petit-fils de Henri IV, non encore abâtardi! .lours charmants et trop tôt écoulés d'une jeunesse royale vraiment aim.ible! Le peuple parisien, à voir ce jeune prince si gai, — après le morose et morne Louis XIII, — si gai et un peu gaulois, se prenait de passion pour des qualités de race qui lui rendaient chers dans le petit-fils l'avènement et le retour des vertus allègres du Béarnais, l'inoubliable et populaire aïeul!
Voulez-vous admettre un instant que le titre de cet article n'est qu'un prétexte pour exhumer tout un chapitre de la vie parisienne en l'année Ifi.Jl? Comédies, bals, ballets se multiplient à n'en plus finir. Paris et la cour sont en fêtes perpétuelles pour le plus grand profit, sinon pour la plus grande gloire des artistes. Quelques annalistes de théâtre se demandent à quoi Molière put passer son temps durant son séjour à Paris, où son retour est authentiqucment constaté en avril 1051, mais sans qu'on sache la date de son arrivée et surtout celle de son départ. D'un autre côté, le farouche et tranchant Bazin, qui n'avait pu connaître la découverte de documents d'Kudore Soulié, déclarait, par exemple, que
' Je prends I;i liberté de dire en passant que, même à l'apo/jée mythologique de sa gloire, Louis XIV eut ses heures et ses jours de fariiiliarilé humaine avec les simples mortels. On a invoque la rigoureuse jalousie de l'étiquette royale pour nier l'anecdote de • l'en-cas de nuit ». Louis XIV faisant manger Molière ii sa table! Cela a scandalisé maints érudits de seconde et même de quatrième main. Le fait n'a pourtant rien d'invraisemblable quand on sait la chronique et l'histone de la cour de France au dixseptième siècle.
jamais le prince de Conti et Molière n'avaient pu se rencontrer à Paris de 1644 à 16â8. La leciure au jour le jour de la Gazelle eût pu modifier la demande des uns et l'affirmation de l'autre. Ouvrons-la du moins, et une bonne fois, cette Gazelle capable de nous renseigner! A partir du 13 février 1G51, date de la mise en liberté de Ccndé, Conti et Longueville, bientôt suivie de leur réception à Saint-Denis par le duc d'Orléans et puis à la cour, les réjouissances de bienvenue ne discontinuent pas; ce ne sont que bals, concerts et représentations dans les illustres hôtels de la capitale. L'énumération de ces fêtes auxquelles les princes assistent sans cesse, en dira plus que tous les commentaires!
Le 26 février, mascarade en forme de ballet, dansée au palais Cardinal. Molière, comme je l'ai déjà dit, y figure, et avec lui sont Lambert, La Chesnaye, dit Rosidor, et autres artistes alors fort recherchés. Louis XIV " danse " à cœur joie. Sont présents : les princes de Condé et de Conty, la princesse de Cariguan, la princesse Louise, sa fille, et quantité de ducs, maréchaux de France, généralement tous les grands de la cour ". Le jeune roi, plein d'entrain, est infatigable; « il danse une fois de plus le même ballet en présence de la Reine dans son cabinet «.
Le 9 mars, < le Roy dansa ^ son ballet >', comme il avait encore fait le 5 de ce mois en présence de la princesse d'Angleterre, de Mme la duchesse d'Orléans et de quantité d'autres princesses et dames de hautes conditions... »
Le 20 avril, Monsieur, frère unique du Roi, est reçu et fêté au château des Maisons par le président des Mai-
sons. " Leurs Majestez ' sont de la partie. Le joueur de luth Dassouey, que Séguier honore de ses bonnes grâces, a ses entrées chez le président des Maisons; et ses vers gardent l'écho reconnaissant de l'accueil généreux qui lui est fait. Le président le recommande au duc d'Anjou. Les OEuvres de Dassouey sont trop tombées dans l'oubli pour que je ne cite pas le passage documcnlaire qui a trait au souvenir de la fête au château des Maisons :
Je n'ai point ouljlié les plaisirs innocents
Que lu pris escoutant les amoureuses feintes
Que nos luths et nos voix par de charmeurs accents
Expriment en des pleurs, des soupirs et des plaintes.
Je n'ai point oublie ce que tu fis pour moy,
Auprès de ce cher Duc où les faveurs d'un rioy
Ont joint à la vertu la gloire et l'opulence.
A cette époque, Dassouey ne quittait guère la troupe de Molière. Une de ses lettres, adressée à Molière et qui, sans date, était restée une énigme pour tous les érudifs, a été expliquée et exactement datée par nous ' ; et de cette inlerprétalion est ressort ie j)0ur les érudits de bonne foi l'irrécusable preuve qu'en décembre 10.") 1 Molière et Dassouey étaieni ensemble aux états de Languedoc siégeant à Carcassonne. En temps et lieu, j'établirai la communauté d'existence artistique du comédien et du ' joueur de luth en comédie ; , durant l'année \()')\ à peu près entière. Il y a certainement de grandes prol)ai)ilités pour que celui-ci ne fiU pas sans celui-là chez le président des Maisons. La présentation de Dassouey au frère du I»oi, pour qui se donnait la soirée,
' V. ]M()land, Molière, sa vie cl ses ouvrages (chez Garnier), p. 85.
n'interdit pas de se rappeler à ce sujet que ce prince, lors de la rentrée définitive du comédien à Paris, fut le premier protecteur de Molière et de sa troupe.
Le 2 mai, fêtes offertes aux princes de Condé et de Conti. « Le Roy danse devant le Reyne, dans la grande salle du palais Cardinal, le Ballet des Fêles de Bacchus à trente entrées, où il ne fallait point demander qui estait le Roy. » Le 4, « le Roy danse derechef son ballet ».
Le 13 mai, le ballet du Roi « a esté si agréable à toute la cour, que Sa Majesté, qui ne refuse rien au contentement de ses sujets dans lequel elle trouve toujours le sien. Ta dansé le 7, le 9 et le 12 de ce mois >; .
Le 20 mai, après huit jours de fêtes à Chantilly', fêtes à Paris à propos de la prestation de serment du
' Sur les fêtes de Chantilly, nous avons une lettre, prose et vers de Sarrasin, dès lors attaché à la maison de conti. Celte lettre est adressée « à Mme de Montausier », en Saintonge :
Ici nous avons la musique
De luths, de violons et de voix;
Nous goûtons les plaisirs aux bois...
Et nous donnons le bal tous les soirs une fois.
Après avoir cnuméré tous les divertissements susceptibles de faire regretter à Mme de Montausier sa résidence en province, le poète ajoute ces ver-, oii je souligne encore un détail typique du caractère de Monlausier-Alceste :
Or çî. parlez -moi franchement.
En vous imaginant ce divertissement
\'ous avez la puce à l'oreille
Et vous haïssez bien votre gouvernement.
Venez donc, divine Julie,
Et laissez en paix murmurer
Fotre épnux qui pesti et qui grands
Contre ceux qui prennent h Fronde...
A ce propos, je m'étonne qu'aucun éditeur ni commentateur de Molière n'ait relevé, dans les Poésies de Sarrasin, deux pièces curieuses par l'analogie des idées : le Directeur et le Marnais Poète sont à rappeler dans l'annotation du Tartuffe et du Misanthrope.
prince de Coadé comiiie gouverneur de Guyenac, el du duc d'Épernou c )mme gouverneur de Bourgogne.
Le 12 juin, " Sa Majesté danse devant la Reine un pelit ballet fait en vingt-quatre heures, dans le jardin du palais Cardinal, sous un haut dais élevé dans une salle dressée à l'instant à la façon de ces palais enchantés des romans, tapissée de feuillages courbez en berceaux et ornée de tous les autres paremens naturels de la saison : laquelle salle était encore couverte d'une toile cirée pour défendre du vent le nombre extraordinaire de lumières appuyées sur des chandeliers de crystal. Dans le fond duquel appartement champestre le palais Brion ' éclairé d'une infinité de lanternes de toutes couleurs aux armes du Roy, formant une très agréable perspective : laquelle jointe à l'adresse de Sa Majesté, qu'on ne se 1 isse point d'admirer, causa un si grand contentement (ju'elle fut priée de le redanser comme elle fit le 15 ensuivant, eu présence de la Reyne, de Mademoiselle, de la princesse de Carignan, de la princesse Louise, et presque toute la cour. »
Le 22 juin, 'i le grand bailly de Souvré, ambassadeur de Mademoiselle, régala Leurs Majestez d'un ballet prompfemcnl faict et dansé, qui les divertit très agréablement )-. Collation. Concert par " les2i violons " de la chambre royale. Ces divertissements « finirent par une comédie aussi représentée sans grand apparat : riiiiiiieur francoise affectant bien la promptitude par
' A la fin lic la sesiion des états de I.anguedoc tenue à Pézénas rir.5n-51), et 5 laqnelle Molière toucha une allocation de fonds, • les domestiques du comte de Brion • sont gratifias de « 100 livres» pour services rendus auxdits états.
tout, mais principalement aux choses qui ne consistent qu'eu passe-temps ».
Le 28 juin, fêtes à Toccasion d'un baptême où le prince de Conti est parrain.
J'ai mentionné ci-dessus les fêtes à l'hôtel de ville où figurent et l'artificier Saint-.Malo et les « musettes du Poitou ». Bref, de février en aoiU, pas de semaine, presque pas de jour sans fêtes ou isolées ou par séries, .le demande à mon tour s'il n'y avait pas là pour Molière des occasions d'être « appelé en visite ". En outre, est-il permis de contester que le prince de Conti et Molière eussent la possibilité fréquente de se rencontrer à Paris? Le prince et le comédien en eurent l'occasion pendant cinq mois.
On m'a montré naguère, dans une petite revue spéciale, la reproduction, en gros caractères, d'un passage extrait des œuvres de l'abbé Voisin, dernier confesseur du prince de Conti, passage qu'on s'est empressé de considérer comme une précieuse trouvaille, en oubliant de faire remarquer que, déjà en 1859, dans V Histoire des pérégrinations de Molière en Languedoc, I\L Emmanuel Raymond en avait indiqué l'existence en le résumant. C'est, parait-il, un grand mérite de faire des découvertes d'érudition après les autres. Mais passons et tenons-nousen à la substance de cette citation. Il en appert que, « dans sa jeunesse , le prince de Conti aimait beaucoup la comédie; et l'on en prend texte pour s'imaginer que ce n'est que durant la faveur de Molière à la petite cour du prince à la Grange des Prés (banlieue de Pézénas) que chez Conti cette passion pyur le théâtre s'était déclarée et manifestée. Évidemment, pour s'imaginer
cela, il faut avoir sur la biographie du prince de Conîi, et sur l'année 1651 entre autres, des notions plus qu'incomplètes. Non, le prince de Conti n'attendit pas de trouver Molière en Languedoc pour s'éprendre d'un goût très prononcé pour la comédie! Non, le prince n'attendit pas jusque-là pour affecter des prétentions de juge éclairé en matière d'art dramatique ! Du mois de février au mois d'aoïU 1651, à Paris, il ne négligeait ni les occasions de voir représenter toutes les pièces nouvelles, ni les moyens de les voir répéter, ni même les prétextes d'intervenir de son autorité privée pour dire tout haut sou avis aux auteurs. Tallemant des Réaux rapporte à ce sujet une courte anecdote, courte, mais caractéristique. Pendant la répétition d'une comédie de Boisrobert, le prince, en connaisseur difficile qui s'impatiente, s'écrie : « La méchante pièce! « — ^ Monseigneur, réplique avec une spirituelle douceur le poêle, monseigneur, vous me confondez, de me louer comme cela en ma présence. » On peut tenir pour certain qu'en 1651, le prince de Conti n'avait pas moins la passion des spectacles en tous genres que son cousin le lU)i. Le bulletin des ballets et comédies que je viens de fournir el produire d'après la Gazette, est suffisamment concluant en ce qui concerne Sa Majesté : je m'en tiens là, sauf à rouvrir ailleurs un débat plus amj)le sur les rapports probables et probablement certains de Conti et de Molière à cette époque de leur commun séjour à Paris. Mais revenons à I^enard.
Louis-Pierre Renard, sieur de Saint -Malo, ne fut pas un assez grand personnage pour qu'on ne se résigne point à ignorer une partie de sa vie. Les documents .sur
son compte sont loin d'abonder à partir de 1651; et je confesse sans remords que j'attendrai du hasard et des circonstances propices le complément de mon enquête, .le ne veux pas me donner le ridicule de faire un livre, même sur un homme en la compagnie duquel Molière a tiré des feux d'artifice et dans le jardin duquel il a peutêtre aussi vidé un verre de muscat ou de ^ clairette ' . .Je sais bien qu'on a dernièrement recommandé à la postérité la mémoire d'un laquais de Molière pour avoir eu l'honneur de recevoir de son m;iitre un coup de pied quelque part. Mais c'est égal, je craindrais d'abuser. Donc, pour finir en ramenant d'ailleurs la figurine de Renard à de justes proportions, susceptibles de ne pas lui aliéner les sympathies des vrais amis de Molière, je me borne à ajouter que des liens d'affection subsistèrent de longues années entre la famille du poète et celle de 1' < arquebusier ". Tradition honnête et respectable! Le 29 juillet 1705, au contrat de mariage de la fille de Molière avec Claude-Rachel de Montalant, figure et signe, comme ami et témoin de la mariée, le fils de Louis-Pierre Renard de Saint-Malo (ci-devant de Sainte- Marie) : « Messire Pierre d'Argouges, écuyer, sieur de Saint-Malo, demeurant rue de Sainte-Avoie. «