A QUELQUES OBJECTIONS
Une critique générale qu'on a plusieurs fois répétée il , c'est que, dans mou
Au , . je n'ai apport in document
nouveau. Suivant un vieux préjugé, toujours fort répandu, notamment dans milieux universitaires, il n'y a (l'ouvra-
eux que sur 4^8 documents fraîchement découverts. On veut des faits nouveaux. I interprétation nouvelle de faits ancii
d'est, aux yeux de l»ien défi que dé la
« littérature ».
Lorsque j'annonçai mon projet d'écrire
(1) Ce chapitre, qui forme en quoique - i lu-
de toutes mes études sur Bainl Augustin, li. presque i"ui entier en tète de mon recueil : Le* plus belU ' Auguitin. Il i ient ici à
naturelle A pour la
du !<■' tour.
sur saint Augustin, des personnes naïves me dirent : « Sans doute, vous avez trouvé des textes inédits? » — Plût à Dieu! Nous n'en saurions trop avoir! Mais si nous commencions par lire ce qui est édité!... Ce n'est pas une petite affaire. Dans l'œuvre si étendue de ce docteur, de ce polémiste et de ce sermonnaire qui, pendant quarante ans et plus, a disserté, réfuté et prêché avec une ardeur infatigable, les lecteurs choisissent d'ordinaire un domaine où ils se cantonnent, chacun selon sa spécialité. Il est rare qu'ils s'aventurent en dehors du cercle de leurs études particulières. Pour moi, qui, volontairement, ai restreint ma tache à la peinture de l'homme que fut Augustin, j'ai dû cependant pousser ma pointe dans tous les sens, parcourant l'œuvre d'un bout à l'autre, arrêtant au passage tel mot ou tel chapitre particulièrement révélateur et laissant tomber tout ce qui n'intéressait pas directement mon sujet. *
Non certes, je n'ai point apporté de faits nouveaux. Mais, peut-être, ai-je éclairé, ça et là, d'une lumière nouvelle, des faits an-
ciens, et présenté de l'évéque d'Hippone une image assez différente de celle que le grand nombre des lecteurs se faisait de lui. Or, cette image, certains ne la veulent point admettre. Ils prétendent ou ils insinuent que j'ai faussé le caractère de mon personnage. Les pages que voici prouveront, je l'espère, qu'il n'en est rien, ou du moins que je ne me suis pas trompé sur l'essentiel.
Dans une des toutes premières phrases de mon introduction, j'avais commencé par dire que saint Augustin ressemble très peu aux jansénistes, — et c'est là, je pense, un point essentiel. Mais, à ce sujet, on a forcé ma pensée jusqu'à la dénaturer complètement, et on m'a sommé de démontrer que « le jansénisme n'a rien de commun avec saint Augustin ». Je n'ai jamais entendu avancer une pareille énormité. Il est trop évident qu'il s'agit, pour moi, du caractère et non de la doctrine de saint Augustin. Pour ce qui est de la doctrine, ce n'est point mon affaire. On a discuté pendant cent ans sur la question de savoir si les cinq propositions censurées par Rome étaient ou non dans le livre de Jansénius. On discute encore sur la question de savoir si Jansénius a été un fidèle interprète des théories augustiniennes touchant la Grâce. Je n'avais pas à m'engager dans cette interminable
controverse, étant donnés mon sujet et les limites que je m'étais assignées. Mais pour ce qui est du caractère d'Augustin, on estimera peut-être, après m'avoir lu, qu'il n'avait rien de commun avec celui dos jansénistes.
Notons d'abord que la question de la Grâce n'occupe point, dans l'ouvre d'Augustin, la place prépondérante qu'on lui attribue. Cette œuvre, véritablement encyplopédique, eml , avec toutes les par-
tirs de la théologie et de l'exégèse, à peu près toute la science du temps. Si Augustin a précisé avec insistance, et peut-être exagéré sa théorie de la Grâce, c'est sous la pression de circonstances historiques qu'il serait trop long de rapporter ici. En tout
cas, ce n'est que dans l,i dernière partie de
\ i<\ ver- I \2 ou 1 13, qu'il donna a cette théorie le développement et l'importance que l'on sait. Pendant vingt-cinq ans, il a
il, prêché, lutté contre d'autres ennemis que Pelage ou Julien d'Eclane. Ce lut même une circonstance fortuite qui l'amena à écrire contre eux, — i\*^ propos entendu!
Carthage, pendant la session d'un concile, — et, lorsqu'il s'attaqua à ces hérésiarques, il n'en oublia pas ses autres adversaires les Ariens, les Manichéens, les Donatistes surtout. On peut dire que la grande préoccupation d'Augustin évêque, c'a été le donatisme.
Mais, admettons que la Grâce ait tenu dans sa vie la place que l'on croit, est-ce un motif suffisant pour déduire d'une théorie le caractère du théoricien? Depuis quand est-ce qu'une doctrine inflexible suppose, nécessairement, chez son auteur, une âme dure, rigide et sans pitié? C'est même généralement le contraire qui est vrai. Dans la pratique de la vie, le théoricien rigide se fait pardonner la rigueur de ses théories par une douceur souvent paradoxale et inattendue. En revanche, les doux sont terribles et impitoyables sur les principes.
On se retranche derrière les Confessions, comme si elles nous manifestaient toute l'âme d'Augustin. Et l'on semble croire que ce livre est l'unique source pour une biographie du saint. Il y en a d'autres, Dieu merci : les Dialogues philosophiques, les
Sermons, los Commentaires sur les Psaumes ou les bvangiles, la Correspondance, et, çà et là, les controverses et les traité> théologiques, autant dire toute l'œuvre augustinienne. Quant h moi, c'est surtout dans les premiers de ces livres que j'ai cherché à retrouver ou à surprendre le vrai caractère de mon héros. Assurément, pour les faits matériels, les Confessions sont toujours le répertoire le plus abondant et le plus digne de foi. Encore sied-il de remarquer quelles s'arrêtent au lendemain de la conversion du saint, et que, pour tout le reste de sa vie, le seul guide que nous ayons, — après le résumé trop succinct de son disciple Possidius, — c'est L'admirable biographie qui figure eu tète de L'éditioo bénédictine. Je m'en suis abondamment servi, si j'ai «lu, sur plusieurs points, me séparer de l'opinion «1*- ces savants religieux.
On ne saurail donc contester l'historicité des Confi qui concerne les faits.
Mais le fail brutal n'est rien pour l'intelligence d'un caractère : il faul l'expliquer. Sans doute, Augustin b'cs! souvent très bien
analysé lui-même. Pourtant, il n'a pas tout dit, il n'a pas pu tout dire. Enfin, quand il commença à écrire ce livre, — quelque temps après son élévation à l'épiscopat, — il était très loin des faits, en tout cas dans un autre état d'esprit que pendant son enfance et sa première jeunesse. Ajoutons qu'il n'a nullement prétendu se raconter et s'étudier lui-môme, comme un Jean-Jacques Rousseau. Ce n'est point un livre d'histoire ou d'analyse psychologique qu'il écrit, c'est un livre d'édification. Le mot de « confessions » trompe les modernes : ils s'imaginent que, dans ces pages, Augustin se confesse de ses fautes et de ses vices. Oui, sans doute, incidemment. Mais son unique but est de confesser la grandeur et la miséricorde de Dieu, dans le sens où le Psalmiste dit : « Confitebor Domino secundnm justitiam ejus et psallam nomini Domini altissimi, je confesserai le Seigneur selon sa justice et je chanterai le nom du Très- Haut. » Augustin s'en est très nettement expliqué dans ses Rétractations : « Les treize livres de mes Confessions louent et de
mes maux et de mes biens le Dieu juste et bon, et portent vers lui L'intellig< t le
cœur de L'homme. » Cependant, cette glorification perpétuelle de Dieu ne va pas s un souci manifeste de défense personnelle. Augustin a composé les premiers livres de Confessions en partie pour répondre aux abominables calomnies que ses ennemis répandirent contre lui, ail Lendemain de sa consécration. Comment s'étonner que, dans une apologie de ce genre, il ait forcé la note tuistèn
Austère! Il l'était sans doute, ou plutôt il le devint, — mais non pas chagrin, ni dur à autrui. 11 avait bien trop, pour cela, le
sens de l'amour et de la charité! II était trop d'un paya de joie et dé lumière. Il était trop enfin l'élère des rhéteurs de Carthi
le nourrisson de la Muse latine, le commensal des mécènes d'Afrique et d'Italie. Toute la suite de SOD omvre montre en ce
grand chrétien a L'âme courtoise . l'âme délicatement humaine que le poète de la
lin médit salue en Vu 0 anima
e Manluvana '. ...
— Cependant, dit-on, ce fut un persécuteur?
Et l'on évoque les Dragonnades et la Saint- Barthélémy. On juge un Africain du rve siècle avec les idées, les préjugés d'un Français du xxe. On reproche à ce contemporain de Théodose de n'avoir pas conçu la séparation de l'Eglise et de l'Etat : idée monstrueuse aux yeux d'un homme de ce temps-là, idée qu'un païen surtout n'aurait jamais pu admettre. En réalité ce sont les chrétiens qui, au temps des persécutions, ont les premiers envisagé la possibilité de cette séparation.
Mais, si Augustin ne pouvait raisonner comme nous en matière de tolérance religieuse, ce serait se tromper grandement que de se représenter son attitude vis-à-vis
des Donaiistes d'après celle d'un Bossuet vis-à-vis des Protestants. Elle est bien différente. Derrière Bossuet, il y a une majorité imposante et terriblement armée. Derrière Augustin, une minorité débile et à peu près réduite à l'impuissauce. Les Donatistes sont les agresseurs et les persécuteurs. Quand Augustin, avec ses collègues, se décide à demander au pouvoir central des mesures coercitives contre ces fanatiques et ces barbares (se rappeler les sinistres exploits des Cireoncellions), il est en état de légitime défense. Puis, lorsque l'autorité impériale se sent assez forte pour faire appliquer ces mesures, — et ce n'était pas toujours le cas, — immédiatement les évoques catholiques, Augustin en tête, intercèdent en faveur des coupables. Les hauts fonctionnaires romains finissaient par n'y plus rien comprendre. Cette mansuétude des évèques n'aboutissait, après une apparence de triomphe, qu'à tout remettre en question.
Plus tard, sans doute, on a pu tirer des écrits d'Augustin contre les Donatistea des
arguments pour justifier les abus de l'Inquisition. Mais un auteur est-il responsable de conséquences plus ou moins forcées qu'on déduit de ses théories, et cela sans tenir compte des circonstances très particulières où elles ont été formulées?
l'ai confiance que des traductions bien laites contribueront à dissiper dans l<i public tous ces préjugés en contradiction avec le caractère d'Augustin, et j'ai confiance aussi qu'elles aideront à préciser, pour ceux qui la connaissent mal, la physionomie du docleur, «lu sermonnaire §4 du saint.
Physionomie presque moderne par certains côtés! Après lui, pendant des giècl et jusqu'à aos jours, un pareil type d<« sain* teté ne - • retrouvera plus. Les saints du Moyen âge et môme ceux de l'âge classique turent i\<'* hommes de foi entière, qui, en dehors des vérités de la foi, m4 concevaient rien. Augustin, lui, pendant de lonf aniM es , se mil volontairement boi a dq 1 Kglii e. I '■ ne .1 pas un païen cpi i
converti, comme Tertullien, Cyprien ou Arnobe. C'est un chrétien qui a perdu la foi et qui l'a retrouvée, qui a subi la torture du doute jusqu'à en crier de désespoir et jusqu'au dégoût de la vie. Il est revenu à la religion maternelle après avoir traversé la doctrine des Manichéens qui, dans sa tendance essentielle, était une sorte de rationalisme et qui, par son exégèse symboliste et aventureuse des Ecritures, ressemblait fort à notre modernisme. Il se laissa môme aller, quelque temps, au dilettantisme de la Nouvelle Académie. Et ainsi, à cause de ce long retour, à cause de ses doutes et de sa souffrance, il mérite d'être le patron de tous ceux qui ont douté et qui ont cherché Dieu en gémissant. Il doit être le Saint intellectuel de ce siècle qui commence, et qui, comme lui, s'en revient d'une longue erreur.
Car personne, plus qu'Augustin, n'a défendu la raison et ne lui a fait honneur. Il avait la passion des idées et, avec cela, une propension, qu'il a dû combattre de toutes ses forces, à ne tenir compte que des idées,
à ne point sortir de la vie spéculative et à se cloîtrer hors du monde. Ce fut un intellectuel dans toute la force du terme.
On dit : c'est une forme arriérée, dépassée à jamais de l'intellectualisme. Ce dogmatisme métaphysique a fait son temps!
Il est certain que la méthode intellectuelle d'Augustin ne ressemble guère à celle d'un Taine, d'un Renan ou d'un Nietzsche et qu'il n'a point ce qu'on appelle « l'esprit critique ». Mais c'est une faiblesse de notre raison de considérer les systèmes de nos contemporains comme le dernier mot de la vérité et de tenir pour acquis des résultats dont on recommencera bientôt à disputer comme de tout le reste. C'en est une aussi que de ne pouvoir associer doux méthodes en apparence contradictoires, et de condamner une forme de la pensée, au nom d'une autre, qui se ruinera précisément par cette condamnation même. L'ère des recherches métaphysiques esl elle close pour toujours? L'orientation de la peu-..' contemporaine tendrait à prouver le contraire. Il semble môme qu'en ces dernier- temps
des philosophes aient rouvert, ou du moins entre-hâillé, cette porte sur l'au-delà, qui momentanément avait été interdite à la philosophie. D'ailleurs, la métaphysique d'Augustin est, la plupart du temps, une théologie, et la théologie est soustraite aux fluctuations de la mode qu'elle ignore.
Quoi qu'il en soit, à la mode d'hier ou d'aujourd'hui, Augustin fut foncièrement un intellectuel, un dialecticien et un intuitif, avide de comprendre, de construire et de déduire. En quels termes il a célébré la recherche passionnée de la raison, la joie de la découverte, les délices de la contemplation intellectuelle, et ce qu'il nomme « le silence harmonieux de la vérité » ! Qu'il eut de peine à quitter ces hauteurs, pour descendre aux plus humbles soins de son ministère épiscopal et pastoral! Il y descendit pourtant, il s'en imposa l'obligation. Mais, quand il faisait le catéchisme à des paysans, il se disait : « Si c'est une délectation pour nous que de penser, dans le secret de notre intelligence, éprouvons-la, cette délectation, à comprendre ceci en-
core : plus la charité a de zèle pour descendre vers les petits, plus elle a de force j our remonter vers nos oosursj grâce h l,i bonne conscience que nous avons de De rien chercher que le salut éternel de ceux vers qui nous nous abaissons. » Dan- si basilique d'ilippone, où il s'astreignait à prêcher presque tous les jours, il avait un auditoire très mêlé. A côté des premiers de la ville, se pressaient des cordonnie des boulangers, des matelots, de petits boutiquiers, que Tévôque soulevait d'enthousiasme par sa parole, au point qu'ils l'acclamaient et battaient des mains dans l'église. - Les ennemis d'Augustin l'accusaient de Qatter le populaire. Il suffit tic lire ses homélies pour s»' convaincre qu [e calomniaient. S'il savait mettre la doctrine à la portée i\i>> intelligences les plus incultes, il ne la diminuait jamais. Le ractère élevé, hautement intellectuel de i
mons esi une chose qui étonne. Ou brouver aujourd'hui on public mondain capable de suivre ces instructions Familières où des matelots cl des cordonniers prenaient leur
part? Quand l'évoque avait fini de parler, il s'agenouillait, face à la foule qu'il dominait du haut des degrés de l'abside, et il prononçait une prière toujours la même.
Or, que demandait-il dans cette prière, à laquelle il associait tout son peuple? — « Mon Dieu, disait Augustin, accordez-nous des pensées spirituelles. »
Cet homme de prière demeura donc, toute sa vie, un homme de pensée. S'il parvint à dominer l'anarchie intellectuelle de son temps, l'activité de son intelligence n'en fut pas amoindrie, au contraire. Et, de môme, il sut résister à l'anarchie morale d'alors. Après avoir lléclii un instant, sa volonté se redressa plus forte sous l'action de la Grâce.
Augustin n'était pas né païen, mais il se mêla avec volupté à la vie païenne. Cela vaut qu'on y réfléchisse. Le paganisme vivait encore, quand Augustin était écolier: il avait même paru, sous Julien, se relever victorieusement. ESI il survécut, près d'un demi-siècle, à l'auteur de la Cité de Dieu, Augustin, chez les rhéteurs de Carthag avait des païens pour camarades, non pas de païens de tôte, des païens littéraire
comme nous pouvons l'être aujourd'hui, mais de braves garçons de païens, qui vivaient tout simplement leur vie païenne comme avaient fait leurs pères. Nous n'avons plus idée de ce qu'était moralement le paganisme, surtout le paganisme latin de cette basse époque : mélange de barbarie et d'extrêmes raffinements matériels, de sensualisme opaque et de grossière superstition. Avec cela, que de grâces et d'élégances encore, héritage du passé ! S'arracher à ce matérialisme des mœurs, à cette corruption à la fois très subtile et très brutale, combien ce devait être pénible ! On comprend les hésitations, les luttes, l'agonie morale d'Augustin à la veille de se convertir. Mais c'était peu que de rompre, il fallait encore se purifier l'âme de tout ce que la corruption ancienne y avait laissé de mauvais ferments. Il s'agissait vraiment pour lui d'une seconde naissance, de créer en lui de toutes pièces l'homme nouveau de l'Ecriture. Pour nous autres qui vivons dans un milieu à demi imprégné d'idées chrétiennes, où les mœurs ont été châtiées par dix-neuf
siècles de Christianisme, la conversion ne réclame pas un effort aussi radical.
Le miracle de sainteté, c'est que homme si profondément corrompu dans son intelligence et dans sa volonté, ce païen et cet intellectuel devint en son àme un fo extraordinaire de charité et de foi. Je ne connais pas de plus haut exemple de celte alliance de la foi et de l'amour divin avec la faii d'Augustin, les aut
semhlent trop «aimes, trop froids, trop abstraits dans L'exposé des vérités ohrétienneé. Lui, il y met toute sa fougue, toute son ardeur d'Africain, son àme tout entière. Fn repassant par sa bouche, ces vérités pu n nenl un tel accent, qu'elles sonnent presque à nos oreilles comme une noui ell da-
tion. Elles emportent L'adhésion, tant la dialectique d'Augustiu 1rs fait resplendir d'éi e, tant L'effusion de sa charité Lee
rend aimables. I! n'est p qui I
puisse appliquer plt itablement «ju à lui la parole de L'Apôl : pter quod
iocutus tum} j'ai cru I pourquoi j'ai
parlé.
Docteur, apôtre, administrateur prudent des biens de son diocèse, pasteur charitable et empressé pour le service de ses ouailles, Augustin a été tout cela. Il ne dédaignait aucune des fonctions de son ministère.
L'homme qui se préoccupait de fournir à ses frères des arguments contre Arius et Pelage se préoccupait aussi de rhabiller ses pauvres, à l'approche de l'hiver. Ce grand orateur, au verbe inspiré, ne négligeait point de faire sténographier ses sermons et recopier ses traités ou ses lettres. Lui-même revoyait et corrigeait ses manuscrits, avant de les envoyer dans les églises et les monastères.
Malgré ses sarcasmes si durs contre les lettres profanes, il a pris très au sérieux son
métier d'écrivain. Du moment qu'elle devient l'organe de la vérité, il respecte infiniment la langue écrite ou parlée. Souvent, il a défendu la rhétorique contre ses adversaires, qui lui reprochaient d'user et d'abuser des artifices de la parole. Et, si cet homme qui a tant écrit, ne saurait être considéré comme un styliste, il s'est appliqué du moins à bien écrire, et il est certainement un très original et très grand écrivain.
Toutes les manières lui sont bonnes, pour persuader ce qu'il veut. Il n'a pas qu'une manière, il les a toutes ou presque toutes. Il prend celle qu'il juge efficace pour convaincre tel auditoire ou tel public. S'agit-il d'écrire une lettre d'apparat à quelque grande daine, un à quelque haut fonctionnaire de l'Empire, il calligraphie en style académique. S'adresse-t-il à des gens du monde ayant des prétentions littéraires, ou à ce qu'il appelle << le peuple bruyant des écoles », il ne rebute aucune des recherches ni même des préciosités «l'un Apulée. Suivant le précepte évangélique, il se tait tout
à tous, il parle à chacun sa langue. Doit-il au contraire prêcher devant ses paroissiens, gens simples et sans grande culture, ou écrire à des chrétiens, hommes de foi austère et profonde, son style se dépouille et se simplifie, il devient direct, brusque, rapide, concis. Il s'efforce de reproduire la couleur, l'allure et les tours de la langue populaire. C'est là surtout qu'Augustin est un écrivain original, dans ses entretiens familiers avec son peuple et avec ses amis. Là, vraiment, il a inventé son style et sa langue. Encore une fois, même dans ces morceaux, il n'a rien d'un styliste. Il n'a pas assez, pour cela, le souci du fini, de la forme arrêtée et définitive. Sa pensée bouillonnante déborde le moule de l'expression. On dirait qu'il désespère toujours de rendre la beauté, ou la vérité de Dieu. Mais la couleur éclatante, la floraison touffue des images, l'intensité, la profondeur de la sensation et du sentiment, les correspondances mystérieuses suggérées par le seul son des mots, le jet continu du lyrisme et l'élan de la pensée métaphysique donnent à ces pages un carac-
tère de richesse et de complexité extrêmes. Il y a un Oriental chez Augustin, en tous un ^énie tout de suite familier avec I" génie sémitique. Cet Africain est proche parent des prophètes hébreux. La poésie de la Bible semble le ion naturelle de sa
pensée. Et, de même qu'il y a en lui an décadent latin, an dilettante de la fioritu italienne, il y a encore en lui un amateur inconscient de la poésie orientale dans ce qu'elle a de plus extérieur et de {tins artificiel : l'arabesque verbale, les jeux de mots, les allitérations, les assonances, les figures S) métriqu
En revanche, ce qui est bien à lui, ce qui communique ut inimi-
table, c'est le réalisme robuste ei Bolide,
Lisme vraiment africain, qui affleure p tout, chez lui, sous le foisonnement uns istin, connu.' je le cr<
un lyrique, nul lyrisme [>lu> exact que le sien. Ses comparaisons et --es métapfo -uni aourries «le- aspects des choses et des i très, de l'atmosphère «le son pays. Quand il emprunte des alléf pie, au
blé, ou à l'olivier, on sent que c'est le propriétaire qui parle, l'administrateur du domaine épiscopal : il sait ce qu'il dit, il a bien vu ce qu'il a vu. Ainsi, le symbolisme biblique se vivifie chez lui par l'apport continuel de l'expérience. Chez Bossuet, la métaphore est très souvent de seconde main, elle procède de la Bible. Quand l'Aigle de Meaux voit se lever la lune, c'est par les yeux de David et dans le silence du cabinet. Augustin, lui, Ta vue avec les yeux de sa chair, du haut de l'acropole de Cartilage.
Enfin, il a vu de 1res près la dévastation barbare, — et c'est encore un point par où il se rapproche de nous. Comme aujourd'hui, le Teuton s'avançait en (îéau de Dieu, sous le masque d'un christianisme hérétique, qui cachait mal, chez lui, la pcrsi — tance de la brutalité primitive. Nietzsche a très bien indiqué cela. Pour imposer If christianisme aux Germains d'alors, aui farouches sectateurs des dieux du Walhall, il a fallu le déchristianiser: les barbai ariens n'admettaient pas la divinité du Christ. Au fond, le piétisme allemand d'aujourd'hui qui teint d'y croire, répond aux mêmes instincts simplistes <•! grossiers que l'arianisme vandale du temps d'Augustin.
Or, les Barbares se répandaient à travers
l'Afrique, pillant et saccageant les villes, incendiant les églises, torturant et massacrant les prêtres. Ils s'acharnaient principalement contre les clercs et les évoques, car ils considéraient le clergé comme lame de la résistance. Augustin ressentait cruellement ces maux. Mais, lui, qui avait combattu, toute sa vie, pour l'unité catholique, il déplorait davantage la perte des âmes que la destruction des villes et des basiliques. C'était la séparation d'avec Rome, qui recommençait, et aussi tous les désordres et tous les désastres, qui sont la conséquence du schisme et de l'hérésie. Cette invasion des Barbares, surtout le siège de sa ville épiscopale furent les dernières et les pires douleurs que le vieil évoque ait subies au cours de sa longue existence.
Et pourtant ce vieillard de soixante-seize ans fut admirable, non seulement de résignation, mais de vaillance et d'espérance dans le malheur. A la veille des effroyables catastrophes qui allaient ensanglanter le monde occidental et le replonger dans la barbarie, il apprit aux chrétiens à espé-
AUTOl MM AUGUSTIN
rer quand môme. Les Vandales pouvaient bien brûler les jeunes basiliques afri-
iis, lui, il élevait dans la Cité <'• une cathédrale d'idées qui défiait la di tructiou des hommes, et <jui, pendant
ténèbres et d'horreurs, allait être le ■ ri l'unique foyer lumineux i
âmes, il enseignait que les Barbares ae peuvent rien contre biens et même
contre qos vies, que si Dieu Le permet. En tout cas ils in3 peuvent rien contre i àm< atre les main- «lu Christ,
rs de charité : « Quod <>it
Christus, non tollit GothuSj 1«- Goth n'enlrvr pas i e que garde le Chrisl l .
Il ue Faut donc point, <!it Augustin, vous laisser abattre. Qui sait même si i trophcs ont irréméd Qnitiv<
A. voir tous les ilère qui
lent !«■ mmiile, nous [>"ii\<>n- croire «pi''
ilr mémoire, ent, cette ph
nul ni I .1 nprès moi h fautive. Ii |»lir.i •. It'IU- «pic je li rétablit! ici, mivc dans le (k'uxit'mc sermon pour la I
. iv L-l Paul, \< \ ! chap VIII.
sa fin est proche. Mais, en réalité, personne ne connaît ni le jour ni l'heure où viendra le Juge. Rome peut se relever de ses ruines pour tomber encore une fois. Car les guerres, comme les calamités, — l'Ecriture l'a prédit, — dureront jusqu'au jour suprême. Ce serait une erreur de croire que Rome échappera à la loi commune, et c'en serait une autre de penser que, si la Cité terrestre s'écroule, tous seront sauvés dans la Cité céleste. Le salut est purement individuel. Reaucoup sont appelés, mais tous ne sont point élus.
Justin ujourre les
• îhu-
Mal-
enoué biles uence er en a na- Lerre, orte !
•H <1»4 ment iomison-
sa fin est proche. Mais, en réalité, personne ne connaît ni le jour ni l'heure où viendra le Jucre. Rome peut se relever de ses ruine les gi critui suprê que I c'en Cité 1 dans indiv tous
Jamais ces enseignements d'Augustin n'ont été plus utiles à méditer qu'aujourd'hui. C'est le topique souverain contre les inextirpables sottises du pacifisme, de l'humanitarisme et du progrès universel. Malgré les leçons atroces et sans cesse renouvelées de l'expérience, les esprits débiles s'obstinent à nier ce qui est la conséquence de la loi de la chute, ou, pour parler en laïc, ce qui est la réalité même de la nature humaine. A chaque nouvelle guerre, ils se réconfortent en disant : >■ Qu'importe ! celle-ci est la dernière ! encore un peu de sang répandu, et l«i progrès, si chèrement acheté, va reprendre Ba marche triomphale! » 11 faut ignorer l'homme pour raison nt r ainsi. » >n n'a jamais constaté de progrès
collectif : il n'y a de progrès qu'individuel, et il s'appelle alors le salut d'une âme. L'humanité, dit justement Augustin, n'est qu'une « masse de péché, massa peccati », où la miséricorde divine choisit les élus. Notre éternelle erreur est de ne pas voir l'homme véritable, l'homme de chair et de sang, qui ne peut rien par ses propres forces, pour lequel enfin il a fallu un Sauveur, et de lui substituer un fantôme idéologique que le moindre souffle fait évanouir en fumée. Augustin nous ramène à la considération de l'homme réel, de sa nature et des ses limites. Et il ne nous laisse d'autre espérance que dans le trésor invisible, amassé par nous dans le lieu où les voleurs ne sont point à craindre. Mais cette espérance est si belle et si grande qu'elle console de tout : « Quod cuslodit Chrislus, non tollit Gothus ».
20 Octobre 1914.