CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBEK, 3
Peu de jours après une reprise au Théâtre- Français de François le Champi, après en avoir entendu les airs berrichons qui, si discrètement se mêlent aux propos échangés entre Madeleine Blanchet et la pimpante Sévère, j'ai voulu revoir cette partie du Berry dont la paix profonde, le ciel calme et les horizons bleuâtres plaisaient tant à l'esprit méditatif du romancier illustre qui les a décrits. J'ai tenu à revoir tout ce dont George Sand a parlé avec tant de charme, depuis la cabane du Bénédict de Valentine, jusqu'au gué de l'Indre où, sous les trembles et les frênes, la petite Fadette trouva son Sylvinet tout en pleurs. J'ai suivi de nouveau les traquettes des terres labourées qui, par de douces graduations, s'élèvent
du bourg de Nohant jusqu'au château d'Ars, plaines ou chottes, comme on les nomme ici, riches en fossiles, sur lesquelles la mer roulait autrefois ses vagues; où ondoient maintenant, à la saison d'été, les Ilots dorés des blés mûrs et des orges. J'ai revu aussi les traînes berrichonnes, ces sentiers pleins d'ombre, tapissés d'herbe et de pâquerettes, où les jeunes paysans de la Vallée- Noire, autrement chastes que les brutes de La Terre découverts par M. Emile Zola, continuent, ainsi qu'au temps de la jeunesse de George Sand, à conter fleurette à leurs fiancées; et, enfin, le château de Nohant, si château il y a, mais, à coup sûr, demeure hospitalière, où des peintres, Delacroix et Fromentin, des philosophes comme Pierre Leroux et Lamennais, des artistes lyriques et dramatiques, Pauline Yiardot, Bocage et Dorval, des littérateurs comme Balzac, Flaubert, Tourguéneff, Paul Meurice et Dumas fils, des musiciens, Liszt et Chopin, des poètes, Théophile Gautier et Armand Silvestre, de brillants esprits, de grands orateurs comme Michel de Bourges et le prince Napoléon, des intimes, Duvernet, Maxime Planet, Henri Amie, à leur arrivée à Nohant toujours acclamés, venaient écouter la voix amie qui dissipait leur défaillance, recueillir le sursum corda que la muse timide et le génie naissant qui dou-
tent de leur destinée ont besoin d'entendre. Cher Nohant ! Autrefois si brillant, si plein de vie, si largement ouvert aux proscrits, aux indigents, aux amis malades, si triste depuis que s'est éteinte celle qui en fut la lumière, depuis que Maurice Sand est allé aux régions bénies où les fils retrouvent leurs mères1.
1. Le château de Nohant et ses dépendances ont été définitivement achetés par madame Maurice Sand et sa fille Gabrielle, en 1891.
D'après les chroniques du Berry, Nohant ne fut jamais qu'un fief sans importance, mouvant de Saint-Chartier, forteresse féodale longtemps occupée en force par les Anglais, et qu'ils ne quittèrent qu'après une prise d'assaut par Du Guesclin.
A la date du 13 août 1393, selon un parchemin que j'ai pu consulter, la famille de Villalumini en était propriétaire. Il ressort ainsi de ce respectable document que le château de Nohant, dont il ne reste plus qu'une tour où des pigeons roucoulent aujourd'hui, fut construit par un membre de cette ancienne famille, le noble homme Charles de Villalumini, écu}rer. En l'an 1529, ladite terre passa des mains de ses descendants en celles du
« hault et puissant seigneur messire Philibert de Beaulieu, baron de Lignières, seigneur de Barroy, de Ghaudemont-Meillant et autres lieux », ainsi qu'en celle de « haulte et puissante » dame, Catherine d'Amboise, sa consorte et dame desdits lieux. Il n'y eut point vente, mais échange de la seigneurie de Nohant contre celle de Lestour, sise en pays de Beaujolais. Ces grands personnages, humiliés probablement de payer, tous les ans, une pension de la valeur de douze boisseaux de blé à leur curé, lui abandonnèrent en toute propriété un presbytère qui leur appartenait, mais à la condition de n'avoir plus à lui payer une si mince redevance.
Par suite de décès, mutations et échanges, la seigneurie de Nohant avec ses droits de haute, moyenne et basse justice, ses hommes et femmesserfs, et de serve condition, y compris leurs postérités et séquelles, rentes, redevances, et, à la condition de rendre foi et hommage aux seigneurs de Saint-Chartier, tomba aux mains de messire Olivier Guérin, seigneur de la Beausse, puis en 1604, en celles de deux demoiselles, Catherine et Madeleine de Rochefort. L'une d'elles, Catherine, s'étant mariée à Jean Catin, seigneur de Plotard Champigny et Chillon, en Berry, elle apporta pour dot à son époux la seigneurie dont elle était restée
seule propriétaire par la mort de sa sœur. Une fille unique était née de ce mariage; elle épousa le seigneur Guillaume de Sève, conseiller du roi en ses conseils, et Nohant passa aux mains de ce couple en l'année 1620. Guillaume de Sève n'eut également qu'une fille, qu'il maria au chevalier Girard comte de Villetaneuse. La comtesse de Villetaneuse, sa femme, qui mourut veuve et sans enfants, légua au marquis maréchal de Billancourt, et à son frère le comte de Billancourt brigadier des armées du roi, Nohant et ses terres. Les deux gentilshommes vivaient largement, si largement que l'héritage fut saisi par leurs créanciers. Le 10 novembre 1767, un écuyer, Pierre-Philippe Pearron, ancien seigneur de Serennes, « gouverneur pour le roi de la ville et château de Yierzon », s'en rendit acquéreur au prix de soixante-dix-huit mille six cents livres. Dans cette somme figuraient trois mille six cents livres données comme « épingles », selon l'usage du Berry, à la femme du très noble acquéreur. Lorsque la Révolution de 1789 éclata, M. Pearron de Serennes était donc propriétaire de Nohant ; de l'ancien château construit par Charles de Villalumini il ne restait que des ruines, à l'exception pourtant d'une tour que son possesseur restaura le mieux possible afin de donner à sa gentilhom-
mière un caractère féodal qui lui manquait complètement. Sur ces ruines, M. de Serennes construisit la maison d'habitation telle qu'elle est aujourd'hui; mais, au moment où il faisait poser des verroux aux doubles portes bardées de fer d'une prison que Ton peut voir encore, l'attitude des paysans ses vassaux, auxquels cette prison était destinée, lui parut si menaçante, qu'il émigra, et l'on n'a jamais su — du moins en Berry — ce qu'il était devenu. Ses biens ne furent pas confisqués, car c'est la grand'mère de George Sand, Marie-Aurore, fille du maréchal de Saxe, veuve en premières noces du comte de Horn1 et veuve une seconde fois de Claude Du pin de Francœuil, receveur général des finances de Metz et Alsace, qui, par acte notarié fait à Paris le 23 août 1793, acheta Nohant et ses dépendances au prix de deux cent trente mille livres. A cette date, les assignats ne devaient pas avoir perdu toute valeur, puisqu'il est fait mention dans l'acte de vente qu'au moment où cet acte se signait, M. de Serennes recevait un acompte de cent soixante et
1. Le comte de Horn, fils naturel de Louis XV, gouverneur d'Alsace, n'épousa jamais sa femme — du moins de fait. Il fut tué en duel, la nuit même de ses noces, à Strasbourg, pendant que ses invités et sa jeune femme dansaient. Comme pour le maréchal de Saxe, lue en duel également, le nom du meurtrier est resté inconnu.
onze mille livres « en assignats ayant cours, comptés, nombres et réellement délivrés à la vue des notaires. »
Madame Dupin avait fait cette acquisition dès que, sauvée de l'échafaud par le 9 thermidor elle put se retirer en Berry, dont son second mari avait été, depuis son retour d'Alsace, l'un des plus brillants fermiers-généraux. Elle fit combler les fossés dont M. de Serennes avait entouré le château, puis elle en exhaussa le sol de façon qu'il formât terrasse du côté du couchant. Quatre murailles grises, d'aspect rébarbatif, entouraient de toute part l'habitation; elle fit jeter par terre le pan faisant face au midi, et dès lors, de ses fenêtres ouvrant dans cette direction, il lui fut possible d'embrasser d'un coup d'œil les collines boisées d'où se détachent les toitures rouges du village de Laleuf et les coteaux derrière lesquels s'élèvent les belles ruines du donjon de Sarzay.
Afin d'éga}rer la retraite où elle comptait finir les jours d'une existence bien tourmentée déjà, madame Dupin, grande dame dans ses goûts et ses actions, car elle avait été élevée par la dauphine Marie-Joséphe, créa un parc, un verger, des serres et un jardin ; elle traça des allées soigneusement sablées et des charmilles; elle planta à profusion des tilleuls, des peupliers, des mar-
ronniers, des ormes, dont les cimes élevées et massives donnent aujourd'hui à Nohant le caractère de résidence seigneuriale qu'il n'eut jamais au temps de la féodalité.
L'entrée du château est précédée d'une cour plantée d'acacias et de lilas ; elle fait face à la petite place du bourg ombragée par des ormeaux plus que centenaires. Une haute grille en fer, deux niches à chiens et le logement d'un concierge s'élèvent à l'entrée de cette cour comme pour en défendre l'accès aux vagabonds ; mais la grille est rarement fermée, il n'y a pas de chien de garde et, grâce au ciel, il n'y a jamais eu de concierge. Au rez-de-chaussée se trouve une belle salle à manger aux riches boiseries de chêne ; c'est la première pièce dans laquelle on pénètre après avoir franchi un grand vestibule. A droite, est le salon ; il a toujours eu grand air avec son plafond élevé d'où descendait un beau lustre de Venise, ses larges fenêtres ouvrant sur le parc, ses vieux meubles Louis XVI, ses tapisseries disparaissant sous des appliques dorées d'un grand style, sous des tableaux dont les plus remarqués étaient des esquisses de Delacroix et un portrait au pastel du maréchal de Saxe par Latour. Sur la cheminée, des fleurs et des branchages renouvelés souvent, deux vases en porcelaine blanche,
très vieux chine; dans les angles, deux pianos de Pleyel ; l'un fort ancien, très simple, fut souvent touché par Chopin quand, malade, il vint à Nohant, dans l'espoir d'y guérir la phtisie qui le minait dès l'enfance et dont il devait bientôt mourir; l'autre, très grand, de fabrication récente, sur lequel chanta madame Pauline Yiardot et où ses filles, Marianne et Claudie, très jeunes, piochèrent leurs premières gammes.
Mais le meuble principal du salon, celui qui attirait les yeux, c'était une table, la table de Pierre Bonn in, le menuisier à vie du château de Nouant. « Oh ! quelle table! a dit de ce meuble George Sand ; elle est longue et elle est ovale, il est vrai, mais il y a de la place autour pour beaucoup de monde ; elle a des pieds à mourir de rire, des pieds qui ne pouvaient sortir que du cerveau de Pierre Bonnin, grand inventeur de formes incommodes et inusitées. Enfin, c'est une table qui ne paye pas de mine, mais c'est une solide, une fidèle, une honnête table. Elle n'a jamais voulu tourner, elle ne parle pas, elle n'écrit pas, elle n'en pense peut-être pas moins... Elle a prêté son dos patient à tant de choses ! Écritures folles ou ingénieuses, dessins charmants.de caricatures échevelées, peinture? à l'aquarelle ou à la colle, maquettes de tout genre, études de fleurs
d'après nature, croquis de chic ou souvenir de promenade du matin, cartonnages, copie de musique, prose épistolaire de l'un, vers burlesques de l'autre, amas de laine, de soies de toute couleur pour la broderie, costumes de marionnettes, parties d'échecs et de piquet, que sais-je? et tout ce que Ton peut faire à la campagne. et en famille, à travers la causerie, durant les longues veillées de l'automne et de l'hiver. Que faire sans la table du soir, même les soirs d'été, quand Forage emplit le ciel et que la pluie précipite au dedans de la maison des hôtes et des papillons de nuit? Alors chacun apporte son travail et son délassement, et l'on se serre pour que tout tienne sur la grande table. On a parlé quelquefois d'en avoir plusieurs petites, mais la grand'mère a repoussé cette innovation perverse. Le feu pétille dans l'àtre. Le vent chante dans les arbres ; des phalènes ou la grêle battent les vitres. Quelque cricri vient, aux jours d'hiver, jusque sous la table pour applaudir à sa manière... »
A la gauche et à la droite de la salle à manger se trouvent la cuisine, cuisine de grande liesse jadis, une salle de bains, une chambre à coucher de vaste dimension, et, enfin, la salle de spectacle où madame Arnould Plessy, les cornéliens Bocage, Glerh, Porel, Thiron, Sully, et autres artistes de
talent jouèrent la comédie. Tout à côté, Maurice Sand installa son théâtre de marionnettes, vers
Par un escalier de pierres blanches journellement lavées et bien éclairées, on arrive, du rezde-chaussée au premier étage, à un corridor dallé de briquettes rouges et s'étendant en ligne droite dans toute l'étendue du logis. Sur ce corridor s'ouvrent sept chambres à coucher et la pièce qui fut, à la fois, le cabinet de travail de George Sand, son herbier et sa bibliothèque.
Sur la fenêtre de sa chambre à coucher, on peut encore, mais non sans peine, déchiffrer les lignes qu'on va lire. Elles sont en anglais et écrites par la jeune Aurore en 1829, soit à l'âge de vingt-cinq ans:
<c Go, f ad in g sun ! hide thy pale beams behind the distant trees. Nightly Vesperus is coming to announce the close oh the day. Evening descends to hring melancholy on the landscape. Wilh thy return, beautiful light, nature icill find again mirth and beauty, but joy icill never comfort my soûl. Thy absence, radiant orb, may not increase the sorrows of my heart : they cannot be softened by thy retum 1 / »
1 . « Disparais, ô soleil ! cache tes pâles rayons derrière les arbres lointains. Le nocturne Yespérus va venir pour annoncer la fin du jour ; le soir descend apportant la mélancolie sur le paysage. A ton
Au-dessus des chambres formant Tunique étage du château, s'étendent de vastes greniers bourrés jadis de décors, de costumes militaires de la Grande Armée, de collections géologiques et entomologiques, et un immense atelier dans lequel Eugène Lambert croqua son premier chat, Edouard Gadol pleura sur la mort violente de l'héroïne de son premier roman, et où Delacroix esquissa quelques-unes de ses toiles. Lambert, compagnon de classe de Maurice, venu à Nohant pour y passer les vacances, y resta quinze ans. Gadol n'y resta que onze mois.
Je fus aussi fréquemment, de 1868 à 1876, année de la mort de l'illustre écrivain, l'hôte de Nohant. Je dirais en temps et lieu à quelle circonstance vraiment providentielle j'en suis redevable. On pardonnera, si, à ce propos, j'aurai à parler de moi ; mais il faut que l'on sache quelle grave influence peut parfois avoir le génie jusque dans les pays les plus éloignés de toute civilisation.
retour, lumière splendide, la nature retrouvera encore la beauté et l'allégresse; mais la joie ne consolera jamais mon âme. Ton absence, orbe radieux, peut ne pas accroître les chagrins de mon cœur ; ils ne peuvent pas être adoucis par ton retour. »
Aurore Diipin, depuis George Sand, ne vint à Nohant avec sa mère et son père, — l'un des plus brillants et des plus jeunes aides de camp de Murât, — qu'en août 1808, à la fin de la désastreuse guerre d'Espagne. La péninsule ne leur avait pas été hospitalière, et quand l'enfant — elle avait quatre ans — fut placée dans le lit de sa grand'mère, le soir même de son arrivée, « cela lui fit l'effet d'un paradis ». Songez donc : ce lit, en forme de corbillard orné de grands panaches aux quatre coins, avait de doubles rideaux, des lambrequins découpés et des oreillers bordés de dentelles, mais ceux-ci en si grand nombre, que toutes les têtes des frères du Petit Poucet eussent pu s'y rouler à l'aise. Combien
la jeune voyageuse dut se sentir loin des posadas d'Espagne et de la vermine qui faillit l'y dévorer!
Fortement constituée, la petite Aurore devint bientôt le boute-en-train des petits gars et des fillettes du bourg. Chaussée de légers sabots et les cheveux au vent, elle partait avec les camarades de son âge à la découverte des nids, à la récolte de prunelles qu'elle disputait aux grives, et des mûres parfumées qui, sur les grands chemins, s'entremêlent aux chèvrefeuilles. S'il y avait une fête patronale à Vie, à Launières ou à Sarzay, elle s'y rendait de son pied léger pour y danser, sous la ramée, des bourrées tellement endiablées qu'elle en revenait brisée de fatigue.
Ces escapades causaient de vives inquiétudes au château. Un vieux précepteur, Descharlres, secrétaire de madame Dupin, à laquelle il avait sauvé la vie sous la Terreur en brisant des scellés sous lesquels se trouvaient des correspondances compromettantes, était vertement sermonné pour son manque de surveillance. La grand'mère était d'autant plus courroucée qu'elle voulait toujours voir sa petite-fille bien attifée, gantée, bien chaussée, avec un grand usage des belles manières, tout cela en vue d'alliances aristocratiques qu'une descendance illustre justifiait.
A vingt pas du château, on trouve un petit
bois planté de charmilles, d'érables, de frênes et de lilas, tapissé au printemps de pervenches bleues et rampantes. C'est là que la petite Aurore apprit ses premières leçons, jusqu'au jour où il lui fallut partir pour Paris afin de compléter son éducation au couvent des Anglaises. Enfant, jeune fille, mère ou grand'mère, il n'est guère de jours où elle n'ait parcouru les allées fraîches et riantes de ce bois. A l'endroit le plus fourré, là où s'élèvent des buis arborescents et où le pied heurte des cercueils en pierre de l'époque gallo-romaine, on verra un amoncellement de pierres moussues et de quartz étincelants; ils furent enlevés par elle aux rives de Flndre. De ces cailloux elle faisait, étant jeune fille, de légères constructions qu'elle appelait son petit Trianon ou le palais de la Belle au bois dormant. Il eût été intéressant de savoir par quels romantiques personnages ces belles demeures étaient habitées. Sûrement, c'est sous ces charmilles et dans la solitude délicieuse qui y règne que furent composées les premières Nouvelles à jamais inédites de l'auteur d'Indiana.
Avant de quitter ce parc, je dois dire qu'il court sur lui, dans le pays, d'étranges légendes et des histoires fantastiques, telles que l'imagination des gens de la campagne sait en créer.
Des paysans, qui à l'heure de minuit passaient non loin des haies dont il est clos, et qui s'en revenaient un peu ivres d'une foire des environs, prétendaient que le château et le bois étaient hantés par des esprits et que « ça y revenait ». Il s'en échappait à « nuitée », disaient-ils, des cris furieux et des plaintes, des voix qui riaient, qui chantaient, puis des coups de feu, le son d'un tambour battant la charge, des bruits de batailles et des instruments de musique jouant, — le diable seul savait pour qui. Les paysans de ce temps-là ne savaient pas encore ce qu'était un théâtre ; ils ignoraient que tous les soirs, ou plutôt chaque nuit, on jouait la comédie ou le drame au château, et que c'étaient des voix d'artistes, des soli de piano ou de violon qui, par les fenêtres ouvertes, se répandaient dans la campagne silencieuse. Il est d'autres légendes plus comiques. Il en est une, entre autres, très insignifiante il est vrai, mais qui amusait beaucoup les peintres, hôtes de Nohant, lorsqu'elle leur était racontée.
Un jour, Eugène Delacroix était venu se placer devant un orme vénérable, avec l'intention de le peindre, lorsqu'il vit Sylvain, le vieux et fidèle cocher de George Sand — il survit encore à ses maîtres — qui, armé d'une hache, se disposait à
Tabaltre. L'arbre était mal placé, mais il était si beau que le grand artiste intervint chaudement en sa faveur. « Mais quand je vous dis, monsieur Delacroix, que madame m'a dit hier : Sylvain, faut que tu f.... cet arbre par terre!... » Inutile d'ajouter quel est le synonyme du verbe « jeter » dans les campagnes du Berry, et, qu'en faveur du mot que madame Sand n'a jamais prononcé, le bel ormeau ne fut pas abattu.
11 fallut faire sortir la jeune pensionnaire du couvent des Anglaises par suite d'une trop grande invasion dans son esprit du sentiment religieux. Comment ne pas reproduire cette page admirable où elle raconte qu'elle entendit la voix célesle qu'entendirent saint Paul sur le chemin de Damas et Saint-Augustin dans les jardins d'Hippone ? « L'église, dit-elle dans Y Histoire de ma vie, n'était éclairée que par la petite lampe d'argent du sanctuaire, dont la flamme blanche se répétait dans les marbres polis du pavé, comme une étoile dans une eau mobile. Son reflet détachait quelques pâles étincelles sur les angles des cadres d'or, sur les flambeaux ciselés de l'autel et sur les lames d'or du tabernacle. La porte placée au fond de larrière-chœur était ouverte, à cause de la chaleur, ainsi qu'une des grandes croisées qui donnaient sur le cimetière. Les parfums du chè-
vrefeuille et le jasmin couraient sur les ailes d'une fraîche brise. Une étoile perdue dans l'immensité était encadrée par le vitrage et semblait me regarder attentivement... Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais une atmosphère d'une suavité indécible et je la respirais par l'âme plus encore que par les sens. Tout à coup, je ne sais quel ébranlement se produisit dans mon être : un vertige passe devant mes yeux comme une lueur blanche dont je me sens enveloppée. Je crois entendre une voix murmurer à mon oreille : « Toile, lege. Je me retourne, croyant que c'est Marie-Alicia qui me parle. J'étais seule. »
Quoique très exaltée, la jeune fille se rendit bien compte de l'espèce d'hallucination où elle était tombée ; elle n'en tira aucune vanité ; mais la grand'mère, effrayée d'un grand trouble d'esprit qu'elle remarquait dans les lettres de sa petitefille, vint la chercher et la reconduisit à Nohant, où, de nouveau, elle dormit délicieusement dans l'immense lit en forme de corbillard, aux plumets de plus en plus rongés par les mites, aux grenades dorées, rêvant de la première nuit qu'elle y passa peu de temps après son retour d'Espagne.
C'était au printemps de 1820; le jardin était un immense bouquet. Aurore Dupin le parcourut
avec une joie d'enfant, accablée de caresses par les grands chiens du château qui l'avaient reconnue, entourée de paysans et de jeunes et vieux domestiques qui venaient lui faire fête. Les voix des laboureurs dont elle entendait au loin le briolage, sorte de chant cadencé, résonnèrent à son oreille comme un air oublié depuis l'enfance et tout à coup retrouvé. Le pédagogue Deschar très, toujours vêtu de sa même veste chamois, de ses grandes guêtres marron, de sa casquette à soufflet, était dans le ravissement en voyant combien, en trois ans, son élève s'était fortifiée. Il ne se décidait pas à la traiter comme autrefois et l'appelait « Mademoiselle ». Pour elle seule, l'omnicompétent Deschartres, qui
Comme du fumier regardait tout le monde,
abandonnait son air rogue. Entêté, pédant, bourré de grec et de latin, s'il faisait souvent le bien, c'était toujours en grognant. Avec ça, excellent musicien et habile chirurgien. Un paysan se brisait- il les côtes en tombant du haut d'un arbre ou d'une charrette à foin, le bonhomme, avec une grande patience, remettait le blessé sur pied ; mais malheur à celui-ci lorsque pour témoigner de sa gratitude, il apportait à son sauveur des
poulets, un lièvre saisi au collet ou des oiseaux pris à la pipée. Deschar très le bourrait de coups de poings, le mettait à la porte en lui jetant volaille et gibier à la tête, en le traitant de malappris et de butor !
Les trois années passées à Paris furent, à Nohant, considérées comme années perdues, et, dans la crainte que la jeune fille ne gardât le secret désir de se cloîtrer, la grand'mère lui mit entre les mains, et tout à la fois, les œuvres de Chateaubriand, Gerson, Mably, Locke, Gondillac, Montesquieu, Bacon, Àristote, Leibnitz, Pascal et Montaigne, dont les chapitres à passer étaient soigneusement indiqués. Puis, ce fut le tour des poètes et des moralistes : Virgile, Dante, Milton, La Bruyère, Pope ; en un mot, tous les chefs-d'œuvre qu'une femme lettrée du xvme siècle et de haute naissance devait avoir dans sa bibliothèque. Jean- Jacques Rousseau, qui avait été grand ami de M. Dupin de Francœuil, fut le point d'arrêt de tant de travaux d'esprit. A dix-sept ans, Aurore Dupin avait tout lu avec une facilité d'intuition qu'elle m'a dit avoir perdu quand vint l'âge mûr. La langue de Rousseau "et la forme de ses déductions s'emparèrent d'elle « comme d'une musique superbe éclairée d'un grand soleil... » Elle le comparait à Mozart. Ceux qui ont lu les premières œuvres
du grand écrivain dont j'esquisse la vie, constatèrent bien vite l'influence qu'exercèrent sur son style et ses idées le philosophe et le prosateur genevois.
Debout dès l'aube, elle montait sa jument Colette et ne rentrait au château qu'après avoir fait cinq ou six lieues en pleine campagne, et juste à temps pour partager le déjeuner de sa grand'mère. Maurice Dupin était mort d'une chute de cheval tout auprès de la Châtre, et Ton faisait parfois remarquer à la mère de Maurice qu'il serait prudent de ne pas exposer Aurore au sort de son père.
— Où sont donc morts vos parents? disait alors madame Dupin avec quelque impatience.
— Mais dans leur lit, répondait-on.
— En ce cas, à votre place, je ne me mettrais jamais au lit.
Les journées s'écoulaient en lecture; parfois, la grand'mère faisait jouer par sa petite-fille, sur le piano et sur la harpe, des fragments des maîtres préférés , Gluck , Mozart , Paisiello . Le soir, on faisait un grabuge jusqu'à dix heures. C'était le moment où Deschartres, plaisanté par les deux femmes, se retirait boudeur et majestueux dans ses appartements. La vieille dame regagnait également les siens, mais souriante de
GEORGE SAXD A NOUANT. ~>3
la mine refrognée de son fidèle intendant. La jeune fille en faisait autant, heureuse, elle aussi, d'avoir contribué à exaspérer le grand homme. Jamais, du reste, même dans sa vieillesse, madame Sand ne se priva du plaisir de taquiner ceux qu'elle aimait le plus. Que de fois n'a-t-elle pas jeté dans le lit d'Eugène Lambert et d'Edouard Cadol les brosses de leur table de toilette, ou retardé d'une bonne heure la pendule de la cuisine, pour les faire pester contre la lenteur du temps. Combien de fois aussi, un livre lancé très adroitement par sa petite main n'est-il pas tombé sur mon nez, lorsque, à l'époque de la chasse, je m'assoupissais, sans respect pour mes hôtes, autour de la fameuse table de Pierre Borinin ? Toutes ses malices étaient enfantines, et celle qui se les permettait les rachetait par tant de bontés, qu'on était malheureux dès qu'on n'en était plus la « victime ».
Je l'ai vue pourtant se moquer assez crûment des importuns qui s'obstinaient à forcer sa porte lorsque, malade ou très occupée, elle refusait de les recevoir. C'est ce qui arriva à une Anglaise; circonstance aggravante, cette Anglaise devait lui remettre une décoration et le titre d'adhérente à une société humanitaire quelconque.
— Interrogez- moi donc, finit par dire avec
résignation madame Sand à ce reporter en jupons qui, le carnet à la main, s'était présentée dix fois chez elle en deux jours.
— A quelle heure travaillez-vous, madame ?
— Jamais je ne travaille.
— Ho! mais vos livres... quand les faitesvous ?
— Ils se font, d'eux-mêmes, le matin, le soir et la nuit.
— Quel est votre roman préféré?
— Olympia.
— Ho ! je ne le connais pas,
— Peut-être ne l'ai-je pas fait encore.
Et ce fut tout, car madame Sand se leva, prête à éclater, en voyant que ses réponses allaient être consignées sur le carnet que l'Anglaise tenait toujours à la main.
Lorsque madame Dupin et le bonhomme Deschartres avaient quitté le salon, la jeune fille rentrait dans sa chambre pour y lire et résumer sur le papier ses lectures du jour, jusqu'à une heure avancée de la nuit. Et il en fut à peu près ainsi pendant toute sa vie. Afin de pouvoir remplir sa tâche d'écrivain et de châtelaine hospitalière, elle s'était astreinte à ne consacrer que cinq heures au sommeil.
C'est dans les sorties du matin, le plus souvent au galop de chasse de sa jument Colette, que la jeune femme, qui plus tard devait idéaliser le Berry, comme Walter Scott idéalisa l'Ecosse, se sentit devenir poète. Les idées sérieuses qui lui restaient de ses lectures de la nuit se dissipaient aux rayons du soleil s'élevant à l'horizon des chottes. Elle explorait vallons et plaines au hasard, toujours à l'aventure, tantôt passant le gué de l'Indre bordée de menthe et de saponaires qui la menait chez le meunier d'Angibault, tantôt s'enfonçant dans les bois du Magnier à la recherche de la légendaire Mare au Diable. Elle se plaisait aux endroits les plus déserts, les plus désolés, dans les sentiers étroits et pleins d'ombres, les
traînes, là, surtout, où une croix placée comme celle des Bossons de la Petite Fadette à la jonction de quatre chemins lui signalait un lieu hanté par les sorciers. Au pas de son cheval, elle errait aussi dans les solitudes de la brande, vastes étendues de terres stériles s'étendant de Corley à Issoudun. Dans ces brandes couvertes de bruyères et d'ajoncs se rencontrent d'anciennes mardeiles, refuges de tribus nomades disparues, et qui servirent de retraites aux royalistes de Nanon, l'un de ses derniers romans.
A l'opposé de ces landes, s'élève le château de Briantes, modeste construction encore debout ; c'est là que les Beaux messieurs de Bois-Doré donnaient leurs fêtes imitées de celles que mademoiselle Scudéry mettait dans ses romans. Au milieu d'un bois de chênes et de châtaigniers, à peu de distance de Sainte- Sévère, la vieille tour Cazeau ensevelie sous le lierre recevait fréquemment sa visite. Le refuge qu'y trouva la belle Edmée de Mauprat Ta rendue à jamais célèbre en Berry. Le petit bois de Vavray, placé sur la route de Nohant à Ghâteauroux, l'attirait beaucoup ; des hauteurs sur lesquelles il étend son sombre feuillage se découvre l'un des plus beaux points de vue qu'il soit possible de rêver. Il n'est guère de site plus magnifique. Imaginez, avec cinquante
lieues d'horizon, un amoncellement de champs, de prairies, de taillis sombres, de haies entre lesquelles scintillent les eaux argentées de quelque ruisseau. On n'y voit point de grands fleuves, de montagnes aux blanches aiguilles, mais un ensemble harmonieux bordé de lointains bleuâtres. Là se trouve, au pied de la montée de Corlay, l'auberge à la toiture de chaume qui servait d'abri à l'amazone les jours d'orage, la ferme dont le lait lui plaisait, et où, plus tard, Bénédict aima si passionnément Valentine. Ces promenades se terminaient inévitablement par un retour au château des Désertes, lequel n'est autre, si on lit avec attention les descriptions du roman qui porte ce titre, que le château de Nohant.
Dès que la jeune femme écrivit de façon à reproduire ses impressions, elle tint un journal qui ne se termina que lorsque sa vie s'éteignit ; vie si laborieuse, qu'on peut la comparer à celle de ces nobles bœufs du Berry, qui, malgré vents ou tempêtes, soleil embrasé ou pluie battante, creusent, doux, bons et patients, leur sillon journalier, jusqu'à la mort...
Les promenades matinales dont j'ai parlé furent consignées dans ce journal, et lorsque, en 1850, elle publia ses romans champêtres, elle dut emprunter aux souvenirs de sa jeunesse, les
fraîches descriptions qui sont le charme de ces idylles.
C'est en raison d'œuvres politiques et de psychologie qu'il a été dit que la plupart des livres de George Sand avaient un reflet des individualités qui vivaient autour d'elle. Comme tous les philosophes, comme tous les romanciers, madame Sand a dû étudier certains caractères, se les assimiler, mais pour en faire des héros de roman dépassant de cent coudées leurs terrestres modèles. Relisez Lelia, et demandez-vous s'il y a jamais eu dans la j)léiade des plus brillants poètes une nature aussi idéale que celle de Stenio. Il en est de même des autres personnages de ses œuvres. Elle était le sculpteur qui, d'un bloc de marbre brut, Grée une figure idéale. Certes, elle a poétisé ses, paysans du Berry; mais entrez dans les chaumières de ces braves gens, asseyez-vous à leurs foyers, faites-les parler, et, s'ils ne croient pas que vous voulez les berner, vous les quitterez frappé de leur retenue, de la finesse de leur réponse, touché du maintien réservé de tous ceux, jeunes et vieux, que vous y trouverez. Est-il besoin, à ce propos, de dire que la plume de George Sand ne s'est jamais laissé entraîner à la recherche du laid, de l'ignoble, à la description réaliste des vices de notre siècle? L'illustre femme n'en suivit pas moins les mou-
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vements philosophiques de son temps, et, tout en aidant à la marche du progrès, elle ne voulut voir que ce qu'il y avait de noble et de beau dans l'être humain. Sentant bien qu'elle était une des dernières lueurs d'une grande époque, il lui répugnait de s'égarer dans des ténèbres qui lui étaient odieuses et dont son âme élevée ne voulait pas soupçonner l'existence. « On n'en est que plus estimable moralement pour n'être point allé jusque-là », a dit Sainte-Beuve de d'Ampère, qui, lui aussi, n'avait voulu jamais pénétrer dans certaines couches de la pensée de la bête humaine. Lorsque la plume s'échappa de la main blanche et inerte de l'auteur de Consuelo et de François le Champi, la muse qui la lui avait confiée put la reprendre sans rougir, mais non sans un sanglot, sans admirer la sérénité de l'âme qui s'envolait vers de plus hautes sphères. Et qui sait? peut-être vers cette étoile bleue, seul témoin de sa prière dans la chapelle du couvent des Anglaises, étoile à laquelle elle avait voué un culte et contemplé toujours depuis lors avec attendrissement.
Et c'est ici le lieu de se demander, avec tant d'autres, quel pouvait bien être l'état d'âme de ces compilateurs besogneux, de ces détrousseurs de correspondances intimes, croque-morts et gamins de lettres qui, en ces temps derniers, ont
ameuté la foule autour des tombes de George Sand et d'Alfred de Musset.
Déchirant de leurs mains sacrilèges le linceul de celui qui fut et est resté le poète de la jeunesse, déployant le suaire de la petite-fille du maréchal de Saxe, vainqueur de Fontenoy, d'une femme qui fut et reste toujours l'une de nos plus grandes gloires littéraires, ils ont étalé en quelque sorte au grand jour les ossements de ces morts illustres, conviant la foule avide de scandales à y chercher avec eux une étincelle du feu divin qui jadis les embrasa.
Sans souci du dégoût que soulevait leur macabre exhibition, on les a vus courir de carrefour en carrefour, de librairie en librairie, dans les brasseries, sur les boulevards, dans les bureaux d'omnibus et de rédaction, exhibant des manuscrits immondes qu'avec une fourberie criminelle ils donnaient comme authentiques. Ne publiant que ce qui favorise la mémoire du poète des nu ils, ils tiennent caché ce qui peut justifier l'abandon que fit George Sand de celui-ci à Venise. Eût-elle pu supporter, sans y perdre sa dignité de femme, le libertinage malsain auquel, de son propre aveu, il se laissait entraîner?
Et ce n'est pas tout : franchissant les monts au cours de ce steeple-chase au scandale, ils en
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sont arrivé à déshonorer les cheveux blancs d'un vieillard jusque-là galant homme ; ils lui ont persuadé qu'il ne perdrait rien de la considération dont ses concitoyens et sa famille l'entouraient s'il mettait sous les yeux du public les trophées de ses juvéniles et bonnes fortunes! Et il le fit ! Comme si, en Italie de même qu'en France, les délateurs des faiblesses d'amour n'ont pas une place à part et ne voyaient pas leurs mains repoussées par qui se flatte d'être un galant homme.
Mais, c'est déjà peut-être trop de lignes consacrées à de tels personnages.
De 1820 à 1831, George Sand resta à Nohant.
Armée pour des luttes intellectuelles qu'elle ne croyait pas si prochaines, trop franche pour se tenir en garde contre ceux qui se font de la chute d'une femme en vue un sujet d'orgueil ou une réclame, elle vint à Paris rompant avec une union qui, depuis treize ans, blessait sa fierté et sa pudeur.
Les arrêts de la Cour de Bourges l'en vengèrent. Elle savait peindre à l'aquarelle, et de ce talent elle croyait pouvoir vivre. M. Jules Simon, présidant une école professionnelle d'orphelines, a raconté avoir autrefois vécu dans le voisinage d'une jeune femme dont la mansarde aux rideaux bleus se trouvait un peu trop près des neiges du toit en hiver, et un peu trop échauffée à la manière
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des plombs de Venise en été; de sa fenêtre, le futur académicien s'émerveillait de la voir constamment peindre et coudre. C'était George Sand... avant la lettre. Il la cita à son jeune auditoire comme un exemple de ce que peuvent la volonté et la persévérance féminines. Mais combien de privations n'eùt-elle pas à supporter ! Elle m'a raconté à cette occasion n'avoir eu à dépenser très souvent que douze sous par jour pour sa nourriture.
« J'apprenais mon métier de littérateur, disaitelle, en allant alors fréquemment au théâtre, mais comme je n'étais pas assez riche pour m'offrir un fauteuil d'amphithéâtre ou une loge, j'avais pris le parti de me déguiser en étudiant, persuadée que je serais plus respectée au parterre sous mes vêtements d'homme, qu'en première loge sous un vêtement de femme. Les poètes de l'école romantique, dont Théophile Gautier était le chef, portaient les cheveux bouclés et tombants sur les épaules. Cela donnait à ces jeunes gens une apparence des plus efféminées, et, c'est certainement à cette mode que je dus de ne pas être reconnue au théâtre, même par mes compatriotes. Dans le jour, je m'habillais tout naturellement comme mes semblables. Dans le Tyrol, en Suisse — mais
là seulement, — je pris la blouse, et toujours, parce que n'ayant pas assez d'argent pour aller en. poste, il me fallait bien aller à pied f. »
Un de ces hasards comme la Providence en fait naître pour les artistes pauvres d'argent mais riches en dons du ciel, la mit en relation avec le poète berrichon Delatouche. Ce versificateur, qui grâce à cette rencontre devra de passer à la postérité, lui demanda pour son journal le Figaro quelques articles de critique littéraire ou politique. Elle les donna sans les signer ; ils étaient
1. C'est au cours de ces excursions, faites le bâton de touriste à la main, et qui nous valurent les Lettres d'un voyageur, que se passa un fait peu connu et tout en l'honneur de madame Sand et de M. F. Buloz, le célèbre fondateur de la Revue des Deux Mondes, qui me l'a raconté lui-même.
Elle se trouvait à Venise avec quelques-uns de ses compatriotes, lorsque l'un d'eux, et non le moins aimé, fut entraîné dans une maison de jeu où il perdit jusqu'à dix mille francs. L'imprudent joueur n'était pas, en ce moment-là, en situation d'acquitter cette dette d'honneur : il ne lui restait d'autre alternative que le suicide ou le déshonneur. Madame Sand n'hésita pas un instant : elle écrivit au directeur de la Revue de lui prêter cet argent. Par retour du courrier, M. F. Buloz, qui avait pour son collaborateur une véritable affection, envoya la somme demandée, n'y mettant qu'une seule condition, c'est que cet argent lui serait remboursé en copie. L'auteur de Yaleniine se mit au travail et, successivement, envoya de Venise à Paris plusieurs romans. « Je fus tellement touché, m'a dit M. Buloz, de l'énergie de George, — il ne l'appelait jamais autrement, — émerveillé de la valeur littéraire de ses romans, que je ne voulus jamais qu'elle pavât sa dette.
frappés au coin d'une spirituelle gaieté, mais gaieté tellement satirique que Dame Censure — en ce temps-là fort susceptible, — se fâcha; la jeune femme dut cesser cette collaboration. Cette causticité des jeunes années ne s'est reproduite que bien rarement dans ses écrits ; on la retrouvait dans quelques-unes des scènes de son théâtre champêtre, et aussi dans sa correspondance intime, mais alors, elle se trouve toujours mitigée par quelques mots de tendresse enjouée.
Le succès au Figaro de ses articles anonymes, lui indiquèrent la voie dans laquelle elle pouvait entrer. C'est donc à cette époque, qu'en collaboration avec un autre de ses compatriotes, Jules Sandeau, elle écrivit Rose et Blanche, péché de jeunesse dont ni l'un ni l'autre n'aimait le souvenir. La collaboration se rompit brusquement. Elle eût été durable, si celui à qui elle devait être doublement précieuse ne l'eût étourdiment et pour toujours brisée, par sa faute, faute dont il eut des regrets jusqu'à sa mort. Faut-il le regretter au point de vue littéraire? Non, certes, car chacune de ces éminentes personnalités a largement récolté sa moisson de succès et de renommée.
On touchait à l'heure où l'école dite romantique rompait brusquement avec la grande littérature
du passé. Sans renier les maîtres dont son esprit était nourri, George Sand se mit avec les novateurs, attirée, comme toujours, vers ce qui lui paraissait jeune, progressif et militant. Elle se laissa entraîner dans l'orbe d'une pléiade brillante entre toutes, et dont l'éclat se perpétuera longtemps après qu'aura disparu le siècle qui en vit les premières étoiles.
Indiana et Valentine furent des essais qui furent ses coups de maître.
Des théories sur le mariage, exposées avec une trop virile amertume, attirèrent la foudre sur la jeune romancière. Elle y fut sensible, et s'excusa en prétextant son inexpérience. Un esprit fin d'alors, littérateur distingué, M. Désiré Nisard, lui reprocha dans un article de critique célèbre, d'avoir fait de la haine du mariage le but de ses livres, ajoutant « qu'il eût été plus héroïque à qui n'avait pas eu le bon lot de ne pas scandaliser le monde avec son malheur ». Conseils aisés à suivre si la perfection était notre partage, et si les cœurs hautement placés ne ressentaient pas plus vivement l'injure et l'oppression que les âmes viles.
Et en réalité, le roman d'Indiana peut ne pas être considéré comme une apologie de l'adultère, puisqu'il n'y eut pas d'adultère commis ; de même pour le Secrétaire Intime, Simon, André et Valen-
tinc. Dans ce dernier, a dit l'auteur avec raison, « la fatalité intervient pour empêcher la femme coupable de jouir par un second mariage d'un bonheur quelle n'avait pas su attendre ». Il ne dépendait en effet que du romancier qu'il en fût autrement. Feuilletez Lelia, et dans ces pages d'un lyrisme exalté, vous ne trouvez aucune allusion au mariage. Reste Jacques, étude toute de sentiment sur laquelle les opinions ont différé et différeront toujours.
« Il faut des époux assortis », assure un vieil adage, et la loi récente du divorce semble avoir été édictée pour venir en aide à quiconque en méconnaît la sagesse. George Sand, dans sa jeunesse, n'a pas vu différemment que nos législateurs d'aujourd'hui. « Je ne veux pas le mariage autrement que l'a voulu Jésus, Saint Paul et le chapitre VI du titre V du Gode civil », disait-elle à ceux qui ne pénétraient pas sa pensée. Et pour conclure, n'a-t-elle pas fait dans Mauprat la plus belle apologie du mariage?
Quand elle écrivit Lelia, George Sand avait atteint le point culminant d'où l'âme tombe dans une catastrophe finale ou s'élève par un vigoureux coup d'aile vers les régions sereines que ne troublent plus ni les orages de la foi, ni les tourmentes du cœur. Les maladies les plus cruelles ont aussi
parfois de ces phases : après la crise la plus effrayante, la guérison se fait tout à coup, comme par miracle.
Avant ce paroxysme d'une souffrance morale qui la fît songer au suicide, elle avait donné ses premières Lettres d'un Voyageur. Oh ! comme elle se trouve tout entière dans ces pages d'une fougueuse éloquence et d'un lyrisme inimitable. De quelles lueurs n'est pas illuminé ce cœur qu'enflamme à la fois et les beautés de la nature alpestre et l'amour qu'elle ressent pour un grand poète! Qui ne se la représente alors, jeune, belle et pleine de sève, enthousiaste de l'Apennin, du flot bleu qui déferle sur les lagunes de l'Adriatique, et de Musset qu'elle aime d'une tendresse à laquelle, comme dans toutes les affections féminines, se mêle quelque chose de maternel.
« Quand nous nous sommes quittés, écrit-elle de Venise à l'auteur des Nuits, j'étais fière et heureuse de te voir rendu à la vie, attribuant à mes soins la gloire d'y avoir contribué. » Et de quelle auréole n'entoure-t-elle pas le front de cet enfant du siècle, qui, comme Pulchérie, la sœur de Lelia, croyait que volupté et plaisir étaient synonymes d'amour. Avec l'espoir de l'éloigner du sentier où une rechute semblait inévitable, elle lui rappelle ce qu'il a été et ce
qu'il aurait pu être : « Tu te sentais jeune, tu croyais que la vie et le plaisir ne doivent faire qu'un. Toutes les pierres précieuses de la couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beauté, le génie et jusqu'à l'innocence de ton âge que tu voulus fouler aux pieds, enfant superbe! Tu abjuras en vain le culte de la vertu ; tu aurais été le plus jeune des lévites; tu aurais desservi ses autels en chantant sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et le blanc de la pudeur aurait paré ton corps frêle d'une grâce plus suave que le masque et les grelots de la vie... »
A cette évocation d'un passé et d'un avenir radieux, la muse du poète répondit par des sanglots :
« Il en est d'immortels. »
Lelia fut écrit en 1833. Œuvre de larmes, de désespoir et de désenchantement amer ; colère d'une âme blessée s'exhalant contre ceux qui, l'ayant aimée l'avaient trahie; révolte contre ellemême et révolte contre Dieu, contre l'homme et ses lois égoïstes; anathèmes d'un tel lyrisme qu'on en oublie l'audace insensée pour ne plus en admirer que la poésie. Son grand cœur avait aimé comme les grands cœurs aiment : largement et sans compter. Son erreur fut de vouloir chérir des êtres parfaits lorsqu'il n'y a que des
hommes à aimer; de chercher presque un Dieu dans un amant, lorsqu'il n'y a ici-bas ni amour entièrement idéal, ni nature humaine qui soit
divine.
C'est à Nohant, son port de refuge dans les crises morales, qu'elle se retire alors et veut mourir. Sous les frais tilleuls où s'écoula son enfance, elle désire, oiseau blessé, se recueillir, puis en finir brusquement avec la vie. Là, dans cette calme campagne, se trouvent la tombe de son père, celle de la grand'mère qui l'éleva, de ceux qui l'avaient réellement aimée.
Elle avait écrit à la plupart de ses amis de l'oublier; et à d'autres, elle demanda d'accourir pour en faire les dépositaires de ses dernières volontés. Tous vinrent et lui firent entendre le sévère langage du devoir, ce que l'abandon de deux enfants qu'elle aimait aveuglément aurait d'odieux, la perspective d'une grande place à
prendre dans les questions sociales qui, à cette époque troublée, de tous côtés se posaient.
En ce moment suprême, un philosophe, Pierre Leroux, vient fraternellement s'asseoir à son foyer. Il trouve en elle un auditeur attentif, un disciple qui, bientôt, devient plus ardent que le maître. Jean Reynaud découvre à ses yeux des perfections nouvelles, en lui envoyant son beau livre Ciel et Terre. Le sombre visage de Lamennais s'éclaire et s'adoucit aux appels que lui fait George Sand, esprit toujours religieux mais prompt aux réformes. Guéroult, au nom d'une secte nouvelle, celle de Saint-Simon, accourt, explique sa doctrine et la supplie de joindre son nom à ceux d'un groupe d'hommes, jeunes, obscurs, mais qui, un jour, seront célèbres. Elle ne veut appartenir à aucune Église, mais elle promet de combattre pour tout ce qui sera progrès. Des prolétaires, conduits par Agricol Perdiguier, un ouvrier représentant du peuple à l'Assemblée constituante, lui font un émouvant récit des sanglantes rivalités du Compagnonnage en France ; ils s'engagent à les faire cesser, si elle veut les y aider en prêchant dans un beau style la concorde et la fraternité. Ils voient George Sand attendrie, et ils se retirent sûrs de son appui. Puis, c'est Néraud, le mystérieux Mal-
gâche des Lettres d'un Voyayeur, qui lui apporte ses belles collections de la flore tropicale, et la botanique devint aussitôt chez elle un entraînement. C'est un sage, voisin de campagne, Rollinat, conseiller de toutes les heures, son Pylade, comme elle aimait à l'appeler, qui, pour être le plus persuasif de ses amis, n'eut qu'à faire vibrer les cordes de son cœur, plus ouvert aux effusions maternelles qu'à celles de l'esprit et des sens.
Alors, plus d'hésitation. Éloignant d'elle les sombres voiles qui l'attristent, refoulant dans un oubli profond ce que son passé a de douloureux, elle scelle comme dans un tombeau qu'on n'ouvrira plus, ce qu'elle sent encore en elle de dangereux élans et de juvénile passion.
De même que la cire reproduit un module en en faisant mieux ressortir le fini, George Sand s'assimile les idées nouvelles et passe avec une imperturbable facilité, d'une période littéraire à une période philosophique et socialiste. Si peu nombreux sont les réformateurs, que le gouvernement paternel de Louis-Philippe, plus amusé qu'effrayé de leur audace, les laisse dire. Le nouvel apôtre trouve plaisant de publier dans l'Epoque, feuille ministérielle, le Péché de monsieur Antoine, un roman préconisant les associations ouvrières
et les désignant déjà comme la seule voie de salut ouverte aux travailleurs. Le Globe, journal saintsimonien, publie de belles lettres à Marcie. Le Prince paraît dans la Revue des Deux Mondes et va stigmatiser comme d'un fer rouge Talleyrand dans son château de Valençay. Spiridion, commencé à Nohant, est achevé dans la chartreuse de Valdemosa de l'île Mayorque. Il est dédié à Pierre Leroux, « ami et frère par les années, père et maître parles vertus et la science». Cette dédicace en dit assez clairement les tendances. Selon sa promesse à Perdiguier et ses amis, elle écrit le Compagnon du tour de France; les rixes d'ouvriers cessent comme par enchantement. Une confraternité touchante lui succède.
Grande fut la surprise des hommes de 1848, époque à laquelle nous arrivons, lorsque la République, leur rêve, devint une réalité. Ils s'y attendaient si peu, que le pouvoir en leur tombant des nues les prit au dépourvu. Ils l'avaient souhaité vaguement ce pouvoir, pour mettre en pratique leurs nébuleuses conceptions; l'ayant, il ne servit qu'à leur confusion.
On vit, en 1848, ce qui ne se verra sans doute jamais plus en France : un poète gouverner tout un peuple en ébullitionpar la seule éloquence; une femme de lettres glorifier ce peuple pour mieux
le maîtriser en lui disant qu'il était grand et bon ; des avocats obscurs, de très honnêtes hallucinés transformés du jour au lendemain en Lycurgues et en Solons.
Lorsque les prolétaires virent s'évanouir le mirage que des rêveurs imprudents avaient fait apparaître à leurs yeux, la misère et la colère les jetèrent dans l'émeute. Ils firent les sanglantes journées de Juin malgré les voix amies et désolées qui leur criaient de se résigner et d'espérer. Oh ! combien profonds furent les regrets de ceux qui, de bonne foi, avaient cru qu'il suffisait de tenir en main les rênes d'un attelage pour éviter les bornes du chemin!
George Sand versa des larmes silencieuses, larmes de sang, sur son peuple mitraillé « auquel pourtant, disait-elle, il fallait pardonner son égarement, puisque Dieu permettait qu'il se trompât » .
Comme autrefois, comme toujours, elle avait cru rencontrer la perfection dans les hommes. Ceux de 48 furent intègres, mais incapables, en tant qu'hommes politiques. Elle rejeta loin d'elle la plume qui l'avait trahie, et, fuyant Paris fumant et ensanglanté, elle vint demander une fois encore aux ombrages du Berry la paix dont son cœur avait tant besoin.
En 1850, elle vint donc à Nohant, profondé-
ment attristée de voir la République de 1848, un instant son idéal, tuée par ceux-là mêmes qui l'aimaient le plus, par des républicains d'une haute intégrité, mais absolument dépourvus de science politique. « Vous me demandez, m'écrivaitelle de Nohant, le 24 septembre 1848, dans quel journal j'écris. Je n'écris nulle part en ce moment, du moins je ne puis dire ma pensée sous l'état de siège. Il faudrait faire aux prétendues nécessités du temps des concessions dont je ne me sens pas capable. Mon âme a été brisée, découragée pendant quelques jours; elle est encore malade, et je dois attendre qu'elle soit guérie. » Autre lettre, du 13 février 1849 : « Quant à moi, je ne veux pas écrire au courant de la plume pour le public en ce moment-ci, et c'est précisément pour ne pas me laisser entraîner par l'émotion. Je ne suis pas toujours aussi calme que je le parais. J'ai du sang dans les veines tout comme un autre, et il y a des jours où l'indignation me ferait manquer à mes principes, à la religion qui est au fond de mon âme. J'obéis donc à la prudence, comme vous le dites fort bien, mais ce n'est pas à cause de moi; je n'ai pas cette qualité-là en ce qui concerne ma sécurité personnelle; mais la passion fait du mal aux autres : elle est un mauvais enseignement t un
magnétisme funeste. J'ai assez de vertu pour me taire, mais je n'en aurais pas assez pour parler toujours avec douceur et charité. Croyez-bien que la charité seule peut nous sauver. »
Gomme c'est en ce moment que, par lettres, commencèrent mes rapports avec l'illustre femme, je dirai, ainsi que je l'ai indiqué plus. haut, quelle fut l'origine bien étrange de l'affection presque filiale dont elle m'honora en 1860, c'est-à-dire dix ans après ma première épître à Nohant.
A la suite d'une collaboration trop passionnée, sans doute, dans un journal créé expressément dans la Charente, pour soutenir la candidature du général Cavaignac, je dus, volontairement, quitter la France, dans la crainte d'être, comme tant d'autres, envoyé en exil ou déporté à Lambessa. De 4848 à 18o0, avec l'audace du jeune âge, j'avais écrit à George Sand sans avoir eu jamais l'honneur de lui être présenté. Elle avait daigné me répondre plusieurs fois, et, en m'embarquant, à Anvers, pour les Indes orientales, sur le navire belge, le Rubens, j'emportai avec moi ses lettres qui furent la seule compensation que j'aie jamais obtenue de mes campagnes politiques.
Un mois après mon départ d'Anvers, le Rubens
se perdait totalement sur les récifs des Iles du Gap-Yert. La catastrophe eut lieu pendant une nuit de Noël, à trois heures du matin. Par un hasard miraculeux, je sauvai mes autographes. Le sinistre avait été complet, si complet que, lorsque à Port-Praya, l'une des îles de l'archipel, je me présentai devant un jeune Portugais, Francisco Cardozzo de Mello, j'étais aussi peu vêtu qu'au moment où le Rubens s'était perdu.
— N'avez-vous rien sauvé? me dit en très bon français M. de Mello.
— Rien, répondis-je, sauf ceci.
Et je lui tendis les lettres de madame Sand dans l'espoir que ce nom pouvait bien ne pas être inconnu à un étranger dont la connaissance de notre langue paraissait parfaite.
A peine eut-il jeté les yeux sur les signatures, que ses yeux s'animèrent; il battit des mains joyeusement, puis remettant les lettres dans leurs enveloppes, il me prit par le bras en disant : « Je vous enlève; vous êtes mon hôte. Ces papiers prouvent que vous avez été distingué par le plus grand littérateur de votre pays, par un génie pour lequel, mon père, mort ici dans la déportation en raison de ses idées avancées, professait une ardente admiration. En vous accueillant, en vous donnant les moyens, ainsi qu'à vos com-
GEORGE SAND A NOUANT. Til
pagnons d'infortune, de vous embarquer de nouveau, j'honorerai la mémoire d'un père que je chérissais et qui eût agi comme je vais le faire moi-même. »
Grâce à cet homme excellent, je revins en Europe. Je ne fis que traverser Paris pour aller prendre à Southamplon un des bateaux de la malle des Indes. Madame Sand était à Nohant, mais je ne manquais pas, avant de quitter la France, de lui écrire comment, grâce à son nom, j'avais pu ainsi que l'équipage du Rubens échapper aux fièvres mortelles des îles du Cap- Vert.
Onze ans plus tard, dont dix passés hors de France, je lui fus enfin présenté à Tamaris, où, grâce au soleil de la Provence, elle se remettait d'une attaque de fièvre typhoïde qui avait failli l'emporter.
En 1863, elle m'invita à aller la voir en Berry. Pendant une longue période, à chaque anniversaire de mon naufrage, aux joyeux réveillons de Noël, au milieu des plaines couvertes de neige qui entouraient le vieux château de Nohant, dans le silence du dehors, et quand le feu pétillait dans l'àtre, George Sand, déjà plusieurs fois grand' mère, aimait que je racontasse à ses petits enfants les péripéties de mon naufrage. Combien,
alors, je me trouvai loin de l'Archipel du Cap- Vert, et depuis, hélas ! combien d'années sans qu'elle ait souri à mon récit !
Il nous faut revenir à 1850.
Ce fut aussitôt après l'élection de Louis-Napoléon-Bonaparte, et pour écarter les pensées amères dont les lettres que j'ai citées sont remplies, qu'elle commença la publication de ses romans champêtres. Ils ramenèrent à la muse du Berry, bien des esprits qui s'étaient éloignés de l'Egérie politique. En 1861, malade de la fièvre typhoïde, elle vint à Tamaris, près de Toulon, où elle composa le roman qui porte ce nom. La convalescence fut longue, et elle l'employa à herboriser, à faire des excursions sur les côtes de la Méditerranée, visitant les gorges d'Ollioules, Saliès-Pont, Garquénanne, et jusqu'à la riante chartreuse de Mont-Rieux, placée dans l'un des sites les plus heureux et les plus fertiles de la Provence. Elle
faisait ces promenades en voiture, conduite par un homme du pays à la fois cocher et propriétaire d'un cheval que son maître appelait M. Botte. Bête et cocher s'adoraient, et c'était justice, car M. Botte traînait la voiture dans des endroits où des chevaux de prix eussent lâché pied. Un jour, m'a raconté madame Sand, arrivée au sommet d'un escarpement qui avait fait suer la bête, je dis à mon cocher :
« — Allez me chercher tout de suite du lait dans cette maison que vous voyez là-bas.
» — Je le ferais avec plaisir, madame, répondit celui-ci, dans le cas où M. Botte n'aurait pas besoin de mes soins; mais il a chaud, ce pauvre ami, et avant que d'aller chercher votre lait, il faut que je le bouchonne... à moins que madame ne veuille bouchonner M. Botte.
» — Comment ! tu voudrais me faire étriller ton cheval?
» — Té, et pourquoi pas?... Alors, pas de lait.
» — Donne-moi de la paille, lui dis-je; tu es un brave homme, ton cheval est une bonne bête, et... je veux boire.
» Et pendant que le cocher allait chercher le lait, je frottai consciencieusement M. Botte, car j'ai toujours eu la passion des bêtes!... Beaucoup d'autres passions n'ont pas été si heureuses, et
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j'en sais qui m'ont coûté fort cher... Combien j'en suis punie par qui parle de moi sans me connaître, sans savoir ce que, jeune femme, j'ai souffert; sans le moindre souci de ma vie laborieuse et de mon dévouement aux causes généreuses, lorsqu'il y avait quelque mérite à en avoir ! »
C'est à ses romans champêtres et à son théâtre que George Sand devra sa gloire littéraire la plus pure et la moins contestée. Si le Mariage de Victorine, cette touchante conclusion du Philosophe sans le savoir de Sedaine, François le Champi, Claudie, le Marquis de Villemer, apparaissent rarement sur l'affiche du Théâtre-Français, c'est parce que presque tous leurs premiers interprètes ont disparu, et que la nature se montre avare de grands comédiens.1?
Héros du livre ou de la scène, elle les peignit non tels qu'ils sont, mais comme ils devraient être. C'est la perfection qu'elle cherchait toujours dans l'humanité, persuadée que si celle-ci vaut moins qu'on ne le pense, elle est supérieure à ce que l'on en dit. Otant leurs manteaux de pourpre aux rois de la tragédie comme aux héros des poèmes épiques, elle en a couvert les robustes épaules des laboureurs et des simples filles des champs. François Millet fît plus par un beau soir d'été, lorsque l'Angélus tintait de village en village
sur la campagne déjà assombrie : il divinisa un couple de moissonneurs. C'est du ciel vers lequel les natures d'élite ont souvent les yeux fixés, que l'inspiration descend sur les passionnés de l'idéal et les rend immortels.
Et à propos de ces humbles travailleurs des champs, il convient de citer ce passage de Tolstoï : « Je voulais me tuer, — a-t-il écrit, quand lui aussi eut ses moments de défaillance, — lorsque j'eus l'idée de regarder vivre l'immense majorité des hommes, ceux qui ne se livrent pas, comme les classes soi-disant supérieures, aux spéculations de la pensée, mais qui travaillent et souffrent, qui pourtant, sont tranquilles et résignés sur le but de la vie. Je compris qu'il fallait vivre comme cette multitude, rentrer dans sa foi simple ».
Après 1848, nous avons vu que George Sand s'était remise elle aussi à voir vivre le paysan et elle y gagna cette paix morale qui ne la quitta plus. C'est encore une partie de son existence qu'elle nous fit connaître, lorsque, lassée et désabusée, elle abandonna les études philosophiques et sociales pour s'adonner aux récits champêtres et à des contes de grand'mère. Jeune fille, elle avait connu plus d'un Landry et plus d'une petite Fadette en les traitant de pair et compagnon dans les jeux de son enfance. Et c'est aussi pourquoi
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l'analyse de son œuvre, quoi qu'on fasse, aboutira toujours à une inévitable biographie !
En 1864, les charges du château et de ses dépendances devenant trop lourdes malgré un travail incessant, elle acheta à Palaiseau, une petite propriété qu'elle abandonna bien vite après y avoir dépensé des sommes énormes en frais d'installation.
Cette fois, elle rentra pour toujours dans son cher Nohant, là où était la tombe de son père, celle de la grand'mère qui l'avait élevée, celle aussi de l'irascible Descharlres, et où, elle-même souhaitait reposer à jamais. Dans le cours du procès en séparation, qu'elle plaida et gagna sans difficulté, elle faillit perdre cette retraite si chère.
Quel cri de douleur ne fit-elle pas entendre alors ! 11 sera impossible de le passer sous silence toutes les fois qu'on parlera de Nohant. « 0 grand'mère, s'écrie-t-elle, lève-toi et vient me défendre! Déroule ce linceul où j'ai enseveli ton corps brisé par son dernier sommeil ! Que tes vieux os se redressent; viens me secourir ou me consoler. Si je dois être à jamais bannie de chez toi, suis-moi au loin. Gomme les sauvages du Meschacébé, je porterai ta dépouille sur mes épaules, et elle me servira d'oreiller dans le désert. »
Nohant lui resta : « Ces sillons de terres brunes
et grasses; ces gros noyers tout ronds, ces petits chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce cimetière plein d'herbes, ce petit clocher couvert de tuiles, ce porche de bois brut, ces grands ormeaux délabrés, ces maisonnettes de paysans entourées de leurs jolis enclos, de leurs berceaux de vigne et de leurs vertes chènevières, tout cela, disait-elle, devient doux et cher à la pensée quand on a vécu longtemps dans ce milieu calme et silencieux. »
La guerre de 1870, lui valut de mortelles tristesses. Le bourg de Nohant et une partie du Berry fut atteint par la peste noire. En voyant passer sur la route boueuse et glacée qui borde son parc, de jeunes conscrits à peine vêtus, pieds nus parfois, sans notion du métier des armes, elle eut des mots cruels à l'adresse de ceux qui avaient fait aboutir à une telle guerre. Elle traita aussi durement ceux qui envoyaient tant d'innocentes victimes en captivité ou à la mort.
Avant tout, par-dessus tout, George Sand était mère, et quel cœur de mère française ne fut alors brisé par la douleur? Son jugement sur Gambetta, sévère d'abord, se modifia par la suite, et, l'une des premières, elle reconnut que le siège de
Paris si héroïquement supporté par une population que le froid et le manque de vivres décimaient, avait sauvé l'honneur de la France.
« ...Tout semble perdu, fors l'honneur », m'écrivait-elle après Sedan.
Voici l'extrait d'une autre lettre inédite, datée du 2 février 1871, c'est-à-dire cinq jours après la lever du siège. On y verra combien elle était préoccupée de la situation où se trouvaient ceux qu'elle aimait :
« N'aie pas de chagrin, n'en ayez pas, vous avez tous fait votre devoir, et le monde entier, même la nation qui combat contre vous, vous rend hommage et justice. Le malheur ne tache pas et si la France est dans le sang, elle n'est pas dans la boue. Je t'écris comme je pense, et je dois t'envoyer ma lettre ouverte : c'est la consigne militaire ; cela ne me gêne pas. Je n'ai rien à dire, moi, que je ne puisse dire au monde entier.
» A présent, il faut faire la paix, l'obtenir la meilleure possible, mais ne pas s'obsliner à la guerre par colère et par vengeance de nos malheurs. Il y aurait bien des choses à dire sur les causes multiples de tant de revers; ce n'est pas le moment. Je n'ai pas voulu publier une ligne contre qui que ce soit, mais je sais bien que tout eut mieux marché si nous avions eu un gouver-
nement régulier en province. Le pays réclame ses droits, il faut les lui rendre. Il votera bien, je l'espère, il voudra ce que veulent l'équité et l'humanité.
» Écris-moi bien vite; j'ai reçu ta lettre du 17 par ballon; celle d'Harrisse après, et ce matin une de Berton. Son fils est cruellement malade. Le pauvre cher enfant ! Que je vous aime tous, mes pauvres amis! Que je désire la paix, que j'ai besoin de vous serrer contre mon cœur déchiré et meurtri par l'inquiétude! Nous ne dormions plus, nous mangions en nous reprochant d'avoir encore du pain quand vous n'eu aviez plus.
» Je suis inquiète de Marchai; inquiète aussi de M***, dont tu ne me parles pas. Et Eugène Lambert ! Tu m'as dit qu'ils avaient déménagé à temps, mais l'enfant n'est-il pas malade par suite des privations ! Oh ! que d'innocents sont morts de misère et de maladie, sans compter les bombes ! Cruelle, atroce chose que la guerre. Harisse m'a raconté votre dîner chez Magny le jour où tu as reçu ma lettre l'annonçant que le colonel, ton frère et son fils, étaient prisonniers à Coblentz. Ce brave Magny, dis-lui mes amitiés et à madame Lambquin aussi si bonne pour les blessés et à Sarah si dévouée pour eux. Je suis inquiète de Glerh ; il était malade au commencement du siège.
Et Raymond? J'ai vu son nom dans les journaux, mais depuis? Et la pauvre B***, dans quelle misère elle doit être ? Je dois avoir quelques sous chez Boutet. Porte-lui quelque chose, délicatement! Il faudrait savoir aussi si M*** a de quoi manger. Et Fréville? Peut-être mort de faim? Que de malheureux sans ouvrage et sans ressources? Enfin donne pour moi quelques secours à ceux qui sont trop fiers pour demander. Je me demande, moi, si toi-même tu n'es pas au dépourvu ! Prends, puise, tant qu'il y aura de l'argent dans ma petite bourse; ici, nous n'avons rien, que des impôts à payer... Vois les Boutet, dis leur que je les aime; dis à Cadol que sa femme et son enfant vont bien, que je leur ai cautionné un crédit à Bruxelles chez un banquier. J'espère qu'au moment même ou tu seras libre, tu arriveras chez nous.