LETTRES
DE
2ZS
Est-il possible, sans porter atteinte au respect dû aux morts illustres ou à leurs descendants, de livrer à l'imprimerie leurs correspondances intimes, même lorsque celles-ci peuvent ajouter quelques rayons à leurs renommées? Les réponses à cette question sont contradictoires, et c'est sans doute parce que les inconvénients en balancent les avantages, que les tribunaux se basant sur les raisons émises à ce sujet par des hommes compétents, tels que Dumas fils, Sarcey et autres éminents publicisles, ont reconnu le droit aux familles d'en accorder ou d'en défendre la publicité.
Les grands morts, disent les ennemis de la publication de lettres posthumes, ont acquis assez
de gloire de leur vivant, sans qu'il soil bien utile, pour la rendre plus éclatante, de donner en lecture des pages écrites avec l'idée qu'elles ne seraient jamais rendues publiques.
Et, en effet, cette publication peut devenir nuisible lorsqu'on sait combien le dénigrement et l'engouement du public sont variables. Pourquoi nous montrer les grands génies clans leur déshabillé, quand, à n'en pas douter, le déshabillé nuit fatalement au prestige dont notre imagination gratifie volontiers les esprits supérieurs ? Qui donc ignore qu'un héros, quelque célèbre qu'il soit, n'a jamais passé pour tel aux yeux de son valet de chambre? N'est-il pas à craindre aussi que des esprits moroses, jaloux de toutes les gloires, très forts sur le paradoxe, ne trouvent dans des lettres écrites au courant de la plume, des mots, des idées dont ils se serviront pour ternir l'éclat d'un nom qui les offusque?
On comprenait de pareilles indiscrétions du temps où les lettres du premier Balzac, de madame de Sévigné, de Voltaire et des autres philosophes du siècle dernier, passaient de main en main, comme aujourd'hui on se passe de l'un à l'autre un article ".intéressant de revue ou de journal. Ces épîtres, fort longues généralement, étaient reproduites en un nombre infini
de copies pour être lues dans les salons littéraires ou politiques de l'époque, dans les ruelles et jusque dans les boudoirs des petites maîtresses, et les beaux esprits de qui elles émanaient, le savaient bien. Plus on les colportait, plus les auteurs en tiraient vanité.
On ne peut affirmer que les correspondances publiées en si grand nombre dans ces dernières années et de nos jours, aient été écrites pour être divulguées et propagées de la sorte. Pour ne parler que des lettres intimes de Flaubert, lettres qui ont eu un si légitime succès, croit-on que cet écrivain, si préoccupé de la correction et de l'harmonie du style, ne protesterait pas contre leur mise en page lorsqu'il retrouverait à côté de passages d'une superbe envolée, des mots d'une trivialité cynique! L'auteur de Salambô avait trop le respect de la forme pour n'avoir pas celui du lecteur.
Connaissons-nous mieux Beyle depuis la publication de ses lettres, de son journal, des ébauches sans nombre de ses romans et de ses contes? C'est fort douteux.
Je ne vois que Renan et George Sand qui aient beaucoup gagné à la publication de leurs correspondances intimes. Les lettres de Renan à sa sœur ont d'ineffables douceurs et le font aimer.
A chaque page de celles de George Sand, son génie et son grand cœur se dévoilent. En avaitelle donc besoin ? Sans doute, disent ceux qui les ayant lues pour mieux la connaître, apprécient désormais à leur juste valeur, les racontars absurdes, les faiblesses sans nombre dont la malignité de ses ennemis a cherché à ternir une vie de lutte, de sacrifices et de travaux incessants.
Et pourtant, jamais pareille publicité n'aura été plus nécessaire au révolutionnaire Barbes, à cet héroïque agitateur, qui, en dépit du magnifique portrait qu'en a donné Louis Blanc dans son Histoire de dix ans, malgré le titre de Bayard de la démocratie que lui décerna Proudhon, et l'éloge qu'en a fait M. Jules Claretie, est resté victime d'ineptes préventions; comme celle de Robespierre, la mémoire de Barbes semble encore entachée de sang, et nous certifions avoir entendu dans les campagnes d'une de nos provinces du centre, appeler par des bergers, du nom de ce dernier, leurs chiens les plus hargneux.
On sait sans doute qu'en juin 1839, Barbes d, injustement accusé d'avoir tué le lieutenant Drouineau à l'attaque d'un poste que cet officier
1. Né à la Pointe-à-Pître (Guadeloupe), le 18 septembre 1809, mort à La Haye, le 26 juin 1870.
commandait, fut condamné à mort parla Chambre des pairs. M. Franck Carré, dans son réquisitoire, affirma que c'était Barbes qui avait assassiné Drouineau, <r Barbes se leva, raconte Louis Blanc, et jamais conviction plus profonde n'apparut sous un plus noble aspect. Le calme de l'accusé, sa haute taille, le rayonnement de son front, la beauté fine et hardie de son visage, son élégance virile, tout révélait l'héroïsme de sa nature. Il s'exprima simplement en peu de mots et toucha jusqu'aux larmes une grande partie de l'Assemblée. « Je ne me lève pas, dit-il, pour répondre à votre accusation; je ne suis disposé à répondre à aucune de vos questions. Si d'autres que moi n'étaient pas intéressés dans l'affaire, je ne prendrais pas la parole. J'en appellerais à vos connces et vous reconnaîtriez que vous n'êtes pas des juges venant juger des accusés, mais des hommes politiques venant déposer du sort d'ennemis politiques. La journée du 12 mai vous ayant donné un grand nombre de prisonniers, j'ai un devoir à remplir. Je déclare donc que ces citoyens, le 12 mai, à trois heures, ignoraient notre projet d'attaquer votre gouvernement. Ils avaient élé convoqués par le Comité sans être avertis des motifs de la réunion; ils croyaient n'assister qu'à une revue; c'est lorsqu'ils sont
arrivés sur le terrain où nous avions eu le soin de faire arriver des munitions, où nous savions trouver des armes, que j'ai donné le signal, que je leur ai mis les armes à Ja main et que je leur ai donné Tordre de marcher. Ces citoyens ont donc été entraînés, forcés par une violence morale, de suivre cet ordre. Selon moi, ils sont innocents. Je pense que cette déclaration doit avoir quelque valeur auprès de vous, car, pour mon compte, je ne prétends pas en bénéficier. Je déclare que j'étais un des chefs de l'Association; je déclare que c'est moi qui ai préparé le combat, qui ai préparé tous les moyens d'exécution ! Je déclare que j'y ai pris part, que je me suis battu contre vos troupes; mais si j'assume la responsabilité pleine et entière de tous les faits généraux, je dois décliner la responsabilité de certains actes que je n'ai ni conseillés ni approuvés. Parmi ces actes, je cite la mort donnée au lieutenant Drouineau, que l'acte d'accusation déclare avoir été commis par moi avec préméditation et guet-apens... Ce n'est pas pour vous que je dis ça ; vous n'êtes pas disposés à me croire, car vous êtes mes ennemis, Je le dis pour que mon pays l'entende. C'est là un acte dont je ne suis ni coupable ni capable. Si j'avais tué un militaire, je l'aurais fait dans un combat à armes égales, autant que cela se
peut dans un combat de la rue, avec un partage égal de champ et de soleil. Je n'ai point assassiné. C'est une calomnie dont on veut flétrir un soldat de la cause du peuple. Je n'ai pas tué le lieutenant Drouineau ; voilà ce que j'avais à dire. »
La vérité a des accents irrésistibles. Ce que Barbés venait de dire chacun le pensait. Il avait juré de ne répondre à aucune des questions du président : il tint longtemps sa parole. Pourtant il rompit le silence pour dire, dans un moment où l'interrogatoire le pressait : « Quand l'Indien est vaincu, quand le sort de la guerre le fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne songe pas à se défendre, il n'a pas recours à des paroles vaines, il se résigne et donne sa tète à scalper ».
Le lendemain, le président Pasquier ayant dit que l'accusé avait eu raison de se comparer à un sauvage, « le sauvage impitoyable, s'écria Barbes, n'est pas celui qui donne sa tête à scalper, c'est celui qui scalpe ».
L'attitude pleine de noblesse que l'accusé avait eue devant le procès lui avait attiré des sympathies qui se manifestèrent sans retard. Trois mille étudiants se rendirent au ministère de la Justice et deux mille autres allèrent demander
au garde des sceaux, au nom de la jeunesse de Paris, l'abolition de la peine de mort et pour Barbes une commutation de peine.
M. Jules Claretie raconte que le directeur de la prison étant venu visiter le condamné à mort l'engagea à tenter quelque chose pour sauver sa tète.
— Conservez-vous pour votre cause, lui dit-il.
— Le seul moyen de me conserver en ce moment pour ma cause, répondit Barbes, c'est d'avoir la tète coupée pour elle. Mort, je deviens une puissance, et c'est de ce jour, pour ainsi dire, que mes ennemis commenceront à avoir affaire à moi. Aussi faudrait-il que je lusse bien sot pour leur sauver ce danger-là. Et quant à ces cinq pieds dix pouces de chair qui se promènent à vos côtés, Dieu, soyez-en sûr, n'est jamais du parti des lâches.
11 ne devait pas mourir sur l'échafaud. Sa sœur qui lui fut si saintement dévouée, le duc et la duchesse d'Orléans, supplièrent Louis-Philippe d'être miséricordieux. 11 s'y refusait toujours, lorsque Victor Hugo intervint. L'illustre poète, ayant appris que l'exécution de Barbes était irrévocablement décidée, fit remettre au roi, à minuit, la veille du jour où elle était fixée, cette strophe dans laquelle il faisait allusion à la mort
précoce de la princesse Marie et à la naissance du comte de Paris:
Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe. Par ce royal enfant, doux et frêle roseau, Giàce encore une fois, grâce au nom de la tombe, Grâce au aom du berceau.
La peine fut commuée en prison perpétuelle. C'était le commencement de sa réhabilitation. Depuis, la République de 1870 a donné son nom à l'un des plus grands boulevards de la capitale, et s'il n'y a pas sa statue comme tant d'autres, c'est peut-être par crainte que le peuple en contemplant cette noble figure, n'établisse une comparaison désobligeante entre le républicain intègre de 1848 et quelques-uns des républicains tarés de nos jours.
La révolution du 24 février 1848 lui ouvrit les portes de la prison de Nîmes. Aussitôt à Paris il fut nommé gouverneur du palais du Luxembourg , colonel de la douzième légion et président du club delà Révolution. 11 s'attacha à contrebalancer l'influence de Blanqui ; élu par les électeurs de l'Aude, membre de l'Assemblée nationale, il alla s'asseoir sur les bancs de la Montagne.
Le 5 mai 1848, il commit la faute de prendre part au mouvement contre la représentation
nationale. Arrêté aussitôt, il fut conduit au donjon de Yincennes. C'est de là qu'il écrivit sa première lettre à George Sand.
Donjon de Vincennes, le 28 mai 1848.
« Madame,
» C'est sur un très vilain morceau de papier et avec une bien mauvaise plume que je vous écris. Vous me le pardonnerez en sachant que la République traite assez peu luxueusement les prisonniers, et que loin d'avoir un canif, c'est à peine si depuis quelques jours, j'ai pu remplacer l'instrument naturel de préhension que notre grand-père Adam a mis dans mes doigts, par une fourchette ébréchée quelconque. Du reste, car il faut être juste avec tout le monde, cet état de grande misère commence à s'améliorer, et s'il fut advenu — ce qui, d'après les on-dit, semble n'avoir pas été tout à fait hors du possible — qu'on vous eût ainsi logée dans un donjon, vous vous y trouveriez, dès à présent, presque aussi
bien que votre Consuelo dans la tour où vous l'avez fait vivre quelque temps.
» A moi, il me manque ce dont, par une filiation naturelle, vous l'aviez si richement dotée : la muse qui chante si splendidement en vous. Aussi, je ne vous dirai pas que je m'ennuie ; non, je n'ai plus cette puissance, mais je songe quelquefois tristement au clair soleil que je ne me suis pas donné le temps de regarder pendant mes pauvres quatre-vingts jours de liberté, çt à la patrie dont la radieuse aurore, paraît s'être aussi un peu chargée de nuages pour le moment *. Vous êtes comprise vous-même dans ces pensées, madame, car en vous voyant si bonne, si chevaleresque, si vaillante et si douce, je n'ai pu m'empêcher de personnifier en vous l'âme et le cœur de notre jeune République. Tout ce qui lui arrive de mal vous affecte ; tous les coups qu'on lui porte vous atteignent, combien donc devezvous être malheureuse de notre stupide journée du 15 mai !... et elle pouvait être à nous, madame. Un peu moins d'indiscipline parmi le peuple, plus de calme, moins de cris, et nous forcions, comme au 31 mai, l'Assemblée à décréter tout ce que nous aurions voulu. Mais laissons ce propos,
1. Il était détenu dans la prison de Mines depuis 1839, lorsque la Révolution de 1848 lui en ouvrit les portes.
car tout ce que je voulais vous dire, c'est de ne pas trop vous tourmenter, madame. Ce triomphe de la bourgeoisie ne peut durer ; comme elle est sans entrailles, elle est sans intelligence aussi. Elle va commettre, même au point de vue de son intérêt, fautes sur fautes. Elle montrera par une dernière épreuve que ce qui est frappé de mort en soi, ne peut donner la vie à rien, et notre chère République, bénie et chantée par votre muse, madame, reprendra sa destinée.
» Sans trop chercher à vous donner bon espoir, en effet, ce n'est pas sans motif que Dieu a fait naître dans ce siècle où l'humanité doit être affranchie la femme de plus de cœur et de génie qui fût jamais.
» Adieu, madame. Je songerai à vous souvent, et je serai trop heureux si vous voulez toujours continuer à comprendre parmi" ceux à qui vous donnez le précieux nom de frère et d'ami
» P. -S. — Bonjour bien cordial à Borie et au petit Maurice. Si je ne les croyais partis avec vous l'un et l'autre, je leur dirais de prendre un permis pour me voir, car depuis quatre ou cinq jours on en donne. Et adieu encore ! au revoir ! »
Donjon de Vincennes, le 18 décembre 1848.
« Je reçois à la fois aujourd'hui vos deux lettres, madame et bien chère amie. C'est celte fatale bataille de juin qui est la cause de cette longue interruption dans notre correspondance. Le brave Landolphe qui me servait d'intermédiaire avec le dehors, a été pris, et depuis, soit paresse d'esprit, soit affaissement d'àme, j'ai laissé passer le temps, attendant chaque jour de retrouver une nouvelle occasion de vous écrire. Quels remercîments ne vous dois-je pas d'avoir songé à moi, et de venir m'arracher à ce que vous avez la bonté d'appeler mon stoïcisme, mais qui n'est en réalité, je le crains fort, que de la torpeur ! Votre grande, votre chère parole a sur moi la puissance et le charme de la voix de la patrie elle-même, et vos deux bien-aimées lettres d'aujourd'hui, déjà lues et relues bien des fois, vont aller rejoindre, comme un préservatif de tout découragement, sur mon cœur, celle que j'ai reçue avant les journées de
juin, et que j'ai toujours gardée, malgré la crainte des perquisitions.
» Vous daignez vous intéresser à mon état, mais c'est vous, noble amie, qui avez été bien plus à plaindre de voir, de toucher de vos mains toutes les fureurs de la réaction. Ici, l'épaisseur de mes murailles me préservait du moins d'entendre les cris de haine de ce pauvre peuple égaré contre nous. Mais vous, vous avez été obligée d'avaler goutte à goutte tout le fiel dont on a voulu abreuver notre sainte cause. Vous avez été injuriée, menacée comme on menaçait et injuriait l'égalité et la fraternité, et, ce ne sera pas la moindre tache de notre époque que d'avoir si étrangement perverti le caractère français que vous, une femme, avez eu à craindre pour votre vie!
» A la suite de cette nouvelle douleur qui, à la suite de tant d'autres, a transpercé votre grande âme, je conçois la nécessité d'oublier un peu le présent en faisant des projets, et combien je vous suis reconnaissant d'avoir bien voulu me donner une place dans ce cher, dans ce si beau château en Espagne dont vous me parlez ! Vivre quelque temps près de vous, voir, montrés par vous, les sites que j'ai tant admirés dans vos livres, vous faire me raconter comment telle idée, telle grande pensée vous est venue, et surtout savourer
bien souvent, sans rien dire, ce parfum de magnanimité comme des poésies qui sont de vous , ah !
serait plus de bonheur que je n'en ai jamais espéré sur cette terre ! Mais le Bonaparte nous
■«jrdera-t-ilde réaliser ce rêve d'or? Je ne parle pas de ma mise en liberté : de façon ou d'autre, je crois que je serai bientôt hors de prison. Mais si la forme républicaine elle-même était attaquée, si cet héritier d'un nom avait l'audace de vouloir rétablir l'empire, ne serait-il pas de notre devoir de lutter contre lui quand même? C'est ce côté de la question qui me préoccupe surtout en ce moment, et pour éviter ce danger, j'avoue, que représentant du peuple, je n aurais jamais consenti à aucun prix à laisser nommer le président de la République par le peuple. Puisqu'on ne pouvait faire triompher le principe, qui était de n'avoir pas de président d'aucune espèce, mieux valait, — c'était même moins s'écarter du principe d'unité du pouvoir, — le faire élire par l'Assemblée. Mais tous ceux qui, dans les diverses nuances politiques, ambitionnaient cette présidence pour eux-mêmes, se sont trouvés d'accord pour jouer le coup de dé de M. de Lamartine, et maintenant, Dieu seul sait ce qui adviendra de notre France. Pour commencer, la plus grande division s'est introduite, comme vous le remarquez, dans
le sein de notre propre parti. Démocrates, sociacistes et socialistes-démocrates sont plus occupés de se détruire les uns les autres, que de défendre la République contre l'ennemi commun, et à l'exception de vous, madame, je ne connais guère personne parmi nous tous qui, à cette heure, songe vraiment aux intérêts du peuple.
» Avec votre lettre, j'ai reçu le livre de Borie; j'ai déjà lu l'introduction, qui nous convie, avec grande éloquence, à quitter la sphère un peu romanesque du pur idéal, et à descendre dans le champ du réalisable et du possible.
» J'aurais été bien aise de voir le porteur de votre message lui-même, par la double raison qu'il m'aurait donné des nouvelles détaillées de votre santé, et qu'il est, m'a-t-on dit, le frère de votre ami Victor Borie. S'il est encore à Paris lors de la première visite de mon cousin, je le ferai prier de prendre un permis pour venir dans mon donjon. Mais, en tout état de cause, madame, voici l'adresse où vous pourrez dorénavant m'envoyer vos lettres : M. Berthomieu, rue des Beaux- Arts, 9.
» Dites, s'il vous plaît, à Maurice, que je l'embrasse. Souhaitez le bonjour à Borie, et croyez à T affection profonde de votre tout dévoué frère et ami,
Barbes et ses coaccusés furent transférés du donjon de Vincennes à la prison de Bourges. Ils passèrent en jugement devant la Haute-Cour de cette ville sous l'inculpation de complot tendant au renversement de la République.
Voici une lettre intéressante écrite en attendant son jugement :
Prison de Bourges, le 11 mars 1849.
« Madame et bien chère amie,
» Nous sommes trois dans une chambre, parlant continuellement comme des pies, et, par conséquent, dans les plus mauvaises conditions
>ibles pour engager une conversation par écrit avec personne; ce ne sera donc qu'un billet que je vous ferai parvenir aujourd'hui pour vous remercier du bon souvenir que vous m'avez envoyé par notre ami Dufraisne, et vous demander, en même temps, si vous n'avez pas reçu en décembre une lettre de moi en réponse aux deux de vous qui me sont arrivées sous le même pli par les soins du frère de Borie. Gomme nous avons joué de beaueoup de malheur dans notre corres-
pondance, j'ai peur que cette lettre ne soit égarée, et que vous n'ayez cru, de ma part, à une négligence ou à une indifférence qui est tout le contraire précisément des sentiments que mon cœur vous porte.
» Je n'espère point pouvoir aller vous serrer les mains après la fin de ce procès. Même devant le jury ordinaire, j'aurais eu peu de chances d'acquittement, à moins de présenter une de ces défenses qui ne me vont pas, parce qu'elles sont à la fois une lâcheté et une hypocrisie. Mais devant la Haute-Cour, il est certain que je dois être condamné, puisquejeneme défends pas et que toutes les paroles que j'ai dites sont de nature à aigrir encore contre moi les maîtres de ma liberté. Je ne crois pas avoir mal fait cependant. En politique, un procès n'est qu'un dernier fait de guerre par lequel le parti vainqueur vient écraser les vaincus, et le mieux est de garder du moins sa dignité intacte. Malheureusement, le prestige du danger manque au bout, de sorte que, cela joint à la manière avocassière dont certains des accusés mènent les débats, donne au procès l'aspect d'une affaire correctionnelle.
» Ma sœur est ici et j'aurais été bien heureux de pouvoir vous la présenter. Vous l'aimeriez, car elle possède un de ces nobles cœurs que le
vôtre comprendrait si bien. Si c'est possible, je l'engagerais bien à aller passer une journée avec vous à Xohant, mais peut-être ses nécessités d affaires ou, pour mieux dire, la difficulté de couper son voyage pour faire cette visite, l'obligerontelles de s'en priver.
» Je vous serre la main et vous prie de me comprendre toujours parmi vos plus dévoués amis.
)) A. BARBES
» Merci du petit volume qui restera pour moi comme le plus cher souvenir du procès. »
Selon son habitude, Barbes ne se défendit pas; s'il prit plusieurs fois la parole, ce fut sur quelques faits généraux du procès.
Le 2 avril 1849, il fut condamné à la détention perpétuelle et dirigé sur Doullens. Ce sera de cette sombre et froide prison que, pendant quelques années, seront datées ses lettres.
Prison de Doullens, le 14 octobre 1849.
« Chère et bien bonne amie.
» Votre lettre augmente encore mes remords. Depuis mou arrivée ici, j'ai songé chaque jour à
vous écrire, et constamment, grâce à l'engourdissement d'esprit dans lequel je tombe de plus en plus, j'ai manqué au désir et à la volonté de mon cœur. Vous, trop indulgente, vous aimez mieux attribuer mon silence à des empêchements de communication avec le dehors que de m'accuser moi-même de négligence. Mais à toute faute il faut une expiation, et la mienne doit être de ne pas accepter votre pardon sans avouer mes torts. » Ma paresse est donc cause que je ne vous ai pas encore remerciée de la bonne lettre que vous m'avez adressée à Bourges, et pourtant, que de bien elle m'a fait dans le moment même que je l'ai reçue. J'étais à me dire que le seul moyen de justifier devant la souveraineté du peuple ma conduite et mes actes du 15 mai, était de les mettre sous la protection d'une autre souveraineté plus légitime et plus vraie tant que le peuple n'aura pas une plus claire conscience de ce qu'il doit vouloir: celle du but. Or, en vous voyant songer de votre coté à invoquer en ma faveur mon obéissance à cette souveraineté-là, je n'ai plus hésité à me servir de ce moyen de défense et, comme vous le comprenez, j'ai gagné ma cause, puisqu'il ne s'agissait point pour moi d'obtenir un acquittement matériel, mais de montrer que je ne m'étais pas comporté en fou, ainsi que le pré-
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tendaient quelques personnes, et que je ne m'étais pas mis en insurrection contre mes propres principes. Vous, en aucun cas, ne m'auriez jugé ninsi. Je le sais bien, car si j'ai un reproche à vous faire, c'est d'avoir beaucoup trop de bienveillance pour moi. Mais d'autres appellent niaiserie et manque d'intelligence ce que vous nommez intelligence et bonté d'âme, et peut-être, pour être bien juste, faut-il pour tous les actes de ma vie prendre un terme moyen entre ces deux jugements.
» Je ne vous dirai rien de mon existence ici; elle est semblable à celle que je suis habitué à mener depuis longtemps, et n'a même plus le pouvoir d'éveiller de l'ennui dans mon cœur. Je suis, comme on le dit du calorique en physique ou en chimie, passé vis-à-vis de moi-même à Tctat latent. La plupart du temps, je ne sais pas si je veille ; cependant, au point de vue de la sanlé, je vais moins mal qu'avant la Révolution. Est-ce pour quelque avantage futur ? En ne regardant qu'à la surface des choses, on pourrait croire qu'il vaudrait autant, au lieu de guérir, descendre rapidement la pente au delà de laquelle on ne voit plus toutes les iniquités de ce bas monde. Mais dans le fond, je ne pense pas qu'il soit donné à personne d'enrayer longtemps l'hu-
manité dans sa marche. Quoi que fassent nos stupides reconstructeurs d'oppression, ils ne réussissent qu'à creuser plus profondément l'abîme dans lequel ils doivent s'engloutir. Cependant notre parti compte dans son sein tant d'éléments impurs, il y a un si grand nombre d'individus qui ne l'ont embrassé que comme une chance de faire là mieux leurs affaires qu'ailleurs, que je ne jurerais pas que le règne de ces autres coquins, les honnêtes et les modérés, ne puisse durer autant que nous, et pour ne pas être surpris par l'événement, j'ai pris, en fait de patience, une longue haleine comme font les plongeurs avant de descendre dans la mer. Cette patience, du reste, m'est plus aisée qu'à vous, car les moins malheureux aujourd'hui sont ceux qui, de derrière les barreaux de leurs prisons, ne peuvent voir tous les crimes et toutes les hontes qui se commettent au nom de la France.
» Cette lettre vous parviendra par la même voie que j'ai reçu la vôtre. Je l'envoie à Paris, à madame Le Barbier, avec prière de mettre sur l'enveloppe l'adresse de sa maison. Martin Bernard vous a déjà demandé votre amitié pour cette noble et digne fille de Merlin de Thionville. Je vous ferai de mon côté la même prière. C'est un grand et généreux cœur avec lequel vous sympa-
thiserez bien vite, et notre soi-disant République en les frappant impose à tous les vrais républicains le devoir de lui montrer qu'il y a encore sur cette terre de la récompense et de la vénération pour tous les actes héroïques de nos pères.
» J'ai mille amitiés à vous transmettre de la part de notre brave camarade Albert1. C'est par sa femme que nous viennent les seules nouvelles que nous ayons du monde, car pour mon compte je n'ai eu aucune visite depuis que je suis ici, et je n'ai pas besoin de vous dire que celles que reçoivent certaines autres personnes ne me servent à rien du tcut. Aussi, pendant les deux derniers mois, madame Albert ayant été privée de son permis, nous nous sommes trouvés à peu près aussi ignorants de tout ce qui se faisait en France que si nous avions été déportés à Sinamary ou dans les Indes comme, dit-on, il a été question de le faire.
» Bonjour pour moi à Maurice et à Borie, et recevez une cordiale poignée de main de votre tout dévoué,
» A. BARBES
1. Albert, ouvrier, membre du gouvernement provisoire de 1848.
Prison de Doullens, le 5 août 1830.
« Bonne et bien chère amie,
» Ma lettre du 29 février s'est croisée avec la vôtre du 22, et depuis je ne vous ai pas écrit! Me le pardonnez-vous? Pour* moi, je m'en veux d'autant plus d'être tombé dans un tel excès de paresse que vous me disiez avoir besoin de consolation et d'amitié. Vous étiez malade, vous souffriez non de vos maux, car vous vous êtes toujours oubliée vous-même, mais de ceux dont il a plu à Dieu d'éprouver notre chère patrie et vous me demandiez de sympathiser avec vous dans cette affliction. Je l'ai fait bien souvent du fond de ma prison, chère et bien-aimée amie, si vous voulez me permettre ce terme qui seul exprime rattachement que je vous porte ; mais cela ne suffît pas et j'aurais dû vous dire que mon cœur, que mon âme, comprenaient bien toutes vos souffrances et qu'entre toutes les raisons qui me font désirer que notre sainte cause triomphe, la plus vive, la plus ardente a trait à vous.
» Yeussé-je pas, en effet, aimé la République et la démocratie avant de vous connaître que vous me les auriez fait aimer du jour où je vous ai vue les entourer d'un si vaillant amour. Vous, dont j'avais deviné par instinct la grandeur de caractère, vous êtes la plus noble femme que le cher pays de France — que j'aime toujours à me représenter comme le plus grand pays du monde — ait portée, et vous deviez naturellement vous vouer à la plus sainte des causes. Vous l'avez fait, en offrant en don à notre parti, plus qu'on ne peut nous prendre, à nous hommes, car c'est droit au cœur même, c'est dans votre réputation que les méchants vous frappent, pauvres femmes, quand vous voulez lutter contre eux. Vous n'avez reculé devant aucun martyre, quoique sachant que votre gloire elle-même allait servir, pour ainsi dire, de poteau où Ton chercherait à accrocher vôtre nom pour la postérité. Aussi, vous auriez bien le droit de vous attrister et de vous plaindre de ce que tant de sacrifices n'aient rien changé jusqu'à présent au sort du peuple; mais vous ne songez pas à vous, et si votre âme gémit, c'est uniquement parce que vous voyez ce peuple toujours courber le dos et souffrir. Ah ! vous valez mieux que nous, vous êtes des milliers de fois au-dessus de notre nature, et vous ne me parlez pas de
votre résignation!... Elle m'est aisée à moi qui n'ai que cela à donner à ma cause, mais vous î Oh ! que si je savais écrire, j'entreprendrai de faire comprendre à tous vos détracteurs, à ceux qui vous ont enfoncé tant d'épines et de clous dans la chair, qu'ils devraient tomber à genoux et prier Dieu de vous conserver pour que vous puissiez un jour intercéder pour eux. Telle sera votre tâche, chère amie, et vous seule, vous, au nom de toutes les femmes dont vous résumez le génie et la bonté, vous pourrez peut-être réussir à désarmer la bourgeoisie triomphante. Certains hommes ne voudront pas, je le sais, vous écouter. Mais ceux-là n'ont rien d'humain et ils n'auront sans doute pas le pouvoir ; la France n'en est pas réduite à confier ses destins à leur ignominie! Mais le peuple, ce peuple bon, brave, généreux, chevaleresque, qui ne fait le mal que lorsqu'on l'égaré, vous écoutera parce que vous lui parlerez le langage qui plaît à son cœur. Cependant nous aurions besoin de voir plusieurs de nos amis, songer d'avance à ne pas laisser tomber la victoire dans des mains indignes. L'union de Louis Blanc et de Ledru serait seule toute -puissante pour prévenir un pareil malheur ; ils sont loyaux de cœur et d'àme tous les deux : bons, généreux, dévoués et avec un semblable fond commun, il
leur serait aisé de s'entendre, malgré quelques différences de principes. Chère, si vous pouviez amener cette union, vous rendriez un grand service à notre parti ; vous vous y êtes déjà employée, j'en suis sûr, mais ne vous découragez pas. L'effet du premier numéro du Proscrit a été mauvais, je le crains, pour Ledru. Les socialistes ne le trouvent pas assez socialiste, la Montagne et la Presse sont naturellement très mécontentes de lui parce qu'il leur a dit leurs vérités. On va chercher à mettre Louis Blanc en demeure de lui répondre. Il vous faudrait essayer de leur faire comprendre à l'un et à l'autre qu'ils ne doivent pas céder à ces suggestions. Mes idées sont absolument celles de Louis Blanc; jamais homme ne m'a paru formuler aussi bien que lui ce que je pense de l'organisation de la démocratie, mais je crois qu'en ce moment Louis Blanc seul serait regardé comme trop avancé par la majorité de la nation et que, d'un autre côté, il ne serait pas non plus assez fort avec ses seuls éléments à lui pour tenir tête à la coterie d'intrigants qui désire le renverser au moins autant que Ledru lui-même. Priez-les donc, suppliez-les de profiter de la faute dernièrement commise pour s'unir de nouveau au lieu «l'achever de se diviser; ils vous écouteront, jeu ai l'espérance, chère amie, car qui mieux
que vous peut personnifier à leurs yeux la voix même de la patrie et l'amour intelligent et dévoué de votre cause ?
» Je vous ai peu parlé de moi jusqu'ici dans cette lettre, chère bonne amie, quoique vous m'ayez recommandé de vous en parler beaucoup ; mais je tenais à vous dire d'abord combien je vous aime malgré tous mes torts de négligence et à déposer aussi dans votre âme, mes désirs et mes craintes de patriote. Ma vie, d'ailleurs, est toujours pareille à celle que je vous ai déjà décrite.
» Un mot pour la résumer :
» Je vieillis en me desséchant comme un arbre qui ne portera jamais de fruit, mais sans trop m'ennuyer et en gardant mon attachement entier pour notre cause et pour quelques amis parmi lesquels vous tenez la première place.
» Adieu, dites à Maurice que je l'embrasse et permettez-moi de vous serrer bien affectueusement, bien cordialement la main, cette main qui a écrit tant de chefs-d'œuvre et que je m'émerveille quelquefois d'avoir osé prendre dans la mienne.
» Votre tout dévoué,
» A. BARBES
« Cette lettre vous parviendra par les soins
d'an de mes amis nommé Pichon, originaire de votre département, et qui connaît aussi Aucante. C'est lui, d'après ce qu'il m'apprend, qui vous a envoyé ce portrait de Yincennes dont vous me parlez.
» Tout à vous de cœur encore une fois. »
Prison de Doullens, le 15 septembre 1850.
« Bonne et bien chère amie,
» Vous avez eu, en effet, ma lettre trop tard pour pouvoir intervenir entre nos amis avant la publication de leur second article, mais vous n'en avez pas moins fait ce que je désirais. Prévenu par vous, Louis Blanc s'efforcera, j'en suis sûr, de ne pas laisser dégénérer la querelle en dispute. Sa polémique est toujours pleine de courtoisie môme avec ses ennemis les plus acharnés; il conviendra donc aisément qu'ici plus que jamais il doit retenir tous les coups que la défense légitime de ses principes n'exige pas. C'est ce qu'il a déjà fait, du reste, dans le numéro d'août de sa revue. Comme vous l'avez vu sans doute, il a réduit en
poudre avec une invincible puissance de logique toutes les propositions erronées de ses adversaires. Mais il n'a blessé, il n'a froissé aucun amourpropre, et votre prière va réussir à le maintenir toujours dans ces limites. Vous avez tort de croire que nous ne voyons en vous qu'une femme. Pour mon compte, j'y vois tellement autre chose qu'il s'en est fallu de très peu que votre nom n'ait figuré parmi ceux de mon Gouvernement du 45 mai. Sans le bruit de la foule qui m'ahurissait, je l'aurais porté à coup sûr sur ma liste, car je l'avais dans mon cœur et dans ma tête. Vous en auriez été fâchée peut-être ! Mais pourquoi cependant ? Il est temps que l'on s'habitue à aller chercher le dévouement et le génie même sous l'enveloppe d'une femme lorsqu'ils y sont. Puisque l'affaire a mal tourné, j'aurais eu du moins l'occasion de dire quelques mots pour soutenir cette thèse au procès, et puis c'eût été un ineffable bonheur pour moi de pouvoir rendre un hommage public à vos qualités!
» Vous souffrez toujours énormément, je le vois, des misères physiques et morales de notre pays. Votre grande âme s'en révolte, chère amie, vous avez bien raison! Moi, je donnerais de bon cœur beaucoup de mes joies, si j'en avais, pour que vous vous chagriniez moins ; si je l'osais, je
vous admonesterais même un peu sur ce sujet. Mais que feraient, n'est-ce pas, mes conseils? Autant vaudrait dire à la fleur de ne pas souffrir lorsqu'un vent d'orage la tourmente. Cependant ce vent se calmera. L'état actuel des choses ne saurait durer. Oh ! que je voudrais donc que, l'œil tourné vers un meilleur avenir, vous puissiez comprimer les angoisses de votre cœur en ce moment !
» Les permis de visite doivent être demandés au ministre de l'intérieur. Après avoir pris des renseignements sur la personne qui demande, on en accorde la plupart du temps. Mais vous, chère amie, sur l'opinion de qui on n'aura plus de renseignements à prendre, je doute fort qu'on vous permette de me voir. Ce bonheur serait trop grand pour moi. De plus, il va s'élever au premier jour un nouvel obstacle à votre projet. Vous savez que nous devons être transférés à Belle-Isle. Sans doute dans cette nouvelle prison, le régime sera le même qu'ici. Mais la défiance contre nous sera bien plus grande et vos occupations vous empêcheront de venir aussi loin.
» Je vous remercie des détails que vous me donnez sur votre existence à Nohant. C'est un lieu vers lequel se tournent bien souvent mes pensées, car malgré ma paresse, je vous porte, croyez-le bien, une affection que ni le temps ni
l'espace ne sauraient affaiblir. Votre bonté, la noble simplicité de vos manières, vous ont conquis mon cœur tout entier dès le premier jour où je vous ai vue, et, à ce propos, je veux vous apprendre un fait assez remarquable.
» C'est à l'entremise du même homme que je dois d'avoir contracté les deux plus grands attachements de ma vie: c'est en effet, Etienne Arago qui m'a présenté à vous, et c'est aussi lui qui m'avait fait faire connaissance avec notre bon, notre bien-aimé Godefroy Cavaignac, ce noble cœur et cette vaste intelligence dont le manque s'est si cruellement fait sentir à notre pauvre révolution de Février.
» Mon calme et ma patience ne sont pas un mérite à mes yeux; ils prouvent seulement qu'il y a longtemps que je suis en prison. Vous le savez, comme l'a dit le vieil Homère: « Du jour où un homme perd sa liberté, Jupiter lui enlève la moitié de son âme ».
» J'ai subi cette mutilation il y a déjà bien des années, et, à la longue, la plaie s'est cicatrisée assez bien pour que je ne songe plus à m'en plaindre. Mais je n'en suis pas moins privé d'une partie de mon être, et plutôt digne de pitié que d'éloges. Ne me mettez donc pas trop haut dans votre estime, chère et noble amie. La seule qua-
lité qui m'est restée, c'est ma tendance à admirer et à aimer tout ce qui est grand et bon, et voilà pourquoi je me suis pris d'un si vif attachement pour vous. Que Dieu vous bénisse de n'avoir pas dédaigné cette affection, et de vouloir bien me compter pour quelque chose dans votre vie !
C'est toujours par l'intermédiaire de notre excellent Pichon que je vous fais parvenir cette lettre. Madame Le Barbier de Tinan, aux bons soins de qui j'avais précédemment recours, était partie de Paris plusieurs jours avant l'expédition de ma dernière. Elle devait vous écrire avant son départ. Si elle ne l'a pas fait, ne lui en veuillez pas, car la faute en est à moi qui lui avais promis une dernière lettre pour vous, et, grâce à ma paresse, je ne l'ai pas envoyée.
» Adieu ; mes bonnes amitiés, je vous prie, à Maurice que j'aime beaucoup et parce qu'il est votre fds et qu'il me fait l'effet, tout de suite, d'être un aimable et spirituel garçon. Je vais écrire quelques lignes à Aucante dont j'ai reçu une charmante lettre. Bonjour pour moi à Borie, la première fois que vous lui écrirez, et pour vous, permettez-moi de vous serrer la main et de vous renouveler l'assurance de mon profond attachement.
» A. barbes. »
Prison de Doullens, le 24 octobre 1850.
« Chère et noble amie,
» Mon âme s'élance vers vous en ce moment de douleur extrême. On m'a excepté du tranfèrement des prisonniers de Doullens à Belle-Isle. Je ne cro}Tais pas mériter une telle indignité!... J'étais plus heureux le jour où je fus condamné à mort !
» Comme à ma sœur, comme à mon frère, comme à nos plus dévoués amis, je vous demande aide et secours.
» Votre plume est toute-puissante. Employezla, je vous prie, pour effacer cette tache à mon honneur et me faire conduire à Belle-Isle. Je n'aurai ni trêve ni repos que je n'y aie rejoint mes camarades.
» Laissez-moi presser de mes lèvres humiliées votre main qui me sauvera.
» Plus que jamais à vous,
» A. BARBES
Prison de Doullens, le 1er novembre 1850.
« Chère et noble amie,
» Voici la paix rentrée dans mon àme. J'ai appris ce matin que le ministre allait donner Tordre de me faire partir. Votre bonne lettre est arrivée peu après pour achever de compléter ma joie.
» Comme toujours, vous vous êtes comportée avec moi comme la meilleure, la plus dévouée des amies. Vos nobles paroles étaient de nature à me réconcilier avec ma position, si quelque chose pouvait amener cette réconciliation. Mais croyezbien qu'il est heureux que j'aille à Belle-Isle. Mon devoir est de partager le sort des autres prisonniers, et alors qu'on manque à un devoir même par une cause indépendante de sa volonté, l'expiation vient toujours après.
» J'ai reçu des nouvelles d'Albert depuis son arrivée à Belle-Isle. « Nous avons, me dit-il, de » grandes cours avec immense préau pour nous » promener. Mais nous sommes entassés dans des
» chambres à huit. On a aussi supprimé le vin. » Que dites-vous de la générosité de la réaction? Ne pas même accorder un petit cachot à ce toutpuissant prolétaire aux pieds duquel les plus insolents de ses chefs ont rampé après Février ! Albert est un beau caractère qui ne s'irrite pas de toutes ces indignités. Mais que de colères vont s'amasser dans le cœur de bien d'autres !
» Pour mon compte, un petit réduit particulier est une affaire de première nécessité. Je donnerais volontiers pour cela tous les autres agréments de la vie. Mais le devoir m'appelait là-bas. Je savais que je serais matériellement plus mal lorsque j'ai demandé à y aller, et je n'ai qu'à me féliciter du succès de mes réclamations.
» La petite lettre ou j'implorais votre secours est passée par le greffe. Je n'ai donc pu vous accuser réception des lettres de L. B. ; de Landolfe, d'Aucante et de votre cher billet, arrivés ici précisément le dernier jour qu'Albert y a demeuré. J'étais seul, lorsque je vous ai écrit de Y ancien quartier de Bourges. Depuis, j'ai été obligé de me laisser transférer dans Yex cours de Versailles où j'ai retrouvé Guinard. C'est par soins que Pichon m'a fait tenir votre lettre et par elles aussi que je vous réponds bien vite aujourd'hui, car il se peut que je parte ce soir
même, et, quoiqu'on me dise que je séjournerai peut-être à Paris, j'ai peur de n'avoir plus la possibilité de vous écrire avant mon arrivée à Belle-Isle.
» J'écris un mot à Aucante. Dites à Maurice que je l'embrasse, et vous, permettez-moi de mettre mon àme à vos pieds pour vous remercier de toutes vos bontés et de ce précieux attachement que je regarde comme le plus grand des biens que Dieu m'ait accordés sur cette terre.
» A vous encore une fois de cœur et d'àme.
» A. BARBES
Prison de B<-lle-hle, le 27 mars 1851.
« Chère et noble amie,
» Je ne vous ai pas écrit depuis Doullens. Ne m'en veuillez pas de ce long silence. Mon àme vous porte toujours la même affection. Mon esprit <e à vous autant qu'il lui est permis de pem r. mais je vis dans un élément antipathique à ma nature, et où je ne puis rien faire, pas même écrire un simple billet.
» Vous avez entendu parler de l'horrible promiscuité à laquelle nous sommes condamnés. Je vous en avais dil un mot moi-même avant de quitter Doullens, et tout ce que l'on peut supposer reste au-dessous de la réalité. J'ai cru devenir fou les premiers jours, et maintenant je sens l'idiotisme me gagner. Comme je préférerais le régime de Mazas s'il ne s'agissait que de moi seul ! Entre les étroites murailles de ses cellules on peut du moins s'occuper de ses amis, bien songer, réfléchir... Mais ne nous laissons pas aller aux regrets de cet Eldorado, et que je vous dise bien vite pourquoi je vous écris après être resté si longtemps sans vous avoir donné de mes nouvelles.
» Le jeune homme qui vous remettra cette lettre est le frère d'un de mes meilleurs amis de tous les temps, de Martin Bernard que vous connaissez et que vous aimez aussi. J'ai vu qu'il désirait passionnément vous être présenté. Faute de pouvoir le faire de vive- voix, j'ai pensé que vous voudriez bien l'accueillir sur ma recommandation écrite. Il est timide, il va vous contempler comme une divinité devant laquelle il n'osera peut-être parler. Je n'ai pas besoin de vous prier d'être bonne pour lui. Vous l'êtes pour tout le monde. Faites-lui comprendre seulement qu'il ne
vous sera pas importun en revenant vous voir. L'excellent jeune homme mérite d'autant plus de pouvoir jouir quelquefois du bienfait de votre conversation, que, hélas 1 il est malade et plus malade à ce que j'ai appris qu'il ne le croit ou ne veut l'avouer.
» Avez-vous des nouvelles de Louis Blanc? Il a (Hé impudemment attaqué par cet individu pour qui vous connaissez mes sentiments. J'ai été sur le point d'écrire quelques mots pour dire au public ce que je pensais de cette attaque. Mais j'ai compris, en réfléchissant, que ce drôle ayant été assez habile pour faire croire à beaucoup de gens que mes affirmations sur son passé étaient dictées par une haine personnelle, mon intervention dans cette affaire pouvait nuire plutôt que servir à Louis Blanc. Je me suis donc borné à écrire à notre ami de Londres * quelques lignes toutes } »rivées qui partiront en même temps que cette lettre. Elle lui apprend que la venimeuse petite bète a fait semblant un jour de vouloir vider avec moi, devant l'Assemblée générale des détenus, sa vieille affaire de révélation. Mais lorsque j'ai voulu convoquer cette assemblée, il a eu recours à un moyen dilatoire pour n'y pas venir et s'est
Louis Blanc, en exil.
laissé condamner, en quelque sorte, par défaut. Son moyen a été d'organiser par ses amis et partisans un tumulte qui a éclaté aussitôt que, après avoir exposé les motifs de la réunion , j'ai voulu aborder le fond de la question. Gomme d'habitude, il a pour adhérents dans la prison tous ceux dont la moralité est un peu suspecte, ou qui, par ambition ou par bonté, se groupent autour de quiconque veut les employer. Il y a longtemps que le parti républicain aurait dû chasser de ses rangs ce traître qui le déshonore. Quant à lui répondre, je crois pourtant que Louis Blanc aurait tort de le faire. Ce serait jouer le jeu de ce drôle qui veut que l'on s'occupe de lui quand même. Son plan est l'œuvre d'un Tom Pouce qui, se sentant enfermé dans un endroit où l'on ne peut pas le voir, grossit sa voix et fait beaucoup de bruit pour qu'on le prenne pour un hercule.
» J'ai appris le succès de Claudie, et j'ai réussi à lire la pièce. C'est bien beau même comme lecture. Mais hélas ! n'est-il pas affreux de penser qu'il peut m'arriver de ne pas toujours prendre connaissance de ce que vous donnez au public!
Dites à Maurice et Aucante que je les embrasï et si Aucante était à Paris, il se lierait, j'en suis sûr, avec mon recommandé Henry Bernard,
pour qui je lui avais donné dans le temps une lettre.
» Je ne vous renouvelle pas mes assurances d'inaltérable affection et de dévouement, mais je voudrais être en état de vous en donner la preuve.
» A vous de cœur et de pensée,
Prison de Belle-Isle, le 14 janvier 1853.
« Chère et noble amie,
» Le malheur m'a rendu un peu superstitieux, et en me réveillant hier matin, c'est aujourd'hui le 13, la journée ne se passera pas sans qu'il ne m'arrive quelque chose de fâcheux. Au lieu d'un malheur que j'attendais, c'est votre lettre qui est arrivée.
» Que Dieu vous récompense de cette bonne action, chère amie. Pour moi, je ne saurais vous dire le plaisir que j'ai éprouvé.
» Si je suis resté si longtemps sans vous écrire, c'est qu'il me répugnait de vous exposer à faire passer vos lettres, par les formalités du greffe. Je
suis fait, pour mon compte, à ce désagrément, mais je ressens encore une sorte de honte à y assujettir mes amis. Bénie soyez-vous d'avoir fait ce que je n'osais vous demander!
» Je connais, en effet, vos chagrins et j'ai songé à vous lorsque ie 2 décembre 1851 l, nous avons appris ici que Paris était vaincu. Notre pauvre France ne reçoit pas un coup qu'il ne me semble le voir entrer dans votre cœur. Misérable génération que nous sommes! Quand cesserons-nous de rouler de ruine en ruine? J'ai conservé ma foi, mais comme vous je suis bien triste, et aux craintes que j'avais dans le temps pour notre cause, s'ajoutent celles que j'ai aujourd'hui pour la patrie, pour le pays lui-même; comment finira tout ce qui s'élève en cet instant? J'ai vu dans mon enfance l'Anglais et le Russe à Paris et je désirerais bien mourir avant que de pareils jours se renouvellent.
» Ma santé se maintient assez bonne, malgré ces inquiétudes ; j'ai depuis assez longtemps une cellule à moi seul où l'ancien directeur m'a conduit de force, après un petit incident qui m'avait fait mettre au cachot. Je suis devenu comme la mère de votre noble Albert. A force de souffrir,
t. Date du coup d'État de Louis Bonaparte.
LETTRES DE A. BARBES A GEORGE SAIfD. 267
mon corps a fini par tuer la souffrance, et je supporterais aujourd'hui des fatigues et des peines qui m'auraient accablé lorsque je me portais bien, ma voix seulement ne veut pas revenir.
» Et vous, mon amie, vous travaillez toujours énormément. Aucante me dit que vous travaillez plus que jamais. Nous sommes ici si loin du monde que nous n'apprenons que longtemps après les choses qu'il nous conviendrait le mieux de savoir. J'ai relu cependant ces jours- ci — et Dieu sait avec quelle satisfaction, la Petite Fadette que vous m'avez fait l'honneur de me dédier et dont vraisemblablement je ne vous ai pas encore remerciée.
» J'embrasserais bien volontiers votre petite fille, car j'aime beaucoup les enfants et celle-ci m'est déjà particulièrement chère puisqu'elle vous aide à détourner quelquefois la tête des vilaines choses que font les grandes personnes. Caressez-la, je vous prie, en mon nom. Plus heureuse que vous peut-être, elle n'aura pas à assister aux cruelles déceptions qui ont été notre partage !
» Je suis à peu près sans nouvelles de nos amis de Londres. L'excellent Henry Bernard, qui me parlait quelquefois de son frère Martin, se meurt à cette heure à Toulouse où sa maladie de poitrine la conduit. Il ne passera pas cet hiver, et sa perte
va être un grand chagrin pour mon pauvre compagnon du Mont Saint-Michel et du Luxembourg. » Adieu; dites à Maurice que je l'embrasse du meilleur et du profond de mon àme, et recevez un cordial serrement de main de votre dévoué et reconnaissant.
» A. BARBES
Prison de Belle-Isle, le 1er janvier 185'*.
« Madame et chère amie,
» Vous recevez sans doute en ce moment les vœux que de nombreuses bouches adressent au ciel pour votre bonheur. Permettez-moi de venir, du fond de ma prison, joindre ma voix à celles de vos amis.
» Puisse l'année que nous commençons vous être meilleure que celles qui l'ont précédée ! Puissiez-vous ne pas vous laisser aller à ces tristesses contre lesquelles j'essaie quelquefois dv lutter et qui vous font presque prendre en dégoût toute correspondance avec votre vieux prisonnier.
» Ma lettre du mois de décembre vous a peut-
être trouvée, comme je le craignais, au milieu des couches d'Amélie. Je ne vous cacherai donc pas que j'attends avec une certaine anxiété des nouvelles de ce grave événement. Amélie a toujours été ma favorite. J'aimais, lorsqu'elle était petite, son caractère très sérieux, ses grands yeux où l'on voyait une si grande force de réflexion se peindre. J'aimais surtout l'affection qu'elle me portait, et, quoiqu'elle soit mère aujourd'hui, je ne puis m 'empocher de me la représenter sous les traits que je lui ai connus, et c'est même cette disposition à lui parler comme à une enfant qui fait que je ne lui écris point. J'ai peur de la blesser en la traitant comme avant son mariage, et je ne puis me dispenser de la traiter ainsi. Je veux cependant ne pas laisser passer le 1er janvier sans lui envoyer quelques lignes.
» Quant à Maurice, vous trouverez ci-joint un mot pour lui. Maurice est un vaillant garçon qui m'aime, parce que vous lui dites de m'aimer, comme il aime certain conventionnel dont vous l'entretenez. Faites-lui bien apprendre l'histoire de la Révolution, et demandez-lui, après lui avoir montré tous ces hauts faits, un peu de pitié pour les hommes de nos jours qui n'ont su que se faire mettre en prison. C'est à cette pitié seulement que je prétends, son cœur ne me la refusera
pas, parce qu'il est encore très jeune, mais un temps viendra où se sentant plus brave et plus fort, il nous traitera avec moins de respect.
» — C'était un très triste individu, dira-t-il de moi; il a vécu sous les verrous comme un hibou dans une cage. Ce n'est pas en agissant ainsi que l'on sert sa cause. La patrie n'est pas une sainte pour laquelle il suffit de prier comme jadis les moines dans leurs couvents. »
» Je n'ai pas reçu d'autres lettres d'Henry. Que devient ce pauvre jeune homme? Pas de nouvelles non plus de Martin Bernard, mais d'assez mauvaises de mon neveu qui est à l'infirmerie depuis quelques jours. Ma sœur est inquiète de cette maladie qui, je l'espère pourtant, ne sera pas grand'chose.
» Vous ne manquerez pas, je vous prie, de me recommander au bon souvenir de Raynaud si vous lui écrivez. Je ne vous demande pas des nouvelles de mes autres amis qui paraissent m'oublier.
» Adieu, faites mes bonnes amitiés à Amélie qui ne recevra ma lettre qu'après vous, à madame Albert et à madame de Tinan.
)> Je vous serre la main, et vous prie de conserver toujours un peu d'affection pour votre frère et ami.
» A. barbes . »
Prison de Belle-Isle, le 15 mai 185 '■<
e Madame et chère amie,
» J'en suis quitte cette fois encore pour la peur, mais vous pouvez dire que vous m'avez causé de terribles inquiétudes. Chaque jour, depuis l'instant où j'ai supposé que vous deviez avoir reçu ma lettre, a été pour moi un véritable crescendo de chagrin pour moi, en voyant que vous ne me répondiez point. Aussi, parmi les prières que vous faites adresser à Dieu pour votre petit Maurice, je vous prie de ne pas manquer de lui faire répéter celle-ci : « 0 mon Dieu, laites que je ne laisse jamais mes amis sans nouvelles, et donnez à maman la force d'écrire pour rassurer les siens. » Ce devoir-là, je vous assure, est tout aussi important que les autres que vous lui prescrivez.
» Le mal de mon beau-frère n'a pas été aussi grave que l'avait dit Armand. Ce n'est pas une attaque d'apoplexie qu'il a eue. L'enfant, m'écrit- < i), a nommé improprement de ce nom une défaillance provenant d'une autre cause ; mais
ma belle-sœur qui soignait ma chère Augusta est morte. C'était la sœur aînée de mon beau-frère, et cette perte l'a cruellement affectée. On l'a conduite à la campagne pour la distraire un peu de son chagrin.
» Je croyais vous avoir déjà parlé de la maladie d'Albert; c'est de la poitrine qu'il souffre, et, chose étrange, car la conformation apparente n'indique rien de pareil, il paraît qu'il est réellement phtisique. Sa femme est partie, il y a trois ou quatre jours, pour aller le rejoindre. J'espère qu'on ne lui fera pas trop attendre la permission de le voir dans sa nouvelle prison.
» Ceux que je fréquente le plus sont toujours les mêmes, dont je vous ai déjà dit les noms; les cinq autres habitent mon corridor : Gambon, Maigne, Daniel-Lamarière, Commissaire et Hibrint qui a remplacé dans une de nos cellules Vauthier ; puis dans le corridor où était Albert, Fayolle, Monbel et Batillat. Deux de ceux avec lesquels j'ai été longtemps en bonnes relations ont mal tourné. L'un a fini par demander purement et simplement sa grâce; et l'autre qui avait été transféré à Paris, a demandé à aller servir en Orient. Celui-ci a commis, si je ne me trompe pas sur son caractère, plutôt une erreur de jugement qu'un acte d'égoïsme réfléchi. Il s'est figuré que nous allions
avoir la guerre avec l'Europe entière, qu'il s'agissait des destinées de la civilisation, etc., et sa tète ayant pris feu, comme il a été officier de marine avant la Révolution, il s'est persuadé qu'il ne pouvait pas se dispenser d'aller tirer quelques coups de canon aux Russes. Je vous aurais compté depuis longtemps tous ces petits événements, si je n'avais cru au mutisme absolu que vous gardiez sur ma situation, que tout ce qui pouvait arriver ici n'avait plus pour vous del'intérêt. » Vous me demandez maintenant si je m'intéresse à la guerre de Turquie. Beaucoup ! Et je ne vous cache pas que je fais des vœux ardents pour que les Russes soient battus par nos petits soldats. Il me tarde de les voir en ligne, et je crois qu'ils marcheront vaillamment. D'eux à nous, il peut y avoir un compte à régler, mais contre l'étranger mon cœur est avec eux, je pense que vous êtes de cet avis. La Fiance, en dépit de tout, est toujours la première et la plus avancé des nations, celle qui contient les plus grands ferments d'égalité, et la plus capable de dévoùment. Or, désirer qu'une pareille nation ait le dessous dans le grand combat qui va se livrer, c'est désirer que l'humanité recule, que le progrès soit retardé de plusieurs siècles. D'ailleurs, je me souviens d'avoir vu, dans mon enfance, le
27i LETTRES DE A. BARBES A GEORGE SAND.
Russe et l'Anglais à Paris, et je vous assure que ce n'était pas un beau spectacle. Je n'oublierai jamais que deux ou trois ans après, lorsque je voyais passer des soldats dans les rues de Carcassonne, je demandais avec effroi : « Êtes- vous sûr que ce soit des Français? » Question affreuse, madame, car elle voulait dire que l'âme et le corps de la patrie avaient été violés et que nous n'étions pas tous morts pour l'empêcher, ah ! j'espère bien qu'il n'en sera pas ainsi cette fois, ou c'est alors que j'aurais à regretter de n'avoir pas été tué le 12 mai.
» Il n'y a pas seize ans de cette journée. Nous venons seulement d'en voir revenir le quinzième anniversaire. Depuis lors, vous le savez, sauf quatre-vingts jours, j'ai été captif. Mais est-ce que vous croyez sérieusement que je compte sur quelque rémunération dans l'histoire? L'histoire a raison de ne pas s'occuper de pareilles vétilles, et je lui en voudrais si elle en parlait. A quoi ai-je été bon depuis que je suis sous les verrou x? Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit? Tout ce que j'ai ambitionné, et à quoi peut-être j'avais droit, c'était de trouver quelque bonne et douce affection qui se dévouât à moi, et qui pansât les plaies de mon existence sacrifiée.
» Mais cette récompense elle-même risque fort
de me manquer. Je serai vieux, bien vieux, lorsque je sortirai de prison, et les vieux, comme les malades et les absents, ne sont guère propres à inspirer de l'affection.
» Avez-vous lu un livre de Quinet publié en 1845, et portant pour titre : De VUltr amont anisme? Il y parle de votre père. « J'étais un jour, aurait dit celui-ci, au lit de mort d'un des deux représentants du peuple envoyés pour défendre la ligne de Wissembourg ; voici ce que me dit l'un d'eux dans un moment où l'on n'exagère pas sa pensée, et je ne l'oublierai de ma vie : C'est nous qui mettions le feu aux batteries. On s'étonnait de notre calme; nous n'avions à cela aucun mérite : Nous savions fort bien que les boulets ne nous pouvaient rien. »
» Je crois que vous seriez de force à avoir un pareil courage. Quinet, vous le savez, est en Belgique. Il doit vous donner sans doute de ses nouvelles, comme Reynaud dont vous ne me parlez plus guère.
» Èles-vous bien sûre qu'il n'y ait pas quelque chose de vrai dans mon rêve sur madame Lucy? Il me semble qu'elle est devenue bien indifférente à mon sort depuis deux ou trois ans.
» Adieu, faites mes bonnes amitiés chez vous, et dites à Maurice et à Amélie que je les em-
brasse. Embrassez aussi pour moi le nouveau petit Maurice.
» Yolre dévoué frère et ami,
)) A. BARBES
Prison de Belle-Isle, le 30 mai 1854.
« Madame et chère amie,
» J'étais si sûr de la peine que cette cruelle nouvelle allait vous causer que ne pensant pas que vous le saviez, je n'ai pas osé directement vous l'apprendre. J'ai reçu hier la lettre de Martin; et il doit avoir en ce moment la mienne.
» Comme je le disais à Amélie, je m'étais lai aller à croire à la guérison du pauvre malade, de sorte que j'ai été frappé par l'annonce de sa mort comme par un coup inattendu. J'ai écrit à Martin sous cette impression, et ma lettre n'est guère faite pour le consoler. Je compte sur la votre pour lui remettre un peu le cœur. Les lignes que vous m'adressez à moi-même m'ont de nouveau arraché des larmes, mais leur lecture ne m'< pas moins fortifié.
» Henry était une de mes plus chères affections; il n'avait guère plus de seize ans, lorsque dans un des premiers mois de notre séjour au Mont-Saint-Michel, Martin Bernard me lut une de ses lettres. Ces pages respiraient un si grand amour fraternel, tant de dévoûment et de naïf et poétique enthousiasme, que je pris de suite une haute idée de l'enfant qui les avait écrites. Je priai Martin de me communiquer désormais tout ce qu'il en recevrait; et à partir de ce moment jusqu'au jour de mon départ pour Nîmes, les lettres du jeune frère, en qui nous disions que nous nous sentions revivre, ont été toujours une fête pour nos deux cœurs. Nous faisions des projets pour son avenir ! Nous espérions qu'il serait plus heureux que nous ! Pauvre Henry ! C'était nous, au contraire, qui devions un jour apprendre sa mort de martyr, sans pouvoir lui serrer une dernière fois la main! ah! devant une pareille destinée, on a bien besoin de croire à une autre existence, et à un monde meilleur! Pour mon compte, il me semble impossible que de tant de courage, d'intelligence, de vertu, il ne reste rien! Rien qu'un souvenir et une amère douleur dans les cœurs de quelques-uns de ceux qui l'ont connu !
» Le sort de Martin est, en effet, bien triste.
Vous savez qu'il a perdu sa mère et sa sœur pendant notre captivité d'avant février. Le voici privé maintenant d'Henry, et n'ayant peut-être même pas le temps de le pleurer, car d'un côté, il lui faut travailler pour vivre, et de l'autre les dures exigences de la politique sont là. Le cri que votre àme a poussé : « Venez près de nous ! » était bien naturel, mais hélas! qui est-ce qui tient compte des souffrances et des affections privées dans notre époque de désolation?
» Pour vous-même, je crains que tous ces malheurs de vos amis ne détruisent votre faible reste de santé. Vous étiez couchée lorsque vous m'avez écrit. Vous dites que vous n'êtes pourtant pas malade. Mais sais-je si vous ne me cachez pas une partie de la vérité pour ne pas me chagriner? Ma sœur me disait dernièrement que les tourments font vivre. Il serait bien nécessaire pour vous comme pour elle, que ce dicton fût vrai. Pauvres femmes que vous êtes ! Je ne vous connais à l'une et à l'autre pas un seul jour de répit. Après une affection ou une crainte, il vous en vient continuellement une autre, et ainsi toujours sans que la mesure soit jamais comble! Je ne m'étonne pas que vous désiriez la mort, mais vous n'avez pas le droit de le vouloir pour vos enfants, pour vos amis. Mourir, dans de certains
cas, c'est de l'égoïsme, et vous ne pouvez pas être égoïste!
» Je crois avoir oublié de répondre, dans ma dernière lettre, à votre interrogation sur Guinard. Il m'a écrit une fois seulement depuis la mort de sa fille. Mais j'ai eu quelques autres fois de ses nouvelles par un autre prisonnier d'ici avec qui il est en correspondance plus habituelle. Voici fort longtemps que ce prisonnier-là, lui-même, n'a eu mot de son écriture. On le dit parti pour les Pyrénées avec son fils atteint aussi de la poitrine. Cet enfant a été porté dans les flancs d'une mère déjà consumée par ce mal, et j'avoue que j'ai bien peur que Guinard ne soit encore condamné à le perdre. Quel coup affreux pour lui ! Je ne sais s'il y résistera.
» Parmi les malheurs qui nous sont arrivés (Lins le mois de mai, j'ai rappelé, l'autre jour, la mort de Godefroy Cavaignac. Vous ne l'avez pas oublié non plus. C'est le 5 mai 1845 qu'il nous a quittés. A l'heure à peu près où il expirait, je rêvais de lui. Ce rêve même m'avait tellement frappé, que j'ai commencé une lettre pour lui le lendemain; aussi, j'ai toujours pensé que son âme était venue me faire une visite avant de monter au ciel. C'est le 12 mai que j'ai appris sa mort. Je le croyais rétabli d'après ce qu'avaient
rapporté les journaux, exactement comme je croyais, pendant ces derniers jours, Henry en bonne voie d'amélioration d'après ce que me disait sa lettre. Pauvre enfant ! Je suis sûr maintenant qu'il m'écrivait cela pour me rassurer, mais qu'il n'avait pas lui-même la même espérance de guérison. Je voudrais avoir son portrait. Savez-vous s'il en existe quelques-uns? Informezvous-en, je vous prie, auprès de Martin. Je désirerais aussi avoir de ses cheveux, mais sans doute personne n'en possède, car la terre d'Egypte a tout englouti.
» Adieu, embrassez pour moi mon bon ami Maurice, et faites mes amitiés à Amélie et à toute votre famille.
» Je vous serre les mains de cœur, votre frère et vieil ami dévoué.
» A. BARBES
Prison de Bellc-Isle, le \2 juin 1854.
« Madame et chère amie,
» Vous avez bien raison : rien ne pourra consoler Martin. A son âge, de pareilles blessures ne
se cicatrisent pas, mais vos paroles auront dû lui donner ce qu'elles m'ont donné à moi-même, un peu de calme dans la douleur. Vous avez tant souffert que vous trouvez aisément ce qu'il faut dire aux affligés. Vous n'avez qu'à laisser penser tout haut votre cœur ! Je suis fâché seulement de vous voir, lorsqu'il s'agit de vous-même, vous servir du mot de désespoir et de tombe sans avenir. » Pourquoi vous complaire dans ces pensées cruelles? Une mauvaise philosophie de votre époque les a mises dans beaucoup de bouches. Mais vous êtes trop supérieure pour sacrifier à celte mode. Dans le fond, je suis sûr que vous croyez à Dieu, vous le prouvez par vos actes de chaque jour. Qu'importe que nous, pauvres êtres finis, nous ne puissions pas toujours nous rendre compte des desseins de ce grand Être? Est-ce que nous pouvons même voir clair dans la pensée des créatures les plus semblables à nous? On ne peut se séparer de quelqu'un pendant six mois, pendant un jour, sans avoir besoin de faire un acte de foi pour croire à ce que vous dit cette sonne; et plusieurs d'entre nous sont certainement condamnés à mourir sans avoir pu découvrir des secrets dont ils paieraient volontiers de leur vie la connaissance; n'accusons donc pas d'ailleurs Dieu de laisser d'habitude persécuter
les bons et triompher les méchants. Ceux que nous nommons les bons ont quelquefois bien des mauvaises choses dans le cœur que nous ne voyons pas et que lui distingue. Là, où il ne faudrait que de la charité et du désintéressement, ne voyez-vous point souvent poindre la haine, l'argent, l'ambition? et Dieu, puisque nous parlons de lui, a sujet d'être d'autant plus sévère que nous mêlons à des choses saintes des alliages impurs.
» Ma sœur n'est pas heureuse, non plus, soyezen sûre. Chacun a ses tribulations ici-bas, et tel qui ne se plaint pas souffre souvent beaucoup.
» Vous vous trompez sur G... ; l'épine dont vous parlez, on la lui a enfoncée dans le corps, mais il n'a rien fait pour s'attirer ce malheur. Vous ne lisez pas les journaux, sans cela vous auriez vu une lettre qui vous aurait complètement édifiée sur ce sujet.
» Pour revenir à notre pauvre Martin, c'est, en effet, après février que sa sœur est morte. Une confusion de date vient de ce que j'étais déjà en prison lorsque ce malheur est arrivé; et la vie que je mène a si peu de relief et de saillie que je ne suis pas toujours assuré que tel événement dont je me souviens, ait eu lieu dans une année plutôt que dans une autre. Je ne dirai pas que
c'est un signe de décadence, mais cela n'en vaut guère mieux; par contre, mes sentiments ne vieillissent pas, et ce n'est pas ce qu'il y a de moins cruel dans ma position. Ainsi je deviens vieux sous beaucoup de rapports, en restant jeune et quelquefois enfant sous d'autres. Pour vous donner une idée de cet état moral, je vais vous raconter un petit fait que je n'oserais peut-être pas dire à d'autres. Vous savez que j'aime beaucoup la chasse; en 1838, je me suis payé comme chasseur, la seule fantaisie un peu onéreuse que je crois m 'être permise de ma vie : j'ai acheté un fusil, une assez belle arme, qui m'a coûté cinq cents francs. Ce fusil dont je me suis servi très peu et que je soignais suivant l'expression vulgaire, comme la prunelle de mes yeux, ne l'employant que contre un certain gibier et lorsqu'il faisait beau, le frottant et l'huilant après chaque sortie, le tenant toujours dans son fourreau, etc, etc.; est resté à Fourtois, lorsque je suis parti en 1839. J'ai défendu de le prêter à personne et d'y toucher. Eh bien ! A la seule pensée que l'on peut avoir enfreint mes ordres, je me mets en colère comme si je le voyais manier sous mes yeux par un rustre prêt à l'abîmer. A quoi me sert-il cependant que ce fusil existe ou non, qu'on le gâte ou qu'on me le conserve intact? A rien sans doute,
mais j'y tiens comme si c'était hier même que je Taie emporté de chez l'armurier. Faiblesse d'àme! n'est-ce pas? Heureusement que je suppose que mon frère le comprend et qu'aucune main profane ne se pose sur ce qui n'était destiné qu'à mon usage.
» Je ne réponds pas aujourd'hui à notre amie de Nohant. Je vais écrire à Amélie dont vous ne m'avez pas donné la nouvelle adresse. Je ferais donc comme pour ma dernière lettre. J'aime beaucoup la vivacité de caractère du plus grand des Maurice. Mais il faudrait pourtant le discipliner? Quels sont ses goûts? Continue-t-il de montrer la même aptitude pour le travail? Vous savez que vous devez en faire un grand homme, mais les grands hommes doivent commencer par apprendre à obéir pour savoir ensuite commander.
» La dictature vaut mieux que l'anarchie.
» J'ai reçu une lettre d'Etienne Arago à qui j'avais écrit à l'occasion de la mort de son frère. Il a refusé l'offre qu'on lui a faite d'aller fermer les yeux au mourant, et celui-ci a parfaitement compris ce sentiment. J'espère que vous serez contente de celui-là.
» Adieu, embrassez pour moi mes deux Maurice, et soignez, soignez bien votre santé. Vous
savez que vous êtes la force de plusieurs de vos amis. Conservez-vous pour eux.
» Votre dévoué frère et ami.
» A. BARBES
Belle Isle.
« Chère et noble amie,
» Chaque mot qui me vient de vous est une nouvelle force que Dieu m'envoie. Si je ne vous écris pas moi-même plus souvent, c'est que je crains de commettre en quelque sorte une profanation, en vous faisant descendre aux misérables entretiens auxquels mes lettres sont forcément réduites. Pardonnez-moi donc mon silence. Il ne provient pas, soyez-en sûre, d'un refroidissement de mon affection qui reste inaltérable comme mon culte pour une idée à laquelle vous savez que je suis voué.
» La fermeté dont vous me parlez ne mérite aucun éloge. Il est des choses que l'on fait comme on respire. Que deviendrais-je si je faiblissais dans mon opinion? En laissant même de côté
ma propre estime, privé de celle de mes amis et de la vôtre à laquelle je tiens autant qu'à la vie, je n'aurais qu'à aller me pendre comme Judas.
» Je n'ai, comme d'habitude, guère de nouvelles à vous donner de ma personne. Pour me distraire, je fume énormément, encore plus qu'un . de mes amis de votre connaissance, le vieux Jacques, mais je n'en pense peut-être pas autant que lui. Cependant, depuis quelques jours, je laisse errer mon imagination à travers la question d'Orient, et en qualité de ci-devant chauvin — il y en a qui prétendent que je le suis toujours un peu — je fais des vœux ardents pour que les Français battent les Russes. J'aurais bien désiré que nous n'eussions pas la guerre. Celle que nous avons là-bas est arrivée à point pour arracher les esprits à d'autres préoccupations, mais puisque nous l'avons, mieux vaudrait pour la mission que notre cher pays est toujours chargé de remplir dans le monde, voir nos petits soldats aller à Saint-Pétersbourg que de nous retrouver à la merci des Cosaques.
» J'ai reçu une lettre d'Etienne Arago à qui j'avais adressé quelques lignes. Il me dit qu'il aurait pu rentrer en France — sans demande — pour recevoir les derniers adieux de son frère, mais qu'il ne l'a pas voulu pour ne pas manquer
à un autre devoir. « Le mourant, ajoute-t-il, a compris cette conduite et Ta approuvée par de nobles paroles. Voilà tout ce que je connais de nos proscrits. La mort les frappe dans leur affection avant de leur creuser à eux-mêmes six pieds de tombe dans la terre étrangère.
» Ici, j'ai craint plusieurs fois pour la vie d'Albert. On s'est décidé à le transférer à Tours ; mais comme au lieu de le mettre à l'hôpital, on le tient dans un très mauvais endroit, la prison cellulaire du département, je ne suis pas du tout rassuré sur sa santé. Son seul avantage est de recevoir la visite de sa femme dans sa chambre.
» Gomme ma propre vie me paraîtrait à moi aussi désolée si je ne me rattachais à l'espérance d'un autre monde où je pourrai revoir tous ceux dont je suis déjà séparé sur cette terre ! Je me dis que là peut-être il me sera donné d'habiter plus près de vous.
» Adieu, et avec mes remerciements pour vos chères paroles, permettez-moi d'ajouter au nom des deux amies qui me les ont envoyées un nouveau remercîment pour le bonheur que vous leur avez causé en accédant à leur demande. Elles me disent que l'enfant mis sous votre patronage va bien, et elles attribuent toutes les vaillantes dispositions qu'il montre à l'efficacité de votre protection.
» Faites, je vous prie, mes bonnes amitiés à Maurice.
On a lu dans une précédente lettre les vœux ardents que le prisonnier de Belle-Isle faisait pour le triomphe des armées françaises en Crimée. Cette lettre fut mise sous les jeux de Napoléon II[; l'empereur ne voulut pas que le patriote qui l'avait écrite fût détenu une minute de plus dans les prisons de l'État.
Il fallut employer la force en quelque sorte pour obtenir que Barbes sortît de son cachot.
Aussitôt à Paris, sans perdre une minute, il fit publier la lettre qu'on va lire.
A Monsieur le Directeur du Moniteur Officiel.
« Monsieur,
y> J'arrive à Paris et vous prie d'insérer bien vite cette note dans votre journal.
» Un ordre dont je n'examine pas les motifs, car je n'ai pas l'habitude de dénigrer les sentiments de mes ennemis, a été donné, le 5 de ce mois (octobre 1854) au directeur de la prison de Belle-Isle.
» Au premier énoncé de cette nouvelle, j'ai frémis d'une indicible douleur de vaincu, et j'ai refusé tant que j'ai pu, pendant deux jours, de quitter ma prison. Je viens ici maintenant pour parler de plus près et mieux me faire entendre. Qu'importe à qui n'a pas droit sur moi que j'aime ou non mon pays? Oui, la lettre qu'on a lue est de moi, et la grandeur de la France a été depuis que j'ai une pensée ma religion. Mais encore un coup, qu'importe à qui vit hors de ma foi et de ma loi que mon cœur ait des sentiments? Décembre n'est-il pas et pour toujours un combat indiqué entre celui qui l'a fait et moi? A part, donc ma dignité personnelle blessée, mon devoir de loyal ennemi est de déclarer à tous et à chacun ici que je repousse de toutes mes forces la mesure prise à mon endroit.
» Je vais passer à Paris deux jours afin que l'on ait le temps de me remettre en prison, et ce délai passé, vendredi soir, je cours moi-même chercher l'exil.
» A. BARBES »
Paris, 4 octobre 1854.
Dix heures du matin. Holel du Prince Albert, rue Saint- Hyacinthe-Saint-Honoré.
On le laissa en liberté malgré sa protestation
indignée. A l'heure indiquée par lui, Barbes quitta la France pour ne plus la revoir. Elle perdait en lui, l'un des plus nobles, des plus dévoués de ses enfants.
Barbes se rendit d'abord à Bruxelles, puis en Espagne. Trop voisin de l'empire, il fut obligé de quitter Barcelone en 1856, pour aller en Portugal. De là, il vint en Hollande, se fixa à La Haye, et c'est de cette terre d'exil que désormais, ses lettres seront datées. Il y vécut en proie à de grandes souffrances physiques contractées dans les cachots du Mont-Saint-Michel et de Doullens.
Perclus, il déclina en 1869, l'honneur de représenter au Palais-Bourbon la troisième circonscription de Paris. « C'est au moment môme, écrivait-il à ses électeurs, où tous mes amis m'appellent que je ne puis quitter ma chambre. C'est désolant, c'est cruel, et mon cœur bat de je ne sais combien de pulsations à la minute quand je songe aux malheurs qui menacent la Patrie ! »
Quelques mois plus tard, dans les premiers jours de 1870, il s'éteignit sans pouvoir acclamer l'avènement d'une nouvelle République; mais du moins, il lui fut épargné la cruelle douleur de voir encore cette France, qui lui était si chère, envahie par l'étranger.
La Haye, le 2:2 octobre J854.
« Chère et noble amie,
» Serez-vous assez bonne pour me pardonner mon silence? Mon cœur a été avec vous pendant tous ces jours de trouble, mais je n'avais véritablement pas un endroit pour vous écrire un seul mot. C'est à peine si ma sœur sait en ce moment où je suis, et moi-même, exhumé de ma prison comme un cadavre qui s'étonne du jour, je me demande souvent si je vis ou si je rêve.
» J'ai prié en passant à Bruxelles, Fleury de vous dire un mot de moi. Oui ! Quoi qu'il arrive, je n'aurai jamais la lâcheté de renier la plus vive de mes convictions ; j'ai été patriote dès mon berceau. Enfant, je me suis trouvé mal en apprenant la défaite de Waterloo, et tant qu'on ne me démontrera pas qu'il est un pays plus avancé que la France, un pays de meilleur cœur et de plus grand dévouement, malgré les fautes
292 LETTRES DE A. BAKliÈS A GEOHGE SAND.
qu'on peut lui reprocher, je désirerais que son drapeau triomphe, par quelques mains que ce drapeau soit tenu.
» Dans le cas actuel surtout, je gage que nous ne devons pas vouloir que ceux qui nous ont battu soient battus par les Russes. Être les vaincus des vaincus, quel honneur pour des républicains! C'est à nous, à nous seuls à régler nos comptes avec ceux qui ont fait le Deux Décembre. Si nous n'en sommes pas capables, ayons du moins l'intelligence de comprendre que ce ne sont pas des défaites qui redonneront à notre malheureux pays la République qu'il n'a pas su garder.
» Je suis bien heureux au milieu de mes anxiétés, de savoir que vous partagez mon opinion. Vous êtes pour moi une des plus saintes voix de la Patrie, et lorsque vous me dites que j'ai bien fait, je puis me rire de l'avis de beaucoup d'autres. Je vois pourtant que vous auriez préféré une plus grande résignation à mon destin. Je n'aurais pas dû quitter la France. Il n'est pas certain que vous ayez tort. J'ai agi comme il n'arrive que trop souvent dans les moments de surprise, en songeant plutôt à mes intérêts propres qu'à ceux de la cause. J'ai la conscience droite, l'esprit sain, mais le caractère n'est pas toujours à la hauteur. Je vais cependant m'efforccr de ne pas me laisser
aigrir par les circonstances environnantes. En somme, comme je l'ai dit quelquefois, je n'ai de haine contre personne. Je resterai doux, parce que je crois que ce n'est qu'en nous montrant meilleurs que les autres, que nous pouvons reconquérir la République ; pas de cris, pas de violence dans les mots. Soyons énergiques et résolus dans l'action, si le jour de l'action se lève pour nous. Mais n'ayons pas continuellement recours à l'injure!
» Il me semble que la France est un peu lasse de tout cela.
» Vous savez qu'on m'a chassé de Belgique. J'ai obtenu l'autorisation de rester une semaine ici, mais il paraît qu'on ne voudra pas m'accorder de demeure à Maastricht. Je ne me soucie guère pourtant d'aller tout de suite en Angleterre. La langue, le climat, tout m'y est contraire, et de plus, j'aurais besoin de me recueillir un peu, avant de me trouver dans de nouvelles agitations. C'est le séjour de Nohant qui m'eût été bon. Mais, hélas ! cet Éden s'éloigne de plus en plus de moi.
» Proscrit par Bonaparte, j'aurais pu essayer de rentrer en France à mes risques et périls ; exilé par ma propre volonté, je me sers à moi-même de geôlier et je ne puis me permettre aucune infraction à mon arrêt.
» Je désire que ma lettre parte ce soir. Je vous
quitte donc malgré tout mon désir de continuer à causer avec vous. Remerciez bien Maurice de l'élan qui l'a porté vers moi en lisant le Moniteur. Que cela fait du bien au cœur de savoir qu'il y a de braves gens qui vous aiment dans toutes les positions possibles! Moi, je me méprisais presque dans ces premiers moments. Je me demandais si je n'avais pas démérité de mon pays et de ma cause pour que l'on prît envers moi une pareille mesure. » Adieu, permettez-moi de vous serrer la main et croyez à mon inaltérable affection.
» A. BARBES
» Le meilleur moyen pour m'écrire, c'est d'adresser jusqu'à fixation contraire de domicile, chez M. Gollard, Bruxelles, 42, rue de la Madeleine.»
La Haye, le 2 novembre 1854.
« Chère et noble amie,
» Je n'avais pas examiné ma résolution sous l'aspect que vous me décrivez. A ce point de vue encore, il est possible que vous ayez raison, quoi-
LETTRES DE A. BARBES A GEORGE SAND. 29o
qu'il y ait à objecter peut-être, qu'en croyant m'humilier dans l'intérêt des autres condamnés, je n'aurais fait que céder au désir de m'accorder à moi-même du repos et du bien-être. Dans certains cas, on aurait besoin d'un directeur de conscience, car il est bien difficile de distinguer entre le moi et le non-moi.
» Pour tout ce que vous me dites ensuite, d'une manière générale sur la charité, ne craignez pas que je vous trouve trop femme. Ce que vous exprimez si bien, je l'ai plus d'une fois pensé. Je l'ai même dit à quelques-uns de mes amis ; mais voilà : il y a parmi nous des fourbes qui ne demandent qu'un mot d'indulgence pour s'autoriser à faire des lâchetés ; et en se montrant compatissant pour les faibles, pour ceux qui sont véritablement rappelés par la misère de leur famille, on craint d'en faciliter la défection et de démoraliser le parti.
)> Vous, vous avez très bien fait d'agir comme vous me le racontez, et plût à Dieu que nous eussions davantage parmi nous cet élément femme dont vous me parlez ! C'est parce qu'il nous manque et que nous avons été exclusivement jusqu'ici un parti d'hommes que nous sommes si durs. Nous affectons d'avoir de la force, même lorsque nous n'en possédons point, et en agissant
ainsi, au lieu d'ajouter, comme nous le devrions, une mansuétude de plus à celle du christianisme, nous remontons à l'impitoyabilité des païens.
» Pour moi, qui bien loin d'avoir l'héroïsme que vous me prêtez, ne suis qu'un pauvre bon garçon, le cœur me saigne et je suis triste, bien triste fort souvent pour que je ne voie pas toujours clair dans notre conduite. Honneur à vous qui, en étant si grande, restez si bonne ! Vous méritez de plus en plus l'amour et l'admiration de tout ce qui aime et qui pense.
» C'est je crois, les « Mémoires de ma vie de prison » que vous me conseillez de faire. Sans parler de mon inaptitude à écrire, vous ne sauriez vous imaginer combien je trouve tous ces souvenirs monotones. J'avais l'âme habituellement ailleurs quand j'étais sous les verrous. Je rêvais des champs, de mon enfance... Que dire donc maintenant de ces années écoulées dans le vide? Si j'étais près de vous, vous m'inspireriez, vous feriez sortir de mon cerveau beaucoup de choses qui y sont peut-être à l'état latent. Mais réduit à moi-même, je végéterai comme je l'ai fait jusqu'ici dans le vague. Je fais des romans pour mon compte. Seulement, je ne sais pas les écrire.
» Je ne veux pas croire que nous soyons destinés à ne pas nous revoir. Il me semble que
cela ne peut être, quoique je ne sois pas de ceux qui pensent que ce qui existe en France va finir. L'homme de l'Elysée est, à mon avis, beaucoup plus fort qu'on ne le suppose. On a voulu le faire passer pour un imbécile. J'ai l'idée que malheureusement pour nous, il est tout autre chose. C'est une raison de plus pour le combattre. Mais pour triompher, nous aurions besoin qu'il surgît dans notre parti quelque grand homme, et ces grands hommes-là ne naissent pas souvent.
» Je suis toujours prêt à quitter La Haye, et j'y reste. J'attends maintenant une lettre d'Etienne Arago pour savoir si je puis aller en Suisse, car le climat de la Hollande ne me convient pas. D'autre part, j'attends aussi Martin Bernard. Quel malheur que votre voyage à Paris n'ait pas lieu plus tôt ! Je vous aurais vue, et cela m'aurait donné du courage pour tout ce temps d'exil.
» Adieu, toutes mes bonnes amitiés à Maurice, et gardez-moi toujours une petite place dans votre âme. Si vous saviez combien j'y tiens !
» Je vous écrirais aussitôt que j'aurais pris pied quelque part. Ne m'épargnez pas vos conseils ; ils seront toujours les bienvenus. Je désirerais tant faire ce qui vous paraît juste et raisonnable!
» A vous toujours d'âme et de cœur,
» A. BARBES
La Haye, le 11 novembre 1864.
« Chère et noble amie,
» Me voici encore pour un mois à La Haye. Je viens de quitter une chambre d'hôtel qui me coûtait très cher, et de prendre un petit logement dont vous trouverez l'adresse sur mon mot pour Emile Aucante.
» Cette résolution m'a été inspirée par le désir de ne pas manquer la visite de Martin qui doit s'acheminer en ce moment vers la Hollande pour retourner à Londres, et par mon antipathie contre tout déplacement. Décidément, je ne suis plus bon qu'à faire un prisonnier. Les affaires les plus simples de la vie ordinaire m'embarrassent.
» Oh I combien j'aurais besoin du bon séjour que vous m'offrez à Nohant pour me retremper à l'air que vous respirez, et ne songer qu'à vous écouter !
» Dans mon isolement, car il n'y a ici d'autre proscrit que Charras, je suis très peu au courant
de nos affaires de politique et de guerre. On reçoit peu de journaux français en Hollande, si ce n'est peut-être dans un cercle où il faut être présenté, et où je n'ai pas envie d'aller. Je vois cependant par Y Indépendance que le siège de Sébastopol menace de mal finir. Quel effet cela va-t-il produire sur l'opinion? J'ai bien peur que cela n'aboutisse qu'à de nouvelles et plus grandes levées d'hommes et d'argent.
» Quoique mal disposée pour vous, cette Indépendance constate le succès de Flaminio. Êtes-vous revenue à Nohant ? Écrivez-moi ou faites-moi écrire par Aucante.
» Votre dévoué ami,
» A. BARBES
La Haye, le 23 déeembre 1854.
« C'est vous qui êtes plus que bonne, chère et noble amie, de me donner des conseils. Si vous saviez combien je vous en suis reconnaissant, et comme je serais heureux de vous avoir pour ma
conscience de tous les instants. Vous êtes bien grande aux yeux du monde, mais vous l'êtes encore plus dans mon cœur en pratiquant et en préconisant ces petites vertus que vous décrivez si bien.
» Je dis à Aucante de ne pas craindre de me parler beaucoup de Nohant. Le paradis de Jean Reynaud auquel je crois, peut être plus haut, mais je vous assure qu'il ne se revêt pas dans mon imagination de couleurs plus brillantes que le cher lieu que vous habitez.
» Il est trois choses que j'ai placées sur le même piédestal dans mon cœur, vous, la République et la France. La République ! il n'est pas certain que je la revoie. Je voudrais du moins ne pas quitter cette terre sans vous voir !
» Vous me croyez heureux ! Il est certain que je devrais l'être d'après votre définition. Mais j'ai remarqué que ce que l'on suppose des satisfactions de la conscience n'est pas toujours vrai. Mon plus précieux bien est de savoir que quelquefois votre pensée vient vers moi.
» Quel beau livre que celui que vous m'annoncez ! Vous le ferez, parce que vous avez votre destinée qui est de nous rendre tous un peu moins mauvais que nous ne sommes. L'autre Bonaparte a dit quelque part dans les commentaires sur les
grands généraux, que, chose rare, Turenne était devenu de plus en plus audacieux en avançant en âge. Vous, vous devenez de plus en plus croyante, bonne, douce, charitable, à mesure que les succès s'accumulent aussi sur votre tête. Il faut que votre nature soit bien supérieure à celle de notre pauvre humanité pour que la haine et la calomnie ne vous aient pas aigrie, et que vous aperceviez de plus en plus Dieu à l'horizon.
» J'aime bien votre Maurice, et je suis content de lui savoir les généreux instincts que vous me dites. Son cœur est vaillant comme le vôtre, car je me souviens de vous avoir entendu dire que vous ne saviez ce que c'était que la peur et que le bruit du danger vous attirait. Il vaut mieux qu'il ne soit pas parti, car si vous ne tremblez pas pour vous, vous vous effrayez pour les autres, et vous auriez trop souffert de son absence.
» Adieu, vous voyez que j'use de la permission que vous m'avez donnée de vous écrire. Ne m'oubliez pas toutes les fois que vos occupations vous en laisseront le temps. C'est en terminant mes lettres pour vous que j'apprécie et que j'ai toujours envie d'employer la vieille formule espagnole : Madame, aux pieds royaux de votre majesté !
» Votre dévoué,
» A. BARBES
La Haye, le 18 juillet 1801.
« Chère et noble amie.
» Vous devez bien savoir que de vous, rien, mais rien absolument ne peut me blesser. Je ne rentre pas en France à cause de ma déclaration, et pour pousser jusqu'au bout l'ironie du sort qui me sépare d'une patrie que j'ai peut-être le tort de trop aimer.
» Ne rentrant pas, je devrais du moins, disent mes amis, changer de climat. Mais je vous avoue que précisément parce que je vis dans ce pays tout à fait en solitaire, n'échangeant pas quelquefois un mot par jour, si ce n'est avec les enfants de la maison que j'habite, je crains d'aller ailleurs où j'aurais d'autres habitudes à prendre. De plus, je ne suis pas très sûr qu'un changement de climat fasse rien à ma maladie. Certains symptômes de ces jours-ci me démontrent que c'est mon estomac qui est dans un très mauvais état, par ressentiment peut-être de la médication Leroy dans laquelle je me suis jeté dans le temps pour
essayer de me délivrer de mon affection du larynx.
» Mes froids aux pieds, mes troubles de cerveau viennent de cette gastrite. C'est ennuyeux, mais vous savez qu'avec les gastrites on vit longtemps. J'espère que mes congestions de tête vont passer, maintenant que j'en connais la cause. J'ignorais, lorsque j'ai écrit à Pichon, si je ne devais pas les attribuer à une menace d'apoplexie. Et c'est cela qui m'étonnait et m'a fait appeler un médecin parce que je n'avais jamais songé à l'apoplexie pour ma fin.
» Voilà un long monologue de malade, et je ne vous ai pas encore dit combien j'ai été heureux d'avoir reçu de vos chères nouvelles.
L'autre soir, j'étais furieux en entendant Ristori dans la pièce qu'on lui fait dire en français, débiter, à propos de Jeanne d'Arc qui va quitter son village, des regrets sur sa virginité qu'elle est destinée à garder, sur son sein qui n'allaitera pas d'enfant. Je me suis dit que Schiller, s'il avait mis ces réminiscences de la fille de Jepté dans son drame, était — qu'il me pardonne cette épithète, — un imbécile ! et j'en ai de plus en plus conclu qu'il fallait être Française et vous pour faire parler comme elle pensait celle qui a sauvé la France et dont les plus illustres hommes ne sont pas dignes de baiser les pieds.
» Vous me pardonnerez ces divagations, n'est-ce pas ? Je voulais seulement vous dire qu'un de mes plus grands chagrins était de ne pas avoir de vos nouvelles. Comme vous me rendez heureux de m'assurer que je suis toujours pour vous quelqu'un, que vous m'avez gardé votre affection !
» J'ai voulu bien des fois vous écrire. Je l'aurais dû en apprenant que vous étiez malade, mais je tombe souvent dans le manque de toute énergie. Êtes- vous du moins bien guérie maintenant? Ne vous êtes-vous pas remise trop tôt au travail ?
» J'ai lu votre dernier livre, Valvèdre. Je ne sais si je me trompe, mais je le trouve un de vos meilleurs. A une époque où je ne vous avais jamais vue, j'écrivais au cher Godefroy Gavaignac — bien peu de temps, hélas ! avant sa mort : — « Je viens de lire Consuelo. Quel bonheur î George Sand réhabilite le devoir, la vertu pour la femme. Il ne lui manquait plus que cela pour être audessus de tout ce que je concevais comme idéal.»
» Que de chefs-d'œuvre vous avez faits depuis cette époque !
» Pichon aura le soin de me faire parvenir ce que vous m'avez donné. Je l'ai laissé chez lui pendant longtemps à cause des difficultés de l'envoi, et surtout parce que j'avais lu toutes ces pages de votre vie à mesure qu'elles paraissaient. J'ai
vu le bien que vous dites de moi, trop de bien ! Et j'ai vu aussi le mal que je ne sais plus quel critique de la Bévue des Deux Mondes disait de vous à cause de ce bien dit de moi. Je vous prierais de lui pardonner cela, si je ne savais que les jaloux et les méchants ne peuvent qu'être toujours prêts à éditer contre vous des injures, mais qu'elles n'émeuvent pas votre bonté.
» Parlez de moi à Maurice dans votre prochaine lettre. Je me souviens de la tendresse avec laquelle vous m'avez dit une fois : « C'est un bon fils ! » Je l'ai aimé dès ce moment sans l'avoir vu. Un tel mot dit par vous contient tant de choses. Puisse-t-il lui être accordé de rendre toujours sa grande mère heureuse !
» Ne vous inquiétez pas de ma santé. Je suis moins malade que ne le suppose Pichon, et votre bonne lettre me rend bien heureux.
» A. BARBES
La Haye, 28 novembre 1861.
« Pardonnez-moi mon long silence. Lorsque j'ai reçu votre lettre mon frère venait d'arriver. » En apprenant — et comme je ne l'aurais pas
voulu — que j'étais malade, il s'était jeté dans un wagon, sans considérer son propre état. Il était très mal, lorsqu'il est entré dans ma chambre, et j'ai craint pendant plusieurs jours qu'il ne fût venu ici pour y mourir.
» C'est moi qui aurais été la cause de sa mort !
» Mon émotion en le voyant, le bouleversement de tout ce que j'avais désiré et combiné m'ont occasionné, quelques heures après son arrivée, une crise dont je ne suis sorti qu'avec une grande diminution de forces.
» Je ne pouvais vous écrire dans cet état. J'ai été obligé d'attendre que je fusse un peu remis et que mon frère fût parti. Car il vient de s'en aller, l'âme désolée, mais comprenant que je faisais bien dans mon sens de ne pas rentrer en ce moment.
» Ne croyez pas qu'il y ait le moindre fanatisme dans ma détermination. Non ! Je me dis seulement que je ne dois pas prendre, sous le coup de ma maladie, une résolution que je n'avais pas prise lorsque j'étais en possession plus complète de mes facultés.
» C'est à cause de cette défiance que je n'obéis pas à vos injonctions. Vous ne sauriez croire combien je suis malheureux de ne pouvoir vous écrire: « Votre voix a parlé : je pars ! a
» Mais dans toute cette triste affaire de ma maladie, j'ai dû m'armer d'une sorte de férocité, et quel mauvais homme féroce je suis ! Je pleure lorsque je suis seul de ne pouvoir donner satisfaction à ceux qui m'aiment, à ma sœur, à mon frère, à vous. Ah ! combien j'avais raison de chercher à cacher mon mal à toutes les affections ! Je me revois rétabli en vous épargnant la douleur de savoir que j'étais malade.
» Je ne vous écris pas plus longuement pour ne pas mettre mon mauvais organisme en révolution. Je vais un peu mieux, mais à condition de grands ménagements. Écrire, paraît-il, est une très mauvaise chose lorsque le cœur a tantôt trop, tantôt pas assez de sang dans les veines.
» Ne me retirez pas votre tant aimée affection, malade ou bien portant, une de mes meilleures pensées sera pour vous jusqu'à la mort.
» A. BARBES
La Haye, 10 juillet 1865.
« Chère et excellente amie,
)> Nadar vient de m'envoyer votre portrait. Je lui avais demandé ce cadeau. Mais mes étrennes
ont été encore plus belles que je ne l'espérais. Notre ami vous a raconté mon désir, et c'est vousmême qui me donnez votre image !
* Elle est placée, depuis hier soir, en face du canapé sur lequel je passe la plus grande partie de mon temps. Je ne puis faire un mouvement sans vous voir. Je ne pensais pas vous trouver aussi peu changée. La puissance du génie, le travail vous conservent toujours jeune. Mais ce que j'aime surtout, c'est que votre physionomie exprime de plus en plus la bonté. Gomme j'ai osé quelquefois vous le dire, vous avez en vous l'àme de la France. Elle rayonne à travers votre beau regard. Les faibles et les humbles peuvent s'approcher de vous. Vous leur donnerez votre vie, s'ils la demandent.
» J'ai resté bien longtemps sans vous écrire. A peu près immobile dans ma maladie, j'avais pourtant bien regagné vers la santé à l'époque de la visite de Nadar. Il est parti enchanté de mes progrès, et je croyais aussi n'aller qu'en m'améliorant : mais depuis deux ou trois mois, je suis considérablement retombé.
» Je me relèverai sans doute encore : aussi ne vous chagrinez pas de moi.
» Que je vous écrive ou non et dans quelque état que je sois, vous n'en clouterez jamais, n'est-ce pas? Mon affection pour vous bat aussi fort dans
toute mon âme. Mon existence s'est écoulée bien triste, sans que j'aperçoive guère de jours heureux. Un de mes seuls bonheurs certainement est de vous avoir vue un peu et de vous inspirer quelque amitié. Au moment de rendre mon dernier souftle, vous pouvez être sûre que je penserai à vous, car j'y ai pensé toujours, dans des heures que je croyais bien, en effet, devoir être mes dernières .
» Je parle de vous avec exaltation, avec ardeur, comme je parle de la France que j'aime plus que jamais depuis que je ne respire plus son atmosphère. Xadar vous a peut-être dit cette furie patriotique. Plusieurs s'en vont en me traitant sans doute de chauvin. Chauvin soit. La trinité que j'adore, c'est la France, Jeanne d'Arc et vous.
» Je ne vous demande pas si vous êtes heureuse. Vous vous dévouez à tout ce qui souffre, et vous produisez sans cesse de nouveaux chefsd'œuvre. Vous accomplissez ainsi votre mission en immolant votre propre moi. Cependant, vous aviez un éclair de joie en m'annonçant le mariage de Maurice. Vous étiez toute à votre amour de mère. Je vous répondis alors quelques lignes, et j'expédiai à Maurice un numéro du journal hollandais contenant une traduction de Six mille lieues à toute vapeur.
310 LETTRES DE A. LARBÈS A GEORGE SÀN1).
» J'espère que les deux choses sont arrivées à Nouant.
» Faites, je vous prie, mes amitiés et mes souhaits de bonne année à cet excellent Maurice. Qu'il ait toujours du bonheur, pour en donner quelque peu à sa mère.
» A vous de cœur, chère et excellente amie, et merci encore de votre bien-aimé cadeau.
» A. BARBES
La Haye, 26 décembre 1866.
« Chère et illustre amie,
» Ma santé ne se rétablit pas. Si je vais mieux un jour, c'est pour me retrouver plus mal le lendemain.
» Le choléra, qui a lue par ici beaucoup de monde, m'a épargné. Est-ce un bien ? Ma vie ne me paraît se prolonger que pour me faire souffrir et descendre de plus en plus au-dessous du niveau commun des autres hommes.
» Mais je ne veux pas vous attrister; vous
LETTRES DE A. BARBES A GEORGL SAND. oïl
portez aussi votre croix, plus lourde que la mienne! L'envie, la haine ne se sont pas fait faute de vous infliger les infortunes du génie. Gomme notre chère France, tous vous jalousent, parce que vous êtes plus grande que tous!
» La dernière fois que vous m'avez écrit, vous veniez pourtant d'avoir une joie. Vous m'annonciez la naissance d'Aurore. Je vous ai dit bien vite les vœux que je faisais pour cette chère enfant et pour vous. J'espère qu'elle se porte toujours bien et se développe à votre gré. Embrassez-la, je vous prie, de la part d'un vieux bonhomme qui est de ses amis et voudrait bien la faire sauter sur ses genoux. Hélas! je n'ai guère caressé que des enfants qui m'étaient à peu près étrangers!
» L'année qui nous quitte a été grosse de grands événements. Voici la Prusse maîtresse de l'Allemagne. Certes, je ne désirais pas le triomphe de l'Autriche : cet empire antédiluvien souille l'air de notre époque comme quelque mégalosaure qui survivrait, et il a été plaisant de le voir inventer dans M. Benedeck un nouveau Mack pour se faire battre à outrance.
» Mais il n'est pas bon, je crois, que lus gens du pays du manifeste de Brunswick restent aussi puissants à côté de notre France, qui ne croit pas.
312 LETTRES DE A. BARBES A GEORGE SANi>.
Les gallophobes héritiers des soldats de Blùcher ont adressé déjà des menaces à Paris. Je souhaite, moi, qu'on leur donne bientôt une leçon de modestie. Leur roi mystagogue de droit divin prend la population avec la même formule qu'il a saisi sa couronne sur l'autel pour la poser sur sa tête. Tout ceci est du gothique et un attentat contre les principes de la Révolution.
» Il faut que la Révolution arme, si elle ne veut se trouver un jour en danger. Je ne suis pas fâché que notre pays se soit contenu jusqu'ici. J'ai craint un moment que notre impétuosité gauloise ne nous précipitât dans quelque nouveau Grécy. Puisqu'on n'était pas prêt, il était nécessaire d'attendre. Et puis, la question d'Italie empêchait. Tuer les Prussiens quand les Autrichiens étaient encore en campagne, c'était, autant dire, lancer les zouaves contre l'Italie et les contraindre à défaire Solférino.
» Mais, à cette heure, il n'y a plus que la Prusse en face. Enfin, il me tarde que nous ayons remplacé nos vieux engins par des fusils plus rapides, et que notre armée reçoive son extension.
» Malheureusement, on ne hâte aucune de ces deux choses, et la seconde risque de se trouver battue par bien des oppositions qui, en voulant
LETTRES DE A. BARBES A GEORGE SAND. Si'S
faire échec à l'homme qui commande, ne verront pas qu'elles peuvent faire, cette fois, échec à la France.
» Vouloir la paix, c'est bien ! Mais ce n'est pas le cas d'amollir nos nerfs et de vanter la fabrication du coton, lorsque l'ennemi tire à la cible et envoie étudier nos frontières.
» D'autre part, voilà les Anglo-Saxons d'Amérique bientôt en possession de la moitié de la planète. Dans vingt-cinq ans, ils seront cent millions, et dans cent ans, trois cents millions d'hommes. Que deviendra, devant une pareille agglomération, notre pauvre petite France, que l'on refuse d'étendre même jusqu'au Rhin?
» Je crois peu, ou plutôt pas du tout, à ce que l'on nomme les races. Mais l'éducation donne à chaque peuple de certaines innéités. Or, l'Anglo- Saxon d'Amérique est comme celui d'Angleterre, un aristocrate. Il importe peu qu'il s'intitule républicain et qu'il vienne d'abolir l'esclavage. Nos braves Français s'enthousiasment de cela, sans se rappeler que leurs pères avaient décrété la chose comme un principe, il y a quatre-vingts ans, et que le Yankee ne s'en est enfin avisé que comme d'un plus invincible Monitor à lancer. Mais affranchi du nègre ou non, ce Yankee n'en est pas moins, comme scn frère et son père l'Anglais,
un être que sa tradition a habitué à ne songer qu'à soi. Les barons du moyen âge ne bâtissaient pas toujours leurs châteaux sur des hauteurs abruptes et des pics. Un large espace d'eau, une île au milieu d'un marais leur paraissaient tout aussi montagneux pour l'établissement de leur repaire. De là, ils pouvaient également braver tout le monde et ne pratiquer envers l'humanité d'autre solidarité que celle de se nourrir de son sang.
» C'est une insolidarité de cette espèce qui a constitué le caractère anglais et constitué aussi le caractère américain, Les sept lieues de détroit du premier, les dix-huit cents lieues de mer du second, en leur assurant l'impunité d'une forteresse inattaquable, ont fait croire qu'ils étaient des sortes de dieux qui n'avaient qu'à s'adorer eux-mêmes. « Foin des autres peuples. Ce sont des pygmées en comparaison de nous, et, d'ailleurs, s'ils ne sont pas contents, nous avons appris à boxer, nos poings sont solides, nous taperons dessus. »
» Et, chose triste! l'humanité s'incline devant cette force du poing, et y incarne toute espèce de perfections. Il est vrai que nous avons bien commencé par adorer les crocodiles et les boas !
» Mais il n'est pas gai de voir que l'avenir
appartient à cette aristocratie : le monde aux Anglais! Voilà ce qui vient m'arracher souvent en sursaut à mes congestions, et je me demande avec terreur — c'est peut-être une faiblesse actuelle qui me rend plus accessible à ces noires pensées — s'il est vrai, comme le croient tous les batraciens, que la nation de Gharlemagne, des croisades, de Jeanne d'Arc et de la Révolution, soit destinée à périr et à laisser l'univers à l'égoïsme?
» Vous voyez, bien chère et illustre amie, que je ne crains pas d'abuser de votre bonté. D'ordinaire, seul et somnolent, il m'arrive de passer des journées sans parler; d'ailleurs, parce que tout ce qui m'intéresse, intéresse très peu les autres ici.
» Intempérant comme ceux qui mènent un régime trop sévère, je viens sans honte vous dire encore une de mes rêveries. Je nourris depuis bien longtemps la pensée de vous demander de faire un livre sur Jeanne d'Arc. La France manque d'une épopée. C'est celle-là qu'il lui faudrait! Le style de Lelia et de Jacques célébrant la sublimité de la vierge de Yaucouleurs qui, dans son cœur de prolétaire, retrouva le mot de patrie, et mourut pour nous plus sûrement que Régulus n'est mort pour Rome, et Jésus pour son idéal.
» Vous la vengeriez des blasphèmes de Voltaire. Car savez-vous? de par la scélératesse de cette œuvre maudite, on injurie encore dans nos campagnes les filles de conduite équivoque, en les appelant : Pucelle d'Orléans! J'ai entendu cette malédiction dans ma jeunesse.
» Pauvre infortunée héroïne, de qui les fils de ceux qu'elle a sauvés viennent apporter un fagot !
» Outre son amour pour la France, il ressort de sa mission qu'elle était socialiste. Voyez : les rois d'Angleterre depuis Edouard III réclamaient la France comme une propriété leur appartenant de par le venfre ou le droit de leur mère. Sur ce prétendu droit d'Edouard, on venait d'en greffer un second, celui d'Henri VI, provenant encore d'une femme.
» Jeanne s'écria : « Non! la royauté n'est pas une propriété. C'est une fonction, et c'est un Français seul qui peut remplir cette fonction en France, moyennant qu'il soit sacré, c'est-à-dire, dans sa naïve croyance, quil soit élu. »
» L'Anglais, propriétaire incarné, a des reines et des pairesses. La France, toujours socialiste en germe — en puissance, comme disent les mathématiciens, — n'a jamais admis ce genre de fief. Jeanne niait alors le droit d'hériter quand même du trône, comme elle nierait aujourd'hui le
droit absolu de posséder terres, maisons et capitaux. Et pourtant, elle concluait contre son sexe, elle rejetait le « droit du ventre », selon le mot un peu cru de nos anciens jurisconsultes.
» Mais vous, aussi, bien chère et noble amie, vous ne demandiez pas, en 1848, le droit de suffrage pour les femmes. Par un dévouement pareil, et trouvant dans votre génie ce qu'elle avait trouvé dans son instinct, vous concluiez également contre votre sexe : « A chacun sa fonction, disiez-vous, et nous sommes tous égaux en remplissant chacun la nôtre suivant nos aptitudes. »
» Mais je m'oublie en vous disant quelques-unes des grandeurs qui éclatent dans la vie de Jeanne. Il vous suffit de jeter un coup d'œil de votre grande Ame dans la sienne pour voir infiniment mieux que moi tout ce qu'il y avait en elle.
» Que j'ajoute seulement que les chanter en ce moment, c'est rendre un service à la France qui a besoin qu'on lui parle d'épée et de vaillance. Les plumitifs d'une certaine espèce la tuent, cette France bien-aimée; ils lui servent une philanthropie de paix quand même, comme Louis- Philippe d'agréable mémoire, cet Anglais mis par nos bourgeois aux Tuileries pour faire fraterniser à grand renfort de platitudes Paris avec Albion !
318 LETTRES DE A. lïARRÈS A GEORGE SAND.
» A propos de cette Albion, savez- vous que vous n'y êtes pas aimée — c'est une de vos gloires — et qu'on vous y brûlerait volontiers, parce que vous avez porté un costume d'homme ! « Sorcière, hérétique, schismatique ! » Voilà ce que ces pleutres vous crieraient, comme ils l'ont crié à l'autre! Toutes les ladies et les misses qui insultaient notre héroïne ne sont pas mortes.
» Mais il faut décidément que je vous quitte. Pardonnez-moi ma débauche de paroles. Tout à l'heure, probablement, j'aurai besoin de mettre du chloroforme sur ma poitrine. Je voulais seulement vous souhaiter une bonne année. Souhaitez-la aussi pour moi à Maurice et embrassez Aurore pour votre vieil ami de La Haye.
» a. barbes. »
La Haye, 24 janvier 18G7.
(( Chère et illustre amie,
» Mon misérable organisme reste très tourmenté et je suis obligé de guetter les moments de répit pour écrire.
» Je vous croyais bien portante, je vois, malheureusement, qu'il n'en est pas ainsi. Malgré sa vaillance, votre âme a, en effet, subi de trop rudes, de trop fréquents assauts pour que votre santé ne s'en ressente pas.
» L'anémie ! c'est, je crois, la débilitation générale de toutes les fonctions. Mon médecin m'a dit que les préparations de fer sont indiquées contre cet état; je pense qu'elles vont vous être conseillées. Moi, j'ai pris aussi bien souvent du fer clans mes plus mauvaises périodes, et toutes les fois que mon estomac a pu le supporter, il m'a fait du bien. Je recommence à en prendre ces jours-ci.
» Nous sommes identiquement de la même religion. J'ai renoncé également à toute idée de propagande pour ma foi. Je me borne à croire pour moi-même. Mais autant et plus que jamais, je me sens la certitude que tout ne finit pas avec ce phénomène que l'on nomme la mort.
» Lorsque l'univers entier progresse sans limites et toujours, ne serait-il pas étrange que, par exception, l'homme, lui, au bout de quelques années, replonge dans le néant ! Vous êtes George Sand, et parce qu'un de ces matins un insecte vous aura mordu au pied, tout ce que vous avez accumulé de génie, de connaissances, d'héroïques
sentiments, d'amour et de tendresse, périrait! Le plus grand chimiste ne réussira pas à me démontrer cela, et me le démontra-t-il, que je ne le croirai pas davantage.
» Puisque je ne vous ai pas vue assez souvent ici-bas, je veux vous revoir là-haut, et je vous reverrais plus grande encore, plus radieuse, plus sublime, dans quelque chose qui sera aussi une autre France.
» Vous ne vous trompez pas : je suis chauvin, très chauvin, et je m'en fais gloire. Ne pas aimer la patrie, c'est pis que de ne pas aimer sa mère.
» Pour moi, d'ailleurs, né dans une de nos petites Frances d'outre- mer, dès mon premier balbutiement, les deux noms n'en ont formé qu'un : la Mère-Patrie! Je supposais que c'était une personne, et c'en était bien une, en effet!
» Puis, j'ai vu les deux invasions : les Anglais célébrer — en 1814, — la prise de Paris dans mon île, tandis que ma mère sanglotait et que mon père, marchant avec agitation, prononçait des paroles de colère, et l'année suivante, ces éternels Anglais et les Prussiens, entrés dans Paris même, le pistolet tendu et la mèche de leurs canons allumées, après avoir tué les fiers grenadiers et les grands cuirassiers pour lesquels
mon cœur d'enfant s'était épris de passion. Ils défendaient la patrie, et vieux, bien près de la tombe, je les aime toujours !
» Longtemps après, en voyant passer des soldats, je demandais si ces soldats étaient Français. Souvenir affreux que d'avoir été forcé de faire cette question en France ! Puissent nos fils n'avoir jamais à en attrister leurs pères!
» Je suis donc chauvin par ces raisons-là et par celle aussi que je trouve l'héroïsme militaire, une noble chose. Quoi qu'en disent les plumitifs de notre époque qui aiment mieux chanter la gloire de l'argent ; Achille coupant en deux l'armée troyenne, en jetant une moitié dans la Scamandre, faisant sauver l'autre comme un troupeau de moutons effrayés dans Ilion, puis se précipitant sur Hector qui lui a tué son ami, Achille restera une sublime figure.
» Que nous ayons la paix universelle, soit ! Plus besoin alors d'Achille. Mais tant qu'il y aura des Anglais trafiquant de toutes les haines contre ce qui n'est pas leur commerce, et des Prussiens rêvant de conquêtes, je ne comprends pas pourquoi la France égalitaire voudrait se mutiler de son énergie guerrière.
» Je n'ai rien lu de plus que vous sur Jeanne d'Arc; c'est Henri Martin qui m'a paru avoir le
mieux senti son inspiration et sa grandeur. Elle est dans la nature, soyez-en certaine; elle attribuait son patriotisme à des voix, à cause du temps d'ignorance où elle vivait, comme vous auriez attribué la création de Lélia et d'Indiana à une muse si vous étiez née quelques siècles plus tôt. Dans votre étonnement de vous trouver un génie que peut-être vous ne vous supposiez pas, vous vous seriez dit : « Non ! ce n'est pas moi qui écris cela ! C'est quelque chose ou quelqu'un en dehors de moi ! »
» Du reste, dans un poème tel que vous seule avez la puissance de le faire, il vous serait aisé de débarrasser l'histoire de tout ce qui est merveilleux et indigne de l'héroïne et de la France. Henri Martin a déjà, à peu près, accompli cette élimination, et il a grandi Jeanne de tout ce qu'il a enlevé à la légende. Voire épopée compléterait ce travail. Mais vous feriez, vous, un de ces livres qui restent pour toujours. Par vous, Jeanne serait connue jusque dans nos plus petits hameaux, les abominations de la guerre de Cent Ans aussi, et tout le monde réapprendrait à redevenir bon Français.
» J'ai lu Monsieur Sylvestre et le Dernier Amour, et j'ai admiré ces deux livres comme j'admire toutes les évolutions de votre génie. Dans Monsieur
Sylvestre, vous avez montré la grandeur du détachement de la richesse, et dans le Dernier Amour vous avez achevé cette démonstration au milieu des orages de la passion, de la douleur et des angoisses de ce qu'on nomme la honte dans le monde où avait vécu le vieux homme. C'était une réhabilitation bonne à faire dans cette époque où tout gravite vers l'argent !
» J'ai vu avec plaisir que Flaubert est de votre religion. Il a fait un bien beau livre, Madame Bovary. Figurez- vous que lorsque j'ai demandé ces deux volumes, je croyais entamer quelque abomination. Les journaux en avaient dit tant de mal I Mais de quelle belle chose les journaux ne font-ils pas les zoïles?
» Lorsque j'eus fini ma lecture, je me suis déclaré que rarement j'avais lu œuvre aussi morale, et capable au tant d'effrayer les mauvais penchants. Si j'avais une jeune femme, c'est le premier livre que je lui donnerais à lire. Je ne crois pas que la plus étourdie s'aventurât à être adultère, en voyant que cela mène à vendre son corps à un drôle qui trouve la marchandise trop chère, et à finir par se saturer d'arsenic.
» Voici encore une lettre bien longue; mais avec vous, je ne sais pas m'arrêter, et je bavarde comme une vieille cloche fêlée.
» Je suis bien content de ce que vous me dites de la situation de Maurice, de sa femme, et de la petite Aurore. Il est juste que vous ayez au moins de la satisfaction de ce côté. Qu'ils vous soignent bien. Votre santé va rester une des plus constantes préoccupations de votre vieil ami,
» A BARBES
La Haye, le 8 avril 1867.
« Chère et illustre amie,
» J'attendrais trop, si je ne vous écrivais que lorsque je me trouverais dans un état passable.
» Le retour du froid n'a pas arrangé mon organisme. Je continue à prendre rhume sur rhume. Mais je dois me résigner à cela, et aller ainsi jusqu'au bout.
» Vous, heureusement, ma chère amie, vous avez reconquis — en partie du moins — votre santé. Cette bonne nouvelle m'a donné une joie... de la nature de celle qui me viendrait en apprenant une victoire de la France.
y> Mais ce bonheur-ci ne semble pas près de luire encore dans mon ciel. Je m'attends plutôt à quelque reculade. Les parleurs de l'opposition assermentée prêchent je ne sais quoi, et la sainte adoration des intérêts matériels.
» Le maître des Tuileries, d'autre part, fail chanter un hymne qui conclut à le laisser gouverner, et à trouver bien tout ce qui se fait dans monde.
y> Ce n'est pas le moyen de remonter le cœur du pays à la hauteur de ses destinées. Aussi, nous sommes insultés même par cette bribe de Luxenbourg. C'est la vieille devise des Teutons et des Goths que reprennent Bismarck et les siens : « Marchez au Midi ! »
» Et nous, nous agissons comme les Romains dégénérés de l'empire, qui se faisaient chrétiens, sophistes et baladins, lorsqu'il aurait fallu se ceindre de fer, et tirer Fépée de Marius.
» C'est bien le barbare qui menace de se précipiter sur nous! Pauvre chère France! Et nous avons été assez bêtes, depuis madame de Staël, pour vanter les œuvres d'au delà du Rhin, la philosophie des Germains, leur science, leur histoire, et jusqu'à leur Nibelungen informes, mis à côté et au-dessus de la poésie d'Homère.
» Je ne crois pas cependant que tout soit perdu.
En courant bien vite au Rhin avec ce que Ton a de soldats sous la main, on pourrait donner aux fusils à aiguilles une leçon de valeur française dont ils se souviendraient ; s'arrêter ensuite au fleuve, et, chaque fois qu'ils voudraient le passer, en faire des carnages sur les bords.
» Mais le temps des audaces semble avoir passé pour l'homme qui nous tient sous sa loi. Il se laissera amuser, jouer, bafouer et prévenir par Bismarck. Et les Huns sont par derrière les Prussiens, se préparant à se joindre à leur invasion.
» Tous contre la France ! Ils se réuniront tous pour égorger le peuple de l'égalité. Depuis 92, c'est leur principe.
» Vous trouverez peut-être, chère et illustre amie, que je délire. Je ne comprends pas bien moi-même comment j'ose ainsi ouvrir mon àme devant vous.
» Ma seule excuse est que je vous sais aussi bonne que grande, et que vous êtes pour moi comme l'image de la divinité de la patrie absente.
» Mes amitiés à Maurice, et deux baisers pour moi à Aurore.
» Je vous serre les mains.
» A. BARBES
La Haye, le 20 juillet 1867.
« Chère et noble amie,
» Vous avez pensé à moi le 12 mai ! Je vous réponds bien tard. Ma santé a, encore, été mauvaise dans ces derniers temps. Mais ne vous inquiétez pas. J'espère me remettre ces jours-ci, et l'été se décide enfin à nous visiter.
» Vous avez certainement raison. Nos ennemis les plus dangereux ne sont pas tous au delà du Rhin. L'esprit prêtre, la faction orléaniste ! notre cher pays est cruellement rongé par ces deux lèpres. A propos d'orléanistes, je m'indigne en voyant une foule d'écrivains faire l'éloge du règne de ces gens-là, et déblatérer ensuite contre la France. Vanité, manque d'esprit de suite, mauvaises mœurs, etc., il parait que nous sommes affligés de tous les vices ! Nous manquons surtout de logique, depuis sans doute que le roi Louis- Philippe et les siens ne sont plus là pour rectifier nos idées d'après la formule anglo-saxonne.
» Vous ne sauriez croire combien ces diatribes
nous nuisent à l'extérieur. La France a joué un tel rôle dans le monde que tout ce qui n'est pas Français est jaloux d'elle. Or, nous voir nousmêmes nous insulter, proclamer notre infériorité, notre impuissance, et nous donner des coups de pieds au bas des reins c'est un bonheur que l'étranger aime naturellement à savourer. Il ne croit pas heureusement tout le mal que nousdisons de nous, mais il feint de le croire et se rengorge.
* Que de crimes commis contre le saint nom de la France pour se donner l'air d'avoir de l'esprit! Et comme il est bon, noble et illustre amie, que par-dessus toutes ces impiétés et ces folies, votre génie soit là pour tenir toujours le bienaimé drapeau de la patrie. Les blasphèmes des autres passeront, mais, vous, vous resterez.
» Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai vu avec beaucoup de peine la session finie, sans qu'il ait été rien fait pour la réorganisation militaire. Mon chauvinisme me porte à ranimer des idées qui ne sont pas de ma compétence. Ainsi, je me demande souvent si au lieu de mettre la France en caserne, il ne vaudrait par mieux se contenter d'une petite armée à la condition d'apprendre à tous les soldats de bien tirer.
» Vous savez que dans des guerres de l'empire,
on ne compte qu'une balle sur mille qui ait porté. On ne tire pas mieux aujourd'hui. En envoyant chaque jour les soldats à la cible et en faisant tirer à chacun six à douze coups par séance, ne pourrait-on pas au bout de quelques mois avoir des hommes sûrs de toucher leur but. Il me semble que ce n'est pas impossible. Nos Français sont bien adroits. Et si ma donnée se rencontrait vraie, une armée de deux cent mille hommes pourrait nous suffire, il me semble. De ces deux cent mille hommes on serait sûr — en comptant au plus haut la défalcation — d'en avoir cent mille à poster contre l'ennemi au moment d'une entrée en campagne. Or, avec cent mille hommes tirant d'une manière exacte, un général, à moins d'être un Bénédeck ou un Mêlas, se soucierait peu, je m'imagine, d'avoir à faire à des masses innombrables. Il ferait partout où il le faudrait des trouées telles que la débandade et l'effroi mettraient bien vite toute la force de son côté.
» Dans ma rêverie donc, je voudrais qu'on employât beaucoup de poudre en temps de paix pour avoir à n'en consommer que très peu en temps de guerre; qu'on fit de chaque soldat un artiste en tir, au lieu d'une machine à passer des revues, qu'on s'adressât, en un mot, à l'intelligence de nos Français pour leur assurer la supé-
riorité sur toutes ces races anglo-saxonnes qui se gonflent et croissent de plus en plus aujourd'hui.
» Un train en état de transporter d'un coup les cent mille hommes devrait être une des armées de la nouvelle organisation, et il y aurait à s'efforcer de rendre l'artillerie bien plus légère qu'elle ne l'est, et de lui faire perfectionner aussi son tir.
» Voilà ma rêverie. Elle ne vaut pas celle de votre grand-père, le maréchal de Saxe. Les militaires de profession riraient de moi s'ils m'entendaient parler de tir, d'exercice, mais vous, chère et illustre amie, je sais que vous ne vous moquerez pas de moi, que vous direz seulement qu'il peut n'y pas voir clair, mais qu'il aime toujours bien la France !
» Je vous serre les mains de tout mon cœur.
» Votre vieil ami malade.
» A. BÀRBÈS. r.
La Haye, le 30 août 1867.
« Pauvre noble amie, » C'est en effet une partie de votre ame qui
vient de vous être arrachée. Je connaissais cet excellent Rollinat par ce que vous en avez dit dans vos livres. Je comprends combien après un pareil coup vous devez être brisée et malheureuse.
» Oui, la mort est un terrible phénomène — non pas peut-être pour celui qu'elle transforme — mais pour ceux qui aiment et survivent ! Le moyen, en embrassant pour la dernière fois un front glacé, de se dire : Ce que tu fais, nature, est toujours bien fait, » et de ne pas crier, et de ne pas maudire?
» Les religions écrites, quand on y croyait, pouvaient consoler un peu. Le prêtre était là pour faire entendre une parole acceptée comme émanant de Dieu même ; il commandait à la douleur, il lui ordonnait de ne pas aller trop loin, sous peine de rébellion ou d'impiété.
» Nous, notre foi intime seule nous soutient aussi, nous aurions besoin d'être plus fort et plus grands que nos pères pour être toujours à la hauteur de nos devoirs. Si nous faiblissons parfois, Dieu, qui juge de nos cœurs, nous pardonnera. Mais il est sur qu'en voyant un ami nous quitter, quelque espérance que nous ayons que la souffrance seule vient de finir pour lui, nous ne pouvons nous empêcher de nous
troubler et ne songer qu'à l'affection que nous perdons.
» Vous, chère et illustre amie, vous êtes cruellement frappée en ce moment. Votre chair et vos os frémissent en ce moment, mais il est consolant de vous entendre dire que vous ne doutez pas. Si vous souffrez, c'est que le vieux compagnon de votre passage sur cette terre vous manque. Mais vous savez que sa vie n'a pas cessé, et qu'il progresse dans quelque autre sphère du monde, où il vous garde tout son attachement, et où vous le re verrez.
» J'ignorais la mort de ce cher et brave Rollinat, sans cela j'aurais pris de moi-même l'initiative de vous écrire. Vous me comparez à lui. Plaise à Dieu que je le vaille ! Tout ce que je puis affirmer, c'est que, s'il vous aimait bien, je vous aime beaucoup aussi. Seulement, moins heureux que lui, je vous aurai peu vue en ce monde. La France et vous ! singulière destinée ; j'habite à l'étranger comme un émigré, et à peine vous ai-je connue, qu'un tourbillon m'a jeté loin de vous.
« 48 pouvait être sauvé si nous avions suivi vos conseils. C'est de plus d'amour dont nous aurions tous eu besoin. La France est un pays aimant, et qui sait ? ce que l'on a nommé la
réaction, nous aurait aimés si nous avions su jamais menacer et montrer que nous aimions bien.
» Ces temps sont passés, et vous me voyez aujourd'hui tout occupé à désirer que l'on batte les Prussiens. Désir d'impuissant! Je suis moins militaire et moins militant que vous ne croyez. Mais j'enrage — dans mes rêves — en voyant notre pays, « la terre d'honneur de l'Occident », comme disait Jean Reynaud, supporter les injures et laisser grossir des projets qu'il faudrait immédiatement aller châtier et briser avec l'épée.
» César ne m'est pas toujours sympathique, mais j'aime bien sa réponse aux Helvètes lui rappelant des succès de hasard sur les légions romaines et sa conduite après. César gladio dédit. J'écris les mots latins, parce que dans ce cas, le français n'a pas autant d'énergie.
» Avez -vous lu la brochure du général Trochu sur ou contre l'organisation de l'armée? Celui-ci, en qualité d'orléaniste, ne trouve rien de mieux à dire pour commencer, si ce n'est que nos soldats sont nerveux, c'est-à-dire incapables de bien endurer le feu, et il exhume de son charnier, la carcasse pourrie de Bugeaud pour lui faire vanter l'infanterie anglaise et professer que
nous sommes heureux qu'il n'y ait pas beaucoup de cette infanterie dans le monde.
» Toujours les anglo-saxons dans l'Empyrée et les pauvres Français la tête en bas !
» Mais je m'arrête pour que ma lettre parte. Ma santé reste dans le même état. Puisse la vôtre ne pas recevoir de contre-coup de la douleur qui vous rend si triste.
» A vous de tout mon cœur.
» A. BARBES
La Haye, le 3 octobre 1867.
« Chère illustre amie,
» J'ai écrit hier soir à Flaubert, aussitôt après avoir reçu votre lettre.
» En me relisant, j'ai trouvé mon petit écrit bien prolixe, mais je n'avais pas le temps de me corriger. L'heure du départ de la poste commandait.
» J'espère que votre ami me pardonnera en faveur de ma bonne intention de lui dire bien vite ce qu'il désirait et surtout au nom de notre religion commune à votre endroit.
» Je vous renvoie sa lettre.
» Votre voyage en Normandie vous a-t-il fait du bien ? Hélas ! je n'ose guère y compter. On emporte partout le chagrin avec soi, et votre âme a été si désolée tout récemment par la perte du cher et bon Rollinat.
» Vivez, malgré toute votre affliction ; conservezvous pour la France et pour nous !
» Je lis votre Cadio. Est-ce qu'on vous poursuit pour cela? Une phrase de ï Indépendance de ce matin le donne presque à entendre. Il est du moins question d'un procès fait au Nain jaune et au Soleil pour avoir reproduit cette œuvre.
» Où en sommes-nous si l'on ne veut même pas laisser parler de la Révolution avec la haute impartialité qui a créé vos personnages? Sont-ce les chouans, les vrais brigands qu'il s'agit de défendre? Avec de pareilles sympathies il ne sera pas possible, en effet, de battre les Prussiens.
» Je pense que vous n'avez pas été surprise de ne pas voir mon nom parmi les adhérents d'un Congrès de la Paix. Il m'a semblé que la France ne pouvait qu'affadir son âme en se plongeant dans un cosmopolitisme incohérent. Mazzini luimême ne nous souhaite que de ravoir la liberté, tout en demandant pour les autres nations Taché-
vement de toute espèce d'unités. Notre unité, à nous, n'est pas non plus tout à fait faite. Il nous faut comme territoire, les frontières du Rhin et la Belgique. « Que tout ce qui fut la Gaule redevienne la France » disait le grand Richelieu comme parole suprême, et puis, il nous faut surtout cette unité morale que la liberté seule ne donne pas et qui porte le nom d'autorité. La France à mon avis a le droit de commander à l'Europe, parce que c'est elle seule qui porte le drapeau de la Révolution, le drapeau de la sainte Fraternité pour les petits, de l'Égalité et du Progrès pour tous.
» Je termine, car je suis encore un peu fatigué de mon écriture d'hier soir. Je vais cependant moins mal depuis quelques semaines, mais voici l'hiver, gare aux catarrhes !
» Je vous serre les mains de cœur, chère et noble amie.
» Toutes nos amitiés à Maurice.
» a. barbes. »
La Haye, le 17 octobre 1867.
« Chère et illustre amie,
» Ces froids précoces m'ont encore maltraité; j'ai été plus souffrant ces jours-ci. Mais enfin, voici la lettre de Flaubert qui vous appartient. Je suis bien heureux de l'affection qu'il m'accorde. C'est à vous que je dois cet ami ! Je ne cesserai de communier avec lui dans notre religion pour vous.
» Quant à son opinion sur moi, il m'estime beaucoup plus que je ne le mérite. Je n'ai été qu'un homme de bonne volonté — manquant de la plupart des qualités dont j'aurais eu besoin — et venu dans un mauvais temps.
» Vous allez être étonnée peut-être de me voir glorifier la joie, mais c'est en effet précisément la gaieté qui me paraît manquer à notre époque.
» Depuis que je me connais, il y a eu constamment dans l'air quelque chose de triste et de sombre, le contraire de ce qu'il faut pour agir et réussir. D'où est venue à notre France cette désertion de son ancien caractère? Rousseau, peut
être Chateaubriand et les importations des littératures étrangères peuvent nous avoir poussés à broyer du noir. Mais, pensée qui m'est venue : ne serait-ce pas le christianisme lui-même qui, au moment où il va périr, nous joue le tour étrange de nous faire suicider avec lui?
» Le spiritualisme exagéré et le matérialisme se touchent de plus près qu'on ne pense. Beaucoup de nous sont athées en herbe, qui concluent en fait comme les trappistes, puisqu'ils vont répétant sur tous les tons le fameux : « Frères, il faut mourir ! »
» Vous, chère et illustre amie, vous avez réagi autant que vous l'avez pu, contre cet entraînement vers le néant. Vous nous avez dit d'aimer, de croire; et même, lorsque vous souffriez le plus, vous vous êtes efforcée de nous montrer que le monde était beau, que nous ne devions pas le dédaigner, ni le maudire.
» Mais le courant était ailleurs ! En vain, vous nous donniez le Champi, Consuelo, Claudie et tant d'autres chefs-d'œuvre. Sur nos scènes, râlaient des poitrinaires, et leurs frères, les héros du plus grand nombre de nos romans indiquaient aussi du doigt la fosse où, après avoir créé quelque passion frénétique, ils aspiraient à s'abîmer.
» Gomment un peuple agirait-il quand il cultive pour se récréer un pareil idéal !
» C'est d'un héros vraiment gai, fort et vaillant, dont notre chère France aurait besoin pour retrouver son but d'activité. Celui-là, assuré comme un vieux Gaulois que la mort n'est qu'un événement après lequel nous montons plus haut et nous nous sentons agrandis, aurait le cœur à l'action, et raillerait les mangeurs d'alarmes, les terrorisés, les graves à la façon de M. Prudhomme, tous ceux qu'on nomme aujourd'hui les pessimistes. Il prouverait par des arguments défait, que cette race de gens ne compte ici-bas que pour l'inertie et l'ennui.
» Notre France du passé a eu, une fois, le bonheur de posséder un chef à peu près doué de ce tempérament. Le joyeux Henri IV la guérit de la sombre faveur de la Ligue et de l'autre non moins sombre hallucination protestante, deux maladies de provenance exotique. Son Pcuis vaut bien une messe renvoyait admirablement les deux partis dos à dos, et à cause de cette parole vraiment française, on peut certes lui pardonner toutes ces flèches de vert-galant. Grâce à la gaieté qu'il remit dans nos veines, on battit pendant longtemps tout ce qui s'opposait au développement de la France. Gaieté, c'est croyance en
l'avenir et en soi, c'est état actif, supériorité, a priori, bonne conscience et désir du bien.
» Mais nous sommes si loin aujourd'hui d'avoir cette idée-là, nous sommes si bien tombés dans le culte du triste et du sombre sous prétexte de gravité, que, comme exemple, on s'est avisé de donner, en outrage, le nom de badin gai à celui qui gouverne depuis le 2 Décembre. Il ne serait pas ce qu'il est, s'il méritait ces deux épithètes, c'est précisément parce qu'il est morose, sombre et tragique qu'il empire chaque jour notre situation et nous fait graviter avec lui vers des abîmes.
» Pardonnez-moi encore une fois, chère et noble amie, mon long bavardage. J'adore votre bonté.
» Sur ce que vous me dites dans votre lettre, je vois comme vous, qu'il faut laisser les athées libres de nier Dieu, si cela leur convient, et se garder de vouloir imposer une religion quelconque à personne. C'est une affaire de chacun avec sa conscience et son esprit. Le malheur seulement, c'est que souvent les athées sont disposés euxmêmes à être intolérants, et pas certains de ne pas ambitionner des bûchers pour ceux qui ne croient pas à leur dogme.
» Restons meilleurs et plus doux qu'eux, et laissons-les parler, nous injurier, tant qu'ils n'entreprendront pas de frapper.
» Le pouvoir du prêtre de Rome me parait, en effet, en une fort mauvaise passe. Je ne sais pourtant s'il tombera complètement, de cette fois. Sans parler de ses attaches et engagements cléricaux, Bonaparte voudrait bien ne permettre à personne de trôner dans la ville du Gapitole, ville que les Italiens, même les plus avancés, regardent comme le lieu fatidique qui aie droit de commander au monde, et qui donne l'empire. Cependant, renvoyer des troupes en Italie, c'est grave, et cela pourrait faire sauter toute la machine ; souhaitons qu'il commette cette sottise, mais ne l'espérons pas trop.
» Est-ce que Garibaldi veut mettre à Rome une autre religion à la place de celle qui y est? Je n'ai pas entendu parler de cela. Si c'est le protestantisme, comme l'ont rêvé quelques-uns de nos amis, rétrograder sans s'en douter, voilà qui serait du propre et arrangerait bien la raison ! A tartuferie et observantisme, tartuferie et embêtement et demi ! Mais Garibaldi est, je crois, Déiste, et peu préoccupé dans le fond de la manière de prier. Son unique pensée est d'aller à Rome comme il reviendrait à Nice, s'il pouvait pour compléter son Italie et la refaire la première nation du monde, la nation du Capitole.
» Pour être juste, qu'il aille à Rome, je le lui
souhaite, mais qu'il ne touche pas à Nice, et qu'il aime un peu plus la France, qui tout compté n'a pas fait du mal à son pays, môme sous les mains de Bonaparte.
» Faites, je vous prie, noble amie, mes remerciements à Flaubert de sa bonne lettre.
» Je vous serre la main de cœur.
» A . BARBES
La Haye, le 28 décembre 1867.
« Chère et illustre amie.
» Cette fin d'année n'a pas été bonne pour ma santé. J'ai eu il y a trois mois, une terrible crise de palpitation et d'étouffement qui a duré toute une nuit. J'étais seul, je n'avais pas fait venir mon médecin, et je désespérais d'arriver jusqu'au jour, chose que je désirais beaucoup pour pouvoir redire devant témoins que je mourais dans ma foi démocratique et religieuse et que j'entendais être enterré sans cérémonie d'aucun culte.
» Cette crise passée, ma maladie a repris sa
marche, aggravée d'un redoublement à prendre des rhumes. Je ne vis que dans des rhumes qui n'éclatent pas toujours d'une manière complète, mais qui sont encore désagréables à l'état latent, parce qu'ils me tiennent dans une torpeur et une défaillance douloureuses. C'est à peine — souvent — si je puis lire mon journal, et comprendre ce qu'il dit.
» Si cet état de mon pauvre individu n'est pas gai, je ne m'égaye pas non plus en voyant le misérable sort de la France. J'avais espéré jusqu'au dernier moment, que par un simple calcul d'intérêt personnel, on reculerait devant un nouvel envoi de soldats à Rome, et que, surtout on ne leur donnerait pas l'ordre de tirer sur les Italiens.
» Un massacre qui ne peut servir qu'aux blancs a été fait. Blanc en Italie, Philippiste envers la Prusse, Décembriste en France ! Voilà trois abominations dont une seule devrait suffire pour soulever l'univers. La France laissera-t-elle longtemps compromettre et avilir ainsi ses destinées ? J'espère sans cesse que non. Mais en attendant, que de malheurs et de hontes sur notre cher pays !
» Pour détourner mes yeux de ce tableau effrayant, je pense à vous, chère et noble amie,
et à ceux que j'aime, et c'est vers vous que se dirigent mes premiers souhaits pour Tannée qui va commencer.
» Puissiez-vous la passer sans trop de chagrins.
» Faites, je vous prie, mes amitiés à Maurice et à sa femme. Embrassez la petite Aurore pour moi et souhaitez mon bonjour à Flaubert.
» A. BA.RBÈS. »
La Haye, le 21 mars 1868.
« Chère et noble amie,
» Merci bien des fois de votre empressement à m'écrire. Vous me donnez d'excellentes nouvelles, vous revenez à la santé et vous retrouvez Aurore en compagnie d'une jolie petite sœur.
» Celle-ci aussi sera bien douée et heureuse si les dieux le permettent. Il faut dire maintenant à Maurice qu'il ne peut se dispenser de nous donner un garçon.
» J'ai eu souvent la pensée de vous écrire à Cannes en faisant passer ma lettre par Nohant, mais j'ai été presque constamment encore plus mal que de coutume tout cet hiver. Mon rhume
du mois de janvier a grandi sans cesse et ma torpeur aussi.
» Le climat de cette Hollande n'est pas très bon pour moi, c'est certain. Vous me demandiez dernièrement avec anxiété pourquoi je ne vais pas ailleurs. Hélas ! moi aussi, je m'adresse souvent cette question, et la seule réponse vraie que j'y puisse faire, c'est que je crains — peut-être plus que la souffrance et la mort — le déplacement et l'inconnu, car rien ne me retient ici, rien absolument que l'habitude d'y être. Les Hollandais sont peu liants ; je ne connais guère plus de personnes que le jour de mon arrivée ; mais je suis, paraît-il, de la nature des pierres et des arbres : je reste là où on me plante ou plutôt où je tombe. Je me figure aussi qu'à faire lant que de mourir hors de France, je dois à ce pays-ci de lui laisser mes os, puisque j'y ai passé tant d'années. Ce n'est pas que je crois lui faire un [présent de quelque valeur, je n'ai pas cette vanité, mais enfin, suivant le dicton, chacun donne ce qu'il a.
» Notre chère France ne va pas mieux, je crois, que lors de vos dernières lettres, aussi je n'aborde pas cette fois ce sujet d'appréhension et de tristesse.
» Faites, je vous prie, mes amitiés à Maurice
oK) LETTRES DE A. BARBES A GEORGE SAND.
et à l'heureuse mère des deux enfants, à qui je souhaite toute sorte de prospérité. Aurore doit, me semble-t-il, savoir déjà très bien parler. Je lis en ce moment Mademoiselle Merquem. Jamais votre style n'a été plus poétique et plus beau. Ce livre, si je me trompe, sera classé dans les plus hauts rangs de vos œuvres.
» Je vous serre la main de cœur.
» A. BARBES »
La Haye, le 30 décembre 1868.
« Chère et illustre amie,
» Mes pensées sont toujours avec vous ! Mais je cède à l'habitude de venir vous dire qu'elles y seront plus particulièrement le lor janvier.
» Après mes vœux pour la France, c'est vers vous que s'élèvera mon âme.
» J'ai vu que vous aviez eu un nouveau bonheur de famille. Aurore a un petit frère. J'ai eu moi aussi, quelques joies cette année. J'ai revu mon frère, et puis ma sœur, et tout son cher monde. Malheureusement, ma santé ne se rétablit pas ; je continue à livrer ma bataille — triste
combat — contre toute espèce d'incommodités. Mais c'est ainsi ! et je dois me résigner. Ne pouvoir, ni vivre, véritablement, ni mourir, tel est mon destin.
« De notre chère France, il m'arrive naturellement comme à tout le monde, de meilleures nouvelles. On n'annonce de toute part un réveil, mais ce réveil — puisque c'est le mot en vigueur — est-il bien profond? Est-il certain?
» N'ayant jamais désespéré de mon pays, je n'en désespère pas davantage en ce moment, voilà tout ce que je puis dire. Mais je compte peu sur les élections pour changer ou modifier ce qui existe. Elles feront prêter seulement quelques serments à des hommes qui ne devraient pas passer sous ces fourches caudines. Et je ne crois pas aux dates fatidiques, à celle de 1869, pas plus qu'aux autres.
» En attendant, la Prusse digère tranquillement l'énorme repas qu'elle a fait il y a deux ans. Je me soucie peu de ce qu'elle a absorbé, mais ce que je lui pardonne pas, ce sont ses insolences contre la France, et ses intentions.
» La guerre est une très vilaine et très peu fraternelle chose, j'en conviens. Mais nos hommes d'État verront que pour avoir la paix, il ne suffît pas de laisser le boa en repos, lorsqu'il est repu.
o48 LETTRES DE A. BARBES A GEORGE SAND.
Quand le reptile sentira son estomac libre et ses orbes complètement dispos, il s'élancera de luimême sur une nouvelle proie.
» Puissions-nous ne pas nous trouver alors désarmés du cœur, encore plus que de bras, être en état de répondre autrement que par de la fraternité à des gens qui ne sont pas du tout nos frères .
» Vous voyez que je reste toujours militaire et belliqueux... en idée. Rêve de malade ! Plus on est faible et impuissant, et plus on est porté à aimer, à admirer les beaux coups d epée, et à se constituer une patrie triomphale.
» Je vous souhaite, chère et noble amie, une bonne année. Embrassez, je vous prie, pour moi, Aurore et son frère, et faites nos amitiés à Maurice et à sa jeune femme.
» a, barbes ».
La Haye, le 1er janvier 1870.
« Chère et illustre amie, » Je commence 1870 par quelques mots pour vous.
LETTRES DE A. BARDES A GEORGE SAND. oW
» 1869 m'a été très mauvais; j'ai passé la plus grande partie de l'année dans ma chambre, à me débattre contre ma maladie qui n'a fait qu'empirer. Vous ne vous attendiez pas à cela, car les journaux ont prononcé quelquefois mon nom, comme si je rentrais dans la vie. Fausse apparence ! J'ai figuré dans Vinsermentation sans avoir été consulté et uniquement parce que l'on savait que j'approuvais le système.
» La généralité du parti n'en a pas voulu, mais quoique battu, je reste persuadé que l'on a laissé échapper une magnifique occasion de relever, dans notre cher pays, les sentiments d'honneur et de dignité.
» Du reste je ne veux pas vous parler politique car ma tête est terriblement obscure en ce moment et les événements ne sont pas de nature à éclaircir mes idées. Tout ce qui me semble évident, c'est que l'empire tombe comme un corps en dissolution, et que nous sommes à la veille d'une de ces grandes crises dont peu d'hommes, certainement, comprendront bien l'immensité...
» Puisse notre bien-aimée France avoir en ellemême, à cette heure, tout ce qu'il faut pour suffire à sa tâche.
» J'espère que vous vous êtes toujours bien portée depuis vos dernières nouvelles en date d'un
an. Où en êtes-vous avec votre anémie? Le travail, l'énergie de la pensée vous soutiennent, et puis, avec une petite famille autour de vous, votre cœur est satisfait.
» Je vous souhaite de conserver encore longtemps tous ces bonheurs. Quant à moi, je me sens souvent bien bas, et je n'aspire guère qu'à la mort. Mais vous savez que jusqu'à mon dernier souffle, je ne cesserai de penser à vous aimer, comme la République et la France.
» Mes amitiés à Maurice, à sa femme, et une caresse de votre main à Aurore et à sa petite sœur,
y> Votre
» A. BARBES
Quand on aura lu ces lettres, lettres vibrantes d'un si pur amour pour la France, et si prophétiques, hélas! on est heureux de penser que Barbes mourut avant la fatale déclaration de guerre de 1870. Il ne revit point les jours d'invasion qui avaient attristé ses yeux d'enfant.
Gomment à la suite d'une vie passée presque entièrement en captivité, qu'il termina loin des siens, malade et en exil, a-t-il prévu si clairement des désastres que nous, qui vivions en France,
n'avions même pas soupçonnés ? C'est que sa pensée était toujours tendue vers la mère-patrie, et que sa vigilance filiale lui dévoilait des périls qui restaient cachés à des hommes politiques tout aussi patriotes sans doute que lui, mais dont les cœurs étaient assurément moins aimants, plus légers, et osons le dire, moins nobles que le sien.