DANS LA
CATHÉDRALE d'hIPPONE
C'est une singulière histoire et bien caractéristique des mœurs du temps que cette émeute populaire qui se produisit dans la cathédrale d'Hippone, vers la fin de l'année 410, ou au commencement de l'année il 1. Les principaux personnages sont deux saints et le mari d'une sainte, lequel fut bien près lui-même d'être un saint : saint Augustin l'évoque d'Hippone, sainte Mélanie-la-Jeune et Pinien son époux, qui appartenaient à ta plus haute aristocratie romaine.
Comment ces deux patriciens de Rome le trouvaient-ils parmi les paroissien^ de saint Augustin, dans cette lointaine ville d'Afrique?
Ils y étaient en fuyards ou, si l'on aime mieux, en émigrés. A la tête de ses hordes barbares, Alaric \ enail de er Rome
dans le courant du mois d'août 1I0. A son
VôG AUTOUR DE SAINT AUGUSTIN
approche, c'avait été une véritable panique. La plupart des riches et des nobles s'étaient empressés de quitter la ville, emportant avec eux tout ce qu'ils pouvaient. Comme beaucoup de gens de leur caste, Pinien et Mélanie n'avaient pas attendu l'investissement de Rome pour s'enfuir. Dès l'année 408, lors des premières tentatives d'Alaric contre la Ville éternelle, ils avaient émigré en Campanic, avec l'intention de gagner, de là, leurs propriétés de Sicile, ou, si c'était nécessaire, leurs immenses domaines de Numidie et de Maurétanie.
Le jeune ménage était, en effet, très riche — d'une richesse qui confond nos imaginations de bourgeois modernes. Ils possédaient des terres non seulement en Italie et en Afrique, en Campanie, dans les Pouilles, dans la Gispadane et la Transpadane, mais en Espagne, en Gaule et jusque dans la Grande-Bretagne. Ces territoires représentaient des sommes si considérables qu'on avait beau les mettre en vente : ils ne trouvaient point d'acquéreurs.
On a essayé de supputer le revenu an-
AITOCR DE SAINT ACGCSTrN i"7
nucl de ces domaines, vastes comme des royaumes : les chitFres auxquels on est arrive nous paraissent, aujourd'hui, fantastiques. Le cardinal Kampolla, qui a écrit une Vie de sainte Mélanie, propose, d'après un vieux texte latin, celui de il(> millions i.OOO francs. Effrayé par l'énormité d'une telle somme, M. Georges Goyau a consulté
I ce sujet M. le vicomte d'Avenel, grand fciaîiste en ces matières économiques.
II lui fut répondu: « CôTCrfrien directs culture, et, dès lors, combien d'esclaves
aurait représenté un tel revenu? En évaluant à '»0 francs le produit net de l'hectare, il faudrait suppose* deux millions trois cent trente mille hectares', einq départements français, avec peut-être un million de personn
•l'avoue que, pour ma part, cette h ftèse ne me semble point si «vrlutaute. Il ni-' suffit de songer à l'étendtt concessions dans notre Algérie 6tl notre Tnnisic actuelles, ou encore à tout ce qtté Sultan d'ans la vallée du Jourdain : ce sont des ;
Or, les propriétaires de ces fabuleuses richesses étaient des chrétiens très pieux, qui s'efforçaient de conformer leur vie à l'idéal d'ascétisme prêché par saint Jérôme, le grand directeur des consciences mondaines d'alors. Pinien et Mélanie prodiguaient les aumônes et les donations. Ils donnaient avec une sorte d'acharnement, comme s'ils voulaient tarir à toute force leur inépuisable richesse. Mais, en ce tempslà, n'était pas pauvre qui voulait. Le jeune couple pouvait bien jeter l'or par les fenêtres, dissiper en bonnes œuvres ses énormes revenus : une loi leur défendait d'aliéner leurs biens-fonds. Il fallut que l'autorité impériale forçât la main au Sénat pour leur permettre de vendre la totalité de leurs domaines. Ce fut un gros scandale dans la Rome patricienne. On accusa Pinien et
Mélanie de détruire une illustre maison, de ruiner les fondements mêmes de l'EI
autorisant, par leur exemple, la dispersion des biens et l'endettement des grandes fortunes. La plupart les considéraient comme des fous et réclamaient très haut qu'on les fit interdire.
Mais, en somme, leur conduite n'était pas si folle qu'il y paraît d'abord, même humainement parlant. Sans doute, en se dépouillant avec une joyeuse ahnégation, Pinien et Mélanie entendaient, suivant la Parole de l'Ecriture, s'amasser des trésors dans le ciel. Mais telle était alors l'inclémence des temps que ces domaines patrimoniaux pouvaient leur être arrachés, d'un moment à l'autre, par des confiscations arbitraires, ou, ce qui était pins à redouter, par <les envahisseurs barbares. Ne valait-il pas mieux faire profiter de leurs riches «lf> frères en Jésus-Chrisl que de les abandonner à la cupidité imbécile des Vandales ou des I îoths Mis y gagneraient au moins que le Barbare l«u r laissât la vie Baui Devenus pauvres, ils ne tenteraient |
son avarice ; ils échapperaient à la torture et à la mort.
Ensuite, leur folie charitable était peutêtre plus clairvoyante et plus prévoyante que toute la prudence des politiques attachés aux vieilles traditions du patriciat. A cette époque d'anarchie, de spoliations, de destructions sauvages, donner ses biens aux églises et aux monastères, c'était reconstituer une propriété stable, puisque ces biens étaient, au moins théoriquement, intangibles, même aux yeux des Barbares. Et, dans ces églises et ces monastères, qu'ils avaient fondés, ou enrichis de leurs dépouilles, Pinien et Mélanie étaient sûrs de trouver un refuge pour eux-mêmes, quand viendrait le grand désastre : ils y auraient au moins le vivre et le couvert. Encore une fois, la folie du Christ se montrait, au fond, plus sage que la sagesse du monde.
Malheureusement pour eux, toute leur bonne volonté de renoncement ne suffisait pas pour les appauvrir : le difficile était de liquider ces immenses domaines qui épouvantaient les acquéreurs. Ils durent s'en
défaire, morceaux par morceaux. L'opération fut longue, pleine de difficultés. Leurs esclaves mêmes se révoltaient contre celte pieuse entreprise. Ceux qu'ils avaient dans la campagne romaine ne voulaient ni 61 affranchis, ce qui les vouait à une misère
laine, ni être cédés, avec les terres, aux nouveaux maîtres qui se les partageaient : Us tenaient à rester au servi e, probablement très doux, de Pinien et de Mélanie. Ce fut presque un soulèvement, et il était à craindre que Leiïervescence ne gagnât les autres esclaves qui vivaient sur leurs domaines d'outre-mcr.
pendant, des ordres avaient été expédiés, par la chancellerie impériale, aux
iverneurs de province. Ils étaient chargés de procéder à [a vente de ces domain L'or commença à affluer dans le-- coffi du jeune ménage, qui le dissipa immédiatement en libéralités de toute Borte I aumônes pleuvaieni autour d'eux. IU donuaient à t<>ut le monde et dan- tous les pays du monde. Des prêtres orienl lui emportaient leur argent, qu'ils répandaient
dans les communautés chrétiennes d'Egypte, de Palestine, de Syrie. Ces largesses, célébrées par les apôtres de la vie ascétique et grossies démesurément par la renommée, étaient un sujet d'admiration ou de scandale, d'un bout à l'autre de l'Empire.
Depuis longtemps, Pinien et Mélanie n'habitaient plus leur magnifique villa du Célius. Lorsque, à l'approche des Barbares, ils s'enfuirent de Rome, ils n'y étaient guère que campés. Cet exil, auquel ils étaient si bien préparés, leur en parut, sans doute, moins pénible. En tout cas, il leur fut une nouvelle occasion d'exercer leur infatigable charité. Partout, — à Noie, auprès de saint Paulin, en Sicile, dans les îles Lipari, ils semèrent l'or sur leur passage. Quand ils débarquèrent à Carthage, il est plus que probable que leur bourse était vide. S les vêtements de bure gi re qu'ils
dent pris l'habitude de porter, en esprit d'humilité chrétienne, ils avait-ut l'air dé deux pauvres.
Cette apparence misérable n'aurait point sufli à les [«rot ntiv les vexations du
comte d'Afrique — un certain Béraclianus,
qui se fit alors une réputation sinistre en détroussant les fugitifs d'Italie. Des grands seigneurs comme eux étaient assurément connus d'un fonctionnaire impérial : celuici savait l'état de leur fortune et, malgré leurs héroïques dilapidations, ce qu'ils possédaient encore dans toutes les parties de l'Empire. S'il renonça à les rançonner, ce fut probablement par crainte du proconsul de Garthage, Volusianus, qui était l'oncle de Mélanie. Ces patriciens milliardaires étaient les alliés de tous les puissants, et ils étaient partout chez eux. Dans cette Afrique même, où ils arrivaient en fugitifs, ils conservaient toujours des propriétés considérables, qui n'avaient pu encore être vendues. Ainsi, grâce à la catastrophe de l'invasion barbare, ces terres immenses, que ni Pinien ni Mélanie n'avaient jamais vues, connaîtraient enfin leurs maîtres.
De Garthage, ils se rendirent bientôt à Thagaste, où, justement, ils possédaient un grand domaine. La rumeur de leurs prodigalités les y avait précédés. Et ceci nous prouve une fois de plus avec quelle rapi-
dite les nouvelles se propageaient dans le monde romain : on n'ignorait rien, en Afrique, de ce qui se passait à Rome, à Autioche, à Alexandrie, ou à Constantinople. Notamment sur les largesses de Pinien et de Mélanie, on se racontait, à Thagaste, des choses si surprenantes qu'on n'osait pas y croire : « Lorsque vous n'étiez encore dans ma ville natale, leur écrivnit saint Augustin, et qu'on y entendait parler de votre naissance et de ce que VOUS êtes devenus par la grâce du Christ, bien qu'on lût disposé à le croire, on hésitait cependant à le raconter, dans la crainte de ne pas ètiv cru. »
On devine avec quel enthousiasme les riches fugitifs furent accueillis par les habitants de la petite ville africaine, par les
pauvres surtout. Le Qot des aumônes ; commença ;> couler. Mais, sur !<•- ob lions de l'évoque de Thagaste, Alypk ['ami d'enfance de -.mit Augustin, et de
saint Augustin lui-m- ni'-, tous deux approuvés par l«i primat de Cartb l< -
US doute a- le deiliaild-
se décidèrent à faire un emploi plus judicieux de leur fortune. Au lieu de vendre des terres et de dépenser en aumônes un argent qui ne se retrouvait plus, ne valaitil pas mieux donner ces terres à des couvents, qui en tireraient un revenu perpétuel, tant pour l'entretien des religieux que pour le soulagement des pauvres?
Or saint Augustin, avant croire élu évêque d'Hippone, avait fondé un monastère à Thagaste, sa patrie. Pinien et Mélanie résolurent donc d'attribuer à ce monastère le domaine qu'ils possédaient dans le pays, avec sa population d'artisans et d'ouvriers agricoles. Cela ne les empêcha pas d'ailleurs de continuer leurs libéralités coutumières. Ils donnèrent aux pauvres, ils donnèrent à l'Eglise. L'évêque Alypius reçut de sa nouvelle diocésaine tant d'argent, tant de voiles tissés d'or et de perles, que ses frères dans l'épiscopat en devenaient presque jaloux. Entre deux méditations sur l'Ecriture, entre deux conversations spirituelles, elle fabriquait elle-même des ornements liturgiques...
Si les autres évéques n'étaient point jaloux d'Alypius, les villes voisines l'étaient de Thagaste. Les gens d'ilippone, en particulier, auraient bien voulu attirer chez eux les opulents donateurs. De leur côté, Pinien et Mélanie brûlaient de se rendre à Ilippone, pour voir l'évoque Augustin, dont ils admiraient depuis longtemps la science et la sainteté, et avec qui ils étaient en correspondance.
Cependant Augustin, qui partageait leur désir, ne les pressait point de se mettre en route, et, au besoin, les en aurait même dissuadés.
Pinien et Mélanie avaient dû arriver à Thagaste vers la fin de l'été, ou au commencement de l'automne de Tannée 410.
Ils s'y étaient installés en compagnie de leur mère et belle-mère, Albina, qui était, comme ses enfants, une chrétienne austère et fervente. Avides, tous les trois, de se rencontrer avec Augustin, le grand homme du pays et l'une des lumières de la catholicité, ils lui écrivirent, afin de hâter une entrevue. Ils lui proposaient, soit de venir les visiter à Thagaste — ce qui lui serait une agréable occasion de revoir sa ville natale — soit d'aller eux-mêmes à Hippone.
Augustin était, alors, absent de son diocèse. Il préparait, à Carthage, une importante conférence, que les évoques catholiques devaient avoir, l'année suivante, avec leurs collègues donatistes.
Lorsqu'il rentra, l'hiver approchait. Des
pluies torrentielles tombaient sans discontinuer, mauvaises conditions pour entreprendre un nouveau voyage. Et, d'ailleurs, il n'y pouvait guère songer en ce moment. A son retour, il avait trouve ses ouailles fort mécontentes de leur évêque. On lui reprochait de déserter son diocèsCi d'être constamment à Cartilage, ou sur les routes d'Afrique. Pour de vaines querelles tli logiques, il négligeait, disait-on, l'administration temporelle de son église. Il ne se préoccupait nullement de l'enrichir, au rebours de ses confrères qui savaient attirer les héritages et les donations. Ainsi, n 'aurait-il pas pu, à l'exemple d'Àlypius, faire bénéficier l'église d'Hippone des l.ir.
de Pinien et de Mélanie, ces richissimes Romains? Mais sans doute qu'il était de connivence avec son ami Alypius pour détourner sur le monastère «le Thagaste les bienfaits de ces étrangers '. Ce monasti était I<4 premier qu'il eût fondé, les gem de Xhagaste étaient ses compatriotes. Quoi d'é tonnant s'il favorisait ceux-ci au détriment de ses propres diocésains et s'il portait tant
d'amour à un monastère qui était son œuvre ?
Voilà ce qui se disait dans le peuple d'Hippone. Augustin ne l'ignorait pas, et cela le rendait très perplexe pour répondre à l'invitation des trois exilés. S'il allait à Thagaste, les calomnies des gens d'Hippone prendraient une apparence de vérité. De plus belle, on l'accuserait d'être le complice d'Alypius, pour achever de dépouiller Pinien et Mélanie au profit du monastère de Thagaste. Si, au contraire, il engageait les deux époux à venir le visiter dans sa ville épiscopale, Alypius, son ami, n'en serait-il pas froissé ? N'y verrait-il pas une manœuvre déloyale pour détacher de lui deux riches paroissiens ?
Mais il y avait quelque chose de plus grave à redouter pour Augustin : il connaissait les dispositions, peut-être même les intentions de ses ouailles : on pouvait craindre, en effet, qu'elles ne le forçassent à ordonner Pinien, malgré lui. L'ordination, en ce temps-là, entraînait, pour le nouveau prêtre, l'abandon total de ses biens à la com-
munauté où il recevait la prêtrise. Augustin était suffisamment édifié à ce sujet. Luimôme, étant de passage à Hippone, avait été ordonné prêtre malgré lui. L'évéque Valérius n'avait pas osé résister à la volonté populaire. Ces violences étaient assez fréquentes dans toute l'Église. D'illustres exemples le prouvaient : à Milan, à Barcelone, le peuple ameuté avait obligé saint Ambroise et saint Paulin de Noie à recevoir l'ordination sacerdotale.
Dans ces conditions, n'était-il pas préférable d'exhorter Pinien et Mélanie à rester chez eux jusqu'à nouvel ordre, de différer toute entrevue ?
Augustin leur écrivit une belle lettre où il les comblait d'éloges pour leur piété, pour le magnifique exemple de renoncement qu'ils avaient donné au monde. Il s'excusait de n'avoir pas encore rendu visite à de si éminents personnages. Certes, s'il n'avait écouté que son cœur, il eût volé à leur rencontre, il eût même passé la mer pour jouir de leur entretien. Mais sa santé était chancelante, sa poitrine plus délicate que jamais. Et voici qu'il faisait très froid, qu'on était en pleine saison des pluies, et que les routes devenaient mauvaises. Quand le beau temps serait revenu, il trouverait, tôt ou tard, l'occasion d'aller les voir, à Thagaste ou ailleurs.
En attendant, il avait fort à faire avec ses diocésains, qui lui causaient beaucoup de tourment. Augustin n'en disait pas davantage. Mais il terminait sa lettre par cette phrase grosse de sous-entendus : « Je le
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crains, la ville où je travaille pour le Seigneur n'est pas digne de goûter avec nous la joie et le bonheur de votre présence. »
Sans doute, Pinien comprit parfaitement ce qu'Augustin lui insinuait à mots couverts. D'ailleurs, Alypius avait pu l'éclairer sur le danger auquel il s'exposait en allant à Hippone. Néanmoins, il passa outre, si vive était son impatience et celle de Mélanie de rendre leurs devoirs au grand évéque ! Augustin dut en être extrêmement contrarié. Mais, pour éviter toute apparence de calcul intéressé en recevant chez lui ces deux prodigues de la charité, il promit à Pinien que jamais il ne l'ordonnerait prêtre sans son consentement formel.
Ainsi rassurés, les époui arrivèrent à Hippone <%n compagnie d'Alypius. La prêtée de ce dernier parait indiquer qu'ils avaient renouer' à toute vell< gnito : comment Pévêque d'une fille rivale, et que tout l«v momie connaissait a Bip» pone, eût-il passé inaperça ? Reconnu, il eut éveillé les soupçons sur ses compa* gnnns de route, il est plus probable que
Pinien et Mélanie, confiants dans la parole d'Augustin, se montrèrent franchement au peuple d'Hippone.
Les voilà donc les hôtes de la maison épiscopale.
Le temps se passait, pour eux, en causeries, en discussions théologiques avec l'illustre prélat. Sans doute les époux avaient une foule de questions à lui poser. De toutes les villes de la catholicité, on écrivait à Augustin pour lui demander des éclaircissements sur des points de dogme ou de morale Eux, ils avaient le honneur de pouvoir l'interroger de vive voix. Ils en profitèrent avec joie. Mais ces conférences particulières ne leur suffirent pas : ils voulurent l'entendre en public, admirer le grand orateur dont la renommée était parvenue jusqu'à Rome.
C'était très imprudent de leur part, puisqu'ils étaient guettés comme une proie par le peuple d'Hippone. Néanmoins, en dépit des remontrances de l'évêque, ils décidèrent qu'ils assisteraient à son premier sermon dans la cathédrale.
Comme à des visiteurs de marque, on dut leur donner une place d'honneur dans les tribunes qui se déployaient au-dessus de la double colonnade de la grande nef.
Derrière le chanccl des veuves et des vierges consacrées, le peuple occupait la nef principale et les bas côtés. Séparés des fidèles, les catéchumènes se massaient dans l'atrium, d'où ils suivaient une partie de l'office a travers le triple portail ouvert à deux battants. L'évéque, Qanqué de son collègue Alypius el entouré <bi son clerj siégeait au fond de l'abside, exhaussée <b4 plusieurs degrés au-dessus <lu pavé de l'église, et que décoraient des fresques ou des mosaïques. Du haut de sa cathèdre de marbre, il dominait toute la basilique, parti
dessus l'autel, simple table de bois dressée à l'extrémité de la nef.
Tandis que la messe commençait, Augustin, assis sur sa chaise épiscopale, observait, avec une appréhension croissante, l'attitude de la foule. Elle était houleuse. On gesticulait, on causait presque à voix haute. Çà et là, des conciliabules se formaient. Des doigts tendus désignaient la tribune où Pinien et Mélanie étaient agenouillés !
Néanmoins, quand le moment fut venu, l'évêque se leva pour prononcer le sermon. Aussitôt, on lui imposa silence. De tous côtés, des cris retentirent :
« Pinien prêtre ! Pinien prêtre ! »
La contenance du peuple était si résolue et ses clameurs si menaçantes que, d'abord, Augustin prit peur. Il se tut, craignant d'irriter davantage la fureur populaire. Puis, les cris s'étant un peu apaisés, il déclara au peuple avec douceur, mais du ton le plus ferme, qu'il exigeait là une chose impossible, attendu que lui, Augustin, avait promis à Pinien de ne point l'ordonner contre son gré et qu'il était lié par sa promesse.
Afin de couper court à toute discussion, il ajouta :
91 vous insiste/, je me retire : vous ne m'aurez plus pour évoque ! »
Or, les gens d'IIippone tenaient extrêmement à leur éTéqtiei Us étaient fiera de sa gloire, s'il* lui reprochaient de as »'nricliir leur église. Qette déclaration comminatoire d'Aïuustin jeta le trouble et l'hésitation dans la multitude. Mais bientôt, « comme une tlamme excitée par le vent. la foule redoubla de véhémence et d'ardeur », croyant qu'elle pourrait lui arracher ainsi la violation de sa promesse. Ce fut en vain. Alors les forcenée crièrent:
« Kh bien I t:t is-le ordonner par un au t
Bfff&jré et déconcerté, à son tour. | cette injonction inattendue, Augustin ne répondit pas d'abord. Comme le tumulte
it, de* notables allèrent ti l'étéque dant l'abside et Ui le conjurèrent
de çéAêt I la VOlanté du peupi
« Non, répondit Allgtlêtill : rien ne n fer«» Manque? I la h lig \( D Ûi u « 1 1<
Jamais, sans ma permission, Pinien ne sera ordonné prêtre, fût-ce par un autre évêque, dans une église confiée à ma direction ! »
Les notables, peut-être d'accord avec la foule, se firent plus pressants :
« Ne voyez-vous pas, leur dit Augustin, que ce serait tromper, en définitive, le désir du peuple? Car, si Pinien est ordonné contre son gré, vous pouvez être sûrs qu'il quittera la ville. Et c'est ce que vous ne voulez point ! »
Cependant, le peuple poussait des vociférations effroyables, en se bousculant contre la balustrade qui protégeait l'autel et l'abside. Il s'en prenait surtout à Alypius, l'évêque de Thagaste, qui se tenait à l'écart et qui essayait de se dissimuler. Les pires injures lui étaient lancées à la tête. On l'accusait de vouloir confisquer, pour lui et pour son diocèse, les richesses de Pinien et de Mélanie. Avec les paroles, la fureur de la multitude augmentait. Il était à redouter qu'elle ne passât aux voies de fait, que l'église ne fût profanée, pillée par la canaille qui s'était mêlée aux fidèles. Augustin,
affolé, craignant pour la vie de son ami et celle de ses hôtes, ne savait quel parti prendre.
S'il se retirait en compagnie d'Alypius, quelque énergumène était capable de porter la main sur lui. Et pourtant il ne pouvait l'abandonner. Autrement il aurait l'air de le livrer à la fureur du peuple. S'il restait, l'émeute continuerait, et c'était la basilique profanée !
Pendant ces tergiversations, les deux époux, bloqués dans leur tribune, criaient auguet-apens. Pinien, qui se jugeait indigne du sacerdoce, se défendait énergiquement contre les sommations du peuple et les prières des moines d'Hippone. Ceux-ci l'entouraient, le suppliaient d'accepter. Sentant que, malgré tout, il lui faudrait subir la loi du plus fort, il envoya un des moines dire à Augustin que, si on l'ordonnait contre son consentement, il allait jurer devant le peuple de quitter non seulement Hippone, mais l'Afrique.
« Vous le voyez, dit Augustin aux notables, vous n'aboutirez qu'à chasser d'Afrique un homme dont le voisinage peut être, pour nous tous, si profitable ! »
Mais, se doutant hion de l'effet qu'une telle communication produirait sur le peuple, il se garda prudemment do lui on faire part. Et, pour gagner du temps, il résolut d'aller trouver Pinien, qui, d'ailleurs, lui deman dait de venir.
. En chemin, il se croisa avec un second émissaire, le moine Timasius, qui lui dit:
« Pinien a chan:^ d'avis : il promet de i iter à Ilippone, mais à condition qu'on ne lui impose pas le sacerdoce. »
Augustin an fut ravi. « Ranimé, au mi- Lieu de ses angoisses, dit-il lui-même, comme par un air vivifiant », il se rendit auprès de Pinién, qui lui confirma les paroles du moine. Immédiatement, sous les regards soupçonneux foule, il r< ml it »1.
l'abside pour annoncer à Aiypius la tri nouvelle et s'excuser sans doute de lui prendre, t soo corps défendant, l«i plus i aéreux de ses p iens. Mais Al} pius,
voulant rien faire eu rien dire qui put bl< ser Pinien •■! Mélanie, ou achever d'irriter les gens d'Hippone, répondit simplement à Augustin :
« Que personne ne me consulte à ce sujet ! »
Et il se renferma jusqu'au bout dans un mutisme absolu.
Il ne restait plus à Augustin que d'annoncer au peuple la décision de Pinien. Il s'avança jusqu'à la balustrade de l'abside. Une grande agitation régnait toujours dans la basilique, l'évêque ne parvenait pas à se faire écouter. Enfin, ayant obtenu un peu de silence, il prononça :
« Mes frères, Pinien consent à rester parmi vous, mais à condition qu'on ne l'oblige point à recevoir la prêtrise. Il est prêt à le jurer et à s'y engager par écrit. »
Contrairement à l'attente d'Augustin, cette nouvelle déclaration fut accueillie avec froideur. La foule était déçue. Avant tout, elle désirait avoir Pinien pour prêtre et probablement aussi — plus tard — pour évêque. Elle en escomptait une foule d'avantages. Tout le monde était mécontent. Gomme pis aller, quelqu'un proposa :
« Soit ! Il restera à Hippone, sans être prêtre! Mais s'il doit, un jour, recevoir la
prêtrise, qu'il s'engage aussi à ne la recevoir que dans cette église ! »
Ainsi, les gens d'Hippone ne lâcheraient pas leur proie. Augustin, consterné, s'en fut retrouver Pinien, et lui rapporta les volontés du peuple. Celui-ci, pour en finir — et parce qu'il était bien décidé à n'accepter jamais le sacerdoce — consentit sans hésiter. Quand l'évèque, redescendu dans l'abside, annonça que Pinien souscrivait à l'amendement, ce fut, d'un bout à l'autre de la basilique, une explosion de joie. Mais i liicaneurs crièrent tout de suite :
« Le serment! Le serment! Qu'il vienne jurer et signer ! »
C'était le point le plus délicat. Dans quels termes allait-on rédiger L'engagement que Pinien devait lire devant le peuple ! Augustin trouva son hôte très perplexe et Mélanie indignée d'une pareille violence. Les «'poux, à leur tour, discutèrent, prévirent «1 d'empêchement et réclamèrent qu'on les insérât dans la formule du serment. Par
impie, m 1rs Barbares as lent Hip-
pone, est-ce qu'on pouvait contraindre Pi-
nien à y rester? Avec une touchante sollicitude pour la santé de son mari, Mélanie ajouta :
« Et s'il prend les fièvres? »
L'évoque leur remontra l'imprudence de ces restrictions. A quoi bon prononcer des paroles de mauvais augure? Si d'ailleurs les Barbares assiégeaient la ville, la population s'en éloignerait et, par conséquent, Pinien avec elle. Et pour ce qui était des fièvres, le peuple verrait là certainement une arrière-pensée de fraude. En dépit de toutes ces raisons, les époux s'obstinèrent à ce qu'on insérât dans la formule du serment: « sauf en cas de nécessité. »
Ce qu'Augustin avait prévu arriva. Lorsque le diacre chargé de lire l'engagement de Pinien, articula ces mots malencontreux: « sauf en cas de nécessité », ce fut dans toute l'église un redoublement de fureur. Le peuple criait qu'on voulait le tromper avec cette formule ambiguë. Le tumulte recommença plus menaçant. Alors Pinien, voyant que les choses prenaient une mauvaise tournure, ordonna de rayer les mots
suspects. Et comme par enchantement, l'allégresse renaquit dans la basilique.
L'évoque était excédé de cette scène.
Épuisé par les émotions, il voulait se retirer. Mais Pinien le pria de l'accompagner devant le peuple, dans l'abside où, après le diacre, il devait répéter son serment. Il lut donc cette formule, enfin définitive :
« Je m'engage à rester à Hippone, mais à condition qu'on ne m'oblige point à recevoir malgré moi la prêtrise. Si pourtant je m'y décide, je m'engage, en outre, à n'être ordonné que dans cette église. »
« Deo grattas! » répondit le peuple.
Et, incontinent, il exigea que Pinien mît signature au bas de la formule. On renvoya les catéchumènes. En même temps, des notables, interprètes des désirs de la foule, s'approchèrenl d'Augustin et lui demandèrent de signer aussi. L'évoque prit la plume des mains de Pinien e1 commença ô tracer son nom. Mais Mélanie, qui contenait à peine son ressentiment, l'arrêta :
« ( l'esl assez, «lit elle sèchement. P<* nom
de Pinien suffit î »
Le peuple, satisfait des concessions qu'il avait obtenues, eut la bonne grâce de ne point protester. La signature d'Augustin resta donc inachevée.
Et c'est ainsi que le Romain Pinien, de l'illustre famille des Valerii, devint, malgré lui, citoyen d'Hippone.
On s'étonnera peut-être qu'en cette all'aire l'évoque n'ait pas imposé sa volonté au peuple, comme il le lit en d'autres circonstances. A l'occasion, Augustin savait se montrer héroïque. Mais, cette fois, les circonstances l'en empêchèrent.
Pour peu qu'on y réfléchisse, en eiïet, on s'apercevra tout de suite combien la situation était, pour lui, délicate. S'il avait adopté, dès le début, une attitude cassant»1 et intransigeante, il risquait d'irriter davantage le peuple; il exposait à un grand danger, très probablement à la mort, ami Alypius, -es hôtes, Pinien et Mélanie, et peut-être lui-môme. Sa rie, il en faisait bon marché; mais celle d' autrui, celle d'amis très chers, il ne se sentait pas le droit de la sacrifier à ses si rupules de conscience.
Heureusement, tout parut s'arranger, grâce à la bonne volonté de Pinien : le péril immédiat était écarté. Mais, à peine délivré du peuple, Augustin eut à compter avec les récriminations et, finalement, la résistance des deux époux, victimes de cet arrangement forcé.
Alypius persévérait dans son parti pris de silence. En revanche, Pinien et Mélanie affirmaient bien haut qu'un serment extorqué par la violence n'avait aucune valeur. En conséquence, ils allaient s'en retourner à Thagaste, avec Alypius : « Évidemment, disait Augustin, Pinien est libre d'aller et venir : comme tout habitant d'Hippone, il n'y est point prisonnier. Mais ayant juré qu'il y resterait, il doit y revenir. »
Les voyageurs partirent, on ne sait trop dans quelles conditions. 11 est certain que leur départ inquiéta vivement le peuple et souleva ses protestations. Mais Augustin ayant donné l'assurance que Pinien reviendrait, le mécontentement public se calma pour un temps.
Quand on apprit à Thagaste ce qui venait
de se passer, l'émotion y fut grande. Les habitants de la petite ville étaient furieu* contre leurs voisins d'IIippone, qui prétendaient s'emparer de leurs bienfaiteurs. Non moins indignée était « la sainte dame » Albina, lu belle-mère de Pinien. Elle ne résignait point à l'idée de se séparer de son gendre, et, probablement aussi, de sa lille, car Mélanie voudrait suivre son mari dans son exil. Et la pieuse dame était une des plus ardentes à crier que les gens d'IIippone et leur évèque, de connivence avec eux, voulaient séquestrer Pinien pour lui arraeber des donations. Au fond, ce désir d'avoir Pinien pour prêtre cacbait, disaitelle, la plus basse cupidité.
Ces bruits se propagèrent dans tout Le pays. Les donatistes, ennemis des oatho* liques, les colportèrent avec empressement] en les exagérant encore. Les adyersatrei d'Augustin exultaient. <>n le représentait Comme un avare, uniquement préoccupé de remplir les coffres de bod église. Au plus tût, il importait de couper oourt à ces oà* lomnies.
Sans doute, la conscience de l'évêque était tranquille. Mais ces bruits n'atteignaient pas seulement sa réputation, ils nuisaient à l'Eglise et jetaient dans les esprits des fidèles de mauvais soupçons. Il l'écrivait à son ami Alypius : « Nous devons nous appliquer à faire ce qui est bien, non seulement devant Dieu, mais encore aux yeux des hommes, de peur que, quand notre conscience se désaltère en paix à une source pure et limpide, on ne nous accuse d'avoir, par nos pieds imprudents, troublé l'eau où s'abreuvent les brebis du Seigneur. »
D'autre part, ses paroissiens commençaient à se fâcher de ce que Pinien, parti pour Thagaste, ne se hâtait nullement de revenir. Il fallait lui rappeler son serment et son engagement écrit de s'établir à Hippone. Que c'était difficile! Augustin, comme évêque, ne pouvait trahir les intérêts de ses diocésains. Et, cependant, en réclamant le retour de Pinien, il avait l'air de s'associer à une machination frauduleuse contre un hôte et un ami. Il était fort embarrassé.
Il commença par envoyer à la belle-mère le procès-verbal pur et simple des événements afin d'éclairer sa religion. Puis, comme il devinait qu'elle était l'àme de la résistance, qu'elle pensait mal de lui, et comme le scandale augmentait dans l'Eglise, il lui écrivit, pour se disculper, une longue lettre, où il mit toute la chaleur de sa charité, où il déploya toute son éloquence, et, il faut bien le reconnaître aussi, toutes les ressources de sa rhétorique.
Non, dit-il, les gens d'Hippone n'ont point violenté Pinien. C'est spontanément qu'il a promis d'habiter chez eux. Et quand bien même il aurait été contraint de jurer sous peine de mort, il n'en serait pas moins obligé de tenir un serment prononcé devant Dieu. Régulus, un païen, a tenu son serment, sachant qu'il s'exposait aux pi supplices, et un chrétien n'aurait pas le courage de l'imiter, quand il ne s'agit, pour lui, que de vivre tranquillement — et librement — en citoyen d'Hippone I D'ailleurs, lorsque Pinien a juré, il n'était nullement en danger de mort. 11 a pu le
croire sur le moment. Mais c'étaient là des craintes chimériques, comme l'événement l'a prouvé !
Augustin, en bon avocat de ses ouailles, n'avoue pas qu'il a eu peur, lui aussi. Quant au reproche de cupidité, ceux qui le connaissent savent combien il est détaché des biens de ce monde et avec quel bonheur il rejetterait le fardeau de son administration temporelle. Pour ce qui est de ses paroissiens, ils n'ont point obéi, en cette affaire, à des mobiles intéressés. Ils n'ignorent pas, en effet, qu'à Thagaste, ce sont les couvents qui, seuls, ont profité des libéralités de Pinien, et qu'à Hippone il en eût été de même. A part quelques indigents, aucun d'eux n'aurait touché une obole sur la vente des propriétés de Pinien.
Donc, on ne peut suspecter leur désintéressement. S'ils désirent avoir Pinien pour prêtre, c'est qu'ils admirent ses hautes vertus. Un tel homme serait l'honneur de leur église. Ils ont peut-être manifesté un peu indiscrètement cette ambition si légitime. Mais peut-être aussi que leurs cla-
meurs inconsidérées expriment, à leur insu, la volonté de Dieu...
On ne sait quel e fie t cette lettre si habile produisit sur Albina et ses enfants. Il est probable que Pinien, en chrétien scrupuleux, s'inclina devant les remontrau d'Augustin, qui le rappelait à la religion du serment. Selon sa promesse, il revint habiter Hippone avec Mélanie. Mais il s'obstinait à ne pas recevoir la prêtrise. Son entêtement finit par lasser le peuple. Ensuite, on s'aperçut sans doute qu'il était beaucoup moins riche qu'on ne l'avait cru, soit qu'il eut tout donné ou presque tout, ou que le reste de ses domaines eût été env;ilii par [es Barbares. De moins eu moins, on s'il] "t exilé, devenu presque
un pauvre. Aussi, lorsque, plus tard, il demanda qu'on le relevât de bod serment, cette formalité du! mplir au milieu de
la plus entière Indifférence.
Pinien, enfin libre, put partir pour la Palestine, avec Albine et Mélanie.