GEORGE SAND
Je n'ai point à parler ici de toutes les idées que George Sand a effleurées, des sciences naturelles qu'elle a étudiées, du bien qu'elle a fait, des proscriptions dont elle préserva des républicains de 1848 — grâce à son intervention auprès du prince Napoléon — et enfin des pays qu'elle a si poétiquement décrits et de ceux qu'elle a devinés sans les voir. Poésie, science, philosophie, arts, George Sand aborda tous les genres, et il lui a suffi de toucher de son style d'or à un sujet quelconque, pour l'idéaliser et lui donner un caractère de grandeur indélébile. Je me bornerai à dire comment sa vie s'écoulait à Nohant.
A neuf heures du matin, été comme hiver, une domestique berrichonne, au tablier imma-
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culé et à la coiffe bien épinglée, entrait dans la chambre de George Sand pour la réveiller, lui servir un très léger déjeuner, du café, et pour lui remettre ses lettres, ses journaux et les livres que des auteurs inconnus ou célèbres lui envoyaient.
George Sand lisait tout, répondait à tout, n'encourageait jamais un débutant qu'elle jugeait incapable d'écrire; mais elle conseillait à chacun de travailler, « le travail étant, disait-elle, une nécessité et un bienfait ».
A midi, elle descendait dans la salle à manger, où sa jeune famille et ses invités prenaient leur repas. Cette famille se composait de son fils Maurice, de madame Maurice Sand, petite- fille de Houdon et de Raoul Rochette, de deux fillettes, Aurore et Gabriel le, leurs enfants. Après de tendres embrassades aux siens, une cordiale poignée de main aux amis, une caresse à son vieux chien Fadet, une mie de pain aux oiseaux, madame Sand conviait les personnes présentes à une promenade dans le jardin ou dans le bois. Elle visitait une à une les fleurs qu'elle aimait, leur parlait quelquefois, recommandant bien de ne pas les couper, de les laisser vivre ! On restait dehors en s'entretenant toujours gaiement jusqu'à deux heures. Elle rentrait alors dans sa bibliothèque
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pour donner une leçon à ses fillettes ou travailler, calme et souriante, au milieu de leurs jeux. Sa table de travail était encombrée de poupées et de joujoux. Quoique souvent perdue dans ses rêveries, elle n'en suivait pas moins de son regard tendre les ébats des enfants; Fadet y jouait un rôle. Plus les jeux étaient fous et bruyants et plus le visage de la grand'mère rayonnait de joie et de bonheur intérieur.
A six heures précises, le dîner. L'été, après une nouvelle visite aux fleurs du jardin, on rentrait au salon, où madame Sand faisait danser les enfants jusqu'au moment du coucher. Souvent, elle restait devant son piano sans s'inquiéter des personnes présentes. Elle jouait de préférence du Mozart, des airs d'Espagne ou encore de vieux refrains berrichons qu'elle avait appris dans son enfance lorsque, avec son frère Hippolyte, elle allait danser la bourrée aux fêtes des villages voisins.
Les enfants couchés, et après une partie de dominos et de cartes, elle confectionnait avec une adresse de fée des robes pour les poupées d'Aurore et de Gabrielle, ses deux petites -filles, ou des costumes pour les marionnettes de son fils. Parfois aussi, elle faisait des dendrites, sorte d'aquarelles imitant les dessins que l'on trouve
sur les pierres carbonisées, ou encore des patiences jusqu'à une heure avancée de la nuit.
Pendant quelques-unes de ces silencieuses veillées, lorsque la neige tombait sur la campagne déserte ou quand, au printemps, par les fenêtres entr'ouvertes, les chants du rossignol- se mêlaient aux causeries, Flaubert, Tourgueneff et bien d'autres personnages en renom, lurent plusieurs de leurs œuvres inédites. Dumas fils y apporta son manuscrit de Y A [faire Clemenceau. En échange de quelques belles pages purement descriptives faites par George Sand pour ce roman, Dumas émailla la comédie du Marquis de Villemer des épigrammes du duc d'Aléria. Elle y lisait aussi elle-même, et très rapidement, à ses enfants et à ses amis en villégiature, les romans qu'elle venait d'achever. Un jour, après une œuvre de longue haleine, un ami l'engagea à prendre quelques jours de repos. « Bah! lui répondit-elle, à quoi bon? Le cerveau est un mécanisme qu'il faut toujours tenir en activité. Quand je finis un livre, je dis adieu à mes personnages, et je me console de leur départ en me créant de nouveaux amis. » Pourtant, après le roman de Cadio, la transition ne se fit pas aisément. L'action se passe en Vendée, au temps des noyades sur la Loire, « le fleuve révolutionnaire », ainsi que le désigna l'infâme Car-
rier. L'auteur pleura, souffrit si bien en s'identifiant aux victimes innocentes des noyades de Nantes, que, son livre terminé, elle fut comme brisée et malade pendant plusieurs jours.
Voici un touchant incident de l'une de ces soirées intimes. Un soir, après dîner, madame Sana nous dit qu'elle allait lire V Eléphantblanc ou la Fleur sacrée, un conte moitié réel, moitié fantastique, qu'elle avait terminé clans la journée.
Lorsque, à neuf heures, la lecture commença, les deux petites filles n'étaient pas encore couchées. La plus jeune, Gabrielle qu'on engagea à se retirer, demanda à rester. Chacun pensa qu'elle allait s'endormir, car l'introduction la fit beaucoup bâiller. Mais, dès que le récit devint plus vif, elle écouta avec une attention qui étonna tout le monde. La chose finie, elle dit bonsoir à sa grand'mère en lui disant que c'était bien joli, puis elle alla tomber dans les bras de sa mère en sanglotant. Qu'y avait-il? On fut inquiet. Étaitelle malade? S'était-elle fait mal? Non, c'était la mort de l'éléphant qui brisait son petit cœur, et la mère pleurait aussi.
— Quel succès, ô mes amis ! nous dit George Sand. Il fallait bien cela pour me payer de ma peine, car les recherches qu'il m'a fallu faire à
l'appropriation d'un sujet fantastique à la réalité scrupuleuse m'a beaucoup fatiguée.
Les veillées littéraires étaient des exceptions, car en dehors des heures du travail, il était interdit de parler littérature autour de la table de Pierre Bonnin. L'auteur de Salammbô, que madame Sand affectionna comme on aime un fils malade, comme elle avait aimé le graveur Manceau, Chopin, qui partit irrité de Nohant parce que madame Sand lui refusa sa fille le sachant depuis longtemps condamné à une mort prématurée, avait seul le privilège de tout dire contre ses confrères, les gens en place, les Bouvards et les Pécuchets.
Un jour que Flaubert s'était exaspéré plus que de coutume contre ses éditeurs ou un « bourgeois » quelconque, Maurice Sand, qui voyait sa mère fatiguée, imagina, en ma compagnie et celle de ses fillettes, d'organiser un charivari dans la salle à manger, voisine du salon où se trouvait le pourfendeur des bourgeois. Au premier coup frappé sur les pincettes, Flaubert vint vers nous, bondissant, indigné, criant qu'on ne s'entendait plus et que nous étions d'un bas comique. Madame Sand, qui le suivait, avait, de son côté, pris une pelle et s'était, pleine d'entrain, jointe à nous. Flaubert prit la fuite comme un homme qu'on
assassine, mais pour revenir au plus vite, costumé en femme andalouse, un tambour de basque à la main et dansant le plus désordonné des fandangos.
C'était dans le calme profond dont Nohant est enveloppé la nuit qu'il fallait entendre l'auteur des Lettres d'un voyageur parler des hommes et des choses de son temps. Elle le faisait avec une grande élévation d'idées et une épuisable indulgence. Silencieuse toujours devant une personne qui lui était étrangère, elle s'animait et devenait communicative dans l'intimité. Qui ne l'a jamais entendue, à l'heure des veillées, avec deux personnes tout au plus autour d'elle, ne l'a jamais connue. Nullement pessimiste, heureuse de vivre, elle était persuadée que nous valions, sinon mieux du moins autant que nos pères. Ses luttes contre les désespoirs de Flaubert étaient continuelles. On a pu voir, par les lettres maternelles qu'elle lui adressait, son désir de relever le moral de ce grand écrivain, qui ne voulait voir de notre planète que ce qu'elle a de triste et de misérable. La littérature naturaliste, qui commençait à s'affirmer chez quelques auteurs d'un grand style, l'affligeait, car elle croyait y trouver un signe de décadence. Le groupe Carpeaux, placé en plein Paris et décorant extérieurement le grand Opéra,
lui fournit une nouvelle preuve de cette chute future : «Jamais, disait-elle, Taglioni n'eut cessé de protester contre une telle personnification de son art. »
Elle avait aussi tout un trésor de souvenirs se rapportant aux croyances populaires, trésor dans lequel elle puisait pour distraire ses petites-filles et même les grandes personnes, quand les soirées d'hiver étaient longues et que le vent gémissait au dehors.
Sa réserve vis-à-vis des hommes qui lui étaient présentés par ses meilleurs amis lui valut beaucoup de faux jugements sur son caractère. Ces personnes ont pu croire qu'elle se déliait outre mesure de ces oisifs qui s'attachent aux littérateurs connus et auxquels ni le temps ni la raison ne permettent de prêter attention. Il n'en était rien : une timidité insurmontable l'empêchait de parler à ceux qui l'approchaient pour la première fois. Un jour, Dumas fils conduisit Théophile Gautier à Nouant, et le premier soir que le poète y passa s'écoula sans que madame Sand, qui fumait une cigarette sans fin, prît part à la conversation. A minuit, tout le monde quitta le salon. A peine Dumas fut-il dans sa chambre,
qu'il vit apparaître Gautier, coiffé d'un bonnet dantesque. Théo lui déclara qu'en raison de l'accueil glacial qui lui avait été fait, il partirait dès le lendemain matin, sans prendre congé de personne.
— Tu es fou, cher ami, lui dit Dumas. Et, le prenant par le bras, il le conduisit bon
gré mal gré dans la bibliothèque où madam Sand, penchée sur le papier, s'était déjà mise au travail.
— Voilà Gautier, s'écria Dumas qui veut parti tout de suite parce que vous ne lui avez rien dit d'aimable de la soirée.
— Tu ne lui as donc pas appris que j'étais bêt< à couper au couteau, répliqua George Sand, e que je ne sais pas causer avec les gens d'esprit? Dis à ce cher Théo qu'il se trompe...
— D'éléphant, murmura Dumas d'une voix d basse-taille.
— Alors, défense d'y voir, riposta l'écrivain e posant une feuille de buvard sur les pages fraîche! d'encre sur lesquelles Dumas jetait les yeux.
La glace était rompue. Mais, à propos de c< jeu de mots, j'ai hâte de dire que c'était là li seul que se soit permis l'auteur de Valentine du rant sa vie. Et encore ne le plaçait-elle que lors qu'on osait en risquer devant elle. Les trois amis
causèrent cette nuit-là jusqu'au matin, et Théo ne parla plus de départ.
Il n'en resta pas moins et pour toujours, m'at-on dit, sous l'impression de cette première présentation, et, pendant son séjour à Nohant, on n'eut qu'une idée, celle de lui procurer des distractions. Les marionnettes de Maurice et leur directeur Balandard se mirent en quatre pour y réussir.
Souvent George Sand travaillait jusqu'au jour. Était-elle surprise par un rayon matinal du soleil de sa fenêtre ouverte sur des massifs de tilleuls et de cèdres, elle saluait l'aurore naissante, assistant avec une véritable ivresse au réveil des oiseaux et des fleurs. Sans parler de sa correspondance, qui était considérable tant en France qu'à l'étranger, elle remplissait quotidiennement d'une écriture ferme et très lisible vingt feuillets en moyenne de papier petit format. Elle ne se recopiait jamais et jetait au panier ce qui ne plaisait ni à elle ni à ses enfants.
Pendant les dernières années de sa vie, son plus grand et unique bonheur a été de se voir entourée de sa famille, et son plus agréable passetemps lui fut donné par le théâtre de marionnettes que dirigeait son fils. Les jours de représentation annoncés par des affiches d'une amusante rédac-
tion, on faisait toilette comme pour une soirée d'opéra ; on y apportait une grande attention, un grand fond de gaieté, l'une et l'autre justifiées par le charme des saynètes que Maurice Sand composait expressément pour sa mère. Toujours modeste, j'ai entendu celle-ci dire à quelqu'un qui sortait d'une représentation : « On ne saura jamais ce que je dois au théâtre de mon fils. » Quel que soit le sens de ses paroles, elle quittait ce spectacle toujours rieuse et reposée.
Un jour de Sainte-Anne, jour de fêtedeNohant, elle entendit, de son jardin, la cornemuse du maître sonneur Gerbaud qui, sous les ormeaux, faisait danser sur la pelouse la jeunesse du bourg. L'envie lui vint — c'était dans les dernières années de sa vie — de revoir les anciens compagnons de ses premiers jeux, du moins ce qu'il en restait ; elle sortit de chez elle et vint s'asseoir sur une dalle moussue qui fait face à l'église, sorte de banc appelé la « pierre des morts » . On y dépose les cercueils en attendant l'arrivée du prêtre. George Sand se vit bientôt entourée de bonnes vieilles aux chefs branlants, de bonshommes à l'échiné courbée par le travail , et de jeunes femmes qui, très proprement attiffées, le callot brodé sur la tête, s'empressèrent de lui porter leurs poupons. J'étais là, et je vis tous les
paysans de Nohant et des environs, heureux de renouveler connaissance avec elle.
— Toujours de ce monde, mon vieux Joyeux? dit-elle à l'un d'eux.
— Eh ! oui, ma boune dame, on y est encore.
— Et tu fais toujours des sabots?
— Tout de même, quoique la main n'y soit plus ; elle tremble. . . C'est que voilà ben des années que je fis vos premières galoches.
— Et toi, ma bonne Françoise, quel âge peuxtu bien avoir?
— Ah ! je sais point, mais je suis pour sûr vieille à présent... Je vous servis quand j'étais jeune encore...
— Et tu étais la plus jolie fille du bourg ; il t'en reste encore quelque chose.
— Ah! ben oui, il ne me reste plus qu'une dent, ma bourrique et ma chièbe (chèvre).
— Combien de petits-fils?
— Cinq ; mais mon gendre est jeune, et il en fera d'autres pour nous aider à travailler notre terre.
— Toujours bon ouvrier, Germain !
— Eh ! oui, toujours ma boune dame.
— Et toujours pochard, le dimanche?
— Oui, le dimanche tant seulement.
— Et toi, mon vieux Cadet Meillant, qui t'a donc abîmé l'œil comme ça?
— Ah ! je sais pas ; mais pour sûr que c'est le coup d'un mauvais gars...
— Tu n'étais donc pas là quand tu Tas reçu? lui cria aussitôt le loustic du bourg.
Et chacun de rire aux dépens du pauvre Meillant, qui s'esquiva en disant qu'il n'y avait que le cabaret qui pût neyer sa honte. Puis, ce fut au tour du vieux fossoyeur et sacristain, le père Carnat.
— Tu t'endors donc en sonnant ta cloche, que tu n'en finis jamais? Sais-tu que chaque matin tu m'empêches de dormir?
— Bon sang de bon sang ! c'est-y ben possible, ma boune dame !
Et voilà le père Carnat qui s'excuse, puis qui raconte que par une nuit très noire, par un temps d'orage effrayant, il était sorti de son lit pour mettre sa cloche en branle, afin de détourner la grêle qui menaçait les blés ; il sonnait à toute volée, lorsque, à la lueur d'éclairs livides, il vit apparaître une forme confuse sur le porche de l'église, puis cette forme s'avancer à tâtons les mains en avant, dans sa direction. « — Mon sang ne fit qu'un tour, dit le père Carnat à ceux qui l'écoutaient, et pour sûr que j'allais m'ensauver, quand je reconnus la dame du château ! Ah ! qu'elle était trempée! Et qu'elle paraissait grande, aux
éclairs qui illuminaient l'église comme jamais elle ne l'avait été !... Elle était venue, la dame du châtiau, pour me dire de ne pas sonner parce que ça attirerait la foudre sur moi et que ça me ferait périr... Je ne sonnai plus, mais je me remis à faire tinter doucement ma cloche dès qu'elle fut partie, car si la grêle était tombée sur la commune, on ne m'eût donné ni noix ni froment. »
Le père Carnat, mis en verve, raconta encore qu'une belle dame, ben rieuse, lui avait donné cinq francs pour qu'il ne sonnât pas l'Angélus du matin à toute volée.
— Et je me dis, ajouta le père Carnat, puisque cette dame — c'était madame Edmond Adam, qui était venue passer quelques jours à Nohant — me donne cinq francs parce que je sonne fort, qui sait si elle ne m'en donnera pas dix en sonnant davantage? J'en fus pour ma peine, car elle partit sans ren me donner de plus.
— Lorsque tu n'étais qu'un affreux bourasson (enfant au maillot), lui dit madame Sand, je t'avais dit que tu ne serais pendant toute ta vie qu'un « diseux de riens », me suis-je trompée?
— Peut-être ben que oui, peut-être ben que non!
Et en disant ces mots, qui rendent bien le caractère indécis du paysan berrichon, le fossoyeur se dirigea vers le cabaret pour y neyer, lui aussi, sa honte en compagnie de Cadet Mei liant.
Il faut conclure et pour résumer une vie si laborieuse, je la comparerai de nouveau à celle de ces nobles bœufs du Berry qui creusent, doux et patients leur sillon jusqu'à la mort. Elle aussi traça le sien jusqu'à sa dernière heure, patiemment, hautainement dédaigneuse des bourrasques qui sous forme d'indignation bourgeoise faisaient rage autour d'elle.
De ce labeur persévérant, s'élevèrent de belles gerbes en idées fécondes; liées à celles d'autres génies non moins féconds que le sien, elles font de ce siècle qui finit l'une des grandes époques de notre histoire. Bon nombre de ceux qui l'illustrèrent crurent prochaines — George Sand l'une des premières en raison de sa nature généreuse
et poétique, — la solidarité des peuples et la fraternité universelle. Nous sommes loin de cet idéal, mais combien de réformes, d'idées nouvelles pour le triomphe desquelles ils avaient combattu, qui sont de nos jours non seulement acceptées mais encore dépassées? De l'esprit humain, on peut dire ce que Galilée disait de la terre : E pur si muove !
A ceux que Dieu choisit pour la manifestation de ce mouvement mystérieux des âmes ne devonsnous pas un spécial hommage, et malgré des faiblesses inhérentes à tout être humain témoigner de notre plus grand respect ? George Sand fut une de ces voix inspirées, et c'est ce qui fit dire à Renan lorsqu'elle cessa de se faire entendre : « Quelque chose manquera désormais à notre concert : une corde est brisée dans la lyre du siècle. »
Le 30 mai 1876, elle s'alita pour ne plus se relever. Un télégramme de Maurice que je reçus à Nice, au retour d'une excursion au Col de Tende me permit d'assister à ses derniers moments. Le 8 juin, à neuf heures du matin, elle expirait, calme et sereine, son front superbe couronné d'admirables cheveux blancs, cheveux qui, d'après la poétique expression d'Armand Sylvestre, semblaient moins, sur la jeunesse persistante de son
visage, le dernier éclair de givre du printemps que le premier frisson de neige de l'automne.
Par les soins pieux de sa famille, de ses vieux serviteurs, et pour se conformer à ses dernières paroles: « Delà verdure! » elle fut littéralement ensevelie sous les fleurs. La pluie tombait à torrents le jour des funérailles, et cependant l'église de Nohant fut trop étroite et ne put contenir tous ceux qui étaient accourus pour prier et l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure. Rien de plus touchant que les paysans et les paysannes, celles-ci enveloppées de leurs capuches de deuil, et qui, agenouillés sur les dalles de la chapelle ou la terre détrempée, priaient, sans souci de la pluie qui ruisselait sur leurs têtes nues, pour la châtelaine dont ils n'avaient jamais imploré en vain la charité.
Son corps repose à Nohant, dans ce petit cimetière plein d'herbes dont j'ai parlé, où tant d'êtres qu'elle a chéris et pleures l'attendaient et où d'autres, non moins aimés, sont allés la rejoindre. Elle croyait en l'immortalité des âmes, comme elle avait toujours cru en Dieu ; non au Dieu vengeur et sans miséricorde des dévots, mais au Dieu plein de bonté qu'admet la raison.
La statue de George Sand fut inaugurée à la Châtre, en 1880; c'est un beau marbre d'Aimé
Millet, auquel l'ombre des vieux tilleuls de Nouant eût mieux convenu que le bruit et le jour banal de la place publique. Cette inauguration fut un jour de fête et de glorification. Paris et le Berry y participèrent largement, justifiant ces paroles de Victor Hugo prononcées sur le cercueil de l'illustre femme : « Je pleure une morte et salue une immortelle. »
Entre les couronnes déposées au pied de la blanche statue, il y en avait un certain nombre venues de Paris, toutes décorées de larges rubans sur lesquels on lisait en lettres d'or : La marquise de Villemer à George Sand ; François le Ghampi et la Petite Fadette à la muse du Berry ; et puis, sur quelques-unes, ces noms bien connus : Yalentine, Gonsuelo, Indiana, Mauprat, Jean de la Roche, mademoiselle La Quintinie, héros et héroïnes de la vie romantique de George Sand qui semblaient être venus en ce moment suprême pour la glorifier.
C'est au cours d'un hiver en Berry — très rude, — au centre d'une campagne déserte et couverte de neige, que je me suis demandé qui, dans nos villes, au moment du joyeux réveillon de Noël, des accolades des jours de l'An neuf et des Rois, songeait à la famille du paysan qu'abrite, presque sans clarté et sans feu, une triste toiture de chaume ou de tuiles moussues ?
Et si, par exception, quelqu'un d'entre nous, citadin renforcé, s'isolant pour un moment des plaisirs qui le sollicitent, s'y est transporté par la pensée, ne s'est-il pas dit que la joie de vivre était dans les villes et non dans les campagnes où l'hiver, avec son ciel sans soleil, son cortège de boue et de neige, semble accumuler
tout ce que dans ce monde il y a de misères noires ?
C'est sans doute bien juger des choses au point de vue du bien-être matériel et des distractions; mais au point de vue moral, de ce contentement intérieur qui constitue le bonheur et la paix des consciences, c'est, croyons-nous, très différent.
La vie des champs sera pendant longtemps encore la meilleure des existences, à la condition pourtant que, sans plus tarder, et en raison du danger dont certain socialisme suspect la menace, on se préoccupe de faire profiter l'ouvrier et le tout petit propriétaire des campagnes des institutions philanthropiques dont jouissent l'artisan et le prolétaire des villes.
Avant de démontrer l'avantage que la ligue socialiste agraire saura tirer d'une telle disproportion dans la répartition des secours, esquissons le contraste qui ressort, en hiver surtout, entre nos cités et nos villages. Rien de plus diamétralement opposé : ici des voies larges, superbes et propres ; pour pavage, un bois tendre, odorant, afin que les bruits de la rue, mêlés à ceux d'un incessant roulement de voitures, ne troublent pas le cerveau de l'homme studieux, le banquier dans ses spéculations financières, l'acteur dans ses tirades, le député dans la préparation de ses impromptus,
et jusque dans leur sommeil, l'homme et la femme du monde qui font de la nuit le jour et du jour la nuit. Puis, c'est l'électricité, jetant sur ses obscurs blasphémateurs les torrents de sa lumière argentée ; des équipages transportant, avec un joyeux tintement de grelots, un monde élégant — trop repu parfois — aux théâtres en vogue ou aux cabarets à la mode. Et, comme rien ne manque dans nos grandes cités, de grasses rôtisseries s'éclairant chaque soir de flammes rougeâtres, afin de mettre à la portée du petit bourgeois et de l'artisan un morceau de la dinde fumante ou de l'oie traditionnelle.
Du côté des déshérités et des bohèmes, en faveur desquels la Providence a formé les grands centres de population, voici pour les abriter un asile de nuit d'où ils partiront le matin réconfortés, sans qu'il leur soit réclamé un centime. Le malheureux passant qu'écrase un omnibus se voit transporté d'office, par les voitures d'une ambulance urbaine, à l'hôpital où, gratuitement, il est opéré au besoin par les plus grands praticiens. On trouve même à Paris, m'a assuré un médecin, des personnes jouissant d'un revenu assez élevé qui se font admettre dans un hospice afin de s'y faire soigner sans frais, ou pour ne payer qu'une pension d'un coût dérisoire. Sans nombre enfin
sont les orphelinats, les refuges, les crèches, les maternités, les maisons de secours, les asiles de nuit que l'assistance publique et privée a créés pour venir en aide aux malheureux prolétaires des villes.
Passons aux champs.
Là, au milieu du silence solennel d'une campagne ensevelie sous la neige, s'élèvent les maisons d'un bourg ou d'un village. La nuit, une nuit glacée, les enveloppait encore quand l'Angélus du matin en fit sortir les habitants du lit. Nul travail des champs ne les appelle pourtant au dehors, mais la vieille et saine coutume d'être de bonne heure debout les y oblige.
Le paysan qui ne possède ni bétail ni terre les imite par accoutumance, quoique le propriétaire aisé, qui pendant l'été le loue à la journée, s'en abstienne tant que sévit la saison dure — doublement dure pour ce malheureux, s'il n'a pas su être prévoyant et économe.
Après les soins de propreté et de nourriture qu'exigent les bêtes — le plus souvent une vache, une chèvre, quelques poules, — hommes et femmes se mettent à l'ouvrage, après une collation légère. Celles-ci font le ménage, lavent le linge et rapiè-
cent les vêtements de labeur ; les hommes réparent l'intérieur du logis, délaissé pendant la belle saison ; ils remettent à une fourche son manche brisé, pendant que d'autres, avec un osier entretenu flexible en le recouvrant de terre, fabriquent des paniers dont ils auront le débit, si eux-mêmes ne les utilisent pas. La nuit, la longue nuit d'hiver descend vite sur la campagne glacée et silencieuse. Le paysan n'en entend pas moins sonner avec bonheur un nouvel Angélus, celui du soir, voix céleste et amie, qui, en été, lui annonce l'heure du repos. Elle est donc enfin terminée, cette grise journée sans un travail vivifiant au grand air ! Le travail, oh ! il ne se plaindra jamais d'en avoir trop.
Qu'à la suite d'une gelée tardive, d'une grêle meurtrière, ses peines restent sans récompense, il ne perdra pas son temps à se lamenter, mais il songera tout de suite au moyen de réparer le désastre.
— Gomment ferez-vous? m'est-il arrivé de demander à un cultivateur en contemplation devant son champ dévasté.
— Pardi ! l'on va recommencer, et jusqu'à ce que cela vienne à bien, on se serrera le ventre!
Et c'était tout : nulle imprécation contre Dieu, ni contre les hommes.
90 AÏ'TOrR DE NOHANT.
Gomment se passent sous le chaume les veillées de ces jours d'hiver, qui sembleront trop sommairement tracées à qui n'a pas eu l'occasion d'en observer la simplicité et la monotonie? Elles sont — est-il nécessaire de le dire? — sans comparaison possible avec ces veillées joyeuses qui, dans les villes, ne sont que la continuation du jour, un prétexte à réunions et à sauteries sans fin.
La nuit est tout à fait tombée. La cloche de la petite église du village s'est tue.
« A la soupe ! » crie alors la ménagère. Et la famille se range autour d'une table sans nappe, mais qu'éclaire une lampe à essence fumeuse, à la flamme incessamment tourmentée. Chacun des membres présents a devant lui une « platée » de soupe, soupe le plus souvent sans viande par les froids rigoureux, et qui se compose de choux, de pommes de terre, de beurre, de sel et de larges tranches de pain. Si, à l'occasion d'un saint à fêter, les femmes sortent du four une galette au fromage sentant bon et dorée, l'assiette est aussitôt retournée et reçoit sur son dos luisant et bien essuyé le savoureux supplément. Du vin, quelque-
fois, mais dont Ja dose est calculée sur la somme du travail fait dans la journée. Pour dessert, un morceau de fromage, mais détaillé si menu au couteau, qu'on se demande par quel miracle de patience il peut faire si longtemps les délices de celui dont l'énorme pouce le tient fixé sur son pain. Délices, ai-je dit, et je ne me rétracte pas.
Parisiens, vous qui déjeunez chez Voisin, dînez chez Durand et soupez à la Maison d'Or, vous ne parviendrez jamais à en faire goûter de se uiblabl es à vos palais blasés. Que de fois, en dépit des prix fabuleux dont votre addition est chargée, ne ditesvous pas amèrement au garçon attristé que vous avez fait un dîner exécrable ! Jamais vous n'entendrez un paysan se plaindre de l'uniformité et de la pauvreté de son menu.
Loin de laprésence du bourgeois citadin, qu'en général il déteste, l'homme des champs cause volontiers avec les siens ; s'il est marié, s'il a des garçons et des filles, des domestiques jeunes et alertes, une vachère, porchère ou bergère en condition chez lui, tous étant assis à sa table selon une coutume patriarcale, les langues ne chôment pas. Leur état d'âme n'est pas compliqué ; il s'y trahit par des causeries sur l'apparence des récoltes futures, sur les résultats de celles qui viennent de finir, sur la maladie qui menace une bête du
cheptel ; puis on cause de la foire prochaine, de ce qu'il sera nécessaire d'y vendre et d'y acheter ; des redevances, si c'est un fermier, qu'il faudra compter au propriétaire du domaine dont il a la charge.
Sauf dans quelques départements industriels, bouche close sur les questions politiques et religieuses. Dans tous ceux du Centre, sur cent paysans quatre-vingt-dix ignorent le nom du Président actuel de la République. Celui de M. Carnot n'y est devenu populaire que lorsque se répandit dans le monde entier la nouvelle de sa fin lamentable. Les questions religieuses leur sont, s'il est possible, encore plus étrangères que les questions politiques. Cependant, tout en faisant appeler le curé à l'église pour un baptême, un mariage, ou même dans sa maison s'il s'y trouve un malade à administrer, le paysan doit secrètement tenir le prêtre en petite estime, par le seul motif qu'il ne le voit jamais travailler de ses deux mains. Il professe à l'égard des classes au-dessus de la sienne une réelle considération, surtout si l'homme qui lui est supérieur par la richesse et l'éducation garde vis-à-vis de lui et des siens sa dignité. Il appellera « diseur de riens » et comédien celui qui déroge, descend
au-dessous du rang qu'il occupe pour lui plaire et le faire servir à une ambition qu'il croit habilement voilée. Les aspirants à la députation en savent quelque chose. Le paysan est malin , disent-ils. Non ; le paysan ne veut pas être leur dupe.
Il est neuf heures. La vaisselle est lavée, remise en place ; le pain est déposé dans la huche dont le couvercle se referme avec bruit. La lumière s'éteint. C'est l'heure silencieuse du sommeil, pas avant cependant que la généralité des femmes et des enfants, les hommes quelquefois, n'aient fait la même prière qu'ils avaient déjà faite au lever du jour.
Mais qui donc, la lanterne à la main, les sabots aux pieds, malgré la neige qui tombe à gros flocons, l'aboiement des chiens qui se propage tristement au loin, se dérobe au repos et s'éloigne du logis sans que personne s'y étonne de cette sortie tardive? C'est un homme ou une femme qui va veiller un malade. Comment, dans un village où il n'y a ni sœurs grises, ni infirmières de profession, feraient les pauvres gens qu'un accident ou que de longues souffrances condamnent à garder le lit ? Il faut bien que mutuellement on s'y prête
aide et secours. Que de malheureux verraient leur existence s'éteindre d'une façon misérable, sans ce voisin charitable qui vient s'installera leur chevet? Certes, les familles — s'ils en ont — les veillèrent longtemps, mais les forces humaines ont des limites, et c'est en se relayant qu'ils suppléent au garde-malade ou à la sainte sœur de charité absente. Et cela, sans ostentation, sans salaire, très chrétiennement, sans souvent même le coup d'œil reconnaissant de celui qui agonise.
L'aide que les gens pauvres des campagnes se prêtent entre eux ne se borne pas à des actes de secours mutuels. Dans bon nombre de bourgs et de villages, lorsque vient le moment des vendanges, de la récolte du blé, de sa mise en grange ou en batteuse, il arrive qu'un petit propriétaire, tout réduits que soient son champ et sa vigne, ne peut suffire à la besogne. Il n'est pas non plus assez riche pour se donner le luxe d'ouvriers qu'il lui faudrait payer à la journée. Il fait appel alors à ceux de ses voisins qui se trouvent dans une situation aussi humble que la sienne. Ceux-ci y répondent aussitôt, sachant bien qu'ils seront à leur tour secondés par leur obligé.
Parcourez les villes de France ; voyez les prolétaires qui y vivent soit de leur travail, soit d'aumônes ; demandez-leur si entre eux ils pratiquent
une semblable solidarité? Vous connaissez déjà leur réponse : « C'est une assistance, diront-ils, plus ou moins publique qui, parmi nous, remplace l'assistance fraternelle du paysan. »
Et puis le paysan, comme le pauvre honteux des villes, a sa fierté : il lui répugne de solliciter des secours, mais avec cette différence que, fréquemment, le pauvre honteux des cités se suicide en entraînant les siens dans son désespoir, tandis que le déshérité de la campagne lutte jusqu'à l'épuisement de ses forces.
Il y a certainement à Paris, ainsi que dans d'autres grandes agglomérations d'individus, des familles dont la moralité peut être comparée à celle qui règne dans les intérieurs rustiques ; mais il me semble impossible que ces familles soient aussi nombreuses dans les villes que dans les campagnes, les premières étant exposées à plus de tentations et leurs combats pour la vie plus rudes à soutenir. Et s'il en est ainsi, n'est-ce pas aux champs qu'il serait préférable de vivre? Oui, pour l'homme jouissant d'une certaine aisance, mais non pour un ménage pauvre et chargé de famille. Un jour, le prolétaire abandonnera son
champ, son champ qu'il aime tant, mais qui ne peut plus le nourrir. S'il hésite à le quitter, des hommes intéressés à s'affilier tous ceux qui souffrent lui crieront : « Viens avec nous si tu es dans le besoin, nos villes ont des institutions de charité qui te viendront en aide ; des asiles recevront ta femme, tes enfants; des femmes du meilleur monde apporteront à ceux-ci des jouets et des vêtements chauds ; vous aurez des bons de pain, de soupe, et même du travail s'il vous prend fantaisie d'en vouloir. Qui donc, dans vos campagnes, songerait à vous assister d'une façon aussi large? Suivez-nous donc ! »
Si l'on ne voit pas où peut aboutir un tel programme lorsqu'il est distribué à profusion dans des campagnes qui crient misère ; si l'on ne devine pas l'effet qu'il produit sur des esprits simples lorsqu'il est commenté par d'ardents révolutionnaires, c'est qu'on veut faire le jeu de ceux qui cherchent à dépeupler nos champs pour augmenter les prolétaires déjà si nombreux de nos villes.
Il faut parcourir le centre et le sud-ouest de la France pour avoir la notion des traces que les Anglais y laissèrent à la suite de la guerre dite de la succession de Bretagne ou des deux Jeanne. Ces vestiges s'y rencontrent à chaque pas sous des aspects bien différents.
Par exemple, à Angoulême, où vécut pendant l'occupation anglaise le prince de Galles ou prince Noir, l'une des rues les plus populeuses est encore appelée rampe Chandos, nom du fidèle lieutenant d'Edouard III, d'Angleterre. Non loin de la Châtre, en Berry, s'élève à peu près intacte la superbe forteresse du Lys-Saint-Georges, construite en souvenir d'une alliance qui ne fut qu'éphémère entre les Lys de France et le saint
protecteur de la Grande-Bretagne. En maintes campagnes, vous trouverez presque toujours une voie large, devenue pâturage communal, et portant la désignation bien caractéristique de « chemin des Anglais ». Il n'est guère de village où le sang anglo-saxon n'ait laissé un type de paysan aux yeux bleus, aux cheveux d'un blond ardent, aux longues dents et aux fortes mâchoires, preuve à peu près certaine que des famille d'outre- Manche venues pendant l'invasion ont fait souche. Jean Talbot, le général anglais si souvent cité dans les guerres contre Charles VI et Charles VII, a laissé parmi nous également plus d'un homonyme.
Ils sont nombreux, les vieux manoirs, les vieux donjons aux murailles croulantes, qui invitent à faire revivre par d'attachantes études cette époque douloureuse. C'est comme un appel incessant vers le passé.
Un des plus empoignants épisodes du moyen âge est celui évoqué par l'aspect d'une tour en ruine, couronnée de vieux lierres, seul débris de ce qui fut un des points les mieux fortifiés de France, la ville de Sainte-Sévère. Elle était à triples murailles que baignaient des eaux profondes, et que des donjons aux sommets élancés flanquaient sur ses angles. On la considérait comme imprenable, et cependant, en l'an de grâce
1372, Bertrand Du Guesclin, le grand connétable, en un seul et irrésistible assaut, l'enleva aux Anglais.
Ce brillant fait d'armes, cette date si simple, marque le commencement de l'évacuation par les ennemis de la France de l'une de nos plus belles provinces, celle du Berry. Elle se continua sans trêve, cette glorieuse libération du territoire, jusqu'à la mort de Bertrand.
Un demi-siècle plus tard, Jeanne d'Arc reprenait l'œuvre commencée par Du Guesclin. Pourquoi le premier libérateur a-t-il reçu moins d'hommages que le second? Est-il possible de les séparer dans le tribut de reconnaissance que nous leur devons ? Comment ne pas être frappé de cette inégalité, et du courage, de l'élévation des sentiments, de l'amour de la patrie qui, d'une façon presque identique, remplissaient ces deux âmes chevaleresques?
Au moment même où quelques voix justement indignées font entendre une protestation contre l'abandon dans lequel est laissé le monument élevé en Lozère à la mémoire du héros breton, rappeler les services qu'il a rendus à la France n'est pas sans utilité.
11 faut lire Froissart, les ballades du trouvère Cuvelier, les chroniques de Saint-Denis et les
poésies publiées par M. Francisque Michel à la suite de son édition de la chronique en prose de Du Guesclin, pour connaître la popularité dont a joui de son vivant le connétable. Les hommes l'adoraient à un point tel qu'il eût été difficile qu'ils fissent davantage pour Dieu lui-même s'il fût descendu sur terre. Et les femmes? Il n'est pas de filles, disait le connétable à Bordeaux, lorsque, prisonnier des Anglais, il fixa lui-même sa rançon à cent mille doublons d'or, qui, sachant filer, ne voulussent filer jusqu'à ce que je sois sorti de vos lacs. »
Aujourd'hui, les hommes n'adorent plus les héros, et les femmes ont cessé de filer, quoique, pour soulager prisonniers et blessés leur charité fasse merveille ; mais les uns et les autres doivent se souvenir des grandes choses que Du Guesclin fit pour la France, afin d'empêcher que les monuments perpétuant son souvenir ne cessent d'être entretenus avec un soin patriotique.
La jeunesse de Bertrand Du Guesclin ne fut pas heureuse : il naquit laid, et le père et la mère lui en gardèrent longtemps rancune. Gomme il arrive à l'oiseau malingre ou difforme d'une nichée, Bertrand ne reçut ni tendres becquées ni douces caresses.
Dès qu'il put enfourcher un cheval et tenir d'une main ferme une lance, les choses changèrent. Trop pauvre pour acheter une armure, il s'en fit prêter une et, dans un tournoi qui eut lieu à Rennes en 1338, il désarçonna les chevaliers qui osèrent se mesurer avec lui. Messire Regnauld Du Guesclin, son père, un des meilleurs jouteurs de la contrée, qui se trouvait aussi dans la lice, voulut combattre ce grand vainqueur ; mais le
fils, dont le visage était resté caché jusque-là sous la visière du casque, déclina cet honneur et se fit connaître. Messire Regnauld vint tout rayonnant d'orgueil féliciter son fils, jurant qu'il ne le traiterait plus aussi vilainement qu'il l'avait fait.
Bertrand, devenu tout à fait homme, embrassa la cause de Charles de Blois et, plus tard, celle de Jeanne de Penthièvre, sa veuve, contre le comte de Montfort, qui, en mourant, légua ses prétentions à la succession du duché de Bretagne à sa femme Jeanne. Les Anglais la soutenaient.
Bertrand, se battant nuit et jour sur les lieux même du litige, généreux avec excès, distribuait sans compter, à ceux qui marchaient avec lui, les dépouilles des vaincus, armures et trésors. Se trouvant un jour à court d'argent pour payer ses partisans, il n'hésita pas à dérober et à vendre les bijoux de sa mère. Celle-ci s'en montra très courroucée ; mais, peu de jours après, Bertrand, revenant près d'elle, s'agenouilla, implora son pardon et lui rendit au centuple ce qu'il lui avait pris :
la chose tant ala,
Que Bertrand li gentil à sa mère donna
Pour un denier vingt sols de ce qu'il emprunta.
Après l'hiver de 1353, Du Guesclin fut fait
DI" GT'ESCLIN A SAINTE-SÉVÈRE. 105
chevalier. Cherchant aussitôt une nouvelle aventure dont il pût acquérir honneur, il se déguisa avec quelques-uns de ses hommes en bûcheron et s'approcha du château de Fougeray, occupé par les Anglais. Il arrive en chantant ; les portes sont ouvertes sans défiance, les chaînes détendues et le pont-levis baissé. D'un coup d'épée, il tue le guichetier et lance son cri de guerre : « Guesclin! » Mais la garnison accourt et se bat en désespérée. L'armure du nouveau chevalier est brisée ; le sang ruisselle et couvre la face du héros. La victoire se décide pour lui et l'ennemi se rend.
Après la désastreuse bataille de Crécy, nous retrouvons Du Guesclin au siège de Rennes. Sa bravoure y fut telle qu'il attira sur lui les yeux de toute la France. Il s'y battit d'abord en combat singulier avec messire Guillaume Blancbourg, frère du gouverneur de Fougeray, qui avait péri de sa main ; puis avec un gentilhomme du nom de Guillaume Troussel, et enfin avec sir Thomas Canterbury. Vainqueur dans ces trois combats qui devaient être mortels, Du Guesclin fit grâce de la vie à ses adversaires.
En 1364, il prend en Bretagne, qu'il n'apasencore quittée, les châteaux de Pestivieu et de Trougof. Le gouverneur, un Anglais, qui commandait cette dernière place depuis quinze ans, la livra à la
seule nouvelle que Pestivieu avait été investi. Rolleboise, un très fort château sur la Seine et à une lieue de Mantes, est par lui enlevé d'assaut. Mantes se rend le 7 avril de cette même année ; Meulan l'imite. Enfin, à Cocherel, sur l'Eure, le 16 mai 1364, il bat les Navarrais, commandés par le captai de Buch, et que Charles le Mauvais avait envoyés pour soutenir de prétendus droits au duché de Bourgogne.
Lorsque le malheureux roi Jean mourut prisonnier en Angleterre, la France était en pleine anarchie. Ce qu'on appelait les Grandes Compagnies, c'est-à-dire un assemblage de bandits anglais, gascons et allemands, commettaient d'horribles excès. Elles étaient commandées par des chefs qui se qualifiaient les « amis de Dieu et les ennemis des hommes ». Charles V, roi de France et successeur de Jean, envoya contre elles, en Normandie, Du Guesclin et le maréchal de Boucicaut ; sur la Loire, le duc de Bourgogne et autres gentilhommes de grand renom furent chargés d'une mission semblable. Peu à peu, l'ordre se rétablit et les Compagnies abandonnèrent la plupart de leurs repaires.
Du Guesclin, qui ne pouvait rester longtemps sans donner des horions ou en recevoir, prit ce qu'il y avait d'honnête dans ces aventuriers et, à l'instigation du roi Charles V, les conduisit en Castille combattre les Anglais devenus les partisans de Pierre le Cruel.
Mal en prit à Bertrand, car à une seconde entrée qu'il fit en Espagne, il tomba entre les mains du prince Noir, qui renferma durement à Bordeaux ; il l'eût volontiers oublié dans sa prison sans l'intercession très noble du sire d'Albret et de deux seigneurs anglais, Chandos et sir Hugues Calverly.
Quelle étrange et chevaleresque époque ! La princesse de Galles, femme du prince, grande admiratrice de nobles actions, voulut recevoir le Breton à sa table et, pour l'aider à payer sa rançon, elle lui compta dix mille écus. Du Guesclin se jeta aux genoux de sa bienfaitrice en lai disant plaisamment: « Madame, j'avais cru jusqu'ici être le plus laid chevalier de France, mais je commence à avoir meilleure opinion de moi, puisque les dames me font de tels présents. » Le prince dut renoncer à lui faire jurer qu'il ne le combattrait plus.
La guerre d'Espagne terminée, les Grandes Compagnies, que le prince Noir y avait conduites
de son côté pour combattre Henri II de Gastille, rentrèrent en France. C'était au commencement de 1368. Elles traversèrent la Loire, se jetèrent sur la Champagne, couvrant le pays de ruines. Quelques-uns des pillards qui en faisaient partie tombaient-ils entre les mains des soldats du roi de France, les prisonniers répondaient sans vergogne qu'ils avaient été envoyés en Champagne par le prince.
Ces pillages furent une des raisons principales que Charles V mit en avant pour citer le prince Noir à comparaître devant la Chambre des pairs, à Paris. Après les désastres de Crécy et de Poitiers cette citation causa partout une grande surprise. Edouard III et son fils comprirent tout de suite qu'une nouvelle guerre entre la France et l'Angleterre était inévitable.
Charles, d'ailleurs, s'y était préparé ; la noblesse gasconne semblait gagnée à sa cause ; il savait que les trois quarts de l'Aquitaine prendraient les armes pour lui ; que les habitants de la Saintonge, du Poitou, de l'Aunis, du Quercy, du Limousin et du Rouergue, provinces occupées par les Anglais, détestaient les vainqueurs : ils s'y étaient montrés peu sociables, hautains et durs au peuple. Les gentilshommes de ces régions étaient en outre fort irrités de n'avoir ni emplois
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ni charges, les envahisseurs se les étant naturellement réservés.
Voulant couper court à une négociation qui pouvait aboutir à la paix, le roi de France résolut de blesser l'orgueil du roi d'Angleterre par une grave insulte. Au lieu de déclarer la guerre à Edouard III par l'intermédiaire d'un prélat ou d'un chevalier, ainsi que c'était l'usage, Charles V fit porter à Londres son défi par un simple marmiton. L'outrage était d'autant plus grossier qu'à cette époque chevaleresque les relations entre ennemis étaient courtoises. Froissart dans ses chroniques, en donne de fréquents exemples.
Du Guesclin, aussitôt libre, était retourné en Espagne. Le roi Charles lui manda de revenir. Tout en se rendant à Paris, où il recevait le titre de connétable, le vaillant chevalier, en compagnie du duc de Berry, faisait capituler Limoges, prenait Saint- Yrieix sur l'Isle et Brantôme dans lePérigord. Après avoir vendu sa vaisselle d'argent comme il avait vendu les bijoux de sa mère, pour se créer des subsides que le roi lui refusait, Du Guesclin arrivait à Vire, rendez-vous de son armée. Après vingt heures de marche forcée, par un temps horrible, il tombait sur les Anglais à Pontvallain, près du Mans ; il les taillait en pièces et faisait leur chef prisonnier.
Depuis Crécy et Poitiers, les Français n'avaient plus osé attaquer leurs ennemis en rase campagne, aussi le résultat de cette victoire fut-il très grand, car il détachait de la cause du roi d'Angleterre bien des villes qui hésitaient encore à se déclarer.
Du Guesclin revint à Paris en triomphateur pour remettre au roi les prisonniers faits à la bataille de Pontvallain. Ils furent laissés libres d'aller et venir, sans autre lien que leur parole. « On ne les mit en prison, en fers, ni en ceps, ainsi que les Allemands font leurs prisonniers, quand ils les tiennent, pour obtenir plus grand finance : maudits soient-ils, ce sont gens sans pitié et sans honneur; et aussi on n'en devrait nul prendre à merci l. »
De Paris, le connétable, après une pointe en Auvergne, se rendit en Poitou, accompagné des ducs de Berry et de Bourbon, des comtes d'Alençon, du Perche et de Saint-Pol, de quelques autres nobles chevaliers et d'un nombre considérable de gens d'armes. Il prit les villes de Bressuire, Chauvigny, Montcontour et Montmorillon.
Devant La Bochelle, l'amiral espagnol Boca-